‹ Vie de Jacques Callot, graveur lorrain, 1592-1635Chapitre 7 sur 35 · NATION · texte numérisé non relu

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le fils découvrit le cuivre et y fit graver la signature romaine, et dès lors trompeuse, de Callot, comme il le fit d’ailleurs sur les trente Tableaux de Kom : la planche est aujourd’hui à Nancy, chez M. l’abbé Renauld. h’Eece Homo était, en 1855 , éditeur parisien, M. Leloutre.

Si la commande du R. P. Burelli avait servi Callot en répandant son nom, elle l’avait servi davantage en lui montrant les progrès à réaliser : entre YEcce Homo de Stradan, dont il avait eu à faire le dessin pour le décalquer, et la Sainte Famille d’André del Sarto, qu’il a dû se borner à copier, il y a une telle différence! Dessiner, imiter les maîtres, telle devait être encore sa ligne de conduite : et il copie des Sadeler, et il dessine pendant tout le reste de l’année 1613 et les premiers mois de 1614. Sa main devient beaucoup plus sûre. Il n’y a qu’à regarder sa Sainte Famille d’après Jean Sadeler, pour se rendre compte de l’heureux changement : Jean l’avait gravée sur un dessin de Louis Carrache, dit P. J. Mariette, en y plaçant un saint Joseph de Procaccini : elle devait plaire à Florence, car la légende n’est qu’une suite de jeux de mots sur le nom de la ville : Si ^(.Floniit» vinea, si (.(.Flores» friietus parturiiint, si

((Floriierunt» Sadeler l’avait signée la. Sadeler scalpsit. Callot, encore une fois,

s’approprie la signature du maître qu’il copie, et signe, en imitant jusqu’à l’écriture : la. Callot Scalpsit-, pour une année, il fera suivre son nom de l’expression Scalpsit au lieu du mot Fecit dont il s’est presque toujours servi. Peut-être ne cédait-il pas à son seul goût d’imitation. En même temps qu’il dessinait beaucoup sur papier, au crayon, à la plume, il s’était mis à dessiner directement sur cuivre et commençait à se plaire au travail rapide à l’eau-forte. Comment distinguer, en signant, entre les deux genres de travaux! Sans doute Callot pensa-t-il que l’expression «scalpsit» correspondait mieux à la taille au burin, réservant le mot «fecit» pour le travail à l’acide.

Une autre imitation de Raphaël Sadeler signée la. Callot scalpsit est déjà fort belle : c’est le Christ en croix, que Martin de Vos avait dessiné à Anvers et que le graveur Antoine Wierix avait publié chez J. -B. Vrintz, vers 1586. Et alors qu’il copie, Callot s’essaie peu à peu à la composition. Les Mesureurs de grains, qu’il représente entre deux galeries architecturales rappelant assez les Offices, sont signés la. Callot In. et scalpsit, et sont de cette année 1613 évidemment. \S Exorcisme, où il reproduit une toile que le peintre florentin André Boscoli exécuta un peu avant sa mort, en 1603, à l’église de Monte-Summano, porte la mention scalpsit et peut être de l’année 1614 ; dans sa facture, on voit tout à coup se réveiller les souvenirs et les préceptes de Villamena, la taille unique, amincie ou enflée, pleine ou déliée, suivant les exigences de la lumière à donner, sans contre-tailles qui alourdissent ou qui compliquent le travail. On peut même apercevoir, dans les têtes, la pensée de les travailler en spirale. Callot peut obéir à l’une ou à l’autre de deux tendances : simplification du travail, qui paraît avoir été son idéal, ou simplification du dessin, de manière à ne pas trop l’alourdir de traits, de contre-traits, de surtraits. «Ce fut, dit Félibien, après avoir

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considéré le pavé du Dôme de Sienne, fait par Duccio, qu’il se proposa de ne faire souvent qu’un seul trait pour graver les figures, grossissant plus ou moins les traits avec l’aiguille ou l’échoppe, sans se servir de hachures, voyant que, dans les petites choses particulièrement, cela faisait bon effet et les représentait avec plus de netteté. En quoi il a été imité depuis, non seulement dans de petites figures et par des graveurs à l’eau-forte, mais dans de grandes ordonnances et par des graveurs au burin.»

Ce nouveau procédé, qu’il gardera désormais durant toute sa carrière, constituera une de ses innovations les plus caractéristiques et les plus heureuses. Baldinucci mentionne une gravure de Callot, la Chartreuse de Florence ; peut-être est-elle de cette époque.

A son retour de Nancy, le R. P. Étienne put donner à Jacques des nouvelles de ses parents, qu’il avait vus, et faire connaître autour de lui que le jeune graveur de 22 ans appartenait à une bonne. famille ayant charges à la Cour de Lorraine. Les relations de Jacques, s’étendent alors singulièrement. La grande-duchesse douairière ne semble pas lui avoir pardonné son escapade du séminaire, pieuse comme elle l’était, car elle, qui acceptait une dédicace d’un étranger comme Maupin d’Abbeville, ne consentit jamais à recevoir un hommage public du fils du héraut d’armes de son frère Henri. Il n’en était pas de même de la jeunesse dorée de la Cour de Cosme IL

La politique de Chrétienne de Lorraine semble avoir été, en vue de diriger seule l’État, de laisser à son fils la faculté de s’amuser à son gré : les fêtes succédaient aux fêtes. Le carnaval de 1614 fut aussi animé et brillant que celui de 1613, qui, lui, avait eu pour prétexte le baptême de Jean-Carlos, le second fils de Cosme. Cette fois, ce furent douze gentilshommes du grand-duc qui prirent l’initiative en donnant, le 5 février, un grand bal au palais de Paul Strozzi : il y avait là Ottavio Rinuccini, fils du ministre des finances, Agnolo Guicciardini, Lorenzo Strozzi, Giulio Vitelli, Manente Buondelmonte, tous déguisés en sauvages, salvatkhi. Le costume était original, et une eau-forte en fut faite sans nom d’auteur : elle paraît bien être de Callot, car Parigi ou Remi Cantagallina, qui eussent seuls pu la graver, en dehors du jeune Nancéen, n’eussent pas manqué d’y placer leur nom. Ce serait donc la première eau-forte exécutée en entier par Callot, car chez Tempesta, à Rome, il n’a dû que dessiner sur le vernis, l’acide ayant été versé par un aide du maître.

Un autre avantage de l’appui du P. Étienne fut l’admission de Callot à l’école de Jules Parigi, admission qui doit être fixée à cette année 1614. Parigi était en quelque sorte le ministre des beaux-arts du grand-duc. Il avait pour grand-père maternel B.rrtoloméo Ammanati, l’architecte-sculpteur, émule de Michel-Ange, auteur de la cour du palais Pitti; son père, Alphonse Parigi, avait été l’associé de Georges Vasari dans tous ses travaux de peinture à Florence; lui-même, il avait trouvé plus d’avantages à se faire architecte : toutes les commandes officielles passaient par ses bureaux.

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Il avait, en outre, ouvert une sorte d’école du génie où s’enseignaient les mathématiques, le dessin, la perspective, l’architecture, le génie civil et militaire. Les jeunes gens des plus grandes familles lui étaient confiés : il suffit de nommer Octave Piccolomini, duc d’Amalfi, le marquis Aies, del Baro, Jean Médicis, marquis de Sant’Angiolo, protecteur et ami de Cahot, le marquis Géri délia Rena, le comte de Maistre, Camille del Monte, le marquis délia Stufa, Ercole Bazzicalue, Louis Incontri, noble de Volterre,les trois fils Cantagallina, dontRemi, l’architecte-graveur, et Jean Francesco, l’ingénieur, qui tous parvinrent à des situations très élevées, tant à Florence qu’en Italie, en Espagne, en Flandre, en Allemagne. Un jour, un brillant colonel allemand, suivi d’une escorte, se présente à l’école et se jette dans les bras de Parigi. Etonné, le maître demande au distingué visiteur son nom : «Eh quoi! vous ne me reconnaissez pas .f* répond l’inconnu. Je suis André, qui mouchais les chandelles et vous préparais craie et torchon durant les cours du soir, il y a quinze ans, tout en écoutant vos leçons. Cela m’a profité en Allemagne, où je suis devenu colonel-ingénieur.» Telle fut l’école où Cahot entra pour suivre les classes de dessin et de perspective en compagnie d’une très brillante jeunesse. L’école était située 38 , via Maggio, près de Saint-Félix, très probablement la maison même où est morte, il y a quelques années, Elisabeth Browning, la poétesse britannique célèbre.

Le premier résultat de cette excellente relation fut une collaboration commune dans une œuvre, toute de deuil, qui ramenait aux mains de Cahot la chance qui lui avait échappé lors des obsèques de la reine d’Espagne, deux ans et demi plus tôt. Le prince François, frère de Cosme II, poitrinaire de longue date, venait de mourir à Pise, le 17 mai 1614, âgé de 21 ans. On ramena son corps en grande pompe à Florence, et le 17 juin on lui fit, à la chapelle Laurentienne, de magnifiques funérailles. A l’exemple d’Altoviti, lors du service de la reine d’Espagne en 1612, Alessandro Adamari publia, chez les frères Donat et Bernard Giunti, un compte rendu de la cérémonie, pour l’envoyer, sorte de faire-part, aux Cours alliées et amies. L’ouvrage fut illustré : on y voit le catafalque, assez médiocrement gravé à l’eau-forte par Jules Parigi, sans doute esquisse rapide que l’ordonnateur avait jetée sur le cuivre pour indiquer leur tâche aux tapissiers-décorateurs, ouvriers chargés du montage. La gravure principale est un magnifique Portrait de François j buriné et signé la. CaUot F. Dans un cartouche ovale, orné de trophées, le prince, de mi-corps, regarde à droite ; l’artiste l’avait donc dessiné regardant à gauche, ce qui lui était plus facile. Dans l’église, vingt et une grisailles avaient été placées dans les chapelles, comme on en avait eu l’idée pour les obsèques de Marguerite; mais, au lieu de représenter des actions de ce prince de 21 ans, les grisailles comportaient les attributs de ses vertus et mérites : on en voit les esquisses à l’eau-forte au livre d’Adamari. Sont-elles de Parigi.^ Sont-elles de Cahot Personne n’a voulu les signer tant elles sont pauvres : elles semblent toutefois être de Cahot, car on y trouve une débauche de ces cartouches genre rococo, à chimères, à écailles, â urnes, genre qui va bientôt devenir si spécial

au graveur lorrain, qu’il constituera une autre caractéristique de sa manière. Le portrait servit à illustrer une autre brochure publiée chez Cosme Giunti, le mois suivant, et qui contient l’éloge du prince, prononcé par Vieri Cerchi, devant l’Académie des Alterati. Ce portrait eut les honneurs de la contrefaçon : il fut copié à Sienne par Dominique Falcini, l’émule de Callot.

Continuant études et progrès, Jacques burinait un Christ au tombeau, d’après quelque dessin de Ventura Salimbeni. Ventura était mort l’an passé, épuisé par le plaisir : à moins de 46 ans, il était arrivé aux plus hauts honneurs, chevalier de l’Éperon d’or, avec armes et nom même du cardinal Bevilaqua, son protecteur j le frère utérin, Vanni, son aîné, l’avait précédé de quatre ans dans la tombe. Sienne restait hère de la brillante carrière des deux artistes, et Florence se félicitait de posséder maintes œuvres de Ventura, entre autres celle que Jacques honorait de son burin : il la traita avec beaucoup de délicatesse; c’est presque une peinture de sentiments, peinture si rare dans son œuvre toute de postures, de gestes et de mouvements.

Les éléments nous manquent qui nous révéleraient comment se comportait l’escarcelle du laborieux graveur : depuis son arrivée à Florence, on peut, en calculant le temps nécessaire pour chacune de ses œuvres, trouver qu’il ne s’est pas donné un mois de congé. Une commande de longue haleine lui survenait, au début de 1615, qui devait bien l’occuper six mois entiers.

Les Rév. Pères Servites, institués à Florence il y avait bientôt trois siècles et demi, étaient fort anxieux d’obtenir la canonisation du plus illustre de leurs fondateurs, Filippo Benizzi. Né le 8 septembre 1233, dans un palais voisin des Pitti et des Guicciardini, Filippo était allé étudier la médecine à Paris; à 30 ans, sa vocation l’entraînait : il entrait aux Servites et obtenait, en 1286, la reconnaissance de cette association comme cinquième Ordre mendiant, les conciles ayant limité ces grandes institutions socialistes et communistes à quatre congrégations seulement : les Augustins, les Carmes, les Dominicains, les Franciscains. Léon X, un Médicis, avait promis la canonisation : la promesse n’avait pas été tenue. Sous Clément VIII Aldobrandini, autre Florentin, le Père général de l’Ordre, Angiolo Maria Montarsolo, avait de nouveau pressé la cause, avec l’appui du grand-duc Ferdinand qui avait été cardinal. Philippe Thomassin avait même été chargé de graver à Rome la mort et les miracles du saint religieux, de manière à fixer mieux sur lui l’attention des autorités ecclésiastiques et du public. Mais était survenu un différend entre Venise et le Saint-Siège (couvents à limiter, candidats épiscopaux à nommer sans l’agrément du Vatican). La République avait été excommuniée. Un des orateurs les plus véhéments contre l’Église fut un servite, Fra Paolo Sarpi, de Venise. La cause de saint Philippe Benizzi eut à en souffrir. En 1615, la paix rétablie depuis huit ans, les Servites revenaient à l’instruction du dossier.

