‹ Vie de Jacques Callot, graveur lorrain, 1592-1635Chapitre 16 sur 35 · Acte d’ouverture de Testament · texte numérisé non relu

Acte d’ouverture de Testament

Du Deuxième Octobre 1679, à Nancy, environ les 10 heures du matin.

Pardevant le Tabellion général de Lorraine résidant à Nancy, soubsigné, est comparu le S' Damien Thiéry, prestre curé de la paroisse de S' Epvre dudict Nancy, lequel a déclaré que Dam'”' Catherine Kuttinger, Vefve de deffunct le S' Jean Mouchot, vivant con" du Roy, Com" provincial des Guerres, l’ayant nommé pour son exécuteur testamentaire par acte du 14 février dernier passé pard' ledit tabellion soub”‘ et luy mis en mains son testament quelque temps auparavant son décès, arrivé environ les dix heures du matin cejourd’huy, il aurait faict faire lecture dudict acte en présence du S' Nicolas Fournier, seigneur de Nydeck, et de dame Catherine de Villaucourt , son espouse, et dam'"' Jeanne de Villaucourt, vefve du feu S' Charles de Téonville, et de Dam'"' Christine Cachet, vefve du S' Jean Cailot, hérault d’armes, faisant pour le S' Jacques de Villaucourt, son gendre, tous héritiers de ladite deffunte. Présentement et de suitte a esté procédé, aussy en leur présence, à l’ouverture dudit testament enveloppé d’un papier sur lequel est escript : Te paquet enfermé en ce quart de feuille a esté, ce zj novembre 166H , sur les dix heures du matin, mis en mes mains par Mademoiselle Mouchot, Ledit paquet ayant pour escriteau Testament de ladite danA". Laquelle enveloppe ostée , s’est trouve ledit testament, couvert d’une autre enveloppe cachetée, en cinq endroicts, des armes de ladite deffuncte, lesquels cinq scels se sont trouvés en leur entier et au dos de laquelle dernière enveloppe il est escript Testament de la danA’’ Catherine Kuttinger, Tdefve du feu V dean Mouchot ConC , Laquelle levée, s’est trouvé ledit testament escript et signé au bas de chacun article de la main de ladite deffuncte et au bas duquel est un acte passé par devant D. Vuillaume, tabellion, par

lequel ladite deffuncte a déclaré que c’est son testament qui est escript en ladite feuille. Après l’ouverture et lecture duquel testament, iceluy a esté mis en mains dudit Tabellion soubsigné pour estre par luy tenu et mis dans ses minutes pour y avoir recours et en délivrer des coppies à qui il appartiendra. Ce fut faict et passé ledit jour, deuxième octobre mil six cent septante neuf. Le S" Claude Varinot, chanoine et trésorier de S*-Georges, aussy présent.

Signé : ThiÉry, N. Fournier de Nydeck,

Catherine de Villaucourt,

Christine Cachet ,

Varinot. Jeanne de Villaucourt,

N. Jeanpierre.

Testament olographe de Catherine Kuttinger, veuve de Jacques Callot.

Je, soubsigné, Catherine Kuttinger, vefve de feu S‘ Jans Mouchot, rend à mon Dieu, mon souverain Seigneur, une infinité de grâce, le plus respectueusement qu’il m’est possible, pour avoir daigné, par sa miséricorde inesfables, me créer à son image et faire naistre et eslever en la saincte religion chrestienne , catolique, apostolique et romaine , le conjurant, à mains joinctes et à genoux, est aux pieds de la croix de son chefils, par les mérites de son précieux sang qu’il a versé pour mont Salut, de m’y vouloir maintenir jeusque à la dernière période de ma vie; suppliant aussy la Sacrée Vierge, par la saincte humanité de Jésus, son fils, son maître et le mien et mon sauveur, ma bien heureuse patrone S" Catherine, mon bon ange très fidel garde de ma vie et de mes mœurs et tous les saincts et sainctes de Paradis, de daigner me redoubler leur ayde et secours, à l’heure de ma mort, me préserver de tous périls de tentasion, fortifier mon esprit dans la fidélité que je dois à mon créateur, laquelle je leur voue de rechef pour toute l’étendue de l’éternité, leur offrant pour gages de ma très humble et très profonde dépendance toutes les fonctions de la vie que je tiens de luy avec une résignations, sans réserve, de la quitter et de la sacrifier pour sa gloire, lorsqu’il luy plaira.

Catherine Kuttinger.

Cependant, pour ne mourir intestate, je faict ce présent testament que j’escrit de ma main, me réservant la liberté d’y adjouter, d’en diminuer, le changer ou révoquer quand il me plaira par codicil ou autrement.

Catherine Kuttinger.

Je choisis ma sépulture en l’église de S'-Epvre de cette ville de Nancy, ma paroisse, dans le cœur, au plus près qu’il se pourra du grand autel, et veux qu’incontenant après mon décès, il soit célébré la qantité de trois miels messes basses de requiem, scavoir : sinq cent en l’église des reverrent père Cordeliers, où le feu S'' Jacques Callot, mon très cher marit, est inhumé; sinq cent en l’église des reverrent père Carmes , en laquelle est inhumé le feu S" Jean Garnier, mon très cher marit; et autres sinq cent en l’église St George, en laquelle le feu S" Jean Mouchot, mon très chere Marit, est inhumé; troy cent en l’église S‘ Epvre, qui seront célébrées par les prestres dudict S' Epvre et par des pauvres prestres en ladicte église; les autres douze cent messes également ès églises de reverrent capucins, tiercelins, domini-

iy6 VIE DE JACQUES CALLOT.

quains, minime est augustins de ceste Ville, es autels privile'giés auten que faire ce poura, pour le repos de mes chere marit, généralement pour l’église soufrante.

Catherine Kuttinger.

