I.Î4 VIE DE JACQUES CALLOT
François Collignon, qui a pour titre ; « La chambre du S'' Callot en l’année 1630 et la manière comme il travaille. François Collignon, son disciple, invetor et fecit». L’estampe mesure de 8 à 10 centimètres de hauteur sur 12 à 15 de largeur. On y voit, tout petit au fond, Callot, loupe à l’oeil droit, gravant à un chevalet appuyé sur une longue table, devant une fenêtre à meneaux et à carreaux losangés. A la table est accoudé, à l’autre extrémité, un jeune homme, sans doute Collignon. Sur la paroi gauche de la chambre, une cheminée au milieu, avec chenets, une glace octogone, des chaises, un chat; contre l’autre paroi, un vaste lit à colonnes, fermé de rideaux, devant lequel est assise la femme de Callot, travaillant. Aux deux murs, comme frise, des gravures représentant des empereurs romains. Rien ne permet de localiser la maison. Sur la table, un dessin représente l’Amour tirant de l’arc, détail du Portra/t de Delorme-, la planche à laquelle l’artiste travaille mesure bien cinquante centimètres, dimension d’une feuille des SPeges de Re' ou de La Rochelle. Les grands et lourds cuivres que Callot maniait devaient se travailler au chevalet, pour être abordables, quand bien même le graveur n’eût pas eu de ces maux d’estomac qui l’empêchaient de se pencher sur sa planche et dont il commençait à se plaindre.
En grand deuil, Jacques n’avait pas eu, comme Démet, à prendre part aux dernières fêtes du carnaval. Au surplus, Charles IV, tout à d’autres pensées, n’avait que faire de son chalcographe officiel : s’il donnait des ordres, c’était à Jean Valdor « pour une cuirasse et un casque enrichis de diverses figures taillées au burin et argentées d’argent fin»; «pour enluminer et graver une rondache et un hausse-col», ou encore « pour un autre hausse-col et un autre casque». La Cour lui laissait des loisirs, et la ville était dans un complet désarroi. La peste avait reparu avec le printemps ; la vie sociale, civile et religieuse était interrompue : les boutiques étaient fermées; les tribunaux étaient clos; plus de messes dans les églises; on se couchait à 9 heures. A Villers, on construisait des cabanons pour y héberger les malades, et David Chaligny, le fondeur, allait y expirer le 25 juin, avant d’avoir achevé de couler le cheval de bronze de Charles III qu’on attendait depuis des années. Jacques se consacra tout entier aux œu''Tes qui parlaient à son cœur ou qui répondaient à ses goûts. Son histoire de V Enfant prodigue est de cette année 1631 : on y trouve des détails qui se voient sur le Siégé de Re, entre autres ce chien mal appris qui s’oublie dans la salle à manger, sous l’œil même de ses maîtres. La cour de la ferme rappelle le pavillon de Bainville; l’échauguette de la feuille 4 est une copie de l’échauguette, à l’angle de la Grande Rue et la rue des Comptes (voir fig. 6) qu’on aperçoit des fenêtres de la maison sur Carrière et Grande Rue, propriété des Callot. A la clef de voûte de la grande porte des planches 7 et 8, on distingue les armes de la famille, les cinq étoiles en sautoir; enfin les traits du père, autant qu’on en peut juger dans leur petitesse, rappellent ceux du duc au Saint Mansuj/, portrait probable du père de Callot. Il est à espérer que Jacques sortit de chez Thomassin autrement que ne le fait l’Enfant prodigue de chez sa trompeuse compagne.
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planche 4. A la mort de l’artiste, la suite fut cédée par Jean Callot à Israël Henriet qui la dédia à Armand de Maillé, marquis de Brézé, neveu de Richelieu, tout jeune encore, mais déjà maistre de camp. Les cuivres passèrent chez Fagnani qui les numérota, non sans se tromper, comme il se trompa dans les Caprices : sa planche n” 9 doit porter le n° 8j la double rime féminine du petit poème de la marge ne saurait être placée qu’entre deux rimes masculines. Les planches sont à présent chez M. l’abbé Renauld.
Figure 5. — Callot dans son atelier.
(Dû à l’obligeance de M. Chenut, avocat à Nancy.)
Pendant qu’il était en veine de réminiscence, Jacques dessina, sans doute, sa frise des Bohémiens en quatre tableaux : il a souvent raconté comment, en route pour l’Italie, il s’était rencontré avec une troupe d’Égyptiens ou de Tsiganes dont il avait gardé bon souvenir. L’œuvre n’a pas été terminée; car Jacques devait vouloir, suivant sa coutume, garnir les fonds de petits sujets comme il le commença sur les premières planches. L’œuvre n’a non plus jamais été signée et les signatures, apocryphes, ont dû être placées par Israël Silvestre lorsqu’il acquit, en 1662, les planches de la veuve de l’artiste. Les cuivres sont aujourd’hui chez M. l’abbé Renauld. Ils ont été copiés, chez Ciartres-Langlois, par de La Belle vers 1646. Ils ont aussi servi de modèle pour maints jeunes peintres. Mariette a vu à Florence, chez le grand-duc, vers 1740, quatre peintures sur cuivre qu’on lui a dit être de Callot, car elles représentaient les .Jacques Callot. 19
niPMMElUE N.ATIONALE.
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Bohémiens. De ces cadres, disparus des Offices, il en est reparu deux à Paris, le 5 mai 1847, à la vente d’Espagnac.
Le Vêtit prêtre, qui représente un ecclésiastique portant le viatique à quelque pestiféré mourant, est de cette époque : on le revoit aux Misères de la guerre. Les collectionneurs font grand cas de la marque d’un trou qui ferait croire que le cuivre a été porté comme médaille au cou ou comme breloque : le petit cuivre est maintenant en la possession de M. l’abbé Renauld.
Peut-être est -il aussi de cette époque ce Saint François à la Croix de Lorraine que Jacques, dit le P. Husson, grava pour les Cordeliers (voir planche XI). Il est d’une finesse exquise, traité au pointillé sur les joues, par conséquent postérieur au retour de Bruxelles. La planche aura été donnée au couvent, comme celles de Lux Claustri, et égarée. De sorte que l’estampe est à peu près introuvable. Celle que possède le Cabinet des estampes de Paris, léguée en 1909 par M. H. Duval, de Liège, et placée à l’œuvre de Callot par M. Courboin, provient de la collection de M. de Lorangère (1744). Le titre des Coutumes de Lorraine est de Callot : l’ouvrage parut en 1631, à Epinal, chez Ambroise.
Jacques restait en relations avec Henriet à Paris, et, comme il lui avait promis la mise en dépôt chez lui de ce qu’il graverait pour la vente, il entreprit d’exécuter un album en 16 planches, titre compris, où figureraient, outre le Sauveur çs. sa mère, les Dow^e Apôtres et Saint Paul. A côté du saint, de grande dimension, apparaît au loin une petite scène de martyre, genre si familier au graveur et qu’il devait à Josse de Momper. On appelle l’œuvre la série des Grands Apôtres, pour la distinguer du Martyre des Apôtres dont les dimensions sont moitié moindres. Mariette dit de cette composition qu’elle est de celles où Callot fait le mieux connaître sa facilité et sa hardiesse à manier la pointe. Elle ferait plutôt penser àThomassin, travaillant à une œuvre non pour l’art, mais pour la vente : les tailles y sont moins serrées qu’ailleurs, plus profondes, de manière à remplir vite la planche et à la faire durer longtemps : les physionomies des saints — largement esquissées — ont de l’expression, circonstance assez rare chez Callot, dent les têtes sont d’ordinaire si petites qu’on y lit avec difficulté. Il avait commencé par Saint Pierre, mais, jugeant les dimensions trop exiguës, il rejeta cette première planche et reprit l’œuvre sur d’autres mesures. Callot n’a pas signé l’album, mais Henriet, qui l’édita en 1631, y mit le nom de son ami. Le Saint Pierre rejeté, qui fut retouché au burin, parut chez Silvestre en 1662, avec une signature apocryphe.