Le R. P. Angelo Lottini entreprit de décrire dans un livre quatre-vingts miracles survenus, de la fondation de l’Ordre à ce jour, par l’intercession délia Santissima Nuu-

=;[iata de Florence, image vénérée qui était l’objet du culte des Servîtes dans leur maison de Florence. Ce chiffre de 8o n’est pas quelconque. Dans la préface de son livre, Lottini explique la valeur mystique de ce cinquième multiple de i6, symbole de la perfection monacale. Le premier miracle décrit date de 1245 j le dernier, de 1612, du jour de l’Annonciation, deux mois après l’arrivée de Callot à Florence, où un nommé Burelli, au feu d’artifice tiré ce jour-là sur l’Arno, avait failli être écrasé et n’avait échappé au malheur que par miracle. L’ouvrage, qui allait paraître chez Pierre Cecconcelli, serait illustré d’un frontispice et de quarante gravures, une pour chacun des chapitres de nombre impair, à commencer par le chapitre 1". Lottini trouva aisément les six ou sept artistes florentins qui lui dessineraient les quarante sujets et auxquels il communiqua, comme thèmes, copie de sa rédaction. Matteo Rosselli, qui avait remplacé Poccetti au cloître de la Nunziata, se chargea, à lui seul, de 18 dessins : il avait trente-sept ans, il devait son talent à Passignano et à Paganij des devoirs de famille envers les Boschi, beau-frère et neveu, le retenaient à Florence où on lui confia, du reste, la voûte du palais de Poggio Impériale. Donato Mascagni était du même âge et de non moindre talent : élève de Ligozzi, il avait un beau jour, à 26 ans, jeté au feu toutes ses œuvres profanes et légères, et s’était fait servite : il ne promit toutefois que six dessins à son confrère. Tempesta en promit quatre de Rome et alla jusqu’à faire graver lui -même ses esquisses. Roncalli envoya deux dessins, Boschi et Bilivert, chacun unj huit dessins n’ont pas de nom d’auteur.

Mais qui allait graver ces esquisses, 37 avec le frontispice.^ Il n’y avait guère de choix. Falcini était à Sienne. A Florence, seul Callot était capable d’accepter une telle tâche ; le R. P. servite Burelli l’avait déjà employé deux ans plus tôt : la présentation, si elle était nécessaire, était donc des plus faciles. Des doutes ont été émis sur le graveur des Miracles, car l’œuvre n’est nulle part signée et le travail du burin, encore un peu dur, est loin d’avoir la souplesse attendue de l’auteur des Batailles des Médicis, qui datent presque de cette époque. Les doutes ont dû cesser le jour où a été découvert, à la Bibliothèque nationale de Paris (Rés. H 606 l’ouvrage de Lottini, orné et décoré de la main même de Callot. Rentré à Nancy et désireux de faire un présent à un magistrat distingué de Vie, grand collectionneur d’œuvres d’art, Alphonse de Ramberviller, Jacques ne crut pouvoir mieux faire que de lui offrir son œuvre de la Nunziata, en y ajoutant son nom, ses armes, et deux dessins de sa main.

Le livre de Lottini ne parut qu’en 1619, et c’est sans doute à cette date que Jacques fit et le titre, un peu négligé, à la façon du titre de VHarpalice (si bien que Mariette a cru devoir l’attribuer à Théodore Cruger, sans raison bien valable), et le frontispice, une reproduction de l’image miraculeuse de Marie, d’une douceur exquise, rappelant la manière de Fra Angelico, une des plus gracieuses productions de Callot, bien qu’elle, non plus, ne montre aucune signature. Le récit fut dédié à Chrétienne de Lorraine, et, une fois de plus, Callot eut le déboire de ne

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pas voir son nom passer sous les yeux de la sœur de son souverain, presque sa souveraine actuelle.

Il est à supposer qu’un Saint Philippe Beni’^j sans nom ni date, mais dont la légende est de la même écriture que celle des Miracles de la Niwj^iataj a dû être gravé par Callot : il est au burin, et nous voici près du jour où, fatigué des lenteurs de son outil, Callot va l’abandonner pour se donner entièrement au travail à l’eau-forte. On cite encore, au burin, une Dédicace a Cosnie II, gravure in-8“, anonyme, du genre des Miracles, représentant un autel surmonté d’une Vierge au croissant, qui tient Jésus dans ses bras et qu’entourent des saints; la légende porte ces mots : Mille tui Pacijîci et ducenti,.., et une copie de maître, presque parfaite, un Saint Paul d’ Abraham Bloemaert, gravé par Wilhelm Swanenburg : non seulement la contrefaçon est excellente, mais elle dénote une légèreté de main, une application du procédé de la taille unique, qui en font une œuvre personnelle du plus grand mérite. Le jeune Nancéen de 23 ans était évidemment en état d’accepter la commande des Batailles des Médicis.

C’est probablement vers la fin de 1615 ou le commencement de 1616 que Callot fut chargé de ce travail et attaché au service de Cosme II. Les archives de Florence diront un jour dans quelles conditions et à quel moment précis se fit cette nomination : l’habile Maison de Médicis avait trop d’ordre pour qu’on n’ait pas consigné quelque part ce qu’on attendait du nouveau fonctionnaire, où serait son installation dans les nouvelles galeries des Offices, à quoi s’élèverait son traitement. Cette comptabilité rentrait dans les attributions et le budget de la Garde-Robe. Les dossiers doivent exister encore : puissent les recherches, inutilement tentées jusqu’ici, bientôt aboutir!

Tempesta, qui en 1611 préparait à Rome, pour Anvers, les Batailles des Bataves, avait, en 1613, dessiné les Batailles de l’Ancien Testament : il les gravait à l’acide, les dédiait à Cosme II et les éditait chez Nicolas van Aelst, un vieil ami de trente ans, qui l’avait toujours secondé, comme il avait, du reste, secondé Philippe Thomassin et tant d’autres à leurs débuts. Le 19 juillet 1613, van Aelst mourait. Néanmoins un bel album des Batailles fut relié et adressé au palais Pitti : comme toutes les œuvres de Tempesta, elles firent impression par leur mouvement, leur animation, leur vie intense. Est-ce Tempesta, Pierre Guichardin, ministre à Rome et intermédiaire, ou le R. P. Étienne, qui suggéra l’idée de composer une série semblable de batailles à l’honneur des Médicis Dans une suite de tableaux, on rappellerait les grands événements auxquels l’illustre famille avait été mêlée. Le sujet était trop vaste. Tout en lui conservant son titre général, on limita l’histoire au rappel des actes de Ferdinand I", le mari de Chrétienne de Lorraine, pour lequel celle-ci, confidente de sa pensée, exécutrice de ses dernières volontés, gardait une admiration pieuse et vive. On arrêta donc un programme dont le détail n’est connu que par celles des gravures qui sont restées, 16, si c’est à ces seize pièces que dut se limiter l’œuvre projetée.

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Le palais Pitti possédait déjà plusieurs peintures à la mémoire des hauts faits du dernier règne; pour les autres faits, on chargerait Tempesta d’en faire l’esquisse. La gravure en serait au burin, style majestueux, digne et durable. Le graveur, on l’avait sous la main : Jacques Callot. Le P. Etienne et Jules Parigi ont dû émettre un avis favorable, car, sans eux, rien ne se serait décidé. Callot a dû avoir aussi l’appui du nouveau ministre d’Etat, Curzio Picchena, envers qui Jacques conserva toujours beaucoup de gratitude.

Outre l’intérêt que Jules Parigi portait à Jacques son élève, dont le talent, qu’il pouvait considérer comme son œuvre en partie, s’était graduellement développé sous ses yeux, il avait peut-être d’autres vues. Professeur de mathématiques des princes de la maison grand-ducale, il partageait cette charge avec Galileo Galiléi, et les deux professeurs ne semblaient pas animés d’une très étroite sympathie mutuelle. Galilée, quelque peu libre-penseur, s’il était estimé de la Cour, passait, chez les Dominicains qui entouraient Chrétienne, pour avoir des opinions subversives. La coterie Parigi, sans être d’une piété excessive, inclinait vers les Dominicains et Madame Sérénissime, n’eût-ce été que pour sauvegarder des situations acquises et profitables auprès de la jeune Cour. Si, à ses fonctions de professeur de mathématiques, Parigi pouvait se faire adjoindre Callot comme maître de dessin des princes, son influence personnelle ne s’en trouverait que plus forte.

Les seize planches des Batailles des Me'diciSj quelques-unes recommencées jusqu’à trois fois, ont dû exiger plus de seize mois de travail sans désemparer. Or, comme Callot avait d’autres travaux à suivre, on ne se tromperait guère en supposant qu’il est resté trois ans peut-être attaché à cette grande œuvre ; de i6i6 à 1619. On ne saurait même assurer qu’elle a jamais été terminée : elle n’est pas signée, les noms des peintres y font défaut, les pièces ne sont pas numérotées en série, les légendes manquent (on ne les y a posées qu’au siècle suivant), de sorte que toute classification a chance d’être arbitraire. Peut-être aussi Chrétienne éprouvait-elle quelque remords de cette œuvre qu’elle pouvait considérer comme toute de vanité. La planche du couronnement a disparu de son vivant et n’a été retrouvée qu’au xviif siècle. Henri, le frère de Chrétienne, était aussi modeste : on a peine à rencontrer de lui des portraits gravés. Marie de Médicis n’avait pas de ces scrupules quand, à cet exemple, elle commandait à Rubens, deux ans plus tard, ses Batailles, sa Galerie du Buxemhourg.

Les estampes de Callot représentent : le Mariage de Ferdinand avec Chrétienne, le 30 avril 1589, et le Couronnement de Chrétienne, le même jour, d’après deux toiles de Matteo Rosselli; le plan du Dôme, d’après Jean Bilivert selon Mariette, d’après Rosselli selon d’autres; les Fortijications de Livourne; les Digues de la Bocchetta à Pise; V Enrôlement et le Départ de troupes, de Tempesta; le Siégé de Bône en 1607, de Poccetti, et la Prise de cette ville, d’après Rosselli, deux toiles de la salle de Bône au palais Pitti; le Combat de Jacques Ingherami en Afrique, de Poccetti, et le Retour des

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troupes par Tempesta; une Charge de cavalerie turque, sans doute à Hippone, en 1608, par Tempesta (voir pi. IV); une troisième Expédition d’Afrique; deux Batailles navales, dont l’une fort belle, à l’eau-forte ; une Distribution de dots, lors du mariage de Cosme, en octobre 1608. Peut-être un heureux hasard révélera-t-il quelque jour le thème exact de cette série historique qui, pendant plus d’un siècle et demi, a servi aux grands-ducs pour leurs présents diplomatiques. Les cuivres restèrent à la Garderobe jusqu’à la Révolution. En 1853, on signalera leur présence à Paris. On suppose qu’ils sont à présent dans quelque collection britannique. Deux des planches rejetées par Callot se trouvent chez M. l’abbé Renauld. Callot en a utilisé les revers pour J graver une Vue d’Italie — le port de mer (1618) — et les Funérailles de l’Empereur Mathias (1619).

Les Batailles des Médicis peuvent être regardées comme le chef-d’œuvre du burin de Callot : Thomassin n’avait jamais rien achevé d’aussi parfait; Villamena à Rome, Henri Goltz à Harlem , Raphaël Sadeler à Prague, ne travaillaient pas mieux. Sans doute, la main de Callot montre de la raideur ; on dirait un talent qui n’ose s’élancer à fond, qui se retient, qui préfère s’arrêter court pour ne pas dépasser la marque. Tandis qu’ailleurs on peut admirer de ces larges et longues tailles, pleines d’allure et de souplesse, aux sinuosités tantôt caressantes, tantôt hatdies, chez Callot tout est un peu à court d’haleine. On se l’explique facilement par la crainte qu’il éprouvait d’un accroc : on le voit rejeter deux ou trois planches déjà fort avancées, qui lui ont coûté un mois ou deux d’efforts, parce qu’un coup d’acier malheureux a compromis quelque détail en vue. Il n’était pas orfèvre et ne savait ou ne voulait pas rem atteler sa planche. Et puis il y a la question de tempérament ; on naît froid , calme, lymphatique, comme pouvait l’être Thomassin, ou nerveux, impressionnable, vif, comme devait l’être Callot. Celui-ci préférait le coup de griffe, pointe ou crayon , rapide, net, qui marque ; Thomassin préférait la promenade lente d’un outil qui se complaît aux tours et retours sur la planche, sans osciller, sans se détacher un instant de la taille qui s’allonge, s’arrondit, s’embellit. De sorte qu’à l’examen des styles on reconnaît les hommes, et on s’explique que si, pour plaire au grand-duc, Callot conserve sur sa table officielle le burin magistral , en dehors de ses fonctions il cède à son goût, délaisse l’outil trop lent, l’outil de copiste, l’outil qui tue la pensée, pour ne plus manier que la pointe, servante obéissante de l’imagination, du caprice et de la fantaisie. Nous ne verrons plus qu’à de rares exceptions des œuvres copiées, traduites ou burinées de Callot; nous entrons dans l’histoire de Callot le dessinateur et l’aquafortiste, l’inventeur et l’artiste.