Adesse basse aux fêtes et dimanches à Houdemont : legs, 4,000 francs barrois;

Legs de 8,000 francs pour une messe basse quotidienne, à ii heures, à perpétuité, à Saint-Epvre, avec A.bsolve et De Profwidis, et, de plus, planche de cuivre pour épitaphe mentionnant le legsj

Legs de 4,000 francs à l’hôpital de Saint-Julien. Après les « gracces », les pauvres diront un Miserere , à l’intention de ses chers maris et à la sienne. En outre, service annuel anniversaire avec vigiles, auxquels les pauvres assisteront;

2.000 francs à distribuer aux pauvres de la Vieille Ville, aux malades, de préférence sur Saint-Epvre, aussi « o pofre prisonnier»;

1.000 francs à la confrérie du T. S. Sacrement « m’abandonnant toute à luy comme à mon Chere espou, espérant tout de Sa Sent miséricorde»;

1.000 francs aux conseillers de la confrérie de N.-D. de l’Assomption en la paroisse de N.-D. de Nancy, à charge d’un Absolve et d’un De Profwidis à son intention pendant l’octave de l’Assomption ;

8.000 francs à l’église collégiale de Saint-Georges, pour une messe quotidienne de II heures à perpétuité, en la chapelle de N.-D., près de laquelle son mari est inhumé, avec Absolve et De ProfiwdiSj et plaque de cuivre dans la chapelle de la Vierge mentionnant le legs;

4 services : à sa Paroisse, à Saint-Georges, chez les Cordeliers, chez les Carmes ;

10 francs de rente annuelle (rachetable à 200 francs) aux couvents de religieuses de Bar et de Pont-à-Alousson.

Et d’autant qu’outre les donations, fondations et legs cy dessu à la mémoire de mon chere mark, à qui Dieu face miséricorde, je veut gratifier leurs proche parent et héritières présomptife.

Catherine Kuttinger.

Je donne à S"' Callot, l’avocat, neveu de défun mon premier marit, troys miel frans, en quas quil me survive, à charge de prier Dieu pour moy et pour mes chère marit.

Catherine Kuttinger.

Je donne o heritiere de fun mon secon marit ce que defun leur père me dois qu’il a touché de Monsieur de Pitrequin, lutenant particulier de Langre.

Je donne à Monsieur Varrinot, chanoine de S. Gorge, héritières de mon dernier marit, troy mil frans, en quas qu’il me survive, à charge de prier Dieu pour moi et pour mes cher marit.

Je donne à ma nièce Catherine Vilocour la somme de douze mil frans pour les bons et agréables service quel ma rendu et par précipute de mes autres héritier.

Je donne à Michelet, ma servante, deux cents frans, outre ces gages, en quas quel reste o jeusque à ma mort.

Je donne à mes autre domestique qui me serviront cent frans, outre leurs gages, à charge de prie Dieu pour moy.

Je donne à Tiodore Vilocour, à Catherine Vilocour, sa seure, et à Jaque Vilocour, frère, à chacun deux troy mil frens, avant leur seure Jane Vilocour, marié à Monsieur de Tionvil, à cause qu’il a plus ut en mariage quil ne peuve avoir et cela pour metenir la paix entre eux.

Je laisse o quatre enfens de ma seure Vilocour le reste de mes biens à charge qu’ils prieront Dieu pour moy.

Je nomme pour mes exécuteur testamentaire le sieur François Prud’homme, Conseiller à la Cour souverene, et le Sieur Jann Mahuet, lutenant sivil et criminel à Nency, lesquels je prie de vouloir en accepter la charge, à qui je donne à chacun mil frans est une bague de deux cent frens pour mes dame leur femme, faict à Nency, ce sinq may 1670.

Catherine Kuttinger.

Damoyselle Catherine Kuttinger, vefve de noble Jean Mouchot, vivant Commissaire provincialle des gerres, conparant en personne, a déclaré à Maistre Dominique Villaume, tabellion, demeurant en la grand rue de la Vieille Ville de Nency, que cette feuille escrite et signée de sa main est son testament, qu’elle se réserve de révoquer, changer, adjouter ou diminuer, quant bon luy semblera, de laquelle déclaration elle a demandé acte.

D’une autre écriture ; A. elle octroyé; faict et passé à Nancy, l’an mil six cent septante, le cinquième jour de May, après Midy, et présents Dominique de Larey et Nicolas Mangeon, clercs, demeurant à Nancy, tesmoings, qui ont signés avec lad' Dam'“' Kuttinguer.

Signé : Catherine Kuttinger,

De Larey,

N. Mengeon,

D. Willaume.

Entre la signature (5 mai 1670) et l’ouverture (2 octobre 1679) du testament, que de changements! Notaire et exécuteurs, disparus; Théodore de Villaucourt, Jacques Callot. 2 3

IMiniE NATIOXAI.F..

décédé; Jeanne, devenue veuve; Catherine, mariée à Nicolas Fournier; Jacques, marié à Marie-Catherine Callot, petite-nièce du graveur. Avec beaucoup de générosité, la testatrice distribuait des sommes nettes, liquides et exigibles, sans remarquer qu’elle ne laissait que des biens meubles et surtout immeubles d’une vente difficile, lente à tout le moins, quand on ne veut pas s’en défaire à des prix désastreux. Les héritiers s’en rendirent compte. Jacques, qui habitait au loin, à Dieuze, Jeanne qui, sur place, ne pouvait et ne savait diriger de telles opérations, jugèrent meilleur, pour les intérêts communs, d’abandonner les biens de Nancy et de Houdemont au plus habile d’entre eux, le beau-frère Nicolas Fournier, et de se contenter d’une soulte de 14,000 francs, outre leur part dans les autres biens, situés à Marsal et en Alsace. Nicolas Fournier acquitterait tous les legs.

Voici l’acte du 19 janvier 1680, qui sanctionne cet arrangement amiable ; il contient la seule description connue jusqu’ici d’immeubles urbains, existant encore, qui ont été habités par la veuve, sinon par Jacques Callot même.

[Cour d’appel de Nancy. — Archives notariales.

Extnit des minutes de N. Jeanpierre, tabellion.]

Du dix-neufième Janvier 1680, à Nancy.

