VIATOR
Si legis, habes quod miseris et imitari coneris.
Jacobus Callot, nobilis Nanceianus , calcographiæ peritià, proprio marte nulloque docente magistro, sic claruit ut dum ejus gloria Florentiæ floreret, ea in arte princeps sui •■emporis, nemine reclamante, habitus ac a Summo Pontifice, Imperatore nec non regibus advocatus fuerit, quibus serenissimos principes suos anteponens patriam repetiit ubi Henrico II, Francisco II et Carolo IIII ducibus, calcographus sine pari, maxime cordi patriæ ornamento, urbi decori, parentibus solatio, concivibus deliciis, uxori suavitati fuit ; donec anno ætatis 43°animam cœlo maturam, mors immatura demittens xxiiii Martii mdcxxxv corpus charissimæ uxori Catharinæ Kuttinger, fratrique mœrentibus, hoc nobilium majorum sepulchro donandum relinquens, principem quidem subdito fideli, patriam alumno amabili, urbem cive optimo parentes filio obedienti, uxorem marito suavissimo, fratrem fratre dilecto privavit at nominis
et artis splendori non invidit.
Plus tard, au-dessous de l’épitaphe, fut placée sur une plaque semi-circulaire l’inscription suivante :
Stabit in æternum nomen et artis opus.
En vain tu ferais des volumes Sur les louanges de Callot ;
Pour moi, je n’en dirai qu’un mot ;
Son burin vaut mieux que nos plumes.
Le style tumulaire et lapidaire n’exclut pas toujours les enthousiasmes. Toutefois les rédacteurs des épitaphes avaient un sentiment exact de la grandeur du sujet, car la postérité a confirmé ces éloges de la première heure de la séparation et des regrets. La réputation de Cahot est demeurée intacte. La tombe fut moins résistante. Elle s’écroula le 5 mai 1751, causant des blessures graves, sinon même mortelles, à quatre ou cinq Cordeliers dont le R. P. Husson raconte la disgrâce. Les blessures morales ne furent pas moindres. Il s’écoula quelque temps avant que le couvent fût à même de réparer le dommage. C’est alors que l’arrière-petite-nièce de l’aquafortiste, M™" de Graffigny, évoqua l’âme du défunt dans une lettre datée des Champs-Elysées, adressée à M. le chevallier de Solignac, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Nancy et signée Jacques Cahot : «Ma chère femme, lui fait-elle dire, avait voulu m’immortaliser dans le cloître des FF. Mineurs de mon pays. S’ils avaient de la reconnaissance, ils auraient secondé le vœu de la digne moitié de moi-même. Mais ils ont barbarement ôté tout ce qui pouvait faire penser à moi.»
Le monument fut, vers 1755, rétabli au cloître à peu près tel qu’il était auparavant. Le portrait avait beaucoup souffert. En 1794, pendant la Terreur, le tombeau fut détruit comme furent détruites les tombes des princes de la Maison de Lorraine qui avaient au couvent leur sépulture. En 1825, le sacrilège fut réparé : les tombes des princes furent relevées. Les cendres du graveur, elles aussi, retrouvées au cloître en 1825 , furent, en 1841 , transportées dans l’église, et un nouveau monument, confié à Nicolas Lepy, de Nancy, fut érigé à l’entrée de la Chapelle ronde, réservée aux ducs. Aujourd’hui, l’église, désaffectée, reste la propriété de la Maison impériale d’Autriche, qui descend en ligne masculine du dernier duc de Lorraine. Les aïeux de François-Joseph sont là, pieusement remémorés, sous la seule garde d’un chapelain qui dit, chaque matin à sa messe, la prière des morts.
Seule une tombe privée est conservée, entre ces vingt ou trente monuments de hauts seigneurs dont l’aspect imposant n’est pas sans quelque majesté, la tombe de Jacques, une simple pyramide tronquée posée aplat sur la muraille dans l’embrasure d’une porte condamnée, la porte qui conduisait au cloître aujourd’hui fermé, à gauche et au milieu de la nef : sur la base de la pyramide, l’ancienne épitaphe latine, et, au-dessus, le portrait en bas-relief de Cahot, d’après Bosse et Lasne, orné de la décoration au profil très net de Cosme II. Rien ne trouble la paix du temple, sinon quelques voyageurs de passage venus saluer les princes lorrains ou apporter à l’artiste le tribut de leur admiration.