Le goût de Jacques pour l’acide ne pouvait qu’être encouragé par Jules Parigi, aquafortiste lui-même, devenu aujourd’hui son chef de service. Architecte affairé, toujours anxieux d’avoir ses pensées présentées à la minute sous une forme concrète, les travaux instantanés à l’eau-forte devaient lui plaire autant qu’il devait être charmé d’avoir sous la main l’assistant habile qui allait le seconder dans sa tâche. Chaque Jacques Callot. 9

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année, il dépensait un effort considérable à organiser les fêtes de la Cour et, de toute cette masse d’œuvres imaginatives, il ne restait rien. De son Carnaval de 1613, qu’il avait organisé avec tant de soin, il ne restait rien qu’une pâle description écrite par Jacopo Cicognini; même désastre pour les célébrations de 1614 et de 1615. Mais maintenant qu’il y avait un graveur officiel attaché à la Cour et à ses bureaux, il allait l’utiliser pour sauver de l’oubli les productions artistiques de son génie créateur.

Il existe des premiers essais de Callot à l’eau-forte : une Petite Saime Fawille, anonyme, un peu brûlée, semblable à une gravure sur bois : Jésus, sur les genoux de Marie, cherche à prendre l’agneau que saint Jean lui apporte; derrière saint Joseph, assis au fond, deux anges sont en adoration. Une autre Sainte Famille, avec des ruines à gauche, est la copie d’une gravure de Paul Farinati d’après le Titien; manquée, elle aussi, à l’acide, elle a été retouchée au burin : sans date, elle porte une signature nouvelle : lac. Callot F.

Dans une lettre qu’il adresse, le samedi 6 février 1616, à Galilée, alors à Rome,' mandé par le Saint-Office, le ministre d’Etat de Florence Curzio Picchena lui écrit : «Nous sommes tous plongés dans le Carnaval, et jeudi prochain (12 février) aura lieu le ballet à cheval, si le temps le permet, car il y a beaucoup de glace; et ce matin, le grand-duc ayant voulu faire une répétition sur la place même de Sainte- Croix, il a fallu piocher partout pour enlever des glaçons qui s’y trouvaient.» Le vendredi 13, dans une autre lettre, Picchena ajoutait : «Je vous envoie la description du carrousel qui a eu lieu, et qui a splendidement réussi.» Cette description, rédigée par Salvadori, se publiait chez Zanobi Pignoni. Elle porte la date florentine de 1615 de l’Incarnation, qui correspond à 1616 de notre calendrier. Le surintendant de la fête était le chevalier Jean del Turco, le même dont Callot avait gravé l’arbre généalogique : il avait pour assistants Agnolo Ricci, compositeur du ballet, Jules Parigi, dessinateur des machines et des costumes, Jacopo Péri, Paul Grazi, J. B. Signorini, compositeurs de musique; J. del Turco avait lui-même composé, pour l’occasion, une marche des masques. Dans le grand amphithéâtre construit place Sainte-Croix pénétrait, sur un char accompagné de 64 figurants et exécutants, la reine Lucinde. Suivaient 164 Indiens, chantant des chœurs mêlés de soli. Ce cortège placé en face de la loge grand-ducale, entrait une armée conduite par le grandduc Cosme déguisé en roi Indamoro — Inde turque, — escorté de quatre escadrons et suivi du char des quatre fleuves d’Asie, de huit géants et de force chameaux, A une autre entrée se présentait l’ennemi, le prince Lorenzo, jeune frère de Cosme, déguisé en roi de Mélinda — Inde noire — que des éléphants et le char de l’Afrique, orné d’obélisques, accompagnent. Les deux armées en viennent aux mains en dessinant seize figures gracieuses : c’est la bataille, à laquelle mettent fin Vénus et Mars apparaissant sur un char qui se divise en deux. Mars, de son char, chante un madrigal; Vénus, du sien, récite un poème à l’honneur de Marie-Madeleine; puis chœur et

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orchestre exécutent un morceau d’ensemble. Le cortège quitte alors le théâtre et va passer par les principales rues de Florence, aux gambades des masques et aux clameurs de la foule.

Cette relation d’André Salvadori , intitulée Guerra d’amore, est illustrée de quatre planches de Callot ; la planche 4 se subdivise en seize petits cadres représentant chacun une des seize positions prises par les combattants durant le quadrille, ce qui fait bien les dix-neuf figures auxquelles se réfère le texte, sans qu’il y ait lieu de supposer, comme Meaume le dit, qu’il manque à l’ouvrage des planches qui auraient été confiées à Parigi, à Cantagallina, à Mei Tinghi. La première planche donne une vue cavalière de la place Sainte-Croix, prise de la rue Fogna, à l’Est, l’église à gauchej on voit, au fond, le palais del’Antelle devant lequel est dressée la loge grand-ducale. Dans le cirque, les chars font leur entrée. La seconde planche donne la même vue cavalière, mais prise de l’Ouest, d’une fenêtre de la demeure de Donat de l’Antelle, l’église à droite : dans le cirque , les armées sont aux prises en formation d’ailes de vautour. La troisième planche contient l’esquisse des chars de l’Asie, de l’Afrique, de Vénus, et aussi des costumes des figurants. Sur ces planches apparaît la nouvelle forme de signature que Callot conservera, même après son retour en Lorraine, jusqu’en 1622 ou 1623 : lac. Callot V. Le prénom, qui à Rome se marque du chiffre arabe 1, devenu I à Florence, s’est accru d’un a en 1613, s’accroît à présent d’un en attendant une dernière transformation qui, après 1623, changera le I en J, initiale de Jacques en français (voir fig. 8). Les cuivres appartenaient au grand-duc, et ils demeurèrent près de quatre-vingts ans à la garde-robe du palais Pitti; puis ils passèrent chez Jean-Jacques Rossi, à Rome : il en existe encore de bien pauvres restes à la Chalcographie royale, héritière actuelle de la collection des Rossi.

Parigi a collaboré à cette œuvre, on n’en peut douter. Les planches elles-mêmes indiquent qu’il en avait fait le dessin. Mais, d’après ce qu’on connaît des œuvres de cet architecte, il s’en tenait aux tracés géométriques, au dessin linéaire; tout ce qu’il y a d’accessoire sur les deux premières planches, les évolutions des masques dans la rue, les flirtations de Florentin à Florentine, le Vendeur de mort aux rats, les gens sur les toits, sont des fioritures toutes sorties du cerveau de Callot. Ses camarades d’école, jeunes et joyeux compagnons, l’avaient poussé à dessiner telles ou telles caricatures qui plaisaient à leur fantaisie. Peut-être avait-il pris cette habitude chez le Pocher, qui pratiquait la caricature ou la satire au crayon. Baldinucci rapporte que ce fut une des tâches de Parigi de corriger chez Callot cette tendance â voir le côté difforme des personnes et des choses, et de le rappeler aux règles du bon goût. Il est certain que Parigi n’a pas découragé ces scènes accessoires, qui garnissent bien les premiers plans de l’estampe et mettent de l’âme lâ où n’apparaîtrait qu’une œuvre froide et morte : les œuvres faites en collaboration portent toutes ces marques de vie animant les mornes représentations plastiques des événements.

Parmi les dessins qui restent de Callot aux Offices, on note le Vendeur de mort

VIE DE JACQUES CALLOT. [i6i6]

aux rats , reproduit sur l’estampe de la Guerre à’ amour. Or, sur ce dessin même, sur la même feuille, on voit une main sur le pouce de laquelle grimpe un escargot, la main même qui se retrouve dans le dessin complet de l’Homme aux escargots de la collection des Offices. Ce dessin célèbre, à la plume, lavé de bistre, rehaussé de sanguine, dont la peinture figure au Musée des Offices, date donc de cette époque. Passignano, rentré depuis deux ans à Florence, s’était lié avec le jeune Nancéen : on lui attribue la paternité de l’image satirique, car elle représente quelque personnalité en vue dont on ridiculisait ainsi les infortunes conjugales. La vogue de Callot comme caricaturiste et dessinateur ne faisait que grandir, et déjà chacun cherchait à posséder quelque chose de son crayon ou de sa plume.

De ce carnaval de i6i6 datent sans doute Cassïandre, Capitan et Zani, trois pantalons ou pierrots commandés pour quelque édition de comédie qui ne fut pas imprimée. Ils constituent un anneau intermédiaire de la chaîne artistique qui commence aux Mois de Monper et se termine aux Caprices. C’est, au premier plan, un géant dominant une perspective profonde qui permet de placer tout un monde. Est-ce le procédé de Monper que Jacques adopte.^ Sont-ce les leçons de perspective de Parigi qui l’inspirent.^ On retrouvera la même méthode appliquée dans les gravures beaucoup plus réduites des Caprices. Dans tous les cas, Cassiandre fit école, et il est curieux de voir Villamena s’en inspirer en 1623, lorsqu’il gravera son Capitaine Alto dédié à Cassian dal Pozzo. Les cuivres restèrent en la possession de Jacques, qui les emporta avec lui en Lorraine, où plus tard il signa Cassiandre de sa signature française.

Parmi les cuivres que Callot rapporta d’Italie et qui passèrent, vers 1662, chez Israël Silvestre, puis, vers 1700, chez l’orfèvre Fagnani, celui-ci en remarqua deux — on ne sait lesquels — qui avaient au dos trace de travaux : au tirage, on découvrit l’avant et l’arrière d’un navire sur roues, avec tête de chimère à l’avant; des pétards éclatent aux bastingages et aux cordages, — eau-forte médiocre, avec une légende qui raconte que c’est le Char d’amour venant de Chypre en Toscane, par l’Arno, en présence des princes sérénissimes. . . à la fête de Saint-Jacques (le 25 juillet). D’autre part, il existe une autre gravure, anonyme comme celle-ci, mais, selon toute vraisemblance, de Callot, qui représente un Feu d’artifice sur l’Arno où s’aperçoit ce même char cypriote sous le nom de Vaisseau d’amour. La légende porte : «Théâtre de l’Arno aux courses du Palio des frégates et explosion du navire d’amour.» Il est à supposer que ces deux gravures devaient accompagner la relation d’une fête donnée sur l’Arno à la Saint-Jacques, jour de la fête des tisserands. C’est à la Saint-Jacques, le 25 juillet 1619, que Callot gravera les régates de l’Arno, pour la même fête annuelle, sur la pièce dite l’Eventail. Ici le vaisseau est tellement primitif, qu’il pourrait dater de 1613 ou de 1614, Callot ayant condamné le cuivre pour l’employer mieux.

De l’autre côté de l’Apennin, au nord de laToscane, se trouvaitle duché d’Urbin,

[i6i6] SEJOUR A FLORENCE. 69

que le pape Jules II délia Rovere avait détaché des Etats de l’Eglise pour en constituer un fief au profit de sa famille, création heureuse au point de vue toscan, car il y avait chance de pouvoir réunir un jour les deux territoires sur une même tête. Le vieux duc d’Urbin, François-Marie, avait failli mourir sans enfant. Remarié en avril 1599, avec une petite cousine de quinze ans, il en avait eu un fils, Frédéric, qui allait avoir seize ans. C’était un parti que Chrétienne de Lorraine, la grandeduchesse, rêvait pour sa fille Claude, qui avait douze ans passés. Les chroniqueurs qualifient Claude de dissolutissima; mais si elle mérita jamais l’épithète, ce ne fut sans doute qu’après son mariage avec Frédéric, le prince le plus épris de cabotinage de son temps. Pour l’instant, tout était innocence et vertu sous l’œil sévère de la pieuse douairière. Frédéric d’Urbin fut donc invité à visiter la Cour de Florence en octobre 1616 : nouvelle occasion de fêtes, nouvelle occasion pour Parigi et Callot de faire preuve de leurs talents. André Salvador!, l’historien officiel, a laissé une relation de cette fête qui s’appelle Guerra de helle%za, le pendant de la Guerra d’amore du Carnaval dernier} la relation fut éditée également chez Zanobi Pignoni : elle est illustrée de cinq estampes de Callot, d’après les dessins de Jules Parigi. La première estampe est une vue cavalière de la même place Sainte-Croix, prise de l’Est, l’église à gauche, comme la première de la Guerre d’amour. Dans le cirque on aperçoit le défilé du cortège : le mont Parnasse avec deux sommets, supportant, l’un le chêne, le rouvre de la Rovère, l’autre la Vérité. Sur la deuxième planche font leur entrée le char du Soleil avec Ussiman, le roi des Mèdes, le char de Thétis avec l’ennemi Idaspe, roi d’Arménie. Plus de 40 cavaliers prennent part à une lutte, sur la troisième planche. La bataille de 300 fantassins remplit la quatrième planche. La dernière estampe montre, sur un char, l’Amour qui vient séparer les combattants. Le char de Thétis était entouré de huit géants, aux mains desquels des massues avaient été placées. Grande rumeur dans Florence : la reine des mers ne connaît pour armes que le trident. Les massues furent condamnées et une nouvelle planche éditée, cette fois, avec le trident classique. Les cuivres conservés à la Garde-Robe allèrent s’échouer, vers 1685, chez J. J. Rossi, à Rome. Il est resté au Musée des Offices un dessin — plume et bistre — du mont Parnasse avec Apollon et les Muses, grandeur d’exécution. C’est à cette même occasion que Callot grava au burin un cartouche, gardé chez le grandduc, portant les A.rmes de la Kovere.