Acquit et transport. — Par devant le tabellion général du Duché de Lorraine, résidant aud‘ Nancy, soubsigné, et en presence des tesmoings cy-après nommés, sont comparus en personne le S"' Jacques de Villaucourt, escuyer, Trilleur de la saline de Dieuze, y demeurant, et dam'"' Jeanne de Villaucourt, vefve du feu S' Charles de Thionville, vivant Capitaine d’infanterie au Rég* de La Ferté, demeurant aud. Nancy, lesquels ont déclaré que pour sortir d’affaires .à l’amiable et conserver l’amitié et bonne union qu’ils veulent avoir avec le sieur Nicolas Fournier, Seigneur de Nydeck, leur beau-frère, et dame Catherine de Villaucourt, son espouse, leur sœur, laquelle pourroit s’altérer par involution de procès au subject des partages qu’il convient de faire entre eulx des biens immeubles situés .à Nancy, Houdemont et bans joindans, de la succession de feue Dam'"' Catherine Kuttinger, vivante vefve, en dernières nopces, du S' Jean Mouchot, Con" du Roy, Com" provincial, et C'\ leur tante, laquelle a laissé de grandes charges par son testament holographe, demeuré en mains du tabellion soubsigné, joinct à l’acte d’ouverture d’iceluy du 2 octobre dernier, tant en legs pieux que donations par elle faictes et y énoncées que pour les debtes qu’elle a contracté de son chef, pour tout quoy il faut de grandes sommes en deniers après mesme la meilleure partye des meubles de sa succession vendus, dont il reste très peu, et voulans bien considérer les peines que led. S' Fournier, leur beau-frère, a pris des affaires de ladite succession et continue de prendre, ont transigé et accordé de leurs prétentions, chacun pour les tiers de biens meubles et immeubles de ladite suceession à Nancy et Houdemont seulement, aux clauses et conditions suivantes : scavoir est que lesd“ S' et D'"' de Villaucourt ont déclaré aimir cédé, quitté, vendu et transporté et, par ces présentes, cèdent, quittent, vendent et transportent, en propriété et tréfond, aud* sieur Nicolas Fournier, Seigneur de Nydeck, et à dame Catherine de Villaucourt, son espouse, présens et acceptans, pour eux, leurs hoirs et ayans-cause, les deux tiers qui leur compétent et appartiennent en tous les immeubles situés à Nancy et Houdemont et bans joindans, consistans en maisons, terres, prés, jardins, bois, vignes, chenevières, sei-

gneuries et droits en dépendans et toutes autres choses général' quelconques, provenant tant d’anciens que d’acquetz faicts et possédés par ladite déffunte dam'"' Kuttinger et Messieurs ses Marits, Callot, Garnier, et Mouchot airxd” lieux et bans d’iceux et joindants, sans en rien réserver; ensemble, les deux tiers des deux moulins, dits du Milieu et d’en bas, dudit Houdemont, bois, jardins, chenevières, terres, preys, saulcys et tout ce qui a esté acquesté dudict S' Dancy, ainsy que le tout se contient; de plus, les deux tiers en l’unzième des 3/4. de seigneurie dud' Houdemont acquestée du S‘ de Montolien et général' toutes les appartenances et dépendances desd"’ terres et biens de Houdemont, ainsy qu’il est dit et qu’ils ont esté possédés par lesd'* Callot, Garnier, Mouchot et la d' dam'"' Kuttinger, leur femme; vendent, cèdent et transportent encore aud' S' et D' Fournier pour eulx, leurs hoirs etc. , les deux tiers à eulx appartenans au restant des meubles qui sont à vendre à Nancy et Houdemont, au contenu de l’Inventaire faict le . . . décembre dernier; et, pareillement, vendent, cèdent, quittent et transportent auxd"* S' et D' acquéreurs les deux tiers à eulx appartenans des maisons de Nancy la Vieille, scavoir ; celle où résidait lad' dam'"' Kuttinger, leur tante, qui donne sur la Carrière et sur la rue des Comptes, où souloit pendre , du passé, VEiiseigiie du petit S' Nicolas, ladite Dam'"' deffuncte, d’une part, et M. Huyn, procureur général, d’autre,

sur la carrière; et, sur la grande rue, les héritières de Charles Hardy, d’une part, et

d’autre. (Voir page 169, fig. 6.)

Leurs deux tiers de l’autre petite maison joignante la précédente laissée en location à la Vefve George Brion, la maison cy dessus, d’une part, et lesd" héritiers de Charles Hardy, d’autre; Encor, leur deux tiers en une petite maison et escuyerie, proche du bastion de Vaudemont, en ladite Vieille Ville, à costé de l’Hostel de Salme, la voûte dudit bastion, d’une part, et une petite maison appartenant à la Ville, d’autre; cèdent, quittent et transportent aussy aud' S' et D' Fournier leurs 2/3 des obligations, scavoir : l’une de 3,000“^ en capital et interets en deubs par les héritiers de feu M. Courcol, l’autre de 2000^ cédée par les S" Luyton, sur la ville et communaulté de Rosiers, pour payement de pareille somme de deux mille francs restans par eulx deubz de celle de trois milz, ensemble les intérêts en deubs, pour demeurer en propre aux d" S' et D' Fournier et en traiter et transiger au proffit et descharge des debtes de ladite Succession, comme ils trouveront à faire; Se dépossessionnant lesd. S' et D' de Villaucourt, dès à présent, desdits biens meubles et immeubles et en ont saisy et investy lesd” S' et D' Fournier pour eulx, leurs hoirs et ayant cause, pour en jouyr à l’advenir comme de chose à eulx propre et légitimement acquise. Au moyen de quoy lesd'’ S' et D' Fournier ont promis et promettent de [les] descharger envers et contre tous, absolument, de toutes debtes que ladite dam'"' Mouchot peut devoir, en outre de toutes donations, legs et dispositions tant pieuses qu’autres par elle faictes et portées par son testament, et de son chef seulement, en sorte que les S' et d"° de Villaucourt n’en puissent estre recherchés ny inquiétés, promettant lesd” S' et D° Fournier de leur en fournir les quittances et descharges nécessaires; et, en outre et au pardessus, ont payé, scavoir ; audit s' de Villaucourt la somme de 13,600' et à ladite dam'"' Jeanne de Villaucourt 14,000', monnoye de Lorraine (et à chacun d’eulx un bijou de deux cent francs), que lesd. S' et d'"° de Villaucourt ont déclaré avoir reçue desd” S' et d. Fournier et s’en tenir contents et payés et satisfaicts, promettant la garandye ded. ventes, cessions et transports sous l’obligation de leurs biens présens et futurs, a suh Jure L. Remoudi », consentant aussy que lesd' S' et d” acquéreurs fassent éventer lesd” biens à leurs frays, monnoies, et diligence pour leur seureté de la présente acquisition, ayant ladite dam'"' de Villaucourt, à son esgard, csleu pour cet effect et pour recevoir tous actes de sommation, signification, assignation et autres nécessaires, eslcu son domicile en ccluy du Tabellion soubsigné.

