‹ Vie de Jacques Callot, graveur lorrain, 1592-1635Chapitre 8 sur 35 · Ç)0 VIE DE JACQUES CALLOT · texte numérisé non relu

Ç)0 VIE DE JACQUES CALLOT

Antoinette, la femme du greffier Houat^ chez la tante Charlotte, mariée à Chrétien Vaulthier. Tout ce monde avait changé, avec des gains ici, et là avec des pertes. L’intérêt n’était non plus le même : chacun avait ses devoirs et ses charges, et, les premières curiosités satisfaites, Jacques eut à chercher en lui-même les moyens de s’occuper sans devenir un fardeau pour personne. Ses deux compatriotes. Démet et Henriet, rentrés eux aussi d’Italie, avaient eu à résoudre le même problème. Déruet s’était rapidement fait une place large au soleil : les commandes affluaient, et aussi les écus. Non seulement le duc Henri II l’anoblissait, à son tour (comme deux ans plus tôt l’avait fait le pape Paul V), le 12 mai 1621, trois jours avant le retour de Callot, mais l’habile peintre s’achetait «la Romaine», qu’il nommait son «Louvre», la belle résidence, aujourd’hui étouffée par l’entourage, qu’on peut à peine apercevoir par-dessus les toits, au n“ 45 de la rue Saint-Georges. Quant à Israël Henriet, il n’attendait que la naissance de son neveu Sylvestre à qui il allait, au baptême, le 15 août, donner son prénom d’Israël, pour se rendre à Paris chercher fortune dans les travaux du Luxembourg sous Lallemant, Duchesne et Rubens.

Si un peintre nouveau -venu comme Déruet pouvait si bien réussir en dépit d’une concurrence fort vive, car il y avait d’autres artistes à Nancy ayant réputation et clientèle : Bellange, Vignolles, Vannesson, Lallemant, de Fricourt, Chuppin, Jean Le Clerc, Pierre Lefebvre, Paul La Tarte, il devait y avoir des chances pour un graveur qui ne rencontrait aucun compétiteur, car on ne peut appeler rival de Callot Jean Appier-Hanzalet, qui était beaucoup plus ingénieur qu’artiste. A Florence, l’absence de rivaux avait fait, au début, la fortune de Jacques, alors qu’il savait à peine travailler j à Nancy, il serait seul, sûr par conséquent d’avoir toutes les commandes. Mais qui ferait des commandes.? Les peintres, comme à Rome.? Non, évidemment; ils ne tenaient ni à la réclame, ni à la dépense. Restaient l’église, les couvents; et, en effet, les travaux religieux auxquels Callot s’était rarement adonné à Florence vont, comme à Rome, entrer, à Nancy, en ligne de compte, bien qu’ils n’aient pas dû être fort rémunérateurs, s’ils ont jamais rien rapporté au graveur. Restait enfin la Cour ducale, et, à Florence, la Cour avait fait tous les frais du séjour de Callot sur les bords de l’Arno.

La lettre de Jacques du 5 août 1621 montre qu’il ne faisait pas très grand fond sur cette ressource princière. La Cour traversait, en effet, une crise assez peu favorable aux plaisirs et aux arts. Le duc Henri II avait 58 ans, ce qui n’est pas un âge pour la retraite; mais, souffrant depuis longtemps, sa santé était sa première préoccupation : les prières et les remèdes prenaient beaucoup de ses pensées. Et puis, il avait ses soucis de famille : il n’avait pu avoir d’enfants de sa première femme, Catherine de Navarre, sœur de Henri IV; il n’avait pu avoir de fils de sa seconde épouse, Marguerite de Gonzague, alors régnante : deux filles, Nicole, âgée déjà de près de 13 ans, Claude-Françoise, âgée de près de 9 ans, voilà tout, tandis que son frère François, comte de Vaudémont, de son mariage avec Catherine de Salm

avait eu deux fils : Charles et Nicolas, outre deux filles : Henriette et Marguerite. Et le problème se posait cruel pour Henri, qui détestait son frère François, autant que Louis XIII pouvait détester son frère Gaston ; le duché peut-il tomber en quenouille ? «Oui, disait Henri, et le duché, à ma mort, ira à ma fille Nicole et à tel époux que je lui choisirai.» Et très épris du bâtard du cardinal de Guise, de ce cardinal qui avait été assassiné à Blois en décembre 1588, Louis de Guise, qu’il avait fait baron d’Ancerville en 1606, comte de Boulay en 1616, qu’il comblait sans cesse de nouveaux biens et de nouvelles faveurs, il voulait le donner comme mari à Nicole. L’Empereur, le Saint-Père durent intervenir, et la solution à laquelle la diplomatie arriva consista à marier Nicole au fils de François qui, lui, soutenant que le duché était soumis à la loi salique, proclamait qu’il était l’héritier présomptif de la couronne ducale.