Les Florentins, excellents négociants, comme les Vénitiens, avaient des relations maritimes dans toutes les échelles de la Méditerranée} c’est dire qu’ils avaient des difficultés constantes avec les corsaires musulmans. Pour protéger ce commerce contre les Barbares, un ordre militaire avait été fondé, l’Ordre de Saint-Étienne, qui montrait son pavillon sur les côtes d’Asie et d’Afrique. En ce moment même, Fakihr Eddin, chef des Druses, protecteur des Florentins, avait été expulsé du Liban et s’était réfugié au palais ducal de Livourne. Au cours de l’automne 1616, les corsaires poussèrent l’audace jusqu’à venir poursuivre les chrétiens dans les eaux de la Rochelle

de Calabre, sous les forts d’Ischietta dans l’Archipel. Secondant la flotte du vice-roi de Naples, les Florentins leur donnèrent la chasse et leur prirent le gallion d’Alger et la tartane capitane de Tunis, en vue de la Rochelle, ainsi que la galère capitane turque en vue d’Ischietta. La nouvelle arriva à Florence : on en fit une relation officielle que Callot accompagna de deux estampes, montrant le Combat naval. Les cuivres restèrent aux mains du graveur, et il se servit de l’un d’eux pour y graver à nouveau le frontispice de Soliman , en 1619.

L’année 1616 arrivait à sa fin : Jacques Callot ne pouvait qu’être satisfait, quand il considérait son œuvre, du résultat de sa première année de service officiel. Il n’avait pas eu probablement une semaine de repos. Il allait être, l’année suivante, plus absorbé encore. C’est grand dommage qu’on ne possède de détail ni sur sa vie intime, ni sur les récréations qu’il mêlait à son existence laborieuse. A peine aperçoit-on, à travers ses travaux, quelques-unes des distractions dont il ne pouvait être privé. Son Saint A.ntoine est de cette époque : on en voit des esquisses au crayon sur les épreuves d’essai qu’il tirait de ses Batailles des Me'dicis, alors sur le chantier, au fur et à mesure de l’avancement de l’œuvre. Les images groupées autour du vieil ermite font penser au milieu où Callot les concevait, parmi ses jeunes compagnons florentins. On s’attendrait à ce qu’à 25 ans un artiste s’attachât à l’étude de la beauté et de la grâce féminines. Le Saint Antoine n’est pas signé, crainte de déplaire à la souveraine : il n’en est pas moins de Callot, comme l’attestera Met Tinghi en le recopiant en 1627. Le Musée des Offices possède de cette œuvre un dessin au lavis. Un autre dessin, plume et bistre, parut à la vente de M. de Jullienne en 1767. Le cuivre fut, vers 1740, retrouvé à Nancy, coupé en deux, vert-de-grisé et perdu : pruderie de la veuve de Jacques.

Par leur légèreté et leur grâce, par le rappel de petits diablotins si multipliés dans le Saint Antoine, les Sept péchés capitaux doivent en être contemporains : ce sont sept fort belles pécheresses, qui se présentent le plus souvent précédées d’un Enfant Jésus tenant une croix de patriarche. La signature 1. Callot est italienne. Les cuivres suivirent Callot en France : la Luxure lui servit de modèle pour sa Vandore; ils entrèrent chez Silvestre, et sont aujourd’hui, sauf Jésus, chez M. l’abbé Renauld.

Le carnaval de 1617 (1616 à Florence) fut très fêté. Il précédait de quelques jours les noces de Ferdinand, duc de Mantoue, avec Catherine, sœur de Cosme. Les victoires navales récentes, remportées sur les Turcs dans la mer Tyrrhénienne, servirent de thème à Parigi qui en fit une sorte d’opéra en trois actes, représenté au palais Pitti, avec musique et danses, sous le titre d’Intermedes ou Délivrance de Tyrrhene. Les dessins furent gravés par Callot 5 ils montrent, le premier, le géant Tiphée accablé sous le mont Ischia; le second, l’armement des Enfers, à la demande de Circé qui veut se venger de Tyrrhène; le troisième, l’Amour qui vient pacifier esprits et cœurs. Le style du second acte et celui du Saint Antoine sont identiques : ils doivent donc être contemporains. Les cuivres des Jntermedes se conservèrent à la

Garde-Robe, et en sortirent vers la fin du siècle, avec la Guerre d’amour, pour passer chez J. J. Rossi, à Rome.

De ce carnaval datent l’estampe des Deux Pantalons ou pierrots , à la danse grotesque, idée première des Balli di Sfessania, et aussi les dessins des Bossus ou Gol?lfJ que Callot ne transposa sur cuivre que six ans plus tard, à Nancy. Au carême de 1617 peuvent se rattacher les ,^mtre banquets : noces de Cana, repas du Pharisien avec Madeleine, Cène, souper d’Emmaüs; ils portent encore la signature du C barré d’I que Callot va bientôt abandonner, et ils préludent, avec les Sept péchés, aux travaux microscopiques que l’aquafortiste va bientôt publier dans ses Caprices : les dessins en sont au Louvre; les cuivres, chez M. l’abbé Renauld. Une œuvre anonyme, quelque peu énigmatique, les Ti'ois sacrifices, composée peut-être pour quelque dissertation théologique, se placerait vers cette époque par la manière dont elle est traitée. Toutefois le sujet est un de ceux qu’aurait aimés l’esprit éclectique et apocalyptique du D' Delorme, avec lequel Callot fera connaissance en 1629.

L’œuvre la plus délicate que Callot ait tracée de sa pointe date de 1617, car il est douteux qu’en 1616 il fût assez maître de son outil pour achever un travail aussi gracieux, léger, fin, que l’est cette série de 50 estampes nommée les Caprices. On en est à se demander si, par l’entremise de Passignano, ami de Galilée, Jacques n’aurait pas reçu le nouvel instrument que le mathématicien venait d’inventer, le «macroscope». Suivant le vœu de Parigi, Callot a dû être agréé comme professeur adjoint de dessin du prince Lorenzo, qui avait alors dix-sept ans. En tout cas, il songea à composer une suite de modèles gradués propres à guider un élève qui veut apprendre à dessiner. Les premières feuilles présentent chacune deux fois le même sujet, l’un au trait simple, l’autre ombré selon la pratique suivie par lui chez Thomassin. Seulement les ombres, au lieu d’être produites par le croisement de tailles et de contre-tailles, résultent de simples hachures verticales qui, avec moins de travail, produisent un modelé plus léger, procédé qu’utilisait Thomassin pour ses têtes dans les parties sombres, procédé que Villamena avait généralisé avec d’heureuses modifications. Les dernières estampes de la série des Caprices sont autant de petits chefs-d’œuvre : des foules énormes se meuvent dans des espaces moins larges que l’ongle : fêtes, places, monuments de Florence, tout y apparaît avec un bon goût, une grâce exquise. Le jeune prince dut être très touché du présent, qui se conserve, dans sa belle reliure rouge, au Musée des Offices. Le présent était accompagné de la lettre suivante :

Au Très Illustre et Excellent Prince don Laurent Médicis.

Les gravures. Seigneur Excellentissime, que je présente humblement à Votre Excellence sont, pour ainsi dire, les premières feuilles que je cueille sur le terrain de mon stérile cerveau. Acceptez avec bienveillance ce présent ou, pour mieux dire, les prémisses de mes efforts que je vous dois comme votre obligé serviteur. Et si le terrain où elles sont nées vous semble propre à produire des fruits par quelque opération méritoire, daignez, avec les rayons de votre

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VIE DE JACQUES CALLOT. [i6i8]

grâce, les féconder ; car tout ce que je pourrai produire vous sera par moi respectueusement consacré. Je baise humblement le vêtement de Votre Excellence et prie que Dieu vous comble de toute félicité.

De Votre Excellence le très humble et très dévoué serviteur

lacopo Callot.

Le volume eut un très grand succès, si grand même qu’il fut contrefait à Nuremberg, en 1621, par Hans Troeschel, et publié sous le titre de Cours de dessin pour la jeunesse. Il fut contrefait à Rome, chez Calixte Ferranti, probablement par Collignon, élève de Callot, ou peut-être par La Belle. Callot eut lui-même à le rééditer à Nancy. Quatre dessins de duellistes qui figurent dans cet ouvrage sont conservés au Louvre sous les n”“ 1766-1769 : ils sont à la plume et au lavis.

De ce temps date un S. Loren=srp martyr, qui en porte la signature caractéristique lac. Callot in. etFec. Il paraît assez naturel que le prince Lorenzo ait été gratifié d’une œuvre pie. Un dessin à la plume de ce martyre existait, en 1794, dans la collection du prince de Ligne : in-quarto, la dimension en était supérieure au petit ovale de l’estampe.

La gravure faite à Florence du massacre des Innocents se rapproche du genre des Caprices, par la délicatesse, le fini du travail, et peut avoir été exécutée dès 1617 : elle ne fut pas signée, et le nom de Callot qu’elle reçut plus tard chez Israël Henriet n’est pas de la main du célèbre aquafortiste. Cette estampe eut aussi beaucoup de succès. L’ayant égarée, Callot crut devoir la recommencer à Nancy en 1629. Le dessin original au crayon noir, qui a servi à la gravure, figure dans la collection du Louvre.

Reprenant leur campagne d’automne de l’année précédente, les corsaires turcs s’approchèrent de nouveau des côtes de Toscane en novembre. L’amiral Jacques Ingherami, de l’Ordre de Saint-Étienne, se mit avec la Sainte-Marie-Madeleine , capitaine rnarquis Jean-Paul del Monte, le Saint-François , capitaine Ferdinand Suarez, le Saint-Etienne, capitaine Tom. Ingherami, à leur poursuite et les atteignit sur la côte de Corse, près de Bastia. Les vaisseaux ottomans furent capturés et r3o Turcs faits prisonniers, le 23 novembre. Ce fut grande fête à Florence, et d’urgence Callot dessina, pour une brochure officielle, la Bataille navale en quatre estampes : VMttaque, le Combat, la Keprise, la Capture. Les planches, restées anonymes, furent remises au grand -duc J elles servirent plus tard à un nouveau tirage : le nom de Callot, qu’on y inscrivit, était déjà oublié; on l’épela «Collot».

L’année 1618 s’annonçait orageuse pour la Cour de Florence. Le 24 avril précédent, Concini, maréchal d’Ancre, un Florentin, avait été assassiné à la porte du Louvre par ordre de Louis XIII ; Léonora Galigaï, la femme de Concini, avait été exécutée Place de Grève, comme sorcière, et ses biens confisqués par le roi; elle était Florentine et sœur de lait de Marie de Médicis. Marie, la reine elle-même, une Florentine s’il en fut, était en prison à Blois. Or Léonora Concini avait, pendant ses années de prospérité, placé de grosses sommes à Rome et à Florence. Louis XIII les

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revendiquait, car elles avaient été indûment obtenues du Trésor français 5 Marie de Médicis, de sa prison, les réclamait comme siennes, car la Galigaï n’était que son prête-nom; le Saint-Siège retenait les rentes romaines, car biens de sorciers étaient biens d’église. Le Grand-Duc demandait la mise en possession et l’obtenait à Rome, pour partie du moins, comme succession de nationaux qui avaient des héritiers mineurs en Toscane. Mission sur mission française arrivaient de France à Florence : Picard, Marquemont, Eschinard, de Brèves, insistant pour la resdtution du million en litige. Il n’y eut pas de fête officielle au carnaval, et la Cour passa l’hiver à Pise.

Jules Parigi y suivit les souverains. Dans une lettre du 14 février, le R. P. cistercien Benoît Castelli , qui exerce auprès du prince Laurent et des pages les fonctions de professeur de mathématiques, comme suppléant de Galilée, écrit de Pise à celui-ci qui est resté dans sa résidence de Bellosguardo, à San Miniato :

J’ai oublié de vous parler d’un détail qui montre bien que S. A. vous a dans ses très bonnes grâces. M. Jules Parigi , qui auparavant daignait à peine faire semblant de me voir, dès qu’il m’aperçut hier, me fit aussitôt un profond salut et un accueil aimable avec sourires et avances extraordinaires. Je cours au Palais.

Le bon religieux ajoute qu’il a refusé la table des pages qu’on lui avait assignée : il préférait rentrer au couvent et n’être pas exposé aux espiègleries des gamins.

Cahot accompagnait probablement son chef de service : on s’occupait déjà du dessèchement des marais de la plaine de Pise, et l’un des ingénieurs les plus intéressés aux travaux , après Parigi , était don Jean de Médicis, qui devint, à ce temps et pour longtemps, un des protecteurs les plus bienveillants de Jacques. Cousin du grandduc, il pouvait avoir 26 ans, le même âge que Cahot dont il avait été le condisciple à l’école de Parigi. Ecrivant de Pise à Galilée, le 25 janvier, Curzio Picchena, le ministre d’Etat, lui disait :

En ce qui concerne votre proposition d’engager des pourparlers avec l’Espagne [il s’agissait d’un nouvel instrument supérieur à la boussole , le Célaton , qui indiquait en mer la longitude] , j’ai eu hier une longue conversation avec Don Giovanni Medici, qui ne connaissait pas le sujet , mais en avait vaguement entendu parler par le comte Orso. Je lui ai fourni beaucoup de détails ; il est homme à prendre l’affaire en goût et à vous en parler dès son retour à Florence. Je suis très content d’apprendre par le P. Benoît que vous allez mieux. Je vous baise les mains.