Faict et passé aud' Nancy cedit jour dix-neufième Janvier mil six cent quatre vingt apres-

i8o VIE DE JACQUES CALLOT.

midi; En présence du S" Philippe Jammaire, prestre, chanoine en l’Insigne Eglise collégiale de S' George de Nancy, et de M” Etienne Racle, graveur de la Monnoye de son Altesse, tesmoings.

OC VjLLAUcouRT, Jeanne de Villaucourt,

Fournier de Nydeck, C. de Villaucourt,

P. Jammaire. E. Racle. N. Jeanpierre.

En totalisant libéralités et soultes payées, on peut constater que la fortune laissée était considérable pour le temps.

Messes à Nancy 3,000 fr. barrois.

Messes à Houdemont 4.000

Eglise Saint-Epvre 8,000

Hôpital Saint-Julien 4,000

Pauvres de la Vieille Ville 2,000

Confrérie du Saint-Sacrement 1,000

Confrérie de N.-D. de l’Assomption 1,000

Eglise Saint-Georges 8,000

Quatre services funèbres 400

Religieuses de Bar et de Pont-à-Mousson 400

Legs aux œuvres 31,800

Jean Callot, l’avocat, neveu du premier mari 3,000

Enfants du second mari, Garnier : dette de leur père Mémoire.

Chanoine Varinot, parent du troisième mari , Mouchot. 3,000 Catherine de Villaucourt , nièce (Fournier de Neydeck) . 12,000

Servante Michelet 200

Autres serviteurs 300

Théodore de Villaucourt, neveu, prédécédé 3,000

Catherine de Villaucourt, nièce (Fournier de Neydeck). 3,000

Jacques de Villaucourt, neveu 3,000

Legs à la famille 30,500

Total des libéralités et charges 62,300

Soulte à Jacques de Villaucourt 14,000

Soulte à Jeanne de Villaucourt, veuve de Thionville 14,000

Soulte à Catherine Fournier de Neydeck 14,000

Valeur des seuls biens de Nancy et de Houdemont 104,300

En poids, ces 104,300 francs barrois égalent 209,000 francs presque de notre monnaie; la valeur d’achat actuelle ne serait pas éloignée d’un million, et il restait d’autres immeubles à partager. Parmi ces biens, certains venaient des Kuttinger, qui,

RELIQUES DE CALLOT. i8i

évidemment, étaient gens à l’aisej mais l’acte dit, en termes précis, qu’il en venait des maris prédécédés j pas du D"" Garnier sans doute, puisque la veuve ne lui pardonne pas de ne lui avoir jamais rendu compte d’un recouvrement opéré sur Pétrequin de Langres.

Lesquels des trois immeubles laissés à Nancy, près de l’Hôtel de Salm, sur la Carrière, sur la Grande Rue, lui venaient-ils d’acquêts faits en commun avec les gains et les économies de l’artiste ? Le problème sera sans doute résolu un jour, grâce à quelque plan, à quelque cote d’impôts, à quelque acte notarié délimitant le voisinage durant les douze ans qu’a duré le mariage. L’histoire de l’auberge du Petit Saint- Nicolas doit être facile à établir, d’après l’estampe même de la Carrière de Callot.

Une clause du testament de la veuve donna lieu à des complications. Elle était ainsi libellée in extenso (orthographe régularisée) :

Et afin de contribuer au soulagement des pauvres âmes du purgatoire, particulièrement de la mienne, de celle de mes très chers maris, de toute ma parenté et de tous les leurs, je donne et lègue aux Vénérables Prévôt, Chanoines et Chapitre de l’insigne Eglise Collégiale de Saint-Georges de cette ville de Nancy une somme de 8,000 fr. pour être convertie en acquisition de fonds ou de bonnes rentes constituées au profit dudit Chapitre, à charge qu’il s’obligera , par contrat , de célébrer à perpétuité tous les jours et sans discontinuation , à onze heures , avant midi, en la Chapelle de Notre-Dame, ma bonne maîtresse, qui est en leur église, auprès de laquelle mon très cher mari [Mouchot] est inhumé, et après la célébration de ladite messe , réciter par le prêtre célébrant un De Profimdis avec la collecte Absolve, etc. J’ordonne que ladite fondation soit écrite sur une planche de cuivre au plus près de la chapelle de la Sainte Vierge.

La Collégiale refusa le legs et ses charges; Nicolas Fournier eut à s’adresser, le 13 mai 1680, au tribunal du bailli pour obtenir l’autorisation de substituer les RR. PP. Minimes. L’arrangement se conclut, le 4 avril 1686, devant M“ Noël, tabellion à Nancy. Fournier cédait aux RR. PP. Joseph Du Fort, provincial, Charles Nicolet et autres, une ferme (gagnage) provenant de Catherine Kuttinger, située aux villages de Bidestroff, BourgaltrofF et Gueblin, consistant en «une maison de laboureur en état, deux maisons ruinées en dépendant, jardins, chenevières, verger, etc., qui se relèvent présentement à la diligence de Jean Vigneron, censier moderne, avec les bois, ainsi qu’en ont ci-devant joui le s"” Paul de Villaucourt, damoiselle Marguerite de Villaucourt, son épouse, et ladite damoiselle Mouchot, le tout appartenant au défunt de Kuttinger, ayeul maternel de la dame Fournier, sous les redevances anciennes seigneuriales dues à MM. de l’Insigne Eglise Cathédrale de Metz, consistant en laine, blés, etc., desquelles les censiers ont toujours été chargés».