Que devinrent, après la mort de Callot, ceux qui l’avaient entouré de leurs soins et qu’il avait sans doute aimés, si tant est qu’il ait eu de l’alfection pour autre chose que pour son art? La vieille mère ne tarda pas à suivre dans la tombe Jacques et un autre enfant, Marguerite, qui mourut un moisaprès,à Xeuilly, leaô avril. Catherine Kuttinger, ne pouvant s’habituer à la solitude du foyer, épousait, après l’année de deuil, le i" avril 1636, le médecin du duc, le docteur Jean Garnier, créé par Charles IV seigneur de Houdemont. Il était veuf lui-même : un portrait de Catherine (voir fig. 4 par Israël Henriet, — qui avait fini, peintre, éditeur d’estampes, par appren-
dre à travaillera l’eau-forte, — montre la « damoiselle Catherine Puttinger, épouse de Jacques Calot», en compagnie d’une fillette, la fille du docteur Garnier, car Catherine n’eut jamais d’enfant. Cette deuxième union dura sept ans et laissa à Catherine des regrets de l’avoir contractée: Garnier mourut, le 10 novembre 1643, et fut enterré aux Carmes. Le deuil dura, pourtant, un peu plus de dix-huit mois, cette fois; et, au bout du délai, Catherine convolait en troisièmes noces à Notre-Dame, le 6 juin 1645 , avec Jean Mouchot, receveur des salines, conseiller du roi de France, commissaire provincial des guerres : elle se ralliait au nouveau régime. Mouchot vivait encore en 1658; il n’était plus, le 27 novembre 1668, et avait été inhumé à l’église collégiale de Saint-Georges, lorsque Catherine, trois fois veuve, déposait un premier testament olographe entre les mains de Dominique 'Wuillaume, tabellion en la grande rue de la Vieille Ville. Elle prenait alors chez elle un parent de son dernier mari, l’abbé Varinot, chanoine et trésorier de Saint-Georges, et faisait de cet aumônier un secrétaire-comptable pour la gestion de son importante fortune : elle le conserva logé, nourri, blanchi, jusqu’à ce qu’elle s’en fut de ce monde.
Du moment que les puînés entraient dans les ordres ou au couvent, régime social qui accumulait les fortunes sur une seule tête, Jean, le frère aîné, est le seul qui ait pourvu au maintien de la famille et du nom. Il conserva, sous l’occupation française, la garde du Palais ducal, tout en vaquant à ses travaux héraldiques. En 1637, il fournit des écussons pour les obsèques de M'”“ d’Hocquincourt à l’église primatiale. Les Archives départementales (B 7793, 7500, 7836) notent ses gages comme concierge en 1641, en 1657 et en 1663, l’année de la rentrée du duc Charles IV en Lorraine. Le 12 février 1642, il perd sa femme Charlotte de Flondres, et en 1650 il enterre aux Cordeliers son frère Claude, le capucin R. P. Félix. Peintre, — il
rétait à ses loisirs, — il restaure en 1652, pour la confrérie de Saint-Antoine, le tableau de ce saint près du grand autel à Saint-Epvre et, en 1654, il décore, au Palais, de douze paysages la chambre à coucher de la duchesse qu’on prépare pour l’arrivée de la femme du gouverneur français, M"'® la maréchale de La Ferté : il partage ces travaux de décoration avec Démet et, lors de l’arrivée, il livre, pour 18 francs, une douzaine de panonceaux en zinc qu’il a couverts du monogramme de cette dame pour les placer aux mâts des rues. 11 peint encore des armoiries sur un tombeau du comte de Ludre (A. dép. G 786). 11 est alors dénommé Jean «le Vieil», dans les actes, et il meurt le 13 juin 1666, trente et un ans après Jacques, son puîné. Il laissait une veuve, Louise Carteret, sa seconde femme, qui conserva la loge du Palais et qui reçut de la Cour une pension en blé (A. dép. B 7844).