Le 7 février, le P. Benoît Castelli écrit à Galilée :

Je vous ai envoyé un mot par le dernier courrier; mais comme je n’ai pas eu de réponse, je suppose que ma lettre ne vous sera pas parvenue. Je vous rendais compte de plusieurs visites que j’avais faites à Don Giovanni de Medici sur l’avis de M. Pichena, pour lui montrer le Célaton. Après l’avoir examiné et essayé. Sa Seigneurie en a eu le plus grand plaisir et déclare cette invention supérieure à la découverte du télescope. Je vous prierai de m’envoyer de ces petites lunettes, longues d’une main ou moins encore ; à la première chance, j’irai à Livourne pour exercer quelques jeunes gens dont j’ai fait choix.

Jacques Callot. 10

IMt'IUMKlXIE NATIONALE.

74 VIE DE JACQUES CALLOT. [i6i8]

Le Père a fixé un règlement pour les leçons de géométrie d’Euclide à donner au prince Laurent, chaque jour, à i6 heures du matin (environ lo heures). Le 14 février, le R. P. reprenait la plume :

J’ai lu à Don Giovanni Medici la partie de votre lettre qui le concernait. Il m’a dit qu’il avait , lui aussi , le désir de vous voir et de vous servir. Le Grand-Duc (qui à cette heure est un peu mieux) , M"" Sérénissime [Chrétienne de Lorraine] et toute la Cour font grand cas de ce gentilhomme et avec raison, car, outre son savoir, il est doué d’une amabilité exquise. . . J’ai lu votre lettre au Prince [Laurent] qui l’a écoutée et goûtée avec un plaisir spécial. Déjà Madame, sur le conseil de Don Giovanni, avait fixé le nouveau règlement conforme à ce que vous voulez bien me prescrire.

Est-ce à l’école de Parigi, via Maggio, est-ce à Pise même que Don Giovanni de Médicis s’attacha à Cahot. ^ Toujours est-il que l’intérêt qu’il porta au jeune Nancéen se manifesta alors et qu’il le lui garda, car, en 1627, il devait obtenir pour lui la commande du Sie^e de Brcda. Pour l’instant. Don Giovanni allait confier à l’aquafortiste un travail important en lui-même, mais important surtout parce qu’il allait fournir à l’artiste l’occasion de s’ouvrir une voie nouvelle en devenant paysagiste et créateur incomparable de la gravure de genre. Mieux vaut laisser parler Cahot, puisqu’une bonne fortune veut que deux lettres relatives à ce travail aient été découvertes, en 1875, dans un dossier de Jean de Médicis, aux Offices, par M. Gaetano Milanesi (Filza Medic. 5. iqi; C. 44 et C. 79). En voici la traduction :

Florence, le 15 juin 1618, à Don Giovanni Medici.

Très Illustre et Très Excellent Seigneur et Très cher Protecteur,

Ce présent travail de moi devant passer sous les yeux d’un prince aussi éclairé que l’est Votre Excellence, j’aurais désiré donner toute la satisfaction possible. Mais la hâte qui m’a été imposée ne mettra que plus en évidence ses défauts. Aussi m’a-t-il paru nécessaire, tout en remerciant par cette lettre Votre Excellence, de vous supplier d’excuser mon insuffisance et les nombreuses imperfections de cet ouvrage, le premier que j’aie jamais fait dans ce genre de paysages. Agréez-le comme le premier-né d’un de vos serviteurs les plus dévoués et ne cessez de m’employer, malgré les défauts de celui-ci : je m’ingénierai de toutes mes forces à vous servir mieux chaque jour.

Gomme je n’ai pu avoir toute l’œuvre en même temps, il se peut que quelque cuivre soit plus creusé que tel autre. Votre Excellence sait que, dans ce cas, en faisant à l’impression essuyer la planche plus profondément avec le linge, on arrive à mieux égaliser. Que Votre Excellence excuse ma hardiesse et les ennuis; mais ne blâmez que le désir que j’ai d’être reconnu comme votre serviteur, sans me refuser une autre occasion de vous servir, car ce me serait une extrême disgrâce. Si je puis, un jour, faire une œuvre moins imparfaite, rien ne répondra mieux à mon désir de rester à votre service vu la distinction et l’éclat que je reçois de Votre nom et de Votre protection sous laquelle je prie Votre Excellence Illustrissime de vouloir b ien me prendre. Et vous baisant respectueusement le vêtement, je continue à prier Dieu de vous accorder la grandeur que vos très grands mérites vous augurent.

De Votre Excellence Illustrissime, le très dévoué serviteur

lacopo Callot.

Florence, le i6 juillet i6i8, au Prince Don Giovanni Medici.

Très Illustre et Très Excellent Seigneur,

J’ai vu par la très aimable lettre de Votre Excellence avec quelle courtoisie Elle se déclare satisfaite de mes travaux. J’en ai le plus grand contentement, ne désirant autre chose que de vous servir. Comme ces travaux, avec pas mal de fatigues et de frais, ont duré quatre mois, je supplie Votre Excellence de vouloir bien me les faire payer jusqu’à concurrence de 150 écus, y compris les 100 écus que j’ai déjà eus et qui ne répondent pas à mes peines. Excusez mon importunité, parce que, dans cette œuvre, j’ai mis non seulement mon temps, mais aussi ma santé. En tout état de cause, j’apprécie plus votre faveur que tout l’or du monde. Pour terminer, je fais ma très humble révérence à Votre Excellence, et de Dieu je demande pour Elle toutes nouvelles grandeurs.

De Votre Excellence Illustrissime, le très dévoué serviteur

lacomo Callot.

Les quatre mois consacrés par Callot à ce travail commencent donc vers la mi-février, lorsque Don Giovanni était à Pise : il n’y a d’autre œuvre importante de Callot à cette date que ce qu’on appelle les Paysages d’Italie. On en connaît quatre en France dont les cuivres se trouvent aujourd’hui à Nancy che2 M. l’abbé Renauld, et il est curieux de noter que l’un de ces paysages appelé généralement le Vort de mer ovi V Estuaire, mais qui ressemble à une Vue de l’Arno prise en amont de Florence, à quelque barrage ou écluse, porte au dos un fragment du Kecrutement des Batailles des Médicis, planche que l’artiste avait rejetée comme manquée. Ces quatre paysages connus en France ne représentent pas quatre mois de travail, encore moins la somme de 150 écus, près de 900 francs, valeur d’alors, soit 7,200 francs, valeur actuelle. Très probablement. Don Giovanni a reçu douze paysages, car Callot a rapporté de Florence à Nancy douze dessins du même ordre, dont quatre seulement ont été ou recommencés ou réédités par lui. Des quatre planches ; le Jardin, le Colombier, le Moulin, l’Estuaire, venues en France, une seule, le Jardin, porte une signature, celle de Nancy, Ja. Callot f. Une épreuve avant la lettre porte la signature autographe italienne de 1618, lac. C.allot f.

Vers 1648, un élève de Callot, François Collignon, travaillant chez Israël Henriet, à Paris, eut communication des dessins rapportés par Callot et les grava sous le nom de son maître : ces imitations sont intéressantes, parce qu’elles nous révèlent peut-être l’œuvre entière que Callot avait livrée à son riche et puissant condisciple. On y voit de plus : la Chasse au cerf, au canard, a l’épervier, le Bac, le Bain au moulin, les Bêcheurs cuisinant , le Rocher et le Fort. La Chasse à rappelle , par une butte,

le futur Passage de la mer Rouge. C’est évidemment au cours de ce travail que l’aquafortiste nota ces rochers étranges qu’il plaça dans son lie de Pathmos et dans les Armoiries des Tornielle. Les dessins, au crayon, au lavis et au bistre, étaient, en 1810, dans la collection de M. Paignon-Dijonval.

Pour se remettre de la fièvre qu’il avait contractée, dans les marécages de TArno, à dessiner ses Chasses au canard, Callot dut quitter Florence et aller passer l’été très probablement chez les Buondelmonte, au château de l’Impruneta, à quelques kilomètres au sud-est de Florence, au delà de la Chartreuse. Comment avait-il connu les Buondelmonte.^ Sans doute par l’entremise de Curzio Picchena, le ministre d’Etat, dont Lorenzo Buondelmonte avait épousé la toute jeune fille Caterina.

Picchena, un des personnages ou héros du roman la Monaca di Mon^a, était alors un homme de 65 ans. Quarante ans plus tôt, à 25 ans, en octobre 1578, il avait été attaché à l’ambassade de Toscane, à Paris, et il est piquant de voir la façon dont il arrangeait son chef, Saracini, dans sa correspondance privée et secrète avec le ministre des Affaires étrangères de Florence, par-dessus la tête ou derrière le dos de son ambassadeur. Saracini ne lui en sauva pas moins la vie. Picchena avait accepté, pour plaire à son prince, la tâche de faire assassiner en France des réfugiés politiques qui conspiraient contre le maison de Médicis. Les trois assassinats furent commis, celui de Bernard Girolami, en plein Paris, à la porte de Rucellai. Le spadassin Valletta, arrêté, vendit le secrétaire d’ambassade et Picchena fut condamné à mort. Mais, en décembre 1578, Catherine de Médicis fit changer en exil perpétuel la condamnation du zélé diplomate. De poste en poste, Curzio était, en 1613, arrivé au portefeuille des Affaires étrangères, et maintenant le condamné à mort négociait avec Paris d’égal à égal. Il avait trois grosses affaires françaises en mains : la restitution des biens de la Galigaï; le retour en France de l’ambassadeur Bartolini, expulsé en vingt-quatre heures à la suite d’une saisie de navires français à Livourne, représailles d’une saisie

de navires florentins à Marseille j enfin et surtout la libération de Marie de Médicis

de sa prison de Blois, à quoi Rucellai travaillait â Paris. Le R. P. Etienne Arbinot allait se rendre à Nancy, terrain neutre, pour aider la politique florentine à sortir d’embarras. Picchena aimait à pratiquer avec Callot le français qui lui était si utile et qu’il avait peur d’oublier. Il appréciait le jeune artiste à un autre point de vue. Marié tard à Alessandra Rossini, celle-ci était morte, en 1608, lui laissant une fillette qui est devenue pour des romanciers italiens, comme Fr. Dom. Guerrazzi, une héroïne célèbre, une Dlssolutissima. Elle n avait, en 1618, que dix ansj mais elle était déjà mariée depuis trois ans au moins, car, à la Noël de 1615 , Alessandro Adamari dédiait à la Fanciiilletta Sposa des proverbes moraux d’un sage espagnol.

Le père, qui lui donna les meilleurs maîtres dans toutes les sciences, voulut lui faire apprendre le dessin, et c’est ainsi que Callot entrait dans cette maison qui allait lui fournir les éléments d’un immortel chef-d’œuvre. Les leçons ne devaient pas être très absorbantes auprès d’une jeune personne fantaisiste et capricieuse, entourée d’attentions et ne connaissant d’autre loi que la sienne. Ses loisirs, Jacques les employait à esquisser au crayon, le long du chemin et dans les champs, ces multiples paysans qui forment, aux Offices, le fonds de la collection de ses dessins. Au logis, il traçait à la plume quelques-unes de ces scènes rustiques ou encore des batailles

qu’on lui demandait de toutes parts. Il assista, le 18 octobre, ^XdiFoire de la Saint-Lnc : l’impression que cette fête, fourmillante de jeux, pétillante d’incidents, laissa sur son esprit fut telle qu’il se décida à la retracer sur le cuivre , quand il en aurait le loisir. Un fréquent visiteur du château devait être le secrétaire particulier de Picchena, Dominique Pandolfini, qui, de simple écrivain public, au coin du marché de Florence, devint expéditionnaire aux Affaires étrangères et finit ministre d’Etat. Les romanciers le disent père du fils illégitime que Caterina Picchena Buondelmonte laissera à sa mort.

De 1618, peut-être, date le Saint Jean à Fathmos, signé par extraordinaire du prénom entier :lacobus Callot In. et Fecit. C’est une première réminiscence de l’île rocheuse que Callot avait vue au cours de son excursion du printemps, rocs assez semblables aux Parafions de Capri, mais qui doivent émerger sur la côte de Toscane, île de Giglio ou autre, en face de l’île d’Elbe. Un Toscan en pourrait reconnaître et localiser l’emplacement exact.

Le sénateur Donat de l’A.nteUe mourut cette année -là, personnage des plus considérés à Florence, à la tête de toutes les solennités, de toutes les œuvres, prieur de l’ordre de Saint-Etienne, conseiller d’Etat, surintendant des forteresses. Camille Rinuccini fut chargé de l’oraison funèbre, qui s’imprima chez Zanobi Pignoni : Callot illustra la brochure d’un remarquable portrait du défunt à taille simple, sans contre-tailles (voir pl. V). Il burinait pour la même brochure un cartouche soutenu par deux femmes et portant les Armes des Médicis.

L’emploi de l’année 1619 n’est pas difficile à déterminer : l’achèvement de la Foire de l’imprmeta en occupe une grande partie, au début; la fin en est consacrée à un travail de longue haleine, la Ferre Sainte. Le R. P. Lottini avait enfin obtenu toutes les autorisations religieuses et civiles nécessaires à la publication de son récit des Miracles de la Nunziata qui allait paraître le 25 mars : il n’y manquait plus que le frontispice. Ce dut être l’affaire d’une semaine ou deux pour Callot d’achever et ce titre et la gracieuse image au burin de X Annonciation qui précèdent le texte. Il est erroné d’affirmer que cette belle estampe n’appartient pas au livre : elle est de Rosselli qui a, pour ainsi dire, pris la direction artistique de l’ouvrage puisqu’il s’y trouve dix-huit autres esquisses de sa composition et, d’autre part, dans les premiers exemplaires sortis des presses de Cecconcelli, tels les exemplaires d’auteur que Callot a reçus et emportés avec lui à Nancy, Frontispice et Annonciation sont tirés sur la même feuille qui, pliée en deux, après les feuilles de garde, forme le commencement du volume.