Un premier mariage venait d’être célébré, le ii mai, en catimini par le R. P. carme Dominique de Calatayud, moine qui avait la réputation de faire des miracles, d’avoir assuré la victoire de Prague, et que l’empereur Ferdinand avait envoyé de Vienne pour peser sur Henri. Le mariage secret était subordonné aux dispenses épiscopales. Ces dispenses, Jean des Porcellets, l’évêque de Toul, les accordait dès son arrivée, à la descente du carrosse même qui ramenait Cahot à sa famille et sous la réserve de l’approbation du Saint-Siège. Les mariages officiels furent fixés, pour les contrats au samedi 22 mai, pour la cérémonie religieuse au dimanche 23 mai^ — les mariages, car le même arrangement diplomatique donnait pour épouse à Louis de Guise la fille aînée de François de Vaudémont, Henriette, âgée de 16 ans, qui ne pardonna jamais l’injure qu’on lui faisait en la mariant â un bâtard, si adoré qu’il fût du duc régnant. Jean des Porcellets dut arriver le samedi 15 mai, car, le lundi 17, il prêtait son ministère au comte de Vaudémont, au milieu de ses difficultés politiques et familiales. Le volume 34 de la collection de Lorraine (Man. Bibl. nat.) contient en effet page 82, la protestation suivante :

Ce 17' jour de mai 1621, i" année du Pontificat de Grégoire XV, en présence de l’Illustrissime et Révérendissime Seigneur Jean des Porcellets de Maillane, évêque et comte de Toul, prince du S'-Empire, et des notaires soussignés de l’autorité apostolique. . . , comparurent François de Lorraine , Comte de Vaudémont , et Charles de Lorraine , Prince de Vaudémont , pour protester contre l’oubli de la loi Salique aux futurs contrats. . . ( Archives de la cour de Rome à Nancy. )

Les droits des réclamants ainsi réservés, on procéda aux actes et aux cérémonies. Les deux contrats furent signés, le samedi suivant, â 6 heures de l’après-midi, l’un par Nicole et Charles, l’autre par Henriette et Louis.

Le dimanche matin, à 4 heures, les dits princes et princesses furent espousés par M®’' l’Evesque de Toul en la chambre de Madame de Lorraine où le P. Dominic dict la messe et donna la bénédiction. A 7 heures, le soir, eut lieu le festin des noces en la salle Saint-Georges, près la Chambre des Comptes, aux salves de l’artillerie. Le lundi 24 mai, M. et M"'° de Vaudémont donnèrent à diner en l’hotel de Salm à S. A. M'"° la duchesse de Brunswich,

leur tante, à M™' de Remiremont, leur sœur, avec d’autres seigneurs et dames. Le prince de Vaudemont reçut le titre de Duc de Bar et ne coucha avec son épouse qu’après la dispense de Sa Seigneurie [le Pape] que l’on attendait de jour à aultre et que le courrier apporta le 5 juin suivant. — Après le festin, M™' de Brunswick fut atteinte d’un catarrhe dont elle mourut, le 2 Juin après midi. Le 25 Juin, les Etats furent convoqués et, sur la proposition de M. de Ligniville, une dotation au profit des nouveaux mariés fut approuvée.

Callot ne fut pas appelé à commémorer ces fêtes. Etait-il oisif.? On lit, dans le livre d’Abraham Bosse sur l’art de graver (édit, de 1745 ’ P- 4)> passage suivant :

J’ai sçu par feu M. Callot qu’on lui envoyait son vernis tout fait d’Italie et qu’il s’y fait par les menuisiers qui s’en servent pour vernir leurs bois : ils le nomment vernice grosso da lignaioli.

L’éditeur donne du vernis de Florence ou de Callot cette formule, bonne seulement pour Veau-forte des anciens, dont Callot faisait usage.