Dans sa correspondance, Henriet devait ramener Jacques à l’espoir de retirer quelque chose des Sièges, quitte à faire quelque peu la cour à un des favoris du moment, le ministre des Finances Ruzé d’Effiat, qu’une science profonde du manège et qu’un dévouement sans limite au cardinal avaient transmué d’écuyer en financier, puis en maréchal de France. Sa fortune politique et sa fortune pécuniaire progressaient de pair; il venait d’acheter le château de Chilly, près de Palaiseau. Son fils
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Cinq-Mars allait devenir le favori de Louis XIII. Il suffisait d’un mot de lui pour que les 8o livres de cuivre que pesaient les 12 planches de Ré et de La Rochelle se transmuassent en 10 ou 12,000 livres tournois. Il fut décidé que Callot célébrerait sur une belle planche et le combat de VeiUane, dont d’Effiat avait été le héros le 10 juillet 1630, et le bâton de maréchal que celui-ci avait reçu le 27 janvier 1631. Après une telle attention, le trésorier de l’Etat ne pourrait qu’accéder à la demande des artistes et accepter, au nom et au compte du Roi, deux œuvres des plus glorieuses pour son règne. Callot se mit au travail : la tête de d’E^af, au pointillé, est fort belle. Mais voici que le maréchal fut chargé du commandement des troupes de l’Est : il marcha contre la Lorraine, s’empara de Pont-à-Mousson, et il passait une revue de ses troupes à Lutzelstein ou Petite Pierre, le 27 juillet 1632, lorsqu’il mourut en quelques heures d’une insolation. La pointe de Callot lui tomba des mains, et la planche ébauchée ne fut jamais complétée : c’est au blason et au bâton de maréchal qu’on a pu reconnaître le sujet de l’estampe, dont le fond avait récemment servi à Callot pour le Louis XIII exécuté à Paris en collaboration avec Michel Lasne. Le cuivre est chez M. l’abbé Renauld.
A Nancy, les affaires s’étaient tout à fait gâtées avec la France, du moins avec Louis XIII et Richelieuj car avec l’héritier présomptif de la couronne, Gaston d’Orléans, on ne pouvait être mieux: Monsieur devenait le beau-frère du duc. Après sa fuite d’Orléans, le 13 mars 1631, jour de la déconvenue de Callot à Paris, Gaston, craignant d’être arrêté, comme sa mère Marie de Médicis venait de l’être à Compiègne, avait traversé en toute hâte la Bourgogne; il ne s’était arrêté qu’à Besançon, ville impériale, et de là, par Vesoul, il gagnait Remiremont, terre du duché de Lorraine, où il se sentait libre. La peste de Nancy retenait la Cour à Epinal, et Gaston put, durant de longs mois, subir le charme de celle qui devait devenir sa compagne. Marguerite, la plus jeune sœur du duc, n’avait que dix-huit ans, Gaston en avait vingt-trois et Charles IV vingt-sept : mais la plus active à pousser au mariage était peut-être la tante, l’abbesse de Remiremont, Catherine de Lorraine, que ses cinquante-huit printemps ne privaient pas du plaisir de vouloir faire des heureux autour d’elle, à moins que ce ne fût Henriette, sœur aînée de Marguerite, qui, dans la perspective de l’union de sa sœur avec le futur roi de France, — car Louis XIII n’aurait évidemment jamais d’enfant, après ses seize ans de mariage, — voyait pour elle-même le plus brillant avenir. Son mari, le prince de Phalsbourg, mourait à la fin de 1631, et elle pourrait épouser Puylaurens, Xalter ego de Gaston.
Gaston et Marguerite furent unis la nuit du 3 janvier 1632, â l’abbaye de N.-D. de la Consolation de Nancy, par le R. P. Le Tellier. Pendant que l’alliance des maisons de France et de Lorraine s’ébauchait de cette façon, il se formait une autre alliance entre Bruxelles, Nancy, Ratisbonne, Munich, Madrid, où les intérêts de Gaston risquaient fort de se compromettre et où ceux du duc Charles sc compromettaient tout à fait. Louis XIII n’était pas sans savoir tout ce qui qui se tramait entre
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sa mère, réfugiée de Compïègne à Bruxelles, et son frère, réfugié en Lorraine. La duchesse de Chevreuse obtenait de son ancien admirateur, le duc Charles, toutes les confidences qu’elle pouvait souhaiter et qu’elle communiquait fidèlement à son autre admirateur, le cardinal de Richelieu. Le D'' Delorme avait lui-même à Nancy ses correspondants qui lui permettaient de faire du zèle auprès du premier ministre.
On fortifiait Lunéville en mai 1631, on dégageait la zone militaire de Nancy en juillet: au lieu de fondre le fameux cheval de bronze de Charles III, on coulait des mortiers pour Charles IV; on levait des troupes, et Claude, le grand-père de Jacques, s’il avait été de ce monde, aurait eu fort à faire pour ses exploits de réquisitions. Voici, logées aux environs de la ville, quatre compagnies du régiment de Carcouet; on distribue rations et vivres au régiment du colonel de Couvonges; le prince de Phalsbourg commande l’armée de Sarrebourg : il est censé aller en Franconie contre Gustave Adolphe, l’allié de la France; il meurt en novembre. Charles IV, qui rentre de Munich de chez son oncle Maximilien, entend lever 12,000 hommes en décembre : il ordonne la marche contre Louis XIII à Metz; mais les soldats de M. de Couvonges ou prennent la fuite ou passent à l’ennemi. Les maréchaux français de La Force et Schomberg s’emparent de Vie , où Louis XIII et Charles IV signent, le 6 janvier 1632 — - trois jours après le mariage secret de Gaston — un traité aux termes duquel le duc de Lorraine promet de ne servir que la France et de refuser non seulement tout mariage, mais toute aide à Gaston. Celui-ci fuit donc, le surlendemain, vers Bruxelles, mais simplement pour travailler plus violemment contre son frère le Roi, soit avec les ennemis de l’extérieur, soit avec les mécontents de l’intérieur. De fait, au mois de juin 1632, Gaston entre en armes en France et passe quelques jours à Nancy. De là, le 17 juin, déclaration de guerre de Louis XIII contre la Lorraine, envoi des maréchaux de La Force et d’Effiat, prise de Pont-à-Mousson, apparition des troupes françaises aux portes de Nancy : la terreur se répand partout, les villageois abandonnent leurs fermes et courent se réfugier à l’ombre du Palais ducal. Le traité de Liverdun du 26 juin, qui renouvelle le traité de Vie, rétablit pour quelques mois le calme, et les colonels de Gournay, Couvonges, Bassompierre , Chavanges, se reposent sur leurs armes. Alors c’est la contagion — peste, typhus, variole ou choléra, on ne sait — qui désole les villages de Millery, Lachou, Frouard, Bouxières, tout autour de Nancy.
Telles sont les circonstances au milieu desquelles Callot a été conduit à écrire les Misères de lagtierre. On lui demandait de Paris des nouvelles des événements de Lorraine ; il en rédigeait sous cette forme vive et impressionnante qui faisait, comme aujourd’hui encore, sensation. Il commença une première série qu’il abandonna à la sixième feuille, parce que, les impressions se développant avec ses souvenirs, sinon avec les événements, il trouvait son premier cadre trop étroit. Il ne voulait d’abord représenter qu’un camp de soldats, lorrains ou étrangers peu importait, lancés dans le pays. C’étaient des maraudeurs, prêts à piller, voler, brûler, et dont les paysans se
vengeaient en les condamnant à l’hôpital. De ses Sièges de Bréda, de Ré, de La Rochelle, il avait conservé maints croquis épisodiques qu’il crut bon de comprendre dans son récit pour le mieux documenter : les châtiments de la prévôté viennent ajouter cinq pages aux six premières; une préface en quatre scènes : recrutement, bataille, maraude, pillage (voir pl. XII); une conclusion en deux tableaux : mendicité, honneurs militaires. Tel est le scénario très complet de ce drame dont l’intérêt ne s’est pas un jour démenti depuis qu’il a été livré au public. Aucune œuvre n’a contribué davantage à la popularité du célèbre aquafortiste, car aucune ne contient plus de vérité humaine de tous les temps et de tous les pays. Elle n’est pas signée.
Henriet, qui avait eu en 1631 la série des Grands Apôtres {16 pièces), reçut cette série de 18 pièces, titre compris, à la fin de 1632 et les mit en vente à Paris sous la date de 1633. Il est à noter que, sur le titre, l’écusson à couronne ducale — amorce de dédicace au duc de Lorraine — a été laissé vide, et que de l’écusson de la dernière planche — celle des récompenses — semblent avoir disparu des armoiries qui s’y trouvaient placées. Des épreuves d’essai seraient fort intéressantes. I^ombre de dessins qui ont servi à l’artiste pour composer cette œuvre — le village brûlé, l’église pillée, par exemple — sont au Musée de l’Ermitage; d’autres seraient chez M. Chenut, à Nancy. Le Musée du Louvre (n" 1797) détient l’arquebusade au crayon noir. Les cuivres n’étaient soulignés d’aucune inscription. L’abbé de Marolles composa les vers qu’on lit aujourd’hui au bas des estampes. Les planches, comme celles des Petites MisereSj se trouvent chez M. l’abbé Renauld. Celles-ci, mises de côté par le graveur comme inutiles, remplacées qu’elles étaient par la grande série, se retrouvèrent à la mort de Callot. Henriet en obtint livraison de Jean, le frère aîné, et les réunit en un album qu’il fit précéder d’un titre, dû au burin d’ Abraham Bosse, et qu’il publia en 1636.