U Empereur Mathias mourut le 15 avril : un service funèbre fut célébré, le mois suivant, à Saint-Ambroise de Florence. Callot eut charge de représenter la nef, telle qu’elle fut décorée pour cette triste cérémonie, et il le fit au revers d’un de ces cuivres burinés qu’il avait naguère rejetés, dans un accès de mécontentement, et qui représentait X Enrôlement de la série des Batailles. Ce cuivre, à double face, appartient

aujourd’hui à M. l’abbé Renauld. La chaire y apparaît à droite, du côté de l’épître. Il en existe une imitation faite en contre-partie où, par suite, la chaire apparaît à gauche, côté de l’évangile. On possède de ce travail deux dessins à la plume et au bistre : l’un est aux Offices^ l’autre faisait, en 1776, partie de la collection Neyman, décrite et cataloguée par Basan.

Il n’est pas établi, mais il est probable que, vers ce temps, Callot fit ou refit connaissance avec Claude Déruet, son compatriote de Nancy, qui revenait de Rome, le voyage classique d’études terminé. Le père de Déruet, originaire de Troyes, s’était, vers 1580, fixé dans la capitale lorraine : il se réclamait de quelque noblesse ancienne, paraît-il, sa grand’mère ayant été, vers 1540, nourrice d’un Enfant de France, François II peut-être. Il devait être bijoutier ou orfèvre, car de ses deux autres fils l’un fut orfèvre, et le second, Charles, horloger. Quant à Claude, né vers 1588, il opta pour les arts et fut confié à Claude Henriet qui mourut aux environs de 1604. Les auteurs disent qu’il partit peu après pour l’Italie. Pourtant sa présence n’est pas signalée à Rome avant 1616 ; il est alors en relations avec les Minimes français de la Trinité des Monts, fidèles correspondants des Minimes de Nancy : il peint pour eux leur patron, Sah/f F/cWço/s de Paule, que Thomassin grave et que les religieux offrent à Paul V. L’année suivante, 1617, nouvelle grande toile à Rome, Jésus condamné par le conseil des Juifs, gravée encore par Thomassin qui la dédie au cardinal Veralli, protecteur des Minimes français dans leur lutte contre des confrères de Calabre qui voulaient les dépouiller du beau couvent construit pour eux par les rois de France au sommet du Pincio. Fut-ce par l’entremise des Minimes ou du cardinal, on ne sait; mais toujours est-il que, le 3 janvier 1619, Claude Déruet fut nommé chevalier du Christ, décoration dont le Saint-Siège avait revendiqué la collation, comme ordre militaire religieux, lors de l’absorption récente du Portugal par l’Espagne. Le dossier de Déruet existe à Rome : on le retrouvera quelque jour au Vatican. L’habile artiste n’avait donc pas perdu son temps.

Il était encore à Rome à la Pentecôte de 1619 — le 10 mai, — car, à cette date, Matteo Greuter grave de lui une thèse pour un étudiant allemand : un portrait de Ferdinand II, le nouvel empereur, prototype frappant de Napoléon III. C’est donc vers juin qu’il dut quitter Rome et passer par Florence, peut-être en compagnie de Poirot, agent de Lorraine et successeur de Viardin, qui s’acheminait, lui aussi, vers Nancy, et, sans argent, descendait le 19 juin chez Curzio Picchena. Callot et Déruet avaient trop de liens communs pour ne pas se rencontrer : Déruet, tout glorieux de son titre de gentilhomme, avait mille choses à raconter des Thomassin, des Greuter, des Maupin et des autres amis de la Ville éternelle. Des nouvelles de Nancy, Callot en avait reçu de très fraîches par le R. P. Arbinot, sorte de courrier de Cabinet entre Florence, Angoulême, Paris, Nancy; mais il avait des commissions à donner à Déruet pour tant des siens dont il était séparé depuis plus de onze ans. Il eut peut-être le cœur gros lorsque le peintre prit congé de lui; il avait beaucoup

de travaux en train et il se consolait à la pensée que le voyageur raconterait au pays l’avoir vu dans un bureau officiel, installé au palais même du grand-duc.

A une autre visite, contemporaine de celle-ci, la visite d’Israël Henriet, on doit tout ce qu’on a su jusqu’ici du séjour de Callot à Florence. Henriet rentrait, lui aussi, de son voyage d’Italie. Son père, peintre verrier à Châlons-sur-Marne, avait émigré à Nancy, lors de l’agrandissement de cette ville sous Charles III, vers 1586. Il s’y était marié vers 1588. Israël naquit rue des Ponts, 24, près de l’église Saint- Sébastien. «Il avait appris le dessin chez son père», dit Félibien, qui tient ses renseignements soit d’Israël même, soit d’Israël Silvestre, filleul et neveu d’Henriet. «Israël était encore jeune, continue Félibien, quand il alla à Rome où il se mit à peindre sous Tempesta, avec péruet, des batailles et des chasses.» C’est au plus tôt vers 1615 que doit se placer l’arrivée à Rome d’Henriet : il ne semble pas y avoir fait grands progrès, à en juger par sa carrière ultérieure qui serait absolument oubliée s’il ne lui était resté quelque renom de son attachement à Callot. Les informations de Rome lui sont plutôt défavorables. Les archives du Gesù (Lib. Investig. Vol. 417, p. 77) lui consacrent quelques pages.

C’était le vendredi 17 août 1618. Un jeune peintre français, Pierre « Colberg ou Calberg», qui demeure via Ferratina, se présente au grelTe du gouverneur et y dépose une plainte contre « Isdrahel Hariet», de Lorraine, peintre à la place de la Sainte-Trinité. Ce matin, il traversait la rue délia Croce, lorsqu’Israël, qui le guettait, a sauté sur lui, l’attaquant à coups de poing au visage et à l’œil, le mordant à la main droite. Le greffier constate en effet une morsure à l’index, et note que l’œil droit est rouge et gonflé. Comme Colbert s’était mis à fuir, Israël l’a poursuivi, l’a saisi par sa collerette tuyautée qu’il a déchirée en morceaux. Le greffier constate l’état pitoyable de la fraise. La victime ne sait à quoi attribuer cette persécution qui dure depuis quelque temps déjà. Deux témoins confirment les faits, à l’enquête sur place qui se fait l’après-midi même : un Français, François, fils d’Antoine, qui tient un magasin via Croce j un blanchisseur, Jérôme, fils de feu Angelo, qui, lui aussi, a son magasin même rue. C’est devant leur porte que la rixe a eu lieu. Aucun d’eux ne connaît Henriet, mais tous deux le décrivent comme jeune et vêtu de noir, alors que Colbert, qui était jeune lui aussi, portait un gilet blanc et des bas de soie orange.

Un homme jeune qui se bat en pleine rue n’a-t-il pas plutôt vingt-deux ans.^ En a-t-il déjà vingt-sept, âge de Jacques Callot qu’on lui attribue communément.^ Dans tous les cas, Israël rentrait à Nancy, et de son passage à Florence il rapporta une profonde admiration pour Jacques : on en retrouve la trace dans ses confidences à Félibien. Le récit suivant indique bien la nature d’esprit et l’étendue de jugement de ce correspondant complaisant :

Sorti de Rome et étant allé à Florence, Callot fut arreté à la porte de la ville par ordre du grand-duc qui voulait être informé du nom et de la qualité de tous les étrangers qui arri-

valent. Ayant de'claré qui il était, il fut mené au Palais, et le grand-duc, après l’avoir lui-même interrogé sur ce qu’il faisait, l’obligea de demeurer à son service. Il lui fit donner une pension et ce qu’on appelle la parte avec un logement dans la même galerie où travaillaient quantité d’autres excellents ouvriers. Il voyait souvent Cantagallina , Alphonse Parigi, peintre et ingénieur, Philippe Napolitain, Jacques Stella de Lyon, qui étaient alors à Florence.

A défaut d’autre mérite, cette relation montre du moins ce qu’Henriet entrevit pendant ses visites aux Offices et quels bons racontars il dut faire à son retour à Nancy! Philippe d’Angeli et Stella n’arrivèrent à Florence que vers 1619, pas avant: cela fixe la date du passage d’Henriet et la source où Félibien a puisé son histoire de Callot.

Les Tisseurs et ks Teinturiers de Florence célébrèrent, le 25 juillet 1619, leur fête annuelle : des régates sur l’Arno. On en publia un programme de 12 pages chez Pierre Cecconcelli, édition qui devait se vendre sur les quais parmi les nombreux spectateurs : Callot illustra la brochure d’une eau-forte représentant le combat naval : de la forme qu’il a donnée au cadre on appelle cette pièce \Tventail : elle aurait certainement mieux fait, par ce jour de chaleur, collée sur quelque éventail que pliée en quatre dans le volume où elle parut. Le prénom de la signature est écrit Jacomo par un J : c’est peut-être le seul exemple qui se rencontre durant le séjour de l’artiste en Italie. Le cuivre s’en conserva à la Garde-Robe j on possède encore aujourd’hui, aux Offices, le dessin, sanguine et bistre, qui a servi au décalque sur le vernis du cuivre : il est signé lacopo Callotti. La pièce est devenue si populaire, qu’elle a été maintes fois copiée, entre autres par Fr. Collignon, Etienne de la Belle et Edouard Eckman.

Il a paru dans les catalogues de Charavay (coll. Fiton) un autographe de Callot qui date de cette époque même. Il est ainsi conçu :

Addi 27 di Luglio 1619. — Mag™ L. Cosimo Latini ; Sarete contento de mettere in lista Francesco di Paolo che a lavorato per stampare in botegha mia per serv“ D. S. A. S. a opère cinque al 36.8 il giorno — 16. 13. 4.

Jacomo Callot.

Ce 27 Juillet 1619, Maître L. Cosme Latini. Ayez la bonté de mettre sur l’état François de Paule qui a travaillé dans mon atelier (rez-de-chaussée) pour le service de S. A. S. à l’impression de cinq ouvrages, à 36 sous 8 deniers par jour ; 16 livres, 13 sous, 4 deniers.

L’ouvrier avait donc travaillé 9 jours i/io au taux de 8 écus ou 56 livres par mois. Callot devait bien gagner cinq fois autant, 40 écus par mois, soit (l’écu d’argent pesant près de 28 grammes, et représentant 5 fr. 60 de notre monnaie en poids) 224 francs valeur du temps, ou 1,200 francs par mois au moins, valeur actuelle. Mais c’est là une simple hypothèse que la comptabilité grand-ducale modifiera sûrement, le jour où on y découvrira le dossier et les reçus de Callot.

Jacques avait un autre compagnon d’atelier, à côté de François de Paule j il sc

nommait Antonio Francesco Lucini et remplissait auprès de Taquafortiste le rôle de ÿovane que lui-même avait joué auprès de Thomassin : il n’a pas laissé grande trace dans les arts, bien que les dictionnaires mentionnent de lui quelques œuvres dans le genre de celles de son maître.

Après Cecconcelli, ce fut le tour de l’imprimeur Pignoni de recourir aux services de Jacques. La Toscane avait alors un Virgile dont on faisait grand état ; Gio. Domenico Péri était un simple paysan d’Archidosse, près de Sienne : il maniait la charrue et la plume avec la même facilité. Il avait appris par cœur les poèmes de l’Arioste et du Tasse; puis, charmé par cette musique de mots sonores, il s’était mis à écrire des bucoliques, des églogues. Son Chaos de 1600 avait fait sensation, et, à ses rares apparitions à Florence, en 1600 comme en 1610, l’enthousiasme public avait atteint les plus extrêmes limites : J. B. Strozzi l’avait logé dans son palais; on l’avait presque étouffé sous les embrassements, écrasé sous les cadeaux de livres, de vêtements, de grains. Il venait d’achever un nouveau poème, Fiesole distrutta, qu’il dédiait au grandduc Cosme. Le permis d’imprimer est de 1619. Cahot fut prié d’y placer frontispice et portrait du poète, ce qu’il fit. Sept des dessins, essais et esquisses, qu’il prépara, selon sa coutume, pour cette œuvre sont conservés aux Offices : ils sont d’un seul trait, au crayon noir, à la sanguine ou à la plume, lavés de bistre; ils sont signés lac. Caüotti, bien que la gravure soit restée anonyme.

L’œuvre suivante est également à une seule taille, sans contre-tailles. Un cordelier, franciscain de l’Observance, le R. P. Bernardino Amico, de Gallipoli, était allé en Terre Sainte et en avait rapporté des esquisses des lieux saints. Il en fit une première édition, qui parut à Rome, et une seconde, à Florence, chez Cecconcelli, dont le grand-duc accepta le patronage et la dépense. Le titre et les 47 gravures de celle-ci furent confiés à Cahot qui ne les signa pas; mais les cuivres demeurèrent sous son nom au garde-meuble de la Cour, où Mariette les vit vers 1740. C’est un travail un peu hâtif mais où se voit nettement appliquée la manière de Cahot : la Statut de saint Jérome à une taille est le prototype ou modèle que Claude Mehan suivra, quelques années plus tard, pour ses statues de Rome. La Vue cavalière de Jérusalem contient en germe la première idée des Grands sièges. Il n’est pas non plus douteux que cette excursion intime de six mois à travers les lieux mêmes où Jésus avait passé ses derniers jours ne lui ait donné la pensée d’entreprendre une œuvre de toute originalité et de toute nouveauté, la Passion, dont il connaissait maintenant les moindres détails topographiques et dont il commença les dessins. Les douze esquisses qu’il rapporta d’Italie s’inspirent toutes des plans et croquis du R. P. Amico.

