Comptait
Voila donc le récit de sa vie et de sa mort, lequel aucuns paraventure trouveront long; mais je puis dire à la vérité, qu'il est brief en comparaison de la matière que le personnage a fourme de parler de ses vertus. Et de fait, qui eust voulu déclarer par le menu la grandeur des affaires que cest excellent personnage a soustenus, par l'espace de vingt trois ans et dedans et dehors, il y eust eu matière d'un bien gros volume; car s'il y eut jamais ville et Eglise rudement assaillie de Satan, et courageusement défendue durant ce temps, ça esté Genève. L'honneur en appartient à un Dieu seul ; mais il se peut et doit bien dire, que Calvin a esté l'instrument de la force et vertu d'iceluy.
S'il est question de vigilance en son estât, il est certain que jamais Satan et les siens ne le prindrent à despourvu, et qu'il n'en ait adverti le troupeau de-
vant le coup, ou préservé sur le champ. S'il est question d'intégrité, il n'y a aucun qui lui ait veu faire faute en sa charge, fléchir tant soit peu pour homme vivant, avoir varié en doctrine ni en vie, ni jamais calomnié personne. S'il faut mettre en avant le travail, je ne croy point qu'il se puisse trouver son pareil. Car qui pourroit raconter ses travaux ordinaires et extraordinaires?
Je ne sçay si homme de nostre temps a eu plus à ouïr, à respondre, et à escrire, ni de choses de plus grande importance. La seule multitude et qualité de ses escrits suffit pour estonner tout homme qui les verra , et plus encore tous ceux qui les liront. Et ce qui rend ses labeurs plus admirables , c'est qu'il avoit un corps si débile de nature , tant atténué de veilles et de sobriété par trop grande, et qui plus est sujet à tant de maladies, que tout homme qui le voyoit
n'eust peu penser qu'il eust peu vivre tant soit peu. Et toutesfois pour tout cela jamais n'a cessé de travailler jour et nuict après Fœuvre du Seigneur ; et n'oyoit rien moins volontiers de ses amis , que les prières et exhortations qu'on lui faisoit journellement, afin qu'il se donnast quelque repos. Mesmes en ses dernières maladies , il n'a point désisté de dicter qu'environ huict jours devant sa mort , la voix mesme lui défaillant. Outre les peines innombrables et propres à sa charge, en toutes les difficultez et périls où s'est trouvée ceste povre cité, assaillie par dedans par plusieurs mutins et désespérez citoyens, tormentée par dehors en cent mille sortes, menacée des plus grands rois et princes de la chrestienté, d'autant qu'elle a tousjours esté le refuge et la défense de tous les povres enfans de Dieu affligez en France, Italie, Es-
pagne, Angleterre, ou ailleurs : il a falluque Calvin ait soustenu le plus pesant fardeau. Brief, il pouvoit bien dire avec Sainct Paul : Qui est celuyqui est troublé que je n en hrusle? Et n'estoit point sans cause que chacun avoit son refuge à lui : car Dieu lui avoit tant départi de prudence et bon conseil, que jamais homme ne se trouva mal de Tavoir suivi ; mais bien en ay-je trop veu qui sont tombez en extrêmes inconveniens pour ne l'avoir voulu croire. Or je laisse à parler de la grandeur de son sçavoir, du merveilleux jugement qui estoit en lui, de la singulière debonnaireté qu il avoit pour s'accommoder jusques aux plus petis entant qu'il estoit besoin, de la douceur à supporter les infirmitez et imperfections des autres; car ce seroit un propos quasi sans fin. *Je toucheray seulement de sa mémoire qui estoit excellente à merveilles, non pas qu'il en
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fist parade, comme il s'est trouvé des fols de ce temps ici, qui se sont tant estudiez à avoir bonne mémoire, qu'ils ne se sont point souciez de former leur jugement. Mais Calvin avoit l'un et l'autre bien compassez , et le tout accompagné d'une simplicité fort lionneste.