Manuscrits. — En dehors des immeubles, il a dû rester du graveur des meubles, des livres, des dessins, des gravures et aussi des correspondances, — ses lettres avec

les amis de Rome, Thomassin, Tempesta, Maggi, Maupinj avec les amis de Florence, le R. P. Arbinot, Jules Parigi, Giov. de Médicis, Curz. Picchena, Dom. Pandolfinij avec les amis d’Utrecht, Poelemburg et Honthorst; avec les amis de Paris, Henriet, Lasne et le D" Delorme. L’arrangement du 19 janvier 1680 révèle qu’il y a eu un inventaire fait en décembre 1679 entre majeurs, car le notaire n’en sait pas la date précise, et que Nicolas Fournier a procédé à la vente d’objets laissés pour se procurer des fonds nécessaires à l’acquit des legs. Les correspondances n’ont pu être vendues : elles n’avaient guère de valeur vénale et, d’autre part, les familles lorraines sont très conservatrices de documents. Nicolas Fournier, laissé maître, contre une soulte, de la masse de la succession, a pu rester seul en possession de ces souvenirs qui seront vraisemblablement demeurés chez les premiers-nés des générations suivantes : de ses trois filles, la plus jeune, Charlotte-Madeleine, née peut-être après 1680, fut mariée le 27 septembre 1698 à quelque cousin, Jean César de Villaucourt, chevalier de Saint-Louis, colonel du régiment Royal-Comtois. De ce mariage naquit en 1706 Thérèse de Villaucourt, qui, en 1731, épousa Jean-Joseph, comte de Mattimprey, représenté aujourd’hui par M. le comte Édouard de Martimprey, de Nancy: les lettres et les manuscrits de Callot ne sont pas conservés chez celui-ci. Des recherches ont été faites du côté des Silvestre, héritiers de Henriet, pour celles des lettres que l’éditeur des estampes du maître aurait pu conserver. M. le baron de Silvestre, représentant actuel de la famille, n’a pu rien découvrir de cette époque dans ses archives.

Cuivres. — Les cuivres avaient probablement été aliénés avant 1679. On en compte, gravés de la main de Callot, 1,113, savoir : 38 à Rome, 257 à Florence, 818 en deçà des monts. On n’en connaît plus aujourd’hui qu’environ 352, savoir : peut-être 5 à Rome, à la Regia Calcografia, provenant de la garde-robe des ducs de Toscane, restes des Guerres d'uAmour et de Beauté de i6i6-, 12 à Paris, à la Chalcographie du Louvre, planches des deux grands S/è^es de Ré et de La Rochelle; i au Musée lorrain de Nancy, la Grande T hese, et 334 chez M. l’abbé Renauld, sujets très variés, depuis la Mort de la Reine d’Lspagne (Rome, décembre 1611), et VEcce Ho/no de Stradan (Florence 1613), jusqu’aux planches que Callot avait encore sur chevalet lorsqu’il mourut. Nombre de ces cuivres avaient été vendus par l’artiste même, notamment au début de sa carrière, à Rome, à Florence, aux éditeurs qui voulaient bien courir le risque de mettre en vente ces premières pièces, copies ou contrefaçons, la plupart. D’autres planches appartenaient à ceux qui en faisaient la commande, comme toutes celles ordonnées par le grand-duc. Enfin, c’est une habitude de Callot de faire cadeau de la planche aux personnes qu’il gratifie d’une de ses compositions, comme les pièces gravées pour M”'' des Porcellets, pour les couvents de Nancy, pour Delorme, pour Claude Déruet. Si ces cadeaux entrèrent dans le commerce, comme les Lmhïhnes de la Vie de Marie, le Lux claustri, ce fut du fait des donataires.

Quand on examine les estampes de Callot au point de vue des éditeurs qui s’y trouvent nommés, on arrive à ces conclusions : de son vivant, Jacques avait remis à Henriet, son éditeur parisien, selon la promesse qu’il lui avait faite en 1629, de lui donner chaque année une œuvre à placer, 104 cuivres de ceux qu’il a gravés entre 1629 et l’époque de sa mort. Félibien rapporte, d’après les propos d’Henriet ou de Silvestre, qu’Henriet avait une promesse de monopole de toute la production de l’artiste. C’est peu probable, car il restait chez Callot, à sa mort, nombre de planches, achevées depuis 1629, qu’il n’avait pas livrées et n’avait pas l’intention de livrer à son ami du Petit-Bourbon. Néanmoins, soit que sa réclamation ait été jugée acceptable, soit qu’il se montrât un excellent vendeur, Henriet reçut de Jean Callot, frère aîné de Jacques, partie du stock des cuivres trouvés au décès, légués à celui-ci par le codicille du 18 mars. Pour sa part, Jean dut recevoir les 206 plaques de l’-Hrmorial qu’il conserva pour ses intérêts professionnels héraldiques, et il en tira parti en offrant des collections de ces blasons aux familles dont il recherchait les relations; outre ces 206 plaques, il reçut 165 planches qu’il céda à Henriet, quand celui-ci vint, fin 1635 , à Nancy soumettre le projet de tombeau dessiné par le protestant Abraham Bosse. Avec les 104 planches obtenues de Jacques et les 165 cédées par Jean, Henriet se trouva posséder un stock de 269 planches, presque assez pour constituer un fonds de commerce. C’est sans doute alors qu’il quitta le Petit-Bourbon pour ouvrir magasin rue de l’ Arbre-Sec, faisant travailler et travaillant lui-même à l’accroissement de ce fonds.

Lorsque Henriet mourut, en 1661, Israël Silvestre, qui avait été l’un de ses plus zélés collaborateurs, hérita du fonds de son oncle, et comme les Cahots étaient toujours de mode, il ramassa à Paris une soixantaine de cuivres qui avaient reflué des couvents, et il se rendit à Nancy pour obtenir de Catherine Kuttinger l’autre moitié des cuivres qu’elle avait pieusement conservés et dont elle ne tirait sans doute aucun parti. Ses démarches réussirent et son fonds s’accrut ainsi, en 1662, de 227 nouvelles planches d’œuvres très importantes, car la veuve avait eu la main heureuse dans le partage de 1635 : elle s’était réservé les plus belles pièces. De sorte qu’il semblait, à la vente de décembre 1679, ne devoir plus rien rester. Toutefois on fit quelques découvertes en vidant de vieilles caisses ou en allant au fond de vieilles armoires. Vers 1680, Pierre Mariette le fils (1630b 1690.?) met en vente à Paris les Trente tableaux àc Rome, de Callot; et Baldinucci dira dans son Histoire de Callot, en 1686, qu’on vient de retrouver du maître, à Paris, de nouvelles planches. C’étaient les quatre grandes planches des Sept Eglises de Kowe que Jacques avait commencées avec Giov. Maggi, chez Maupin, à Rome, l’automne de 1611, et qu’il avait, sans les avoir finies, emportées avec lui à Florence, puis de Florence à Nancy. Le centre des planches et quelques marges étaient vides; quelques sujets n’étaient même qu’ébauchés au trait, comme le Saint Erasme. Mariette se borna à faire découper les sujets achevés plus ou moins, et de 4 planches en fit 30 qui se vendirent très bien. Pierre

i84 VIE DE JACQUES CALLOT.