Il avait probablement passé la Saint-Luc de 1619 chez les Buondelmonte, comme l’année précédente, pour jeter un dernier coup d’œil sur cette foire annuelle qu’il avait entrepris de représenter. Les dessins étaient prêts, sinon les cuivres mêmes. Louis Incontri, condisciple de Cahot chez Parigi, a raconté, vers 1660, à Baldinucci qu’il avait vu les planches chez l’artiste, avant le bon à tirer, et que Jacques, impro-

JaCQUES CalLOT. Il

visant à coups de pointe, remplissait, çà et là, de personnages et de scènes microscopiques tels espaces qu’il jugeait trop vides. Le D’’ Jacinto Andrea Cicognini, un dramaturge amtcissimo de Callot, avait fait un récit analogue à Baldinucci enfant. La planche de Xlmpruneta a donc pu être fort avancée dès les derniers mois de 1619.

Le 8 décembre de cette année, le comte Prosper Bonarelli mettait en scène une tragédie en cinq actes, dédiée au grand-duc, le Soliman, dont la marquise del Turco avait été l’inspiratrice : les Turcs étaient toujours à la mode. L’œuvre s’imprima chez Cecconcelli : Callot eut à préparer le titre et une gravure pour chacun des actes à insérer dans la brochure. Sur le titre on peut encore lire, mal effacés, les mots : presa délia Capitana sotto la Fo/fezza dei Schiatti ; c’était donc l’affectation à une nouvelle œuvre de la planche du combat naval d’Ischia qui avait perdu de son actualité. J. B. et Nicolas Strozzi, Octave Rinuccini, André Salvador!, complimentèrent l’auteur de ses vers et Callot de ses belles eaux-fortes. Les cuivres passèrent à Rome, en 1632, pour une seconde édition chez Cerbalotti, et à Bologne en 1649, pour une troisième édition chez Manobassi : ils sont presque usés à cette dernière date. Les dessins restèrent longtemps dans la collection de M. Vivot, contrôleur de la Maison du Roi. En 1680, Félibien put les voir chez Israël Silvestre.

La Veuve de Sarepta, qu’on nomme aussi la Vefite Ferme, ne porte ni nom, ni date. Elle représente une pauvre masure de village et ne doit pas différer beaucoup de la villa que Thomassin possédait à la porte Saint-Pancrace et où patron et élève allaient, l’été, passer dimanches et jours de fête.

C’est vers le 25 mars 1620 que parut la Foire de ïlmpruneta, le chef-d’œuvre auquel Jacques avait consacré tant de veilles et de pensées (voir pl. VI : fragment). Teniers le jeune, qui l’a copiée pour en faire le tableau de Munich, y a compté 1,138 personnes, 45 chevaux, 67 ânes, 137 chiensj dans un carré d’un centimètre 1/4 de côté, il a trouvé jusqu’à 54 personnes. Le microscope de Galilée n’était pas de trop pour loger ces multitudes dans des espaces aussi réduits. Des auteurs disent que Passignano, le maître florentin, a guidé l’aquafortiste lorrain dans cette œuvre immense; d’autres, que Callot a puisé son idée dans une pièce la «Fiera», la foire, écrite par Michel-Ange Buonarotti le jeune, neveu du sculpteur, et représentée au carnaval de 1619. Il suffit de suivre pas à pas les travaux de Callot depuis son entrée aux Offices, de la Guerre d’ Amour et des Caprices aux Pesages de Jean de Médicis, pour voir son talent prendre la voie, sans s’en détourner jamais, qui devait le conduire à cette composition magistrale d’un ensemble si harmonieux, si gracieux, si animé et si varié dans son étendue.

Peut-être le P. Étienne en rédigea-t-il, en latin, la dédicace :

Au Sérénissime Corne, grand-duc de Toscane,

Cette foire de rimpruneta que, chaque année à la Saint-Luc, une foule innombrable de personnes, avec une masse de marchandises diverses, célèbrent auprès d’une église insigne

qu’une très noble famille a jadis construite et fondée sur ses propres terres et où une image de la Vierge mère de Dieu, féconde en miracles, peinte, dit-on, par saint Luc et trouvée dans un buisson, est honorée et vénérée avec la plus grande foi, Jacques Callot, noble Lorrain, l’ayant dessinée et gravée sur cuivre, la dédie et la consacre en témoignage éternel de sa reconnaissance. Année du salut 1620, à Florence.

Aux angles du bas, l’image porte les armes des Buondelmonte et de la chapelle.

Le cuivre fut conservé au garde-meuble. Il est aujourd’hui à Nancy, acquis à Florence vers 1870 par M. Thiéry, grand-père de M. l’abbé Renauld; le dessin, à la plume, grandeur d’exécution, en est conservé aux Offices, comme le sont aussi une douzaine d’esquisses de détail. En 1794, collection du prince de Ligne contenait un dessin, plume et bistre, in-4", qui exprimait une première conception de ce travail} la collection Albertine de Vienne possède aujourd’hui un dessin du même genre, sinon le même. A son retour à Nancy, Callot prit la peine de recommencer cette œuvre de patience. Sa main nerveuse, rebelle à la copie lente et fastidieuse, ne réussit pas aussi bien cette seconde édition.

Cosme récompensa Callot en lui donnant son portrait, décoration qui se portait, avec chaîne d’or ou cordon, comme se portent aujourd’hui les grands cordons, mais par-dessus l’épaule gauche, le médaillon apparaissant vers le milieu de la poitrine. Démet avait le Christ du Portugal que lui avait conféré le Saint-Père. Callot pouvait, lui aussi, retournant à Nancy, montrer sa décoration grand-ducale. Le texte du décret a été vainement recherché aux archives de Florence. Peut-être se retrouvera-t-il quelque jour.

Il ne nous reste non plus ni lettre, ni note qui puisse nous apprendre comment fut fêtée la décoration du graveur par ses collègues et amis, Jules Parigi, Passignano, Rosselli, le sculpteur Pietro Tacca, successeur de Franqueville et de Jean de Bologne, le médailliste Gaspard Mola, le mosaïste Jacques Antelle, Frescobaldi , le compositeur, tous comme lui en possession de logis ou d’ateliers aux Offices. Les lettres de félicitations étaient fort à la mode, et les auteurs en faisaient grand état. Aux compliments des camarades du palais, Jacques dut ajouter sans doute ceux de ses relations du dehors : Jacques Stella, le jeune graveur lyonnais qui allait essayer bientôt, sans y réussir, d’occuper sa place vacante à Florence} Dominique Pandolfini, le secrétaire intime de Picchena, et aussi quelques gentilshommes, tels Louis Incontri, Hyacinthe Cicognini, Laurent Buondelmonte, Paul Strozzi,car Callot maintenant se réclamait de sa noblesse lorraine, au milieu de cette jeunesse dorée florentine, fort éprise de titres et à qui les conditions de naissance n’étaient pas indifférentes.

Jacques nous a donné lui-même l’emploi de son temps pendant les mois d’août et de septembre qui suivirent la publication de son chef-d’œuvre. Il entreprit une croisière en Méditerranée, sans doute à bord d’une des galères de l’ordre de Saint- Etienne, dont il avait trois ans plus tôt, en décembre 1617, célébré les succès à Bastia contre les Algériens. Le Saint -Etienne, capitaine Tomaso Ingherami, lui

aura peut-être donné riiospitalité au cours d’un voyage d’été qui allait mener l’artiste sur la terre d’Afrique. Le livre d’esquisses que Callot a laissé de cette excursion a été brisé au xvii® siècle, et on en a retiré quatorze dessins ou aquarelles pour former un album réduit. Plus tard, les quarante-huit dessins, sur trente-huit feuilles qui ont pu constituer le livre originel, ont été de nouveau réunis et reliés en un volume que possède aujourd’hui M. Alf. de Pass, de Falmouth, en Angleterre. Dans ces avatars, le premier ordre chronologique a été altéré. Toutefois, grâce aux notes écrites au dos des croquis, il est facile de reconstituer l’itinéraire.

Parti de Livourne sans doute vers le lundi 10 août, Callot arrivait aux Baléares le mercredi 19 : il prenait deux vues de Port-Mahon , à l’encre de Chine, et une aquarelle de Fort-Philippe (Minorque). Le samedi 22 août, il touchait à Formentera et y dessinait deux croquis, l’un au crayon noir, l’autre au bistre. On partait de là pour la côte d’Afrique, Cherchell, oû Jacques esquissait deux aquarelles et, de plus, des vues de sérails au crayon, à la sanguine, des ébauches de cavaliers et de femmes algériennes voilées. Le 2 septembre, trois vues, au lavis, de Bonifacio, en Corse, oû l’on touchait. Le navire filait par le cap Ferrata, à l’est de la Sardaigne ( vue à la sépia), sur Cagliari (aquarelle) où on était le 9 septembre. Il ne fallut que trois jours pour arriver à Trapani en Sicile (aquarelle). Le lendemain, dimanche 13 septembre, escale à Cefalu (aquarelle); puis à Milazzo, le lundi (aquarelle avec, au fond, le mont Etna, et en haut, sur banderole, ((L’uno a me noce e l’altro altrui))). Le même jour, on s’engageait dans le détroit de Messine (aquarelle : Côte de Calabre, Fort San Giovanni). Le samedi 19, vues (au bistre) du château d’Augusta et de Syracuse. Le mardi 22, on revient vers le détroit à Scaletta (aquarelle) et, le 25, on touche San Martino, village de six cents feux que les Turcs avaient pillé l’année précédente (aquarelle). Le même jour, aquarelle aux îles Lipari. Puis, aquarelle de l’île Giglio sur la côte de Toscane. Le navire a dû rentrer vers la fin de septembre.

La Vasari Society de Londres vient de reproduire six de ces aquarelles.

Dans les derniers mois de 1620, deux nouveaux compagnons augmentèrent le nombre des camarades de l’aquafortiste. Le grand-duc Cosme avait demandé en Flandres quelques tapissiers, des « arrassiers » : on lui en envoya en compagnie d’un peintre flamand. Juste Suttermans, d’Anvers, âgé alors de vingt-trois ans, portraitiste distingué qui fit carrière sur les bords de l’Arno. D’un autre côté arrivait de Rome, rentrant à Utrecht, sa patrie, il Satiro, Cornil Poelemburg, homme de trente-quatre ans déjà, dont les gracieux paysages plurent â Cosme et qui reçut des commandes. Poelemburg racontait, quelques années plus tard, à Sandrart ses souvenirs de Florence : jamais il n’avait rencontré, disait-il, un artiste aussi accompli, aussi précis et actif que Callot. Ils avaient l’habitude, la journée finie, d’aller prendre l’air ensemble avec quelques amis. Une fin d’après-midi, Cornil entre dans l’atelier de Jacques, alors que celui-ci versait l’eau-forte sur un cuivre. Jacques s’excusa de

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ne pouvoir sortir. Mais quelle ne fut pas la surprise générale quand, le soir venu, Jacques rejoignait les amis et leur montrait l’estampe terminée, tirée sans le moindre défaut.

^ Cette fin d’année, Pierrre Cecconcelli réimprima les Statuts de ï Ordre de Saint- Etienne^ fondé, soixante ans plus tôt, par Cosme I" pour combattre les Infidèles. Callot fournit le frontispice et un portrait de Cosme IL II n’était pas portraitiste, et les portraits qu’il exécuta de l’Antelle et de Péri montrent assez la peine qu’il éprouvait à ce genre de travaux. Néanmoins, son Cosme est fort beau, et il n’y épargna aucun effort. Ce fut, pour ainsi dire, le dernier témoignage de reconnaissance qu’il rendit à ce prince, car Cosme, souffrant depuis longtemps déjà de la phtisie pulmonaire, mourait le 28 février 1621. On aurait pu croire que, pour les obsèques du prince régnant, le même soin eût été pris d’immortaliser ce triste souvenir comme on le faisait pour les princes étrangers, comme on l’avait fait en 1614 pour Don François, le frère de Cosme. Mais nulle part une relation officielle des funérailles n’a été retrouvée, relation où Callot aurait certainement laissé la marque de son affection et de son talent. Il y eut une oraison funèbre prononcée, le 13 mars, par l’archidiacre de Florence, Cosme Minerbetti : la brochure publiée chez Cecconcelli contient le même portrait que Callot avait fait pour les Statuts de Saint-Etienne.

Les dessins grandeur d’exécution sont conservés aux Offices : il y en a cinq, à la plume et à la sanguine, pour le titre des statuts, et un, plume et sanguine, pour le portrait. Le cuivre des statuts servit, en 1665, pour une nouvelle édition chez Fancesco Onoferi : la planche était à peu près ruinée.

