‹ Vie de J. CalvinChapitre 90 sur 95 · De Genève · texte numérisé non relu

De Genève

temps auparavant, Dieu s' étant servi en cette œu\Te de ce bon personnage et de Pierre Viret ; mais les choses estoyent encor en desordre, la ville estoit divisée en des malheureuses factions. Un seul homme, lequel aujourd'hui s'est lâchement révolté , me fit connoistre incontinent. Là dessus Farel, tout brûlant d'un zèle incroyable d'avancer l'Evangile, déploya toutes ses forces pour me retenir. Et comme il me voyoit avoir assez d'attachement pour mes estudes particulières que je voulois continuer sans paroistre, ne pouvant rien gagner par ses prières, il en vint jusques à l'imprécation , afin que Dieu maudistma vie retirée et mon loisir si je me tirois en arrière, ne voulant lui aider en une telle nécessité. L'effroi que j 'en receu, comme si j'eusse esté frappé du ciel, me fit discontinuer mon voyage ; en telle sorte pourtant, que sachant bien quelle étoit

ma timidité et mon humeur réservée, je ne m'engageai point à faire une certaine charge.

Quatre mois ne se furent pas écoulés, que les anabaptistes nous attaquèrent d'un coté ; de l'autre, un certain garnement d'apostat qui estoit appuyé en secret des moyens de quelques uns des principaux, pouvoit nous donner beaucoup de peine. Cependant les séditions du dedans , les unes après les autres, nous inquiétèrent étrangement.

Moi qui avoue d'estre d'un naturel timide et de peu de courage , fus contraint, pour mon premier apprentissage, d'essuyer ces rudes flots ; et quoy que je n'y succombasse pas, je ne fus pas soutenu d'une assez grande vigueur que je ne me réjouisse plus qu'il ne falloit lors que, par des nouveaux troubles, je fus contraint de quitter la ville.

Alors me voyant détaché de cette vocation et libre, j'avois résolu de vivre à l'écart et en repos , mais cet excellent serviteur de Christ, Martin Bucer, me fit entrer dans une nouvelle station, se servant de la mesme adjuration qu'avoit employé Farel. De sorte qu'étant espouvanté par l'exemple de Jonas qu'il m'avoit proposé , je continuai en la charge d'enseigner. Bien qu'étant toujours semblable à moi même, je fuisse le bruit, je fus pourtant, par je ne say quel moyen, tiré aux assemblées de l'Empire, où il me fallut, voulusse-je ou non, paroistre devant plusieurs.

En suite Dieu ayant eu compassion de cette ville*, comme il eut appaisé les troubles pernicieux et les efforts sanguinaires de ce temps-là *, je vis

i . Genève.

que la nécessité m'étoit imposée, contre mon dessein, de reprendre ma première place. Quoi que j'eusse bien tellement à cœur rinterest de cette Eglise, que pour elle je n'eusse point fait difficulté de mourir; neantmoins ma timidité me suggeroit beaucoup de plausibles excuses pour ne pas entreprendre derechef, avec gayeté de cœur , une charge si pesante. En fin les considérations l'emportèrent sur mon esprit, et me ramenèrent vers ce troupeau dont j'avois esté arraché, Dieu m'est tesmoin avec combien de déplaisir , de larmes et de travail d'esprit; beaucoup de gens de bien le peuvent dire, qui m'eussent voulu voir délivré de cette fâcherie, s'ils n'eussent esté enserrés par la mesme crainte que moy.

Je ferois une longue histoire si je voulois reciter par quels combats Dieu m'a exercé dés lors , et par quelles

espreuves il m'a essayé; mais afin de ne point ennuyer les lecteurs par un discours inutile, je répète brièvement ce que j'ay desja touché, c'est que j'ay senti une consolation bien grande sur ce que David me montroit le chemin par ses démarches*. Car, comme les Philistins et d'autres ennemis estrangers n'ont cessé d'exercer ce fidèle roy par guerres ; comme il a eu beaucoup plus de fascherie par la malice et perfidie de ceux du dedans : ainsi m'est il arrivé, qu'étant arcelé de tous cotés, à peine ai-je eu un moment libre de combats de dedans ou de dehors. Satan ayant fait beaucoup de machinations pour renverser cette Eglise, on en vint jusques-là, que moi qui suis foible et craintif, fus contraint d'arrester des combats mor-

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