S'il estoit donc question des choses qu'il avoit veuës autresfois tant en France qu'en Italie et Allemagne ; quand cela venoit à propos il en savoit parler, nommant les lieux et les personnes, et en faire son profit. Quant aux affaires de ceste Eglise , et mesme de la republique , entant que sa vocation le pouvoit porter, il savoit cela sur le doigt, jusques à des particularitez bien petites. En consistoire mesmes, il s'est trouvé des personnes qu'on y a fait venir pour quelque nouvelle faute, lesquelles il conveinquoit d'y avoir esté appellées autre-fois, leur baillant les
enseignes et remémorant les causes ; et combien que ce fussent choses passées, il y avoit sept, et dix et douze ans, neantmoins en regardant les registres du consistoire, on trouvoit qu'il estoit ainsi comme il le recitoit. En matière de doctrine ou d'histoire , en somme de ce qu'il avoit leu autre-fois, c'estoit le mesme; comme savent bien ceux qui l'ont ouy attentivement, et mesmes cognu familièrement. En faisant ses leçons jamais n'avoit que le simple texte de l'Escriture ; et toutesfois on voit comment ce sont choses couchées par bon ordre. Mesmes quand il leut Daniel, quelques années avant sa mort, combien qu'il y eust en certains endroits beaucoup d'histoires à proposer, comme on voit qu'il l'a fait, jamais n'a eu aucun papier devant lui pour aide de sa mémoire. Et ce n' estoit pas qu'il eust pris grand temps à préméditer ses le-
çoDS, car aussi quand il Teust voulu faire, il n'avoit pas le loisir. Et pour vray, le plus souvent il n'avoit pas une bonne heure pour se préparer : mais il avoit un esprit si heureux , et estoit de si grand jugement , qu'il concevoit du premier coup ce qu'il lisoit, et quant et quant en jugeoit fort bien ; la mémoire puis après gardoit le tout fidèlement.
J'adjousteray encore un autre tesmoignage de sa mémoire, qui se voyoit tous les jours; c'est que si lors qu'il dictoit, quelqu'un fust survenu pour parler à lui , ou demie heure ou une heure , le plus souvent il lui souvenoit de l'endroit où il estoit demeuré , et continuoit fort bien le propos sans regarder le précèdent, soit qu'il dictast quelques lettres ou commentaire ou autre chose.
Quant à son vivre ordinaire, chacun sera tesmoin qu'il a esté tellement tem-
peré, que d'excez il n'y en eut jamais; de chicheté aussi peu, mais une médiocrité louable. Vray est qu'à cause de son estomacli il s'abstenoit de certaines viandes communes, et qu'il eust bien aimées ; mais c'estoit sans faire du délicat, ni estre fascheux en compagnie.
Une faute y a eu, c'est qu'en l'abstinence il a eu trop peu d'esgard à sa santé , se contentant par plusieurs années d'un seul repas pour le plus en vingt quatre heures, et jamais ne prenant rien entre deux. Tellement que tout ce que les médecins lui ont peu persuader quant à ce poinct, a esté que environ demi an devant sa dernière maladie, il prenoit par fois quelque peu de vin , et humoit un œuf environ le midi. Les raisons estoyent l'imbécillité de son estomach, et la migraine, à laquelle il disoit avoir expérimenté ne pouvoir remédier que par une diète
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continuelle : de sorte que quelquesfois je Fay veu faire entière abstinence jusqu'au deuxième jour. Estant de si petite vie il dormoit aussi fort peu. Mais pour cela quelque lassitude qui s'en ensuivist, il ne laissoit pas d'estre tousjours prest au travail et à l'exercice de sa charge; car les jours que ce n'estoit pas à lui à prescher, estant au lict, il se faisoit apporter dés les cinq ou six heures quelques livres, afin de composer, ayant quelqu'un qui escrivoit sous lui. Si c'estoit sa semaine, il se trouvoit lousjours prest à l'heure de monter en chaire. Et après, estant retourné en sa maison, se remettoit dedans le lict, ou se couchoit seulement dessus toutvestu, et ayant quelque livre poursuivoit son labeur. Or ce qu'il se tenoit au lict, estoit pour aider à son estomach; comme aussi, pour ceste mesme fin, il y faisoit appliquer par plusieurs
fois tous les matins quelque linge chaut. Voila comment il a dicté les malins la pluspart de ses livres, estant en continuel et tresheureux travail d'esprit.