Prenez un quarteron de bonne huile de lin claire pareille à celle qui sert aux peintres, faitesle chauffer dans un poêlon de terre vernissé et neuf. Ensuite, mettez-y un quarteron de mastic en larmes pulvérisé et remuez bien le tout jusqu’à ce qu’il soit fondu entièrement. Alors passez toute la masse à travers un linge fin et propre dans une bouteille de verre à large col que vous boucherez exactement.

Jacques Callot, à qui Pandolfini envoyait ce vernis, songeait évidemment à se mettre à la besogne, et il s’y mit aussitôt. Il y a dans Félibien une phrase qui a exercé la sagacité de tous ceux qui se sont occupés du graveur. Parlant du Sahit Mansiiy (voir pl. VII), il dit que cette estampe est la première eau-forte que Callot ait jamais gravée. Or l’estampe, sur les états où elle est datée, porte le millésime assez brouillé de 1616. Comment Callot a-t-il pu graver à Florence, où il était en 1616, un Saint Mansuj qui est le portrait de Jean des Porcellets, l’évêque de TouL? Comment Félibien peut-il la qualifier de première eau-forte, alors que, dès 1612, Callot, chez Tempesta, faisait à la pointe les huit estampes des Obsèques de la reine d’ Espa^ne^ N oici la solution de l’énigme. Le Saint Mansiiy est bien la première eau-forte de Callot, mais il faut ajouter «la première eau-forte qu’il ait faite à Nancy, à son retour de Florence». Israël Silvestre, qui savait que quelque souvenir se rattachait à cette estampe, n’a pas pu mieux préciser. Cette pièce est le premier acte de gratitude de Jacques envers le prélat qui avait eu tant de bontés pour lui. Elle a été faite après une excursion à Toul, car le paysage du fond est copié sur place. Non seulement l’estampe contient le portrait de l’évêque de Toul, sous la chape de saint Mansuy, mais elle montre, sans conteste possible, le portrait de Jacques lui-même, à la chevelure flottante, raie à gauche, à la fine moustache, au col fraisé, portant sur l’épaule gauche la décoration que lui avait accordée le grand-duc. Bien plus, par le rang qu’il se donne sur l’estampe, il n’y a pas lieu de douter davantage que l’œuvre représente la famille Callot rendant hommage tant au pasteur du diocèse qu’au suzerain de Bainville. Le père est là sous la couronne ducale : c’est le même portrait que l’on retrouvera dans le père de V Enfant prodigue; la mère agenouillée, le frère

[i62i] retour à NANCY.

aîné dans un élégant costume et, près de lui, sa femme Charlotte pleurant sans doute un enfant perdu; toute la parenté religieuse est présente autour de l’évêque. Le cuivre, traité à l’eau-forte et fini au burin, fut probablement donné à M»' des Porcellets. Il ne reparut que plus tard chez un possesseur, qui ne fut ni Henriet, ni Silvestre, et qui écrivit le nom de Callot sur la planche en y ajoutant une date erronée. Mais l’histoire de la pièce est trop intimement liée aux relations des Callot avec l’évêque, pour que les erreurs anciennes puissent subsister.

Du reste, l’évêque de Toul, qui avait rang à la cour ducale, qui y pontifiait, faute d’un évêché à Nancy, création à laquelle la France s’opposait, qui possédait à Nancy une des belles résidences, avait avec le héraut d’armes, fonctionnaire lorrain, son vassal par ailleurs, des relations qui dataient au moins de son arrivée à l’épiscopat en 1608. A son anoblissement en 1584, Claude Callot s’était empressé de placer de ses fonds en un fief, la terre de Bainville-sur-Madon, qui dépendait de l’évêché de Toul : un pavillon quasi noble, la moitié des terres du village, des droits sur la nomination sinon à la cure, du moins à une des chapelles de l’église. Claude mort en 1594, le domaine avait dû rester en usufruit à la veuve, Claude de Fricourt, et ce ne fut qu’en 1611 que Jean, le héraut, prit possession de l’immeuble et se mit, en propriétaire rural, à le doter d’améliorations. La construction qui subsiste encore aujourd’hui (voir fig. i , p. 9) porte sur la clef de voûte de la grande porte le double écusson de Jean Callot et de Renée Brunehaut, sa femme, avec la date de i6ri, date des réparations faites. Les cahiers bleus de d’Hozier, au Cabinet des titres de la Bibliothèque nationale, contiennent, au nom de Callot, l’acte du 7 avril 1614 par lequel Jean des Porcellets, évêque de Toul, châtelain de Bainville, reconnaissant les dépenses faites par le héraut pour embellir le village, affranchit la demeure de Callot de servitudes auxquelles elle était soumise : dans cette maison qu’il a reçue de feu ses père et mère, Jean pourra avoir une volière ou colombier pour pigeons; il pourra construire un pressoir sans avoir plus à faire porter ses grappes au pressoir banal.