L’année 1632, si funeste aux intérêts de la Lorraine, n’avait pas été défavorable à Claude Déruet : toujours bien en cour, alors que Callot était entièrement laissé de côté, alors que Jean Valdor, peu content lui-même, abandonnait Nancy pour Paris, où Louis XIII devait plus tard le loger au Louvre, Déruet avait présidé seul aux fêtes du carnaval et Charles IV lui avait, le ) mars, renouvelé ses lettres de gentillesse. Loin d’être jaloux des succès de son ami, Jacques célébrait avec lui cet heureux événement. De 1632, en effet, date l’estampe dont le dessin, grandeur d’exécution, — plume et bistre, — est au Louvre, sous le n” 1771, et qui porte comme suscription: A « Claude Deruet, Escuier, Chevalier de l’Ordre de Portugal, son fidèle Amy lacques Callot». La gravure est suivie d’un poème dû à la muse du R. P. Le Moyne, qui l’a inséré dans ses œuvres poétiques (p. 435). Il nomme le peintre :
Ce Fameux créateur de tant de beaux visages. . .
Dont l’huile et les couleurs, pour le faire revivre.
Conviendraient mieux et. . .
Lui donneraient
Un charme plus puissant que l’eau forte et le cuivre.
Ijo VIE DE JACQUES GALLOT.
Compliment bien flatteur pour le peintre, bien modeste pour le graveur. La postérité n’a pas ratifié ce jugement : qui connaît aujourd’hui les couleurs de Déruet? qui ne connaît les cuivres de Callot.^ La planche fut offerte au peintre.
L’année 1633 fut une année terrible pour Charles IV, comme pour ceux qui lui étaient fidèles : la tempête passa sur la Lorraine et laissa tout désemparé. Charles avait bien tenté de faire la paix avec Louis XIII et lui avait permis d’occuper quelques villes lorraines, utiles à la défense de la France contre les Impériaux menaçants. Mais le duc comptait que les événements lui permettraient vite de revenir sur ces engagements. Et, en effet, il s’arme de nouveau, à la prière de Gaston comme de Marie de Médicis, à l’instigation de l’Infante Isabelle comme de l’Espagne. Il se lie plus étroitement avec son oncle Maximilien de Bavière comme avec l’Empereur Ferdinand, et il attaque à Pfaffenhofen, près de Saverne, les Suédois protestants, alliés de la France : il est défait. Louis XIII devait se mettre en garde contre de telles ruptures de promesses qui laissaient la France ouverte à un point des plus vulnérables. L’armée se réunissait, en juillet, à Châlons, et marchait sur la Lorraine. Le frère du duc, le cardinal Nicolas-François, tentait de la retenir par des pourparlers à Château- Thierry, le 19 août. 11 échouait. Bar-le-Duc était occupée le 24 août. Louis XIII était à Pont-à-Mousson le 28 et, le lendemain, commençait le siège de Nancy.
Bien des villageois étaient venus chercher abri derrière les fortes murailles de la capitale : une ordonnance municipale du 22 août prescrivait l’expulsion de toutes les personnes inutiles, femmes, enfants, vieillards, servantes; seuls devaient être retenus les hommes capables de porter les armes. Ceux-ci étaient enrégimentés et exercés au maniement des arm.es. Le siège dura près d’un mois, sous la défense de Flenry de Moy ou plutôt de la princesse de Phalsbourg, le seul homme de la famille, disait-on. Marguerite, la femme de Gaston, avait pu, déguisée en page, s’échapper de la ville, le premier jour du siège. Charles IV était à Epinal ; il en est expulsé par le maréchal de La Force et se retire à Remiremont. Nancy est à bout de ressources : le duc se rend auprès de Richelieu à Charmes, le 20 septembre; il est virtuellement prisonnier, car on ne lui laisse sa liberté que sous une stricte surveillance. 11 signe la capitulation, et Louis XIII fait, le 25 septembre, son entrée par la Porte Saint-Nicolas, en carrosse, avec le cardinal de Lorraine et Richelieu : il loge chez Rousselot, près Saint-Roch, dans la Ville Neuve. Charles IV, qui est rentré au Palais ducal, fait au Roi et à la Reine Anne d’Autriche les honneurs de la ville le 27 septembre, et, le C octobre, le Roi de France prend congé en laissant 4,500 hommes, tant dans la nouvelle ville que dans la Tour de la Craffe, sous les ordres de M. de Brassac. Nancy ne comptait plus que 3,000 habitants.
Aucun document n’est connu qui nous initie à la vie de Callot pendant ces journées de souffrances patriotiques et physiques. Il avait dû, à l’exemple général, quitter Bainville ou Villers et rentrer en ville; il a dû, lui, fils et petit-fils, frère et beaufrère d’archers, fonctionnaire inscrit au budget, prendre l’arquebuse et assistera ces
exercices militaires dont il a laissé de si jolies esquisses. Il ne reste qu’une tradition, rapportée par Félibien, qui la devait à Israël Henriet, conteur plus ou moins méridional quand il s’agissait de Callot, dont il vendait les estampes : Louis XIII aurait mandé par devant lui l’artiste et aurait exprimé le désir de lui voir graver le siège de Nancy, comme il avait gravé les sièges de Bréda, de Ré, de la Rochelle j Jacques, sensible à cette attention royale, aurait demandé la permission de ne pas se charger de cette œuvre, fidèle qu’il devait rester à son prince dans le malheur. Louis XIII aurait apprécié ce sentiment et aurait félicité Charles IV d’avoir des sujets si attachés et si dévoués. Des courtisans, plus agressifs, ayant parlé de forcer Callot à s’exécuter, celui-ci aurait répondu : «Plutôt me couper le pouce que d’obéir à cet ordre, si on le donne». Pour une raison mal connue, Henriet avait quelque rancune contre Démet et, quand il en parle, ses confidences à Félibien sont faussées: il le dit ennemi de Callot, ce qui n’est pas exact; il le blâme ici, par contraste, de s’être rallié à la cause de la France, louant Callot d’avoir fait tête à l’ennemi. Pauvre Henriet! la première dédicace qu’il placera sur des œuvres de Callot, celui-ci mort, s’adressera, en 1636, au cardinal de Richelieu. Et lui-même finira par demander des lettres de naturalisation française.
Les œuvres de Callot de cette période troublée sont encore nombreuses, bien qu’elles s’imprègnent plus qu’auparavant de sentiments religieux. En décrivant les Miseres de la guerre, il avait groupé quelques-uns des châtiments que la prévôté tient en réserve contre la soldatesque. Il s’avisa de réunir tous ces châtiments et d’autres encore dans une seule et même composition qu’on appelle les Supplices (voirpl. XIII). « Il est inconcevable, dit Mariette, qu’on ait pu réunir tant de sujets sur un si petit espace. » On peut passer une heure ou deux à considérer chacun des groupes que contient cette petite estampe, on ne cessera un instant d’y découvrir de ces surprises dignes d’admiration, depuis la bonne mère qui, aimant bien, châtie bien, au-dessus des jambes, le petit bambin rebelle, jusqu’au Révérend Père attendri, qui tient à présenter au malheureux qu’on roue le crucifix à embrasser. On aime à citer une Madone imperceptible, qui orne le coin d’une rue, sur les bonnes épreuves. Le lieu des exécutions doit être quelque grande place de Nancy, au temps de Callot. Le cuivre, après avoir disparu du Cabinet du Roi, se revit, vers 1766, chez la veuve Vincent dont le nom fut effacé par un subséquent possesseur non dénommé, Daumont peut-être. Le dessin original, crayon et bistre, est au British Muséum, à Londres; un groupe du premier plan à droite, à la plume, est dans la collection Albertine, à Vienne.
Meaume a vu, à Nancy, chez M. Ch. de Gauvain en 1860, un vieux manuscrit contenant une Vie des Saints. Le nom de l’auteur a été effacé, mais il est apparent que l’ouvrage était le texte que devaient illustrer des estampes de Callot, les bouleversements de 1633 ayant empêché l’écrivain de prendre livraison des cuivres. Les planches restèrent donc pour compte chez l’artiste et, à sa mort, passant dans le lot
du frère aîné, Jean, héritier de la moitié des cuivres, elles furent cédées à Henriet qui les édita à Paris en 1636, et les dédia à Richelieu. L’exemplaire qu’il fit relier en maroquin rouge, aux armes du cardinal, est aujourd’hui à l’Arsenal. L’œuvre est considérable et s’est faite, à heures perdues, au cours des années 1631, 1632 et 1633 j elle comporte 122 planches, contenant chacune 4 images, outre 2 planches, la première et la deuxième, qui n’en contiennent qu’une, en tout 490 images, dont 476 de saints et 12 de fêtes mobiles. Les fêtes mobiles furent disjointes et dotées d’un frontispice gravé par Abraham Bosse: elles formèrent un petit album spécial. Les dessins. Cahot les aura empruntés à quelque ouvrage classique de sainteté. M. l’abbé Renauld possède les cuivres des Fêtes et le titre des Saints.
