‹ Vie de J. CalvinChapitre 91 sur 95 · Sa conduite · texte numérisé non relu

Sa conduite

tels, y engageant ma propre personne.

Pendant cinq années entières, il nous fallut combattre sans cesse pour maintenir la discipline. Comme il s'y trouvoit des hommes pervers qui avoyent trop de puissance, une partie du peuple corrompu par leurs persuasions, ne demandant aussi qu'une licence effrénée; la ruine de cette Eglise estoit une chose indifférente à ces profanes et contemteurs* de la doctrine céleste, pourveu qu'ayant l'authorité qu'ils devroyent, ils peussent tout entreprendre à leur plaisir. Il y en avoit d'aucuns que la pauvreté et la faim, d'autres qu'une ambition insatiable ou le désir de faire leurs affaires à quel prix que ce fust, animoit : ensorte qu'ils peslemesloyent toutes choses, et estimoyent mieux se

i. Méprisant.

perdre avec nous, que de demeurer dans l'ordre. Je ne crois pas qu'en celte étendue de temps, ils ayent rien omis de ce qui se fabrique en la boutique de Satan. On ne peut point voir d'autre bout à leurs machinations perverses qu'en leur ruine ignominieuse, qui me donne un fascheux spectacle.

Car quoi qu'ils fussent dignes de quel supplice que ce fust, j'eusse mieux aimé de les voir en leur fleur et entier; ce qui fut arrivé s'ils n'eussent négligé les bons avis qu'on leur donnoit.

Si cet examen, qui dura cinq ans, me fut rude, la malignité de ceux-là ne me donna pas moins de fascherie qui n'ont cessé de noircir ma personne et mon ministère par leurs violentes calomnies. Car, bien que la pluspart d'entr'eux soyent aveugles pour la passion de médire, en sorte que leur impu-

dence paroit d'abord à leur déshonneur ; bien que quelques uns ne se couvrent pas avec tant de finesses qu'estans convaincus l'opprobre ne leur demeure, il faut avouer pourtant que c'est une ingratitude tresdifficile à supporter, d'estre attaqué de nouveau sans aucune cause, après s'estre cent fois justifié. Parce que je dis que le monde est gouverné par la secrette providence de Dieu, il s'esleve des insolens qui disent qu'ainsi Dieu est autheur du péché.

C'est une calomnie de néant qui s'esvanouïroit de soymesme, si elle ne rencontroit des personnes qui les escoutent avec avidité. Mais il y a certains esprits si fort possédés de malice ou d'ingratitude , ou d'envie , qu'ils admettent toute sorte de mensonge pour absurde ou prodigieuse qu'il soit.

D'autres tâchent d'anéantir la prédestination éternelle, qui discerne les élus

d'avec les reprouvés. D'autres veulent soutenir la cause du franc arbitre, et plusieurs sont tirés dans leur parti, non tant par ignorance que par je ne sçai quelle vicieuse affectation.

Ce seroit chose en quelque sorte supportable si les ennemis profés de la vérité donnoyent ces traverses. Ici je pourrois m' écrier à bon droit avec David : L'homme qui estoit en paix avec moy^ et qui mangeait de mon pain^ a leué son talon contre moi^ ps. XLI, 10, et ps. LV, 14. Les uns sèment des bruits ridicules sur mes richesses immenses, et de ma grande puissance; d'autres parlent de mon luxe et de ma somptuosité, comme si on pouvoit taxer d'estre somptueux celui qui se contente d'un petit ordinaire, et d'un habillement commun, et qui n'exige pas davantage de frugalité des plus petis qu'il en démontre lui mesme. Pour la

puissance à laquelle ils portent envie, je souhaiterois qu'à cet égard là ils fussent mes successeurs. Ils s'imaginent que je sois en mon règne, parce que je suis accablé de travail. Si pendant que je suis en vie quelques uns ne se peuvent persuader que je n'aye de grandes richesses, un jour ma mort le fera voir; j'avoue que je ne suis pas pauvre, parce que je ne souhaite autre chose que ce que j'ay.

Bien que ces imaginations n'ayent point de couleur, elles sont pourtant receuës par plusieurs avec applaudissement; parce que la pluspart croyent que c'est le seul expédient propre à couvrir leurs meschancetés, si on fait acroire que le blanc est noir; et que ce sera le moyen par» lequel ils auront toute licence et impunité, si Tauthorité des serviteurs de Jésus Christ s'en va à néant. A ceux là se joignent certains

plaisanteurs qui cherchent les bonnes tables, semblables à ceux dont se plaint David au pseaume XXXV, et de plus tous ceux qui tâchent d'acquérir la faveur des grands par des faux rapports.