Du moment que Jacques Callot était dans d’aussi bonnes dispositions, l’évêque n’hésita pas à lui demander un service. Après avoir sondé le terrain à Rome, au cours de son rapide voyage ad Ihnina, Jean des Porcellets sentit ses pensées le ramener vers la pourpre romaine : la Lorraine avait le droit d’être représentée dans le Sacré Collège, et aucun évêque n’avait plus et mieux fait que lui pour le développement des intérêts de l’Eglise et des œuvres dans son diocèse. Les Jésuites, les Cordeliers, les Capucins, les Minimes, les Carmes, les Bénédictins, les Oratoriens, les Tiercelins, lui avaient maintes obligations, car il avait contribué, de toute son influence sur le bon duc Henri, à étendre leurs maisons. Les cloîtres pour les religieuses de la congrégation de l’Annonciation, du Carmel, de la Consolation, du Refuge, sœurs grises, blanches, noires ou bleues, s’étaient multipliés au point que la ville de Nancy pouvait ressembler moins à une forteresse qu’à un très vaste couvent. C’étaient là des titres sérieux que les Ordres seraient les premiers à faire valoir dans

p4 VIE DE JACQUES CALLOT. [‘621]

l’entourage de Grégoire XV. D’autre part, la famille des Porcellets, des plus anciennes et des plus nobles, avait rendu à l’Église, à de nombreux souverains, de tels services que le chapeau cardinalice ne serait pas déplacé sur la tête de l’un de ses membres.

Une dizaine d’années auparavant, le frère aîné, André, qui avait servi le duc de Mercoeur en Autriche et avait été fait baron de l’Empire, qui avait vu ajouter à sa charge de gouverneur de Marsal celle de gouverneur de Metz à lui confiée par la France, André avait songé à reconstituer l’histoire de la famille et avait chargé un secrétaire de faire des recherches. Les renseignements ainsi recueillis, et quelques-uns viennent d’Espagne à la date du 16 février 1610, furent réunis en une sorte d’album, assez mal ordonné, d’ailleurs, au point de vue chronologique, géographique ou généalogique : ils forment une trentaine de chapitres ornés de 28 dessins-grisailles, plume et lavis, relevés de crayon blanc. L’album se complète par un arbre généalogique qui s’arrête à la date du volume, 1610 apparemment. Ce volume est conservé aujourd’hui sous le n° 21 (ion) aux manuscrits de la bibliothèque municipale de Nancy et est intitulé : Généalogie des Forcellets. L’évêque de Toul, après avoir corrigé de sa main quelques détails, notamment au chapitre 24, pour rappeler que le pape Urbain V était allié à sa famille, remit le volume à Jacques et le pria de graver l’arbre généalogique de sa maison en l’illustrant à l’aide des 28 dessins de l’album et en l’expliquant à l’aide des notes du livre. Et comme le livre avait été fait pour André, l’évêque fournit six croquis supplémentaires qui intéressaient sa propre carrière. Les 34 dessins furent reproduits sur vélin, grandeur d’exécution ; ils figuraient, avant 1755, dans la collection de M. Clairambault, qui fait aujourd’hui partie de la Bibliothèque nationale (Manuscrits); mais ils n’ont pu être retrouvés. L’estampe elle-même, fort rare, fut payée sept louis et demi, en 1755, à la vente Clairambault et est classée au premier volume de l’oeuvre de Callot au Cabinet des estampes. En quatre feuilles, elle rappelle l’élève de Thomassin; par son exécution à l’eau-forte avec, çà et là, des coups de burin, par son texte microscopique, elle est dans le style même delà Terre Sainte que Callot avait exécutée, il n’y avait pas deux ans, à Florence; enfin elle est signée lac. Callot sciilptor, la signature même de l’artiste au moment de son départ d’Italie. D’ailleurs, de par les dates mêmes de 1609, de 1610, que trahit l’œuvre, il est erroné de l’attribuer, comme on l’a fait jusqu’ici, à Callot enfant, lorsqu’il n’avait que quinze ans, en 1608. Le travail s’exécuta très vraisemblablement au château de Gondreville qu’habitait l’évêque de Toul durant l’été.