Les Pénitents sont aussi une de ces séries factices constituées par Henriet à l’aide de cuivres non classés, qui lui furent cédés à la mort du graveur. La signature de Cahot y est apposée, mais apocryphe. Par le travail, ces pièces se rapprochent de la Vie des Saints et peuvent être du même temps. Les cuivres sont chez M. l’abbé Renauld.
Un autre recueil analogue, avec frontispice par Abraham Bosse, a été créé par Henriet à l’aide de 5 planches qui contiennent, sous forme de petits médaillons (7 ronds, 13 ovales), partie des Mystères du Rosaire et du Chemin de la Croix, œuvre pieuse qui n’a été ni achevée, ni signée. De style microscopique, elle se rattache au temps et à la manière des Supplices. Henriet donna pour titre à l’album : Varia tum Passionis Christi tum Vita B. M., oubliant le mot imagines qui devait finir la phrase. — Cinq planches, ne comprenant plus que 13 sujets, sont aujourd’hui en possession de M. l’abbé Renauld. — ■ Une Assomption, dite au Chérubin parce qu’elle surmonte une tête d’ange, rappelle beaucoup Y Assomption au pointillé de 1628. Elle n’est pas signée; mais, comme elle est très rare et que la planche ne s’en est pas retrouvée en France, Mariette la croit faite en Italie. Elle peut avoir été un prototype rejeté par Cahot, comme trop grand, lorsqu’il adopta les dimensions plus petites de cette série du rosaire.
Le Martiijum Apostolorum , en 16 morceaux, semble bien être la série de 1633 que Cahot avait promis à Henriet de lui fournir cette année-là, comme il lui avait livré en 1631 les Grands Apôtres, et en 1632 les Grandes Miseres. Elle est exécutée avec un soin exquis et avec la même légèreté de main que les Supplices. Les cuivres, après avoir subi les malheurs de la collection Fagnani, arrivèrent, par l’entremise de Leloutre, chez M. Meaume d’où ils passèrent chez M. Thiéry, son ami, le grandpère de M. l’abbé Renauld.
Avant de quitter l’année infortunée, il n’est pas inutile de mentionner quelques incidents de la vie intime du graveur : le 5 avril, il perdait son second élève, André Bouchel de la Barre; le premier élève, Cohignon, l’avait quitté à la fin de 1630 pour aller étudier en Bavière, à Augsbourg; celui-ci partait pour l’Italie et Charles IV lui donnait une lettre d’introduction pour sa tante, la grande-duchesse Chrétienne, de Florence.
Au mois de mai, il arrivait, à Troyes, une regrettable aventure au protecteur si bienveillant de Callot, Jean de Médicis; voici comment l’auteur du mal, M. de Laffemas, la raconte à Bouthillier, secrétaire de Richelieu, dans une lettre datée du 19 mai 1633 :
J’ai fait arrêter [If ii] et interroger Dom Jean de Médicis, marquis de S* Ange, qui a reçu à Bruxelles, le 23 Avril, un passeport de M. Hubert, daté de Paris, i" avril. Il n’a résidé à Bruxelles que depuis 2 ans, que la Reine s’y trouve. C’est un habile ingénieur qui a travaillé aux fortifications de Gênes, de Savone et qui suggère pour la Rochelle deux forts confiés à deux différents commandants se surveillant l’un l’autre. Jean de Médicis dit avoir aidé Mazarin et Thoyras à Gazai. 11 a des lettres du V. Roi de Naples qui l’appellent en Italie. Il dit aussi avoir eu de grands emplois en Espagne et être frère de l’archevêque de Pise. Il ressemble beaucoup à Marie de Médicis.
Laffemas le prenait pour un émissaire de la Reine mère et de Gaston, chargé de porter leurs messages aux mécontents de France. La détention se prolongea assez de temps : le volume 807 des Archives des Affaires étrangères, fol. 186, fonds de Lorraine, ne dit pas comment se termina l’incident.
Le 7 novembre, Jacques perdait sa tante Marguerite Ruiz, dont le mari, fils d’un valet de chambre du duc Charles III, devait lui-même quitter bientôt ce monde.
Charles IV, qui vivait hors de Nancy afin d’éviter le contact du gouverneur français, y rentrait, la nuit du 7 décembre, pour quelques heures. Il en partait le lendemain pour n’y plus revenir que trente ans plus tard, au mois d’août 1663. Il y conservait toutefois des relations très suivies, et ses fidèles ne manquaient aucune occasion de témoigner de leur attachement. Le R. P. Didelot, des Cordeliers, était un des plus ardents à défendre la vigne d’Urie contre la rapacité de David, et excitait autour de lui les esprits contre l’occupation étrangère. Les fonctionnaires lorrains conservaient leurs emplois ; les Callot étaient toujours gardiens du Palais, où on allait installer une Cour de justice royale, sous le nom de Conseil souverain} Jacques était toujours le chalcographe de Son Altesse, plus que jamais titre vain. Charles IV abdiquait le 1 9 janvier 1634, et se retirait à Besançon} son frère, le cardinal Nicolas-François, lui succédait} il renonçait aux Ordres et, le 17 février, il épousait sa cousine Claude, sœur delà duchesse Nicole. Celle-ci et les deux amoureux étaient faits prisonniers, ce jour même, à Lunéville par le maréchal de La Force et amenés à Nancy.
Le i" mars, Brassac occupait la Vieille Ville, jusque-là respectée. Le 7, la princesse de Phalsbourg disparaissait : elle avait fui, cachée dans le fond d’une voiture occupée par un paralytique qui allait en pèlerinage à Notre Dame de Bon Secours, hors des portes de la ville. Le i"' avril, les jeunes mariés disparaissaient à leur tour, déguisés en vignerons, hotte au dos. Il ne restait que la duchesse Nicole qu’on emmenai Paris le 24 avril, et que le chevalier Démet accompagna. Il était auprès d’elle lorsque Louis XIII offrit à Nicole l’hospitalité au château de Saint-Germain-en-Laye, dans l’appartement de Richelieu, l’appartement du Roi étant alors livré aux peintres.
Jacques Callot. 2 o
C’était vers le lo juin 1634. Le portrait de Déruet, peint par Louis XIII, est daté du Il juin : a-t-il été fait à Fontainebleau où logeait alors le Roi et où Déruet serait allé lui porter un message de la duchesse? A-t-il été fait à Saint-Germain où le Roi sera allé saluer sa prisonnière ? La tradition nomme Saint-Germain. L’œuvre fort curieuse du Roi, à laquelle la photographie ne rend pas justice, figure aujourd’hui au Musée lorrain, au Palais ducal de Nancy. Le 26 juin, Déruet obtenait du Roi des lettres de protection , contre les réquisitions militaires , pour sa maison des champs d’Autreysur-Brenon. Sa femme, sœur de lait de Nicole, qui n’avait pu accompagner la duchesse, accouchait à Nancy le 23 juillet : Ferry de Dombasle était le parrain. Le 6 septembre, les Suédois étaient défaits à Nordlingen par le duc Charles IV, et les drapeaux conquis étaient envoyés à Bruxelles à Gaston d’Orléans. L’espoir renaissait à Nancy; mais Gaston se réconcilie une fois de plus avec son frère, laissant ses partisans se tirer d’affaires comme ils l’entendraient, sans y aider. La Cour souveraine royale s’installait, le samedi 14 octobre, au Palais ducal où se plaçait l’écusson de France. Jean Racle gravait les sceaux avec fleurs de lis qui remplaçaient le sceau aux alérions. Le serment de fidélité était exigé de tous. Le 17 novembre, une ordonnance déclarait punissables les moqueries des enfants et rendait les parents responsables.
Aucune des émotions de Cahot, durant ces premiers mois si pénibles d’une occupation étrangère, ne se traduit dans son œuvre de cette année 1634, la dernière de sa courte existence. Très fidèlement, il prépare pour son correspondant parisien, Henriet, l’envoi annuel , deux œuvres gracieuses qui s’inspirent des événements : les exercices militaires en 12 tableaux, précédés d’un titre, autant de scènes empruntées aux manœuvres auxquelles les bourgeois de Nancy avaient été astreints, l’année précédente; les fantaisies, série de 14 planches, chacune de trois petits personnages qui font des exercices de maintien ou prennent des poses de menuet. Henriet dédia, en 1635, les albums aux deux frères BauflFremont : Claude-Charles, marquis de Senecey, gouverneur d’Auxonne; Jean-Louis, comte de Randan, qui avaient l’un et l’autre passé la trentaine et qui devaient, à la bataille de Sedan du 6 juillet 1641, être le premier, l’aîné, tué, le second, fait prisonnier. Leur mère, veuve, était dame d’honneur de la Reine Anne d’Autriche. Henriet, suivant l’habitude de Thomassin, des graveurs et des éditeurs d’Italie, habitude assez mercenaire que Cahot n’avait pas adoptée, était toujours en quête de hauts patronages. Les cuivres des deux séries sont aujourd’hui chez M. l’abbé Renauld.