Mariette édita aussi les deux planches de Florence que Callot avait burinées pour le R. P. servite Burelli en 1613 et le Saint Paul de Bloemaert. Mais avait-il trouvé ces planches à Nancy, en 1679, ou en Italie? On ne le sait. Dans ses notes, Pierre-Jean Mariette dit avoir recherché lui-meme à Nancy de ces cuivres oubliés, sans doute en 1732 , époque où il fit dessiner, dans l’église des Cordeliers, le tombeau de l’artiste, époque où l’on découvrit en effet le Saint A.ntoine de i6iy, vert-de-grisé et désormais impropre à tout autre emploi que la chaudronnerie. M'"' de Graffigny eut vent de la découverte, car dans une lettre souvent citée, elle regrette le peu de goût de sa mère pour les arts, celle-ci ayant, dit-elle, transformé en ustensiles de cuisine les belles œuvres de l’aquafortiste : regrets bien inutiles. Tous les cuivres de Callot ont été comptés et surveillés : il n’en est pas dont on n’ait tiré tout le parti possible. Seules, les vastes planches des Généalogies de Lorraine et des Porcellets ont pu constituer la bassine que le prince de Craon passait pour posséder.

L’inventaire dressé le 10 décembre 1691, deux mois après la mort d’Israël Silvestre, rend compte des 556 planches que lui et son oncle Henriet avaient jalousement recueillies et conservées. Il est à noter que cet inventaire mentionne quatre articles dont deux ont été déjà reconnus faux : les 12 Pesages italiens signés Callot fecit qui furent réellement gravés, vers 1646, chez Henriet par François Collignon, l’élève de l’artiste, et les Six Pileuses de Callot qui sont l’œuvre d’Henriet lui-même, lorsqu’il se mit à l’eau-forte. Deux autres œuvres doivent également être déclarées suspectes ; la Petite Vue de Paris, nommée aussi le Marché des Esclaves, et la suite de 17 estampes dite Varie Figure di Jacopo Callot. Comme il a été dit au cours de l’an 1629, ce Marché des Esclaves est une œuvre composite dont le premier plan appartient à de La Belle et le fond à Silvestre. Elle n’est pas de 1629, mais de 1644 ou de 1649 peut-être pour le quai, et de 1653 ou 1654 pour le Pont-Neuf Les Varie semblent être du pur de La Belle : ce sont ses Hongrois, ses Turcs accoutumés et probablement sa manière d’épeler le nom du maître, dont il fausse la signature : Calot et dac. Calot f. A côté de ces pièces de l’inventaire de Silvestre, qui sont de trop, il peut manquer une pièce dont parle Charles Perrault, dans la vie de Callot, à ses «Hommes Illustres» de 1696 : VEspiegle, qui se vendait, dit-il, vingt fois plus cher parce que la planche s’en était cassée. Il est difficile de savoir à quelle œuvre Perrault fait allusion : peut-être est-ce un de ses contes. La collection Paignon-Dijonval contenait un dessin de Géants foudroyés, dessin que Callot aurait buriné, dit le catalogue : cette estampe manquerait, si elle existe, à moins que ce ne soit l’œuvre d’un autre artiste attribuée au maître nancéen.

Les 556 planches de Callot entrèrent, avec celles de La Belle, de Marot, de Lepautre, de Silvestre, dans le lot de M. de Logny, gendre et héritier d’Israël Silvestre, pour une somme globale de 3,000 francs, dans laquelle le Saint Antoine de 16^.^ comptait à lui seul pour 100 livres. M. de Logny, ne pouvant exploiter ces planches, les céda à un orfèvre italien établi rue des Prouvaires, Jacques Fagnani, qui, de 1700

à 1728, fut le seul à vendre des estampes de Callot. Vers 1723, il acquit d’un graveur, Laurent Cars, les planches des Sièges de Ke' et de La Kochelle qui, depuis leur sortie des mains de Callot en 1631, avaient disparu sous le toit de Delorme, dit Félibien en 1688, sous le toit de Richelieu, dit Pierre-Jean Mariette en 1725. Le Mercure de France témoigne des efforts de réclame queFagnani faisait pour placer les estampes auxquelles il avait donné, çà et là, des encadrements gravés, mais qu’il avait aussi entrepris de classer à la hussarde, tels les Caprices, pour leur donner une apparence de nouveauté, truquant même les signatures pour faire croire à des épreuves avant la lettre. Devenu vieux, il annonce, dans le Mercure de septembre 1728, que, «vu son grand âge qui ne lui permet pas de continuer son commerce, il est disposé à vendre à un prix raisonnable 500 planches originales de Callot passées en ses mains, de MM. Sylvestre, qui les avaient eues immédiatement de la veuve de Jacques Callot».

Pierre-Jean Mariette avait alors 36 ans; libraire rue Saint-Jacques, il s’occupait d’art avec passion; il devait arriver à l’Académie dont il fut secrétaire, conseiller du Roi. Il était lié avec MM. de Maurepas et de Caylus et, complétant sa collection de Callot, il correspondait à ce sujet avec le chevalier Gaburri, conservateur du Musée des Offices. Il ne peut donc guère se tromper quand il écrit dans ses notes: «Le Roy ou plutôt l’abbé de Chancey, sous le nom du Roy, a acquis en 1730 les planches de Callot avec celles de Silvestre et de La Belle. » Dans son catalogue de la collection Lorangère (p. 125), Gersaint dit, en 1744 : «M. l’abbé de Chancey, ci-devant garde du Cabinet des Estampes du Roi, avait acquis ces planches (de Fagnani); mais on ignore à présent ce qu’elles sont devenues. On les croit détruites. Fagnani est mort, il y a douze à quinze ans». Le mystère est à peu près éclairci par le dossier 11.302 des archives de la Bastille conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal.