C’est peut-être au cours de cette villégiature que Callot prit l’esquisse de la Petite foire de Gondreville , qu’il grava ensuite sur cuivre à une date mal déterminée. Mariette pense que la pièce a dû être commencée à Florence, parce qu’elle rappelle la fête du mai, en Toscane, où les fillettes, quêtant, offrent aux passants une branche fleurie en leur chantant un couplet de circonstance. Meaume pense qu’elle est postérieure à 1624, parce que le filigrane des premières épreuves qu’il a vues

[i62i] retour à NANCY. 95

porte la marque de Charles IV, deux C entrelacés, embrassant la croix de Lorraine surmontée d’une couronne ducale. Mais cette marque était en usage dans les papeteries lorraines dès le temps de Charles III. La bibliothèque de l’École des Beaux- Arts, dans son œuvre de Callot, possède une épreuve avant la lettre avec la signature autographe de l’artiste I. CallotV., signature encore italienne, alors que le cuivre reçut plus tard la signature française, J. Callot fe. Nanceij commençant par un J. Quoi qu’il en soit, la pièce, des plus gracieuses, a été maintes fois copiée et imitée, notamment chez Ciartres, vers 1644, et par Claude Goyrand, vers le même temps, chez Ganière. Le dessin, plume et bistre (6'^"x 12' 6") se trouvait, en 1767, dans la collection de M. de Jullienne. Le cuivre, conservé chez la veuve de Jacques, entrait en 1662 chez Silvestre et suivait toutes les péripéties des autres planches : il est aujourd’hui à Nancy, chez M. l’abbé Renauld.

Une œuvre encore se rattache aux relations de Callot avec Jean des Porcellets, et date du temps même du retour de Jacques à Nancy. Le P. jésuite Zénon avait fondé à Gênes une communauté de religieuses qui se donnaient pour mission l’entretien des autels des églises pauvres. Maria Victoria Fornari avait créé la première maison, le 15 mars 1604, et, soit sévérité de la règle, soit recrutement privilégié, l’institution avait si bien réussi qu’une deuxième maison s’était établie à Pontarlier en 1612, une troisième à Vesoul en 1616, d’où un quatrième essaim était venu se fixer à Nancy. On les nommait les Filles bleues, du long voile qu’elles portaient sur leur costume blanc ; religieuses de l’Annonciade céleste était leur nom officiel. Elles s’étaient élevé, vis-à-vis des Jésuites, entre les rues Saint-Dizier et des Quatre-Églises, au sud de la rue de Grève ou de Charles III, une chapelle que l’évêque de Toul avait promis de bénir le 26 septembre : pour cette cérémonie, Callot grava au burin le portrait de la fondatrice, Marie-Victoire, morte déjà depuis quatre ans, le 15 décembre 1617 (elle fut, en 1828, proclamée vénérable par Léon XII). C’est de Nancy que partirent, en décembre 1622, les neuf religieuses qui fondèrent la maison de Paris, rue Culture-Sainte-Catherine, contre l’hôtel de M™" de Sévigné.

On peut considérer comme contemporaine du Saint Manstiy une estampe qui, par ses dimensions et son style, semble avoir été destinée à lui servir de pendant, le Saint Mmond , si tel est le nom qui convient au personnage représenté, un évêque prêchant sous bois, qu’on nomme aussi Saint Nicolas j patron de la Lorraine, Saint Séverin ou Saint A.nsehne, mais qui peut être Saint Hidulphe ou Saint Siÿsbert , autres saints évêques illustres du pays lorrain. Les fidèles y reconnaissent une clairière des bois de Saint-Amond et une grotte pieuse où l’on se rend encore en pèlerinage. La gravure porte toujours la signature italienne lac. Callot f. et rappelle un paysage d’Adam Elsheimer, exposé à l’ancienne Pinacothèque de Munich. Le cuivre est à présent chez M. l’abbé Renauld.