On voit en somme par tout ce discours, le train que cest excellent serviteur de Dieu a suivi d'une continuelle teneur, s' oubliant soy - mesme pour servir à Dieu et au prochain en sa charge et vocation. Cependant je ne veux pas dissimuler qu'il n'a sceu tant faire, que Satan ne lui ait dressé toutes les calomnies les plus effrontées du monde : mais ce n'est point chose nouvelle. Car c'est le beau salaire que le monde a rendu de tout temps à ceux qui l'ont voulu retirer de perdition.
Tant y a que la simple lecture de sa vie, suffit pour réfuter tout ce dont on Ta blasmc. Et de fait, il sera aisé de le cognoistre et voir à l'œil par quelques exemples que je toucheray. Il s'en est
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trouvé qui l'ont appelé hérétique , et pire qu'hérétique, duquel ils ont forgé un nouveau nom de Calvinistes. Mais je vous prie, sa doctrine, de laquelle il a rendu bon tesmoignage longues années et jusques à la mort, tant par escrits que de bouche et par œuvres, ne fournit - elle point de responses au contraire plus que suffisantes? A-on leu en ses escrits, ouy en ses sermons, ou veu en aucun de ses actes, rien qui tende à hérésie? Ains, au contraire, tous les trois ne monstrent-ils point que c'est un homme qui n'a point parlé de la parole de Dieu qu'en toute pureté, et comme parole de Dieu ? Brief, on peut dire qu'il a enseigné aux autres la vraye pieté, comme il en avoit aussi la substance en son cœur et le goust naïf. Ambition a esté de long temps nommée, à bondroict, la mère des hérésies; mais si on peut alléguer un seul argu-
ment d'esprit ambitieux en lui, je suis content dépasser condamnation. Y-a-il homme qui ait suivi plus grande simplicité en l'exposition de l'Escriture ; et toutesfois qui ait plus eu de quoy se faire valoir, s'il eust voulu profaner l'Escriture par subtilitez et vaines ostentations ? Vray est qu'il y a eu beaucoup de gens qui ont contredit à sa doctrine. Mais tant s'en faut que cela la doive rendre suspecte envers toutes personnes de bon jugement; que au contraire ce poinct seul pourroit servir dé certain argument pour l'approuver.
D'autant que nul ne s'y est jamais opposé, qu'il n'ait expérimenté qu'il s'adressoit non point contre un homme, mais contre un vray serviteur de Dieu.
Aussi se peut-il affirmer (et tous ceux qui l'ont cognu en seront bons et suffisans tesmoins) que jamais il n'a eu ennemi, qui en l'assaillant n'ait fait la
guerre à Dieu. Car depuis que Dieu a fait entrer son champion en ceste lice, il se peut bien dire que Satan l'a choisi comme s'il avoit oublié tous les autres pour T assaillir, et du tout atterrer, s'il eust peu; mais d'autre-part Dieu lui a fait ceste grâce, qu'il l'a orné d'autant de trophées qu'il lui a opposé d'ennemis. Je di donc que sa doctrine a esté bonne, pure et saincte ; sa façon d'enseigner syncere, simple, et neantmoins pleine de majesté et efficace. Je di en second lieu, que tous ceux qui ont pensé la descrier ou diffamer, n'ont fait autre chose, que servir d'occasion de la mieux confirmer et déduire plus au long; soit de ceux qui s'y sont opposez en présence, soit de ceux qui l'ont assailli de loing; car ils ne l'ont sceu faire de si loing, qu'il ne les ait attaints de plus près que ils n'eussent voulu. Ce que chacun pourra cognoistre,
en prenant seulement les principaux combats qu'il a eu à soustenir pour la doctrine, ainsi qu'ils ont esté marquez suivant l'ordre du temps.
De faict, les anabaptistes en feront foy, lesquels un peu après le commencement de son ministère en ceste Eglise, le vindrent assaillir. Aussi fera ceste apostat Caroli, quand il accusa de l'heresie d'Arrius * ledit Calvin et ses deux compagnons Farel et Viret. Qu'y a gagné aussi ce glorieux cardinal Sadolet, sinon que Calvin lui a clos la bouche? Et ce grand goliath Pighius, lequel avec son pelagianisme ^ a esté abbatu par la puissance du Seigneur et la main de Calvin? Que diray-je de ses doctes escrits contre les anabaptistes et libertins? Et puis, y a-il eu personne plus