Quoi qu'estant accoutumé dès long temps à digérer ces injures, je m'y sois comme endurci, il ne se peut faire pourtant, lors que l'insolence s'accroit, que je ne sente par fois de tresfâcheuses pointures*. Ce n'etoit pas assez que je fusse traitté si inhumainement par les voisins, si mesmes du coté de la mer glacée je ne sçai quelle passion eut excité contre moy un tas de personnes qui abusent de leur loisir. Je parle encor des ennemis intérieurs de l'Eglise, qui faisans grand parade de l'Evangile de Christ, se jettent contre

i . Chagrins.

moy avec une extrême impétuosité, sous ombre que je n'embrasse pas leur crasse opinion de la manducation charnelle; a Tesgard desquels je puis protester avec David au pseaume CXX, qu'ils courent à la guerre lorsque je cherche la paix.

Eu cela se voit une étrange ingratitude des uns et des autres, qui attaquent de tous costés celui lequel ils devroyent aider, le voyant travailler vigoureusement pour défendre la cause commune. Il est certain que s'ils avoyent quelque sentiment d'humanité , la fureur impétueuse des papistes contre moi devroit appaiser leurs plus grandes haines. Mais puis que c'a esté la condition de David, que lors qu'il obligeoit sa nation, beaucoup de gens l'haïssoyent sans cause, comme il se plaint au pseaume LXIX, puis qu'il a payé ce qu'il n'avoit pas ravi, ce m'a

esté une consolation non petite de me former sur un tel et si excellent modèle ; me voyant sans raison Tobject de la haine de ceux qui me devroyent soutenir par leurs bons offices. Cette expérience m'a esté d'une tresgrande aide pour Tintelligence des pseaumes, faisant que je ne marchasse pas comme en un païs inconnu. Les lecteurs recognoistront si je me trompe, lors que j'explique les pensées intimes de David et des autres, que je n'en parle comme des choses qui me sont connues familièrement.

Quoi que, par la description qui a este faite ci- dessus de la vie et de la mort de ce grand serviteur de Dieu , et par ce quil en dit lui mesnies dans V extrait précèdent , // ne soit pas malaisé de reconnoitre la fausseté de tout ce que le diable a vomi par ses supposts contre la mémoire de ce sainct homme que nostre Seigneur a receu dans sa gloire ; neantmoins , afin de fermer encores mieux la bouche a la calomnie , nous avons bien voulu ajouter la confession de plusieurs de nos adversaires , qui ont esté contrains de rendre tesmoignage en ce point à la vérité, après P exacte perquisition qiCils en ont faite ^ et de déclarer hautement que tous les prétendus crimes dont on Va voulu accuser ne sont q}jù imaginaires et sans aucun fondement.

E premier sera celui de Flo- ^rimond Remond, "conseiller ^^^^au Parlement de Bordeaux, >4^v oCqui parle en des termes de

Calvin, tout ennemi qu'il en est*, qui sont capables de faire rougir tous les Jésuites de honte s'ils ne l'avoyent perdue il y a long temps ; sur tout si ce que Pierre Matthieu rapporte en son histoire de la paix est vray, que le jésuite Richeome s'estoit servi du nom de Florimond pour la défense de l'Antéchrist ^ Calvin, dit-il en son livre de la nais-

\. D'abord favorable aux calvinistes, il les combattit ensuite avec acharnement.

2. Il est en effet à peu près prouvé que L. Richeaume publia quelques ouvrages sous le nom de FI. de Rémond,

sance de V hérésie^ livre 7 chap. x, eut les mœurs mieux réglées et composées queN., et fit montre dès Ventilée de sa jeunesse quil ne se laissoit emporter aux plaisirs de la chair et du centre. Sous un petit corps sec et atténué^ il eut toujours un esprit uert et vigoureux, prompt aux repars ^ , hardi aux attaques. Grand jeusneur mêmes en son jeune âge, soit quil le fit pour sa santé, et arrester les fumées de la migraine qui V affligeait continuellement .^ soit pour avoir l'esprit plus à délivre^ afin d'escrire, estudier et a meliorer sa mémoire. A peine eut Calvin son pareil ; car, pendant vingt trois ans quil s est maintenu en possession de V ev esche de Genève, il près choit tous les jours, et bien sou-

1 . Histoire de la naissance, progrès et décadence de r hérésie de ce siècle, Paris, 160S, in-4. "2. Réparties.

veut deux fois les dimanches ^ lisait la théologie ù'ois fois la semaine, et tous les vendredis en conférence, qu il nomme la Congrégation. Ses autres heures estoyent pour composer et respondre aux lettres qui arrivojent à lui de tous cotés, etc. Ce n'est pas là la vie d'un homme voluptueux et addonné à ses plaisirs.

Papirius Masson, personnage illustre, et à la louange duquel feu Monsieur le président de Thou a dressé un monument plein de gloire*, a fait des éloges de plusieurs hommes célèbres^, entre lesquels il a mis celui de Calvin. Il le purge des principaux blasmes dont on l'a voulu noircir, et en parle en ces termes en sa vie : // ne se passoit presque

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