Jean «le jeune», né le 8 mars i6r6, fils de Jean «le Vieil», le tonsuré de 1631, l’élève en philosophie de Reims qui avait, en mai 1634, dédié sa thèse à Jacques, avait, ses études achevées, commencé son droit; il renonçait à la chapellenie de Bainville, en faveur de son oncle François, le 15 janvier 1643, au moment où il se disposait à épouser, à Saint-Epvre, une riche veuve, Christine Cachet, qui venait de perdre Nicolas Gennetaire, trésorier général des finances de Lorraine. Avocat à la Cour souveraine, il devenait le conseil de la collégiale de Saint-Georges et de la Primatiale, et, en 1666, succédait à son père comme héraut d’armes de Lorraine et Barrois; mais les règles du barreau lui interdisaient les fonctions de concierge, fût-ce au palais des Princes; de sorte que cette charge sortit de la famille et fut donnée à César Cléret. Il fut enterré à Saint-Epvre, le 2 février 1678. Son frère Nicolas, plus jeune de deux ans, était tiercelin sous le nom de R. P. Dorothée. Son second frère, Jacques, filleul du graveur et baptisé au retour même de l’artiste de Florence, se fit, lui, prémontré, à Saint-Paul de Verdun, le ii juillet 1642, et s’acquit une réputation comme généalogiste. Il est cité notamment par Dom Pelletier dans le Nobiliaire de Lorraine, et ses ouvrages, sous le nom de R. P. Dominique, abbé de l’Estange, sont cotés aux catalogues, consultés et copiés. Il mourut le 28 novembre 1684.
Un troisième frère, Claude, né en 1623, eut beaucoup de la nature indépendante de l’oncle, le graveur. Comme lui, il partit pour Rome, y fit de la peinture avec succès et suivit, en 1666, M®’’ François Bonvisi, depuis cardinal, alors nonce en Pologne. Agréé à Varsovie; il y devint et demeura le premier peintre des trois rois, Jean-Casimir, Michael et Jean Sobieski. Il fut enterré, le 21 août 1687, à Saint- Vincent de Breslau, comme le montre une inscription peinte sous les orgues. Dans son testament du 20 décembre r686, déposé le 12 février suivant au tribunal de Breslau, il lègue tout ce qu’il laisse à son domestique écossais, John Cruden, sauf 200 ducats qu’il prie le cardinal Bonvisi de remettre à une ancienne amie de Rome, Barbara Thoma; mais, au cas où elle serait morte, 80 ducats iront à sa nièce Marguerite Callot, veuve Boerman, autant à sa nièce Marie-Catherine, épouse de Jacques de Villaucourt, et 40 à la chapelle Saint-Nicolas des Lorrains à Rome. Quelques
aumônes sont prescrites; ses pistolets sont donnés au baron Piccinardi et des bijoux au chirurgien Simonet, de Varsovie, pour sa femme et sa fille.
Jean le jeune, l’avocat-héraut d’armes, n’avait gardé sur 17 enfants, dont 15 garçons, que deux filles : la plus jeune, Marie-Catherine, était entrée dans la famille, parente et alliée, des Villaucourt; l’aînée, Marguerite, avait épousé un sieur Boerman, seigneur de Dandilly, dont elle était veuve au moment du testament de Claude, à la fin de 1686. Elle se remaria avec un sieur d’Issembourg dont elle eut, le 13 février 1695, une fille, Françoise, qui devint aussi célèbre par ses écrits que par ses infortunes. Mariée à vingt ans, en 1715, à François Huguet de Graffigny, chambellan du duc de Lorraine, homme violent qui la battait, Françoise ne tarda pas à s’en séparer. Administrant sa fortune à la cavalière, les biens des Callot hypothéqués, vendus, elle fut réduite à vivre d’une pension accordée par les ducs (Arch. dép. B 1718-1731,
1735). Sorte de dame de compagnie, elle habite quelques mois Cirey, à la fin de 1738, chez la marquise du Chastelet :
Voltaire, en ce temps, y écrit et — le soir — lit au salon son poème de la Pucelk, notamment le passage où, assise sur une fleur de lis, Jeanne d’Arc en conserve la marque. M'“ de Graffigny ne put se tenir d’en écrire à son ami Devaux de Nancy. De là, grand scandale avant la lettre : l’indiscrète confidente dut quitter Cirey. On la retrouve, en 1744, chez la duchesse de Richelieu. En 1747, elle écrit ses Lettres péruviennes, à l’instar des Lettres persanes, et y critique les institutions, cause de ses malheurs. En 1752, elle se plaint des Cordeliers qui négligent la tombe du graveur. Elle mourut à Paris, le 12 décembre 1758, dans la détresse et sans descendance. La ville de Nancy a donné à une de ses rues le nom de l’infortunée personne.