Henriet n’avait pas perdu de vue l’œuvre des sie^es, toujours en suspens depuis la mort du maréchal d’Effiat. Afin d’intéresser un ministre à la cause, il suggéra une œuvre qui pût plaire au secrétaire d’Etat, Louis Phélippeaux, seigneur de La Vrihère, dont l’influence était considérable, tant son père, son grand-père avaient habilement servi les rois aux Affaires étrangères. Le Saint A.ntoine de France fut l'œuvre que prépara Cahot. Elle est jugée égale, sinon supérieure, à celle qu’il avait dessinée en 1617 en Toscane, sous l’inspiration de tous ces gais jeunes gens de
l’aristocratie florentine. Il paraît qu’elle inspirait à Hoflinan, des Contes fantastiques, la plus profonde émotion. Mariette, homme de goût et connaisseur en gravures, la déclare :
un des plus beaux ouvrages de Callot. C’est même, dans son espèce, un chef-d’œuvre de
l’art. Quand Callot n’aurait fait que ce seul morceau, cela suffirait pour lui mériter sa grande réputation. Plus l’on considère cette admirable estampe, plus l’on y découvre de nouvelles beautés et un fond de génie inépuisable.
Mariette en a vu deux dessins et plusieurs études chez M. Boulle : ils étaient au crayon noir, lavés de bistre. L’un d’eux avait servi au travail. Ils furent adjugés pour 200 livres à la vente de Boulle, en 1732. L’un passa dans la collection de Lorangère et y resta jusqu’en 1744. Un des dessins parut à la vente Wauters,en 1797. Le Musée lorrain de Nancy possède, sous le n“ 579, une gouache, en contre-partie, remarquable de ce Saint A.ntoine: est-ce l’œuvre du frère aîné de Jacques, qui était aquarelliste.^ est-ce l’œuvre du neveu de Jacques, Claude, qui devint peintre habile et s’en fut à Breslau servir le Roi de Pologne.^ L’estampe a été copiée en 1750 par N. J. B. de Poilly, graveur, gendre de cette M""' Vincent qui posséda longtemps les planches volées. Le cuivre est aujourd’hui chez M. l’abbé Renauld.
De l’époque de ce Saint Antoine paraît devoir être le Saint Sébastien : il n’est pas daté , mais le style et la manière sont bien contemporains , la signature est bien la même. D’après Mariette, «c’est une des pièces les plus parfaites» du maître. Jean Leclerc, qui venait de mourir en 1633, avait peint le même sujet pour l’église Saint-Sébastien de la Nouvelle Ville, la paroisse de Déruet. Le tableau n’existe plus dans l’église et la comparaison des deux compositions n’est guère possible. Fait curieux, de même que le Saint Antoine a été reproduit à la gouache , le Saint Sébastien a été reproduit à l’huile, sur papier rentoilé, en contre-partie également. Cette feuille coloriée est attribuée à Callot depuis Mariette qui l’avait placée dans sa collection : elle est conservée aujourd’hui par le Musée du Louvre (n" 9570). Le Louvre en possède aussi un dessin, fusain et bistre (n'’ 1761, Guiffrey), qui, en 1767, faisait partie de la collection de Jullienne. Le cuivre est venu, de chez Silvestre, aux mains de M. l’abbé Renauld.
En 1635, Antoine Chariot imprimait, à Nancy, le Règlement de la Compagnie des Pénitents blancs, une de ces nombreuses confréries qui se distinguaient à la couleur du costume porté par les membres aux cérémonies religieuses, obsèques surtout. Callot grava le titre du volume in-12 : une pietà; une croix, non de Lorraine, mais de Malte, devant deux membres voilés de la confrérie du Gonfalon; une devise: «In hoc signo vinces». Le cuivre existe encore quelque part, car des épreuves modernes de l’estampe circulaient en 1860.
Lorsque Callot mourut, on trouva dans son atelier quelques œuvres inachevées. Ainsi les Deux combats de cavalerie, l’un à l’épée, l’autre au pistolet, écho de la ren-
1)6 VIE DE JACQUES CALLOT. [i^34]
contre du 5 mars 1634 entre les cavaleries française et espagnole, à la frontière de la Franche-Comté; la K.evut, ou marche d’un corps d’armée en trois colonnes devant un général à cheval; dix pièces d’une série du Nouveau Testament, sans doute la suite annuelle de 1636 qu’il préparait aux termes de ses engagements avec Paris. Toutes ces œuvres furent remises à Henriet qui les édita, en faisant précéder la série du Nouveau Testament d’un titre par Abraham Bosse, sur lequel on lit :
Faict par Jacques Cailot qui n’a sceu finir le reste, prévenu de la mort, l’année 1635.
Ces planches posthumes sont aujouid’hui chez M. l’abbé Renauld. Les signatures qu’elles portent sont apocryphes.
La Petite Treille est une de ces dernières œuvres; mais le cuivre, qui figurait sur l’inventaire de Silvestre en 1691, n’existe plus. Henriet, en l’éditant, y avait fait placer cette mention :
La dernière planche gravée par deffunct Cailot à laquelle l’eau forte n’a esté donnée qu’après sa mort.
\J Armorial de Lorraine est également une œuvre commencée par Cailot (on la croirait plutôt d’un élève) dans les derniers temps de sa vie. Tel est le témoignage positif, dont il n’y a aucune raison de mettre la sincérité en doute, de Marivin, secrétaire de M. de Brassac, le gouverneur de Nancy. Le père de Jacques, Jean, le premier héraut d’armes du nom, avait, dès 1598, alors qu’il aspirait à devenir poursuivant d’armes, fait collection d’armoiries de familles anciennes et modernes. Cette collection était déjà assez complète en 1608, année où il eut le titre de roy d’armes aux funérailles de Charles III, pour qu’il ait pu constituer un recueil manuscrit de 157 blasons qu’il offrit à un prince allemand venu assister aux obsèques. Le volume est ou était, à la Bibliothèque d’Offenbach, près de Francfort-sur-le-Mein , intitulé : «Noblesse de Lorraine-Haute par noble homme Jean Cailot, Roy d’armes du Duc Charles, IIP du nom». M. Alfred Grenser l’a fait imprimer et graver chez Priber à Leipzig, en 1863. Cette collection fut continuée sous Henri II et sous Charles IV, tant par le père que par le fils, Jean, second du nom, qui lui avait succédé comme héraut d’armes. C’est lui qui, ayant en mains 359 écussons, songea à mettre à profit les loisirs que l’occupation française imposait au héraut comme au chalcographe pour publier une œuvre qui devait, dans ces heures difficiles, appeler l’attention sur les anciennes familles, seul espoir qui restât à la Lorraine. Cailot se mit à cette œuvre de longue haleine, un peu semblable à sa DV des Saints. Il reprit son burin, abandonné depuis bientôt vingt ans, et traça rapidement armets, lambrequins et pièces de 206 de ces blasons. Il en restait 153 a graver lorsque l’outil lui tomba des mains.
Supposant un tirage de 50 épreuves par planche, autant de volumes auront pu être mis en circulation. Il y a doute quant à la date où la publication eut lieu.
Jean, IP héraut du nom, dédia l’œuvre, à défaut du duc qui était sur la terre d’exil, à son chef immédiat, Errard, baron du Chastelet, maréchal de Lorraine, en y ajoutant une lettre plutôt triste sur les desseins de « la Providence à qui il appartient de relever ou d’abaisser les grandes familles». Abaisser, allusion au passé; relever, allusion à l’avenir. Chacun des 206 blasons gravés porte au bas le nom de la famille, puis la description des armes. Ce texte, en italique cursive, n’est pas de la main de Jacques Callot. Il rappelle le graveur en lettres qui fit l’inscription de l’estampe du Vrince de Vhalsbourg, en 1623. Il est probable que le premier de ces recueils, formé par Jean II lui-même dans sa chambre de travail, fut offert à M. du Chastelet, peu après la mort de Jacques, sous le titre de «Recueil des armes et blasons de la Noblesse de l’Ancienne Chevalerie de Lorraine, recherchées par noble Jean Callot, Héraut d’ Armes des Duchés de Lorraine et de Barrois, et par luy-mesme dédié à M. du Chastellet, maréchal de Lorraine». D’autres recueils furent ainsi préparés et donnés à des amis, à des gentilshommes, à des généalogistes. Parmi les exemplaires qui restent de cet ouvrage, aux feuilles volantes classées au hasard, très peu sont complets.