Il débute par cette lettre de cachet :

Mon'' Hérault, Ayant donné mes ordres pour faire arrêter et conduire en mon chateau de la Bastille le S'' Abbé de Chancey, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous fassiez en sa présence apposer le scellé par un commissaire du Châtelet de Paris sur l’appartement que led. S'' de Chancey occupe en ma Bibliothèque pour seureté des effets qui peuvent luy appartenir ou de ceux qui ont été confiés à sa garde dépendant de ma Bibliothèque et qui pourraient se trouver dans led. appartement. Sur ce je prie Dieu

Ecrit à Versailles le 30 Mai 1735. Signé ; Louis.

Contresigné : Phelippeaux [G*' de Maurepas].

A l’heure même où M. de Maurepas transmettait ce mandat d’arrêt au chef de la police, le cardinal Fleury, au sortir du Conseil, en donnait avis privé à l’abbé Bignon, le conservateur de la Bibliothèque, sous les ordres duquel se trouvait le garde du Cabinet des Estampes, l’abbé de Chancey. Cet excès de zèle envers un fonctionnaire fort bien apparenté, — l’abbé Bignon était neveu de Phélippeaux, comte de Pontchartrain, chancelier de France, cousin de Phélippeaux, comte de Jacques Callot. 2 4

niPtlIMLniB NATIONALE.

i86 VIE DE JACQUES CALLOT.

Maurepas, le ministre de Louis XV, — ce zèle n’empêcha pas l’arrestation du coupable dans son domicile, à la Bibliothèque, où il avait entrée par la rue des Petits- Champs. L’enquête qui avait précédé l’arrestation et les interrogatoires qui suivirent établirent que l’abbé de Chancey avait beaucoup de dettes et que, pour les acquitter, il distribuait à ses créanciers des collections d’estampes : ces estampes, il les prenait dans le Cabinet du Roi, quelques-unes; mais le plus grand nombre provenaient de tirages faits sur les cuivres du Roi dont il avait la garde : il achetait le papier, utilisait les deux employés attachés à son service, faisait venir secrètement chez lui un relieur. Les collections prêtes, il les faisait porter dans trois dépôts qu’il tenait l’un rue Saint-Roch, à la deuxième porte en venant de la rue des Petits-Champs, l’autre en face l’hôtel d’Antin, le troisième rue du Foin. C’est là que l’emballeur prenait les volumes qui s’expédiaient à l’étranger. Lors de la visite domiciliaire, on découvrit également que des planches de cuivre avaient été détournées du Cabinet du Roi et qu’elles servaient de gage à un emprunt de 33,000 livres, dont 10,000 dues à Riberolle, rue Neuve-des-Petits-Champs. Les deux commis de Chancey confessèrent qu’ils avaient porté de ces cuivres en Hollande, croyant qu’ils provenaient de la vente, en 1631, des collections du président Durey, dont Chancey, associé avec Guardien et d’Hombres, avait fait l’emplette : en attendant de les écouler, ils les avaient offerts au banquier Herman Van Bree, d’Amsterdam, en garantie de 30,915 livres de traites émises sur différentes places, qui furent protestées.

L’abbé de Chancey prenait son cas comme il prenait son butin, avec assez de philosophie. Le 19 juin, il écrivait de la Bastille à l’abbé Bignon : «Je suis dans la chambre grande et belle où était le Trésor de Henri IV, avec toute sorte de commodité et la plus belle vue, le meilleur air. M. de Maurepas l’avait commandé expressément à M. Duval Vous ne perdrez rien d’avoir répondu pour moi, si vous

me soutenez.» Le même jour, il écrivait à Lespineau, son commis, qui logeait au dépôt de la rue Saint-Roch, cette lettre que la police saisit comme la précédente : «Je n’ai pas dit que vous avez les planches. Rappelez-vous que vous m’avez écrit que vous les auriez vendues à un étranger 40,000 écus, si vous aviez voulu.» Toutefois, après un an de prison préventive, il se fâche et montre les dents : il reproche à l’abbé Bignon de ne lui avoir jamais payé le traitement qui lui était dû, de lui avoir donné des ordres de faire des tirages et de constituer des recueils pour son compte; de lui avoir refusé des ordres écrits, bien qu’il les réclamât. L’abbé Bignon avait alors 75 ans peut-être et passait pour avoir, toute sa vie, préféré le plaisir à l’austérité, suivant l’exemple du Régent, son protecteur et son ami, ce qui l’avait plutôt écarté que rapproché des prélatures. Dans tous les cas, il n’y eut pas procès devant la Cour criminelle. Sous la condition qu’on restituerait au Cabinet du Roi ce que les exempts avaient saisi de planches et d’estampes détournées, le dossier fut classé et Chancey envoyé aux Petites-Maisons, puis à Charenton. En 1737, on le rendit à la liberté et on l’exila à Lyon. L’abbé Jourdain, Coypel et P. -J. Mariette

commencèrent, le 13 septembre 1735, l’inventaire du Cabinet des Estampes que Delacroix continua le 8 mai 1736, lors de sa prise en charge de la succession de Chancey. Les recherches semblent n’avoir porté que sur les recueils tirés et reliés pour cadeaux dits Cabinets du Roi. Et comme on retrouva l’emploi de 50 de ces précieuses collections, on passa sur le reste.

Les 568 planches de Callot provenant : 556 de Silvestre, i.. de Fagnani (Ré- La Rochelle), avaient sombré dans le naufrage j elles ne furent pas toutes perdues puisqu’il en reste encore aujourd’hui 346, dont 12 au Louvre et 334 réunies de nouveau grâce au culte pieux et persévérant d’un admirateur nancéen de l’aquafortiste de Nancy, M. Thiéry-Solet, le grand-père de M. l’abbé Renauld. Des indiscrétions commises çà et là, sur des pièces de choix, par des éditeurs fiers de posséder une œuvre du maître, permettent de suivre à peu près la trace des cuivres depuis leur disparition du Cabinet du Roi. Vingt ans après la cession Fagnani, il en reparaît en 1750 chez Laurent Cars, graveur rue Saint-Jacques, le même qui avait ressuscité en 1723 les 12 planches de Re' et de La Rochelle. Ce Lyonnais devait être un fureteur à l’affût des belles choses. Il édite en effet, en 1750, les Vues de Silvestre qui avaient subi le sort des pièces de Callot. Il meurt en 1771. Des planches de Callot apparaissent alors publiquement sous le nom de Madame Vincent, libraire, qui était veuve depuis 1760 et qui mourut elle-même le 12 décembre 1776.