Des deux amis, Henriet et Déruet, dont l’existence avait été si étroitement liée à la vie de Callot, voici ce qu’il advint : Henriet qui, lors de l’arrêt des travaux du Luxembourg, par suite de l’exil de Marie de Médicis en 1631, s’etait, de peintre, fait éditeur des gravures de Callot, transporta ses pénates, du Petit-Bourbon, à quelques pas de là, rue de l’Arbre-Sec, contre la Croix du 1 rahoir ou du Jacques Callot. 22
Figure 6. — Maison de la veuve de Callot. ( Voir p. 179.)
Tiroir, presque au coin de la rue Saint-Honoré. Il se mit à travailler lui-même à l’eau-forte et grava, entre autres, le portrait de Catherine Kuttinger, veuve de Callot, après son mariage avec Garnier : il la représente avec une fillette, l’enfant du docteur, comme compagne. Il dirigea vers la gravure son filleul et neveu Israël Silvestre, qu’il fit voyager trois fois en Italie et dont il exploita le talent pour alimenter son magasin. Il employa dans le même but l’élève de Callot, François Collignon, rentré d’Allemagne; puis Etienne de La Belle, Florentin, protégé du prince Laurent de Médicis (des Caprices), venu à Paris pour y développer son talent d’imitateur de Callot; puis Goyrand; et bientôt le magasin de la Croix du Trahoir devint une véritable manufacture de Cahots, plus ou moins authentiques : le goût de la collection se développait au point de devenir une contagion maladive et les œuvres de Callot, vraies ou fausses, se payaient des prix exorbitants. Pour réussir, un paysage n’avait qu’à se réclamer de Callot : Henriet et ses rivaux, Mariette, Langlois dit Chartres ou Ciartres, en produisirent et des séries de fantaisies à la Callot, de quoi satisfaire l’avidité des curieux, comme s’appelaient alors les collectionneurs. On prétend que, vers 1655, Henriet enseigna le dessin à Louis XIV. Le 8 octobre 1660, il obtenait des lettres de naturalisation française, et en 1661 il mourait, laissant à Israël Silvestre les cuivres de Callot, au nombre de 269, et divers dessins.
Quant à Claude Déruet, neuf mois jour pour jour après la mort de son ami Jacques, lui naissait un fils, Charles -François, que le comte de Brionne, Charles de Tornielle, et l’abbesse de Saint-Pierre, Françoise de Haraucourt, tenaient sur les fonts à Saint-Sébastien. Tout en servant le cardinal, dont il décorait le château de Richelieu en Poitou (les reliques en sont au Musée d’Orléans ; peut-être s’en trouvet-il aussi au Musée de Versailles), il obtenait de Charles IV, exilé, la conversion de sa pension annuelle de blé en arrérages trimestriels métalliques, sur les grands moulins de Nancy. En 1644, il engage comme élève Henri Bonnart, qui travaillera quatorze ans à ses côtés. Le 13 août 1645, il est parrain d’un fils de Jean Simon qui se qualifie de mathématicien en France auprès d’Anne d’Autriche. Fin décembre 1650, il reçoit 4,200 francs de la ville de Nancy pour un tableau, «l’Enlèvement des Sabines», que la municipalité veut offrir, le janvier, au gouverneur français, le marquis de La Ferté. Avec Jean Callot, il s’occupe, en 1654 et 1655, de la décoration du Palais ducal et de la Ville pour l’arrivée prochaine de la maréchale marquise de La Ferté : peintures dans le cabinet attenant à la chambre du duc; divers tableaux ; trophées municipaux; écussons de «Monseigneur et de Madame» pour la plateforme du feu d’artifice, avec crédit de 63 francs pour les bougies de cire jaune des illuminations ; tous préparatifs dont il fait les dessins et prend la direction. Le 8 juin 1655, il marie sa fille Elisabeth à Philippe Bardin, en l’église Saint-Sébastien. En 1657, lors de l’entrée de Louis XIV à Nancy, il a charge d’arcs de triomphe. Après une longue maladie, il expire à 72 ans, le 22 octobre 1660, et est inhumé dans
la chapelle Saint-Nicolas, qu’il avait fondée aux Carmes. L’épitaphe de la tombe est des plus pompeuses.
Le 14 mai 1662, le tabellion Nicolas Willemet procéda à l’inventaire des biens. Le document, dans sa sécheresse, n’en évoque pas moins les souvenirs les plus chers de la vie du peintre : voici son Saint Franfois de Pauk et son Concile des Juifs, qu’il fit graver par Thomassin ; voici Thomassin lui-même, avec son Lucifer de'chu, de Ricci, que le graveur troyen avait buriné à la Via Giulia avec l’aide de son apprenti, le
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