L’exemplaire du British Muséum, de Londres, celui de M. Noël, cité par Meaume et qui serait aujourd’hui la propriété de M. le comte de Ludre, ont les 206 pièces; l’exemplaire de la Bibliothèque Sainte-Geneviève contient 197 blasons, les 19 derniers enluminés; celui de la Bibliothèque de Saint-Dié en a 195, dont 8 coloriés; celui de la Bibliothèque nationale, qui contient des annotations manuscrites datées de 1642, se compose seulement de 177 pièces gravées, outre 179 manuscrites, celles-ci dans un passe-partout buriné, le même pour toutes, soit 356 pièces, toutes en couleur: le volume (ms. F. Fr. 5468) a appartenu à Regnier Vignier, puisa Colbert; M. de Gaignières en a eu la garde, au Cabinet du Roi. Il est précédé d’un frontispice, d’un portrait de héraut d’armes, de l’écu de Lorraine, trois aquarelles apparemment de la main de Jean II Callot, comme de sa main aussi sont les notes marginales sur des familles éteintes ou vivantes. L’exemplaire de l’Arsenal est, d’après les notes manuscrites qu’on y trouve, de 1643; il a appartenu au R. P. Jérôme Vignier, de l’Oratoire; il ne donne que 172 écussons, blancs et noirs, tous gravés. Le recueil que Marivin dit avoir reçu, en mars 1635, de la main même de Jacques Callot ne contient que 156 pièces (Bibl. de Lyon, manuscr. ). Démet en possédait un, non relié, de 305 blasons, dont 20 en blanc.
Voici les noms des 206 écussons burinés qui constituent le recueil entier, tel qu’il fut gravé par Jacques, ou sous la direction de Jacques, car l’œuvre est très médiocre ;
Aboncourt.
Aigremont.
Allamont.
Amance.
Anglurc.
Armoises.
Artigoty.
Aspremont t.
Aspremont M.
Augevillcr.
Autel.
Autrement.
Aync.
Bainville
Baissey.
Barbey.
Barexey.
Deullange.
Lisseras.
Ruppé.
Barisy.
Dinteville.
Livron.
S. Amand.
Bassompierre.
Dombasle.
Longeville.
S. Astier.
Baudoche.
Dompmartin.
Louppy.
S. Baslemont.
Baudricourt.
Dorgeu.
Lucy.
S. Belin.
Bayer-Boppart.
Dung.
Ludres.
S. Epvre.
Bayon.
Espinal.
Lunéville.
S. Fay.
Bazemont.
Essey.
Macheulle.
S. Félin.
Beauvau.
Failly.
Madreville.
S. Loup.
Belmont.
Fenestrange.
Maïs.
S. Mange.
Bemont.
Ficquemont.
Malberg.
S. Maury.
Bildstein.
FJéville.
Mandres.
S. Seigne.
Billy.
Florenville.
Manonville.
Sailly.
Bioncourt.
Forcelles.
Marcossey.
Sampigny.
BoufFremont.
Forcheu.
Marley.
Sancy.
Bourlemont.
Fresnel.
Masuroy.
Sarley.
Bourmont.
Gallian.
Maulgiron.
Sarney.
Boutillier.
Gerbeviller.
Mény-Latour.
Saulx.
Bouxiers.
Germiny.
Mercy.
Savigny.
Bouzey.
Going.
Mitry.
Serancourt.
Briey-pal.
Gournay.
Monclef.
Serney.
Briey-échiq.
Grancy.
Monterichier.
Serrière.
Bruxey.
Guermange.
Montson.
Silly.
BufiFegnecourt.
Haranges.
More.
Sirey.
Bulgneville.
Haraucourt.
Nancey.
Sorbey A.
Buxeney.
Harroué.
Nettancourt.
Sorbey B.
Callot.
Haussonville.
Neufchasteau.
Souilly.
Camasier.
Hautoy.
Neufchastel.
Sourgs.
Chahaney.
Herbeviller.
Noirefontaine.
Souxey.
Chambley.
Housse.
Nourroy.
Stainville.
Chanexey.
Igny.
Orjocourt.
Tantonville.
Chaste).
Jalacourt.
Orne.
Tellot.
Chastellet.
Jaulny.
Ourches.
Tillou.
Chastenoy.
Lamarche.
Oxey.
Torvilliers-Créange.
Chaufour.
Lamark.
Oysellet.
Tounoy.
Chiny.
Lamothe.
Paroye.
Tuilier.
Choiseul.
Landres.
Pierrefort.
Valchey.
Clemont.
La Tour en Voire.
Porcellets.
Valhey.
Clermont.
La Tour Landry.
Pouilly.
Varnepart.
Commercy.
Launoy.
Pulligny.
Vaudémont.
Conflans.
Lavaulx.
Raigecourt.
Vaudoncourt.
Craincourt.
Lenoncourt.
Rampont.
Veroncourt.
Custine.
Les Vieux.
Raucourt.
Ville.
Damlevière.
Létricourt.
Raville.
Viviers.
Desbuchets.
Leucourt.
Richemini.
Watronville.
Desch.
Ligniville.
Roche.
Wisse.
Desche.
Ligny.
Romalcourt.
Deuilly.
Liocourt.
Rosiers.
Les Armoiries des Callot, que Jean a placées dans cette collection, bien qu’il ne se soit occupé, dit-il, que des familles de Croisés (les gens de la maison héraldique s’octroient volontiers un tour de faveur), sont un peu plus développées que les autres : elles sont encadrées de deux branches d’olivier ou même de laurier. Ce fait même tendrait à démontrer que le travail est plutôt l’œuvre d’un élève que du maître. Marivin affirme que, serrées et cachées par la veuve de Callot dans une maison de campagne, les 206 planches ont été détruites par une invasion de Suédois qui auraient dévasté soit Bainville, soit Villersj hypothèse assez improbable, car Catherine Kuttinger aurait caché au même endroit les autres planches qu’elle a conservées jusqu’en 1662 par devers elle, et qui, celles-ci, n’ont pas péri. Elles seront plutôt demeurées en possession du héraut Jean, qui en a tiré tout le parti qu’il a voulu. Il paraît n’avoir gardé que le passe-partout en blanc, qui s’est longtemps vu dans la famille de Jean et qui fournissait un cadre uniforme pour les armoiries à la main recueillies çà et là et insérées dans la collection par cette famille de généalogistes.
Félibien et le R. P. Husson ont conservé la tradition de la vie simple, digne, laborieuse, qui était celle de J. Callot pendant ses dernières années. Levé tôt, il faisait, avec son frère, quelque promenade dès le matin; puis il assistait à la messe. Rentré au logis, il travaillait jusqu’à midi, heure du dîner de famille. Après dîner, il s’acquittait de quelques visites et, à 2 heures, il se remettait au travail jusqu’au soir. Après souper, il travaillait encore à la lampe. Il souffiait beaucoup de l’estomac, un cancer peut-être, une tumeur qui l’empêchait de se baisser, de sorte qu’il s’était fait monter un chevalet pour travailler debout. Le docteur Paul Beschamps lui donnait ses soins. A ces douleurs physiques s’ajoutaient des souffrances morales. La Lorraine, quand il y était rentré de Florence, était, suivant l’impression de Coulas qui avait vécu dans le voisinage du graveur :
le plus beau pays et le peuple le plus heureux de tout le monde. De grands bourgs
pleins d’habitants , arrosés de belles rivières dont les bords étaient couverts de bestiaux de toute sorte ; des collines plantées partie de vignes , partie de bois ; des plaines si fertiles qu’à peine l’on pouvait serrer les blés et les menus grains qu’elles produisaient. Des paysans avec des vitres à leurs fenêtres et chacun le grand gobelet d’argent au coffre. Cependant le malheur du Duc Charles avait faict réduire toute cette magnificence de la nature et de l’art en un désert horrible.
Le pays était occupé par l’étranger. Richelieu écrivait à Brassac, le 17 février 1635 :
M’ayant appris que vous avez mis quelques habitants de Nancy hors la ville, je vous fais cette lettre pour vous prier de me mander quels ils sont. Si vous estimez qu’il y ait encore des malaffectionnés, il faut taire le même. Et cette lettre est pour vous dire que, si vous avez la preuve qu’il y en ait quelques-uns qui aient manqué à la fidélité qu’ils doivent au Roi depuis leur serment, ce n’est pas assez de les chasser, mais il faut les faire chastier, afin de contenir les autres en devoir par la sévérité d’un exemple. Je me promets que vous apporterez en cela tout ce que l’on peut attendre de vous.
i6o VIE DE JACQUES CALLOT.
M. de Brassac répondait :
Je ne crois pas qu’il y en ait un dans la ville en qui on se puisse confier.
Sur quoi, nouvelles instructions de Richelieu :
Faire faire par le Conseil souverain de Nancy déclaration générale pour être publiée par toute la Lorraine pour défendre d’avoir communication avec le Duc Charles, ni procéder au serment de fidélité à peine de confiscation de corps et de biens; chasser tous ceux qui sont suspects dans la ville. Que tous les gentilshommes et autres personnes de marque déclareront, en partant de chez eux pour plus d’un jour, le lieu où ils iront et le sujet de leur voyage. Qu’on fera battre l’estrade sur le passage pour empêcher la sortie.