Elle avait pour gendre un graveur, N. -J. -B. de Poilly, qui, en 1747, contrefit le Saint A.ntoine de Callot de 1634. De chez elle, les cuivres vont chh Daumont; puis, chez la veuve Jean, dont le magasin de cartes se vit, rue Saint-Jean de Beauvais, pendant près d’un demi-siècle, de 1797, date du premier Almanach du commerce de Paris, à 1838. Ils passent enfin chez M. Leloutre, marchand d’estampes, en 1840, place du Musée, au Carrousel; de 1850 à 1855, rue de Chantre, près de l’Oratoire, à deux pas de la maison de Henriet, rue de l’Arbre-Sec; de 1855 à 1857, quai des Grands- Augustins, d’où MM. Thiéry et Meaume, celui-ci pour quelques pièces seulement, les rapatrièrent à Nancy après deux cent vingt ans d’absence. Dans son Dictionnaire des ÿ-aveurs, Fleineken (1790) dit que YEntrée de M. de Couvonge, du Combat a la Barrière, s’est éditée chez Gallays, et les Balli di Sfessania chez G. Valk, pendant la période d’aberration. Il est à noter que Ylmpruneta fut acquise par M. Thiéry, vers 1870, à Florence où le possesseur se trouvait, sollicitant de toutes parts offres et acheteurs. La Mort de la Reine d’Espagne provient des Offices et ne faisait pas partie du bloc disparu du Cabinet du Roi.

Une fois encore, les planches de Ré et de La Rochelle eurent un sort différent de de celui de la masse des autres cuivres : on leur attribuait une valeur toute spéciale. Il existe au Cabinet des Estampes deux rapports relatifs à ces cuivres, l’un de 1751 sans doute, adressé par Hugues-Adrien Joly, garde du Cabinet des Estampes, au bibliothécaire du Roi, Armand- Jérôme Bignon, le quatrième des cinq Bignon qui se succédèrent à la Bibliothèque royale; l’autre, du 23 mai 1784, adressé à

M. Le Noir, arrivé en 1782 à la Bibliothèque par la Préfecture de police. Ces rapports s’expliquent d’eux-mêmes, sans qu’il soit besoin de rectifier les erreurs qui s’y trouvent clairsemées.

Compte rendu à M. Bignon de deux grands Sièges gravés par Cahot proposés pour le Cabinet des Estampes du Roi par le S' Joly :

Monsieur,

Suivant vos ordres je me suis transporté chez Messieurs Gaultier et Fabre, tous deux acquéreurs et possesseurs par acte notarié des 2 Sièges, l’un de la ville de la Rochelle, l’autre de l’Isle de Ré, gravés par ordre du Roi Louis 13 par le célèbre Cahot et dont S. M. avait fait présent sans doute au Cardinal de Richelieu, son premier Ministre, puisque ces monuments ne sont point compris dans l’inventaire des planches de l’Histoire Militaire du Cabinet du Roi. Des particuliers ont pu les acquérir comme effets appartenant à la maison de Richelieu; mais aujourd’hui le hazard vous sert trop bien, M% pour manquer l’occasion de faire rentrer dans le Dépôt du Roi des titres si honorables et de la main du plus célèbre artiste qui de longtemps ne sera remplacé.

Chaque sujet du Siège comprend 6 grandes planches et doivent être accompagnées de 10 autres planches ou bandes servant de bordures et d’explications aux ouvrages de fortifications, aux campemens, et de Catalogue des noms des Officiers qui commandaient à ces Sièges, ce qui comporte en réalité 16 planches ou morceaux pour chacun.

MM. les acquéreurs susnommés s’étant apperçu qu’il s’était perdu 3 des petites planches en bordure s’adressèrent au célèbre Audran, graveur du Roi aux Gobelins, pour rétablir ce qui manquait. On en fit autant pour les morceaux d’écriture perdus.

Alors ils en firent imprimer 150 exemplaires seulement qu’ils ont encore dans tout leur entier excepté quelques-uns dont ils ont fait des présens. Par ce tirage ils ont vu que ces planches étaient toutes en bon état et qu’elles n’ont pas tiré le quart de ce qu’elles peuvent fournir.

Ces MM. n’eurent pas de peine à être informés par la réputation de Cahot qui est le dessinateur, le graveur et le créateur de ces deux Sièges, que ces planches avaient coûté au

en 1628 12 mille livres, somme qui doublerait aujourd’hui ; ils sont flattés d’avoir empeché que ces ouvrages ne passent dans le pays étranger; leur vue est donc de vous les proposer pour le Roi, et c’est en connaissance de quoi je vais vous rendre compte de nos entretiens.

Après mon premier apperçu et avoir trouvé lesd. planches aussi bien conservées qu’il est dit ci-dessus, j’ai été en conférer avec M. Mariette, lequel a confirmé mon opinion sur ce que ces planches étaient restées plus d’un siècle et sans servir, dans la maison de Richelieu, qu’ainsi j’avais bien vù en trouvant ces cuivres presque neufs, que la main qui avait gravé ces monuments contribuait à les rendre plus glorieux à la France, qu’il était important de les faire rentrer à leur première et véritable destination , que MM. les Possesseurs actuels à qui elles ont coûté près de 6000^ ne les avaient point payées leur valeur, que c’était un mouvement très noble de leur part que d’offrir au Roi les planches et les exemplaires pour la somme de

Voilà, Mb l’état où sont les choses conformément aux ordres que vous m’avez donnés. Votre décision enrichira le Cabinet du Roi de deux faits glorieux à la nation consacrez une fois par l’histoire et une autre fois par l’inimitable Cahot.

A. Joly.

Page 1