Chez Cecconcelli parurent encore, en 1621, les Subtilissima Contradictiones ou th'eses du R. P. Jacques Pe'rier, de Pistoie, général des Franciscains de l’Observance et confesseur du grand-duc. Le titre n’est pas signé, mais il est de Callot, et représente au-dessous d’un portique un saint François portant le blason des Médicisj au loin, on découvre Florence.

La mort de Cosme avait amené un grand changement dans l’administration grand-ducale : le prince héritier, Ferdinand, n’avait que dix ans et demi; la tutelle était confiée à Christine de Lorraine, la grand’mère, à Marie-Madeleine d’Autriche, la mère, au prince Laurent, l’oncle; et, parmi les membres du Conseil de régence, se trouvaient Picchena et Giuliano Medici, frère de Don Giovanni Medici, le protecteur de Callot. Le Nancéen aurait donc eu trois amis dans le Conseil, s’il y avait eu question à son sujet. Mais il n’y eut aucune question de personnes, il semble qu’il ne se soit agi que d’une question d’économie. La Régente décida de supprimer du budget de la Cour toutes les dépenses qui n’étaient pas nécessaires. Étaitce sa conception des devoirs d’une tutelle .i' Était-ce une mesure qu’imposaient les pressantes réclamations financières de la France.^ Le 28 mars, le R. P. Arbinot écrit au marquis de Puysieux, ministre des Affaires étrangères de France : «La mort du grand-duc a jeté cette Cour dans un tel état de tristesse, qu’il m’a été impossible de

presser la réclamation du Roi au sujet des biens Concini.» Toujours est-il que Callot reçut, comme d’autres de ses collègues, Mola, Frescobaldi, avis que son traitement allait être supprimé et qu’il eût à se pourvoir ailleurs. Parigi était remplacé par Jacques Ligozzi à la direction de la Galerie des Offices.

Il existe dans l’œuvre de Callot une pièce signée de lui, d’un C barré d’I, et faite d’après les indications de Jules Parigi : elle représente l’intérieur d’une église remplie d’une foule de personnages de la Cour. A droite du grand autel, un archevêque est assis J dans le chœur, à gauche, sous un dais, on distingue un prince, la grande-duchesse, le cardinal Carlo, frère de Cosme, l’infant Ferdinand et sa petite sœur. Devant, la famille princière des gentilshommes en cercle. Est-ce le serment de fidélité prêté, le ii mars 1621, au nouveau grand-duc par les grands dignitaires.^ alors le prince serait Lorenzo, le tuteur. Les piliers de l’église portent les armes de la Rovère. Est-ce le mariage de Claude de Médicis avec le prince d’Urbin ? Dans une lettre de Picchena à Voillot, ministre d’État à Nancy (B. N., Man. Collection de Lorr, T. 491, p. 462), le ministre florentin écrit, de Florence, 24 avril 1621 : «Nous attendons demain l’arrivée du prince d’Urbin. Le lendemain matin (26 avril), remise de l’anneau dans une des chapelles du palais, puis déjeuner^ ensuite toutes les autres choses. Le prince Lorenzo, qui devait les escorter jusqu’à Urbin, a la fièvre depuis huit jours. Une lettre est arrivée pour M. de Mandeville, on ne sait d’où.» Sur l’estampe, les groupes sont marqués de lettres et de chiffies qui renvoient à une brochure. Mais quelle brochure ? Qu’il s’agisse du serment de fidélité ou du mariage, la gravure peut n’être qu’un avant-projet de cérémonie, comme Parigi avait coutume d’en préparer pour les soumettre préalablement à l’agrément de la Cour. L’estampe serait, dans ce cas, la dernière que Callot ait gravée à Florencej car, arrivé à Nancy vers le 13 mai 1621, il a dû quitter le palais des Offices dans les derniers jours d’avril au plus tard.

Ce n’est pas, comme le rapporte Félibien, par patriotisme que Jacques rentrait en Lorraine, «obéissant aux prières du prince Charles de Vaudémont de le suivre à Nancy et refusant les offres que lui faisaient l’Empereur et le Souverain Pontife». Ferdinand venait de ceindre la couronne impériale et ne faisait aucune offre à Callot : il était au milieu de difficultés inextricables, attaqué jusque dans Vienne par les Tchèques de Thurn. Du reste, les Sadeler, qui étaient en Autriche, suffisaient à tous les besoins de la Cour. Du côté du Saint-Siège, non plus, on ne songeait guère à Callot : Paul V Borghèse était mort le 28 janvier j son successeur, Grégoire XV Ludovisi, élu le 9 février, était en pleine période d’organisation pontificale. Enfin le pauvre Charles de Vaudémont, qu’on allait marier malgré lui à la princesse Nicole, errait en Bavière et en France à la recherche d’un moyen d’échapper à cette alliance. La vérité est que Callot était en de tristes pensées, se demandant s’il suivrait Poelemburg qui, lui, hardiment se décidait à retourner aux Pays-Bas, lorsque arriva à Florence l’évêque de Toul, Jean des Porcellets, qui revenait d’une visite rapide ad

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limina. Il avait ses raisons de vouloir faire sa cour au nouveau Pontife, et, des premiers , il était accouru à Rome du fond de la Lorraine à l’annonce de l’élection de Grégoire XV. Il était à moitié Romain lui-même, élève du séminaire ou College Romain des Jésuites, devenu ensuite camérier de Clément VIII, de Léon XI et de Paul V, qui l’avait nommé référendaire et prélat domestique. Il avait demandé une chapellenie à Lorette. Mais il avait obtenu mieux : l’évêché de Toul lui était échu qui le faisait comte et prince de l’Empire. Il n’avait pas hésité à se rendre à Fontainebleau pour prêter serment, le 8 juillet 1608, à Henri IV : ses énormes bulles, conservées par le Roi, sont aujourd’hui à la Bibliothèque nationale, collection de Lorraine. Il avait 40 ans et son ambition était de conquérir la pourpre dont il n’était plus guère éloigné : il avait bien autant de titres et d’ancienneté de services que l’évêque de Luçon, Richelieu, son cadet, qui remuait ciel et terre à Paris, à Florence, à Rome, pour obtenir cette suprême distinction ecclésiastique.

Il rencontra Jacques chez Picchena et put dire au fils du héraut d’armes qu’il avait , peu de temps auparavant, accordé à celui-ci la franchise des banalités de Bainville, dont il était, comme évêque de Toul, le suzerain. La tentation de rentrer au logis sous un tel patronage était grande, Jacques n’y résista pas. Il emballa cuivres, dessins, dont il ne voulait pas se séparer, non sans laisser dans ses tiroirs maintes ébauches ou esquisses, qui forment à présent la très belle collection des Offices J il fit ses adieux à tant de personnes qui lui avaient témoigné de l’affection, depuis le Père Etienne jusqu’à son apprenti , Antonio Francesco Lucini; il adressa un mot à Maupin, en lui envoyant quelques caricatures que celui-ci s’empressa de faire graver et de dédier au cardinal Borghèsej peut-être écrivit-il aux Thomassin : Philippe n’avait plus qu’un an à vivre , car il mourut le 12 mai 16225 puis Jérômette, sa veuve , convolait dans les trois mois avec un chapelier, François Agazzi , de Bergame. L’on partait en poste, l’évêque et lui, dans les derniers jours d’avril. Il existait en 1840 à Sienne, dans les collections du marquis François Ballati Nerli, une lettre que Callot écrivit, après son retour en Lorraine , au secrétaire de Picchena, Dominique Pandolfini. A la mort du marquis François, les collections passèrent au marquis Mario Ballati Nerli, de Florence, et, peu après le décès de celui-ci en 1886, elles furent dispersées aux enchères publiques, sans qu’on puisse savoir où est allée la lettre de Callot. Voici la traduction de ce document qui ne saurait mieux venir ici pour clore la phase florentine de l’existence de l’artiste en Italie.

Jacques Callot, a l’Illustrissime Seigneur Dominique Pandolfini, che^ M. Curtio Picchena, Florence.

Mon Très Illustrissime et très respecté Protecteur,

Par la présente, je viens présenter mes respects à Votre Seigneurie et la remercier de tant de faveurs que j’ai reçues d’Elle : je lui en resterai éternellement obligé. Je dirai à V. S. comment, rentré de l’étranger avec Monseigneur l’Evêque de Toul, mon grand protecteur, j’ai

trouvé trois de vos très aimables lettres où, dans deux plis, j’ai trouvé le vernis et, dans une autre, j’ai vu comment mon apprenti Antonio Francesco [Lucini] s’est décidé à venir ici dans notre pays, ce qui m’a fait un extrême plaisir. J’ai aussi appris comment le Père augustin Jean- Baptiste a dit à V. S. qu’il a reçu ordre de donner l’argent dont l’apprenti aura laesoin pour le voyage. II est vrai que j’en avais prié le Père Etienne [Arbinot] et qu’il m’avait promis de me rendre ce service. Mais il me sera bien précieux que ledit Père ne manque pas de le lui donner afin que l’apprenti ne manque pas de venir. Je considérerais aussi comme une très grande faveur une lettre de M. Curtio Pichena à l’agent de S. A. S. à Milan, recommandant l’apprenti en son voyage. J’ai pris note que V. S. me demande de ces batailles de ma main à la plume. Je n’en ai encore fait aucune; mais je ne manquerai pas d’en faire au plus tôt, d’autant plus que je me sens obligé de vous les envoyer au plus tôt. J’ai eu l’honneur de recevoir une lettre à moi écrite par M. Curtio Pichena qui m’a été d’une très grande consolation et a encore ajouté à la grande obligation que je ressens envers lui de revenir un jour, avec le temps, en personne demeurer là-bas au service des autres Seigneurs. Il y a chez eux tant de gracieuseté ! et plus je vois la manière de procéder ici et que je pense à celle de Florence, il me vient une si grande mélancolie que, sans l’espérance que j’ai de retourner un jour là-bas comme je dis, je crois que je mourrais. Mais cela demandera quelque temps jusqu’à ce que je sois libre de moi. Par ainsi, je salue très humblement V. S., la priant de croire qu’en quelque lieu que je sois je serai toujours prêt à la servir de tout cœur. J’ai remis vos lettres en très bonnes mains et je ne manquerai pas de veiller à la réponse.

Je suis, de V. S. Illustrissime, le très affectionné et très obéissant serviteur.

lacomo Callot,

de Nancy, le 5 août i6.ii.

V. S. me fera la grâce de baiser les mains à tous les MM. Paggi, hruns et blonds : je ne manquerai pas, dans peu de temps, de leur envoyer mes salutations par lettre, parce que je suis leur serviteur à tous.

V. S. me fera la grâce, lorsqu’Elle m’envoie qtœlque chose, de ne pas le placer sous d’autre enveloppe que la mienne, parce que le vernis à gâté l’autre lettre.

(Michel-Ang. Gualandi. Nuova Raccolta di lettere sulla Pittura, in-8°. Bologne, 1845.

T. II, p. 50.)

Jacques Callot était rentré à Nancy vers le 15 mai 1621, et l’impression avait été plutôt triste que joyeuse. Parti à seize ans sur un coup de tête qu’on lui avait sans doute pardonné, mais qu’on ne pouvait oublier, revenu à vingt-neuf ans avec toute la maturité que lui avaient donnée les jours sombres ou brillants vécus à Rome dans l’atelier de Thomassin, à Florence dans le palais des Offices, la grand’rue de Nancy devait lui paraître bien petite, l’escalier de sa maison bien étroit, la demeure de son père bien étouffante. D’après le P. Husson, qui a vu le rôle des taxes de 1621, le héraut d’armes Jean Callot habitait alors dans la grand’rue, près la rue des Comptes. Dans les propriétés que laissera, à sa mort, la veuve de Jacques, il en est une qui répond exactement à cette indication , située entre la carrière et la grand’rue et donnant sur la rue des Comptes, le n” 14 ou le n" 16 de la Grande Rue, la première assez vaste , la seconde beaucoup plus réduite, mais ayant encore assez de place pour suffire aux besoins de la famille qui, nombreuse à un moment, s’était déjà beaucoup éclaircie (voir fig. 2 et 6).

Jean, le père, le héraut, âgé de 60 ans, avait toujours auprès de lui Renée Brunehaut, sa femme. Mais la grand’mère, Claude de Fricourt, était morte depuis bientôt dix ans. Jean, le frère aîné, licencié en droit et secrétaire du duc, s’était marié depuis huit ans avec la fille du concierge du palais, Charlotte de Flondres, et il habitait au palais, chez ses beaux-parents, auxquels il devait d’ailleurs succéder bientôt, comme il était appelé à succéder à son père dans sa charge héraldique : il avait déjà eu deux enfants, et Charlotte se préparait à lui en donner un troisième dont Jacques allait être parrain , le futur R. P. prémontré Dominique, abbé de l’Estange, généalogiste distingué. Des cadets que Jacques avait laissés au logis paternel, lors de sa fuite, l’un était entré dans les ordres, Georges, devenu cordelierj Claude allait aux capucins; sa sœur Jeanne s’était faite sœur grise ou capucine. Il ne restait à la maison que Marguerite, qui sortait à peine du berceau quand il était parti , et qu’il retrouvait jolie jeune fille de seize ans, François, alors au sein, qui avait maintenant quatorze ans, et un nouveau-venu de dix ans, Henri.

Mêmes changements chez la tante Marguerite Ruiz, dont la fille Louise, cousine aimée de Jacques, avait épousé en 1613 Claude de Villaucourt; chez la tante Jacques Callot. 1 2

lE ^ATlONAl.^.

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