D’autre part, la soldatesque aux champs n’avait de respect pour aucun droit ni aucune propriété, et il paraît que Déruet ne trouva pas grand appui dans la lettre de protection dont il s’était muni. Le duc Charles IV, qui avait repris Philipsbourg sur les Français, le 25 janvier, se préparait à rentrer en Lorraine en passant le Rhin à Brisach, On s’imagine assez les anxiétés d’un fonctionnaire fidèle, demeuré à son poste, au milieu de ces conflits terribles de la politique.
L’hiver avait été particulièrement dur. Jacques parlait de retourner à Florence; mais le mal qui l’avait saisi ne le lui permit pas : il dut s’aliter. Le matin du jeudi 15 mars, après une mauvaise nuit, Catherine Kuttinger fit appeler Dominique Wuillaume, le tabellion royal, auquel le pauvre artiste dicta ses dernières volontés. En voici le texte retrouvé dans les combles de l’ancien hôtel de Salm, aujourd’hui la Cour d’appel de Nancy, à vingt mètres peut-être de l’endroit où il fut dicté. Il est extrait des minutes de M. Dominique Wuillaume, tabellion royal à Nancy, 1635 (marque du papier : cerf).
Testament. [Kxpédition :] Facta est pour lad‘ DanF‘ Catherine }Futtinguer, le 2^ Mai 16^6.
Du xv' Mars m vù trente cinq , avant midy.
Au nom du Père et du Fils et du S‘ Esprit, amen. Je, Jacques Calot, calcographe à Son Altesse, dem* à Nancy, estant en mon bon sens et entendement (quoy qu’affligé de maladie), ay faict et devisé mon Testament en ordonnance de dernière volonté, en la forme et manière que s’ensuyt, Scavoir est que, comme il a pieu à Dieu de me réachepter par les mérites de son précieux sang, Nostre Sauveur et Rédempteur Jésus Crist , je me résigne entre les bras de sa divine Providence, voulant mourir comme j’ai vescu en la foy et Religion Catholique, Apostolique et Romaine, implorant, quand il luy plaira de m’appeler de ce monde en l’aultre, l’assistance de la glorieuse Vierge Marie, de tous les bien heureux S“ et S*“ de Paradis et particulièrement de S‘ Jacques, mon Patron. J’eslis ma sépulture au Couvent des Pères de l’Observance S‘ François, vulgairement dicts des Cordelliers, de ceste ville de Nancy, et veux estre inhumé au devant de l’Autel qui est au cloistre dudict Couvent et sur lequel on repose le S‘ Sacrement pendant les processions solempnelles , lieu où feu mon Père et aultres mes prédécesseurs ont esté inhumés. Je désire estre dict une messe chacune sepmaine audict couvent pour tousjours à perpétuité pour le salut de mon âme et de mes prédécesseurs, à chacun
pareil jour auquel je passeray de ceste vie en l’aultre; Et, à la fin de ladite messe, un de Profundis sur mon tombeau : Et pour la fondation de laquelle messe je veux estre institué un fond de mil francs afin que la rente en soit perçue par lesdits Pères et appliqué au subject de ladite messe. Et entend que proche mad' sépulture sera construict et érigé une épitaphe en mon nom auquel sera faicte mention de lad' fondation. Et pour l’érection ordonne estre délivré quatre cens francs à mon cher frère noble Jean Calot qui en prendra le soing et y fera travailler incessamment après mond' décès. Je veux aussy, instamment mond' décès arrivé, estre dicts mil messes ès églises dud' Nancy pour le mesme salut de mon âme et de mes prédécesseurs. Et à ceste fin ordonne estre délivré mil francs; veux et entend que, suivant le desseing que j’ay de longtemps eu, l’on fasse dresser une table d’autel en l’église Notre Dame de Bon Secours soubz le Tiltre et invocation de S‘ François de Paul auquel j’ay toujours eu une particulière dévotion. Et pour quoy faire et ériger je donne quatre cens francs aux Pères Minimes de Nancy, à charge que, par chacun an et perpétuité, ils me feront dire une messe des trépassé aud' autel à pareil jour que celui de mond' décès. J’ordonne estre donné aux Pères Tiercelins du Couvent de Nostre Dame des Anges lez led' Nancy cent francs à charge qu’ils me feront dire, instamment après mond' décès, ung service de Trois messes avec les Vigilles et prières mortuaires en tel cas accoustumé. Je donne à ma sœur Jeanne Calot, Religieuse au Couvent des Sœurs Grises dud' Nancy, cent francs pour subvenir à ses nécessités et cinquante francs audit couvent à charge que l’on y fera quelque prière pour le salut de mon âme. J’ordonne estre donné, suivant mon désir dès longtemps conceu et ouvert à ma chère espouse, qui mesme m’en a faict prière, cent cinquante francs de rente annuelle à la dam"' ma Mère, sa vie naturelle durante, et, affin de la recepvoir par ses mains, fond luy estre constitué, fort asseuré, à la concurrence de lad' rente. Je donne à mond' frère Jean Callot deux mils francs pour ayder à eslever et entretenir ses enffans, mes nepveux et niepces; au S' Nicolas Notaire, d’Arroignes, mon beau-frère, je donne mon cheval de service. Entendu que, premier et avant tout, mes debtes bien recongnuez soyent payées et acquistées. Et pour mes frais funéraulx et aulmosnes que l’on a accoustumé de faire pendant les services mortuaires, je les remets à la discrétion de mad' chère Espouse dam"' Catherine Kuttinguer, espérant que, suivant les bons traitemens, soulagemens et respects que j’ay reçus d’elle depuis qu’il a pieu à Dieu nous conjoindre par mariage, elle en fera bien et conformément à l’honneur et à la bienscéance que l’on en peut espérer. Et donne à mad' espouse, privativement de tous aultres propriétaires et avant tous partages, ses bagues et joyaulx et la moitié de tous mes biens meubles et acquests en propre et luy lègue l’usufruit de l’aultre moitié, voulant et entendant, ledict usufruict finy, ceste aultre moictié retourner à mond' frère Jean Callot en propre et pour les trois quarts , Et pour l’aultre quart à dam"’ Marguerite Calot, ma sœur, femme aud' S' Notaire auxquels, en la forme prédicte, je donne et lègue mesd" biens meubles et acquests : lesd" donnations faictes à mad' espouse en recongnoissance des bons et aggréables traitemens qu’elle m’a rendu tant auparavant que pendant ma maladie et des grandes commodités tant en deniers, meubles, qu’autrement qu’elle a apporté en nostre communauté conjugalle. Et à mond. frère en récompence du respect et des aggréables services qu’il m’a rendu aussy tant auparavant que pendant mad’ maladie et du grand nombre d’enffans dont il est chargé et affin de l’obliger à continuer une affection fraternelle envers mad' espouse, laquelle, cy devant, m’en a expressément prié d’ainsy faire. Et parce que telle a esté et est ma volonté je nomme pour exécuteurs de ce mien testament les S" Raymond Luyton, Conseiller d’Estat de S. A. et eschevin en la Justice de Nancy, Et M' François Bricard, licentié ès droicts et advocat ès courts dud' Nancy, Ausquels me confyant qu’ils accepteront ceste charge, comme je les en prie, je leur mect la disposition de tous mes biens entre les mains, conformément à la coustume généralle de Lorraine, jusques à plain et entier accomplissement des choses contenues audict mien présent testament.
IM cniMmic
NATIOXALK.
Jacques Callot.
i6i VIE DE JACQUES GALLOT. [*635]
Auquel je me réserve, néantmoins, d’adjouster ou diminuer par codicil ou autrement ou tout à faict ou en partie l’annuller, s’il plaist à Dieu me renvoyer en convalescence. Et affin qu’à mond' présent testament à moy leu et releu, avec déclaration de ma volonté sur chacun des articles d’iceluy ainsy qu’ils ont esté conceus et sont escripts, foy soyt adjoustée par tous, en jugement et dehors, j’ay requis à Dominic ''Vuillaume Tabell. demeurant à Nancy de le vouloir rédiger en escript ainsy qu’il a faict et à Mess" Liébault confrère du tabellion, demeur* à Nancy, de le vouloir à sa pPalle riPlaon sceller. Ce que nousd* etc. Qui fut ainsy faict. Passé et ordonné et aussy leu et releu à Nancy, ce quinzième jour de Mars mil six cens trente cinq, environ les unze heures du matin. Présents les S" Claude Barbaret, concierge en l’hostel de Salm, Paul Liébault, m' Brodeur demeurant à Nancy, de Jean Genin dudict lieu, tesmoings qui ont signé avec ledit testateur en la congnoissance , ensemble lesd'’ tesmoings du tabellion soubz"'.
Jacque Gallot,
Claude Barbaret, Paul Liébault,
JeanJENiEN, D. Willaume.
Peut-être y eut-il quelque indiscrétion commise, ou bien Catherine Gallot n’hésita-t-elle pas à communiquer à la famille les dispositions que le malade avait prises et qui évidemment lui faisaient la part la plus belle, comme si elle les eût ellemême inspirées : le curé de la paroisse pensa que l’acte final de cette vie pouvait être amélioré. Le dimanche après-midi suivant, d’accord avec le docteur et le droguiste, le notaire fit signer à Jacques un codicille qui augmentait ses libéralités envers ses frères et sœur et qui ajoutait, à la liste des légataires, les domestiques oubliés le jeudi précédent.
Codicil. {marque au cerf) [Expédition :] Facta est f lad" DanF" Catherine Kuttinpiier.
Du XVIII mars m vi° trente cinq.
Comme il soit que Je, Jacques Calot, calcographe à Son Altesse, demeurant à Nancy Ayt faict et passé mon Testament en ordonnance de dernière volonté, le quinzième jour du présent mois de Mars et an mil six cens trente cinq. Et que, par iceluy, je me sois réservé d’y adjouster ou diminuer soit par codicil ou aultrement. De Ce est-il que m’estant représenté par bon et juste ressentiment l’honneur, respect et les bons services que Jean Callot, mon cher frère, m’a tesmoigné et rendu et le peu d’advantage que je luy ay faict et ordonné par mond' testament , eu esgard aux facultés qu’il a pieu à Dieu me départir et à la grande charge d’enffans qu’il a sur ses bras, A ces causes, je donne encore à mond* frère, outre tout ce qui luy est légué par led' testament, la moictié des tables en cuyvre burinées et gravées de ma main, déans telle quantité qu’il s’en trouvera, lors de mon décès, à partager contre la dam"° Catherine Kuttinguer, ma chère Espouse pour l’aultre moitié ; A Jeanne Callot , ma sœur religieuse , Sœure grise , aultre cent francs, oultre pareille somme que je lui ay donnée par led* testament, à frère George Calot, mon frère, cordelier, une somme de cent francs {ajouté et signé en marge-, à Philippe, mon valet, une somme de cent francs et la servante, aultre cent francs, oultre leurs gages, à la nourrice qui me soulage aultre cent francs, Jacque Callot], voulant et entendant, au surplus, que mond* Testament , comme le présent codicil, demeure en la force et vertu et soyt
suivy selon sa forme et teneur, Ay prié et requis, prie et requiers Dominique Wuillaume, tabellion à Nancy soubs"\ de dresser et escrire ce présent codicil et aussy faire sceller etc. Ce que nous avons faict et passé à Nancy, l’an mil six cens trente cinq, le dix huict Mars après midy. Présents les S” Jean Simonin, doyen et prévôt, prebstre curé de S'-Epvre, noble Paul Beschamps, docteur médecin, et Jacques de Belleau app" (apothicaire?), tous demeurant à Nancy, témoins qui se sont soubz"^* avec led* S’ Testateur auquel a esté leu et releu le présent codicil.
Jacque Callot,
Simonin, Beschamps,
De Belleau, D. Willaume.
Tremblante, la main du mourant cherche encore, en signant, à parafer quelques fioritures.
Si la vie de l’artiste avait été toute de travail, ces libéralités des derniers moments montraient que la fortune avait récompensé ses efforts. Elles s’élèvent à 8,600 francs barrois, ou 17,200 francs de notre monnaie actuelle en poids, soit 86,000 francs.
valeur d’aujourd’hui.
Messes à perpétuité, au couvent des Cordeliers 1,000 francs.
Tombe et épitaphe 400
Mille messes aux paroisses de Nancy 1,000
Autel de S. François de Paule à N.-D. du Bon Secours. . . . 400
A N.-D. des Anges 100
A sa sœur Jeanne, des Sœurs grises 100
Au couvent des Sœurs grises 50
A sa mère Renée Brunehaut, en usufruit 3,000
A son frère aîné, Jean, héraut d’armes 2,000
Cheval à son beau-frère Nicolas Notaire »
Aumônes des obsèques 50
Total 8,100
Codicille.
A sa sœur Jeanne 100
A son frère Georges, cordelier 100
A son valet Philippe 100
A la servante 100
A la garde-malade 100
Total 8,600
Le peu d’espoir qui luit encore au testament, « s’il plaist à Dieu me renvoyer en convalescence », alla s’affaiblissant, et, le samedi 24 mars, ces yeux, si épris de l’éclat du jour, si réjouis aux spectacles de ce monde, se fermaient à jamais à la lumière, non sans laisser des marques impérissables des émotions qu’ils avaient ressenties. Le beffroi de Saint-Epvre sonna, le soir du samedi et du dimanche de la
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Passion, la prière des morts. Le crieur public annonça par la ville le décès et l’heure des funérailles, et, le lundi matin, le pauvre artiste, jeune encore, car il n’avait guère que 43 ans, quittait la petite maison voisine de l’hôtel de Salm pour se rendre à sa dernière demeure. Le cortège traversa la Carrière, descendit la Grande- Rue et pénétra dans l’église Saint-Epvre, au glas des cloches, au son des grandes orgues. Le deuil était conduit par Jean, le frère aîné, héraut d’armes du duc exilé, accompagné de ses quatre fils : Jean, l’élève de Reims; Nicolas, futur P. Dorothée des Tiercelins; Jacques, filleul du graveur, futur prémontré abbé de l’Estange; Claude, futur premier peintre du roi de Pologne. A côté du héraut marchaient Nicolas Notaire, beau-frère, archer et concierge du Palais ducal, un autre beau-frère, Paul de Villaucourt, mari de la sœur de Catherine Kuttinger, lui aussi fonctionnaire aux Salines ou à la Gruerie (Forêts). Puis venaient les oncles, Jean-François Ruiz, avec son gendre Claude de Villaucourt; Claude Houat, le greffier ducal, avec ses fils Claude, Balthazar et Henry. Le groupe des amis était nombreux : Henry Humbert, l’agent de la princesse de Phalsbourg; Raymond Luyton, conseiller et comptable de la même princesse; François Bricart, l’avocat; Claude Déruet, le peintre; Gilles Silvestre et ses fils, Israël et Jacques; le docteur Beschamps; le docteur Garnier, médecin du Duc, qui allait avant longtemps épouser la veuve; J. de Belleau, l’apothicaire; Dominique Wuillaume, le notaire; Capchon,le peintre; Racle, le graveur, et, à côté des fonctionnaires de l’ancien régime, Marivin, le secrétaire du gouverneur français, M. de Brassac. Suivait le groupe sombre des femmes sous les épais vêtements de crêpe : la veuve, Catherine, qui ne pouvait avoir plus de 33 ans; la vieille mère. Renée Brunehaut, qui ne devait pas être éloignée de 70 ; Charlotte de Flondres, épouse de Jean, le héraut; Jeanne, la sœur grise; Marguerite Kuttinger de Villaucourt et la cousine Louise Ruiz de Villaucourt, suivies de toutes les âmes compatissantes de la paroisse. Les Pénitents du Gonfalon, sous leur cagoule blanche, faisaient la haie de chaque côté du cortège, cierges en main, comme aussi les membres de la Congrégation de Notre-Dame des Jésuites, comme aussi une centaine de pauvres de la paroisse. Le curé, Jean Simonin, officia assisté des quatre frères du défunt, le cordelier Georges, le capucin Claude, en religion R. P. Félix, les tiercelins (François et Henri) en religion RR. PP. Pascal et Eugène qui, ces derniers, avaient été omis du testament, leur ordre les retranchant du monde. L’absoute donnée, le cortège, sous les regards curieux des soldats français désœuvrés, logés à la Porte de la Craffe, suivit la Grande-Rue jusqu’au cloître des Cordeliers où le cercueil fut descendu sous terre, devant l’autel du reposoir, près des cerceuils du père, Jean, et du grand-père, Claude, et près de la tombe des princes qu’ils avaient servis, enterrés eux aussi aux Cordeliers.
Jean et Catherine s’occupèrent aussitôt du monument à élever à la mémoire du défunt : Abraham Bosse, le graveur qui devait compléter les œuvres inachevées de Cahot, en a donné le dessin qui est devenu classique comme complément néces-
saire de toute collection d’estampes de l’aquafortiste (voir pl. XIV). Seuls, les textes des épitaphes sur l’estampe et sur la tombe diffèrent. Le texte de Bosse semble avoir été un avant-projet rédigé, à Paris, dans le style des légendes des deux sièges de Ré et de La Rochelle. Il ne fut pas agréé à Nancy apparemment, car un texte latin, rempli d’antithèses, dans le goût du style des Cordeliers, fut adopté et gravé. Néanmoins, jusqu’à Félibien, l’épitaphe de Bosse a constitué, pour un demi-siècle, avec ses erreurs, la seule biographie qu’on ait eue de Callot.
Voici l’épitaphe proposée par Bosse :