Les études héraldiques des Callot les mettaient à même de se rendre agréables à une excellente clientèle. Charles de Tornielle, comte de Brionne, baron de Bauffie-

c;6 VIE DE JACQUES CALLOT. [1621]

mont et de Bulgnéville, neveu par sa femme, Claude-Dorothée, de l’évêque de Toul, venait, à l’occasion des mariages, de voir ériger en marquisat la terre de Gerbéviller qu’il tenait de sa mère : grand-maître de la garde-robe, grand chambellan, surintendant des finances, c’était une puissance à la cour ducale, et le héraut d’armes ne pouvait lui faire de plus gracieux compliment que de lui dessiner un nouvel écusson avec couronne de marquis, que Jacques graverait. La pièce n’est pas signéej mais il suffit, dans ces Armes des Torntelle, de regarder le Grand Kocher qui remplit l’estampe et de le comparer au Sa/ni- Jean aVathmos ou au dernier des Paysages italiens pour s’assurer que ces trois compositions sont d’une seule et même main. Meaume pense que cette œuvre fut le remerciement de l’artiste pour le soin que le comte de Brionne aurait pris, treize ans plus tôt, de l’emmener à Rome. L’improbabilité de cette hypothèse a été démontrée , le comte de Brionne étant allé en 1608 à Madrid , et non à Rome. Le présent était plutôt une anticipation de bienfaits à venir, car Jacques espérait bien, en dépit de quelque pessimisme, obtenir à la cour de Nancy, dans sa patrie, partie des avantages qui lui avaient été libéralement prodigués en Toscane, dans une cour étrangère.

L’hiver allait venir et, rentré en ville, Callot, revoyant ses notes et papiers d’Italie, se décidait à reprendre quelques-unes des œuvres qui lui tenaient le plus au cœur : il referait sa Poire de l’impruneta, ses Caprices qui lui avaient valu de tels compliments à Florence; il avait, après sa Perre Sainte, commencé à la plume une histoire de la qu’il entendait achever, à la pointe, sur cuivre; il avait en portefeuille, depuis 1617, des croquis de carnaval, des bossus ougobbi; il les graverait pour les mascarades prochaines, de manière à amuser les enfants, petits et grands. Il semble que c’est à cette série légère de 21 pièces qu’il consacra ses premières longues soirées d’hiver. Pourtant, dans son dictionnaire, Heinecke (t. ÎII, p. 500) parle d’une édition de 1625. Le fait que Callot inscrit sur la planche que l’œuvre est gravée à Nancy montre qu’il n’y avait pas longtemps qu’il était de retour dans cette ville, quand il la termina. Vingt des cuivres se trouvent chez M. l’abbé Renauld. L’œuvre fut contrefaite, en 1661, chez Ricœur.

Il convient de mentionner ici la série des Mendiants ou Gueux, suite de 25 pièces, qui s’ouvre avec le Capitano de Baroni, rappelle beaucoup le genre des Bossus et peut en être contemporaine : elle conserve encore la signature italienne lacomo Callot in. et fe. Ont-ils été dessinés en Italie.^ Sont-ce des types que l’artiste a saisis à Nancy même.^ Les ordonnances municipales de la cité lorraine, de 1620 a 1622, témoignent de la misère qui régnait alors : les églises étaient envahies d’éclopés repoussants; à tout coin de rue, des lépreux assaillaient les passants et, de leurs membres ou perclus ou pourris, sollicitaient l’aumône; ces malheureux faisaient la haie à la porte des magasins, et il fallait presque de force s’ouvrir un chemin à travers ce mur de souffrance et de douleur. L’ordonnance du 30 juillet 1620 prescrit qu’on les expulse, sauf les lépreux de la Madeleine dont on autorise les délégués à quêter, comme de coutume.

[i622] retour à NANCY. 97

Ce spectacle fit impression sur l’artiste et, à vrai dire, les esquisses qu’il prit de ces physionomies affligeantes constituent peut-être la seule étude d’expression que nous ait laissée le maître nancéen. Quand on visite, à Florence, la casa Buonarotti, on est frappé de l’allure spéciale que présentent les dessins de Michel-Ange qui en ornent les pièces : bien marquer l’ossature humaine semble avoir été la préoccupation constante de l’artiste. Chez Callot, on retrouve, aussi marquée, cette tendance qu’il avait sans doute notée et admirée chez le grand maître : il construit un squelette et s’en sert pour indiquer action et sentiment du personnage, sans trop s’attarder aux muscles et aux chairs. Les Mendiants font exception à cette habitude : ils décèlent un effort évident d’obtenir des effets par l’expression du visage. Les vingtcinq cuivres passés chez Silvestre et numérotés par Fagnani sont conservés chez M. l’abbé Renauld, qui possède aussi une douzaine de dessins à la plume, études préparatoires ou copies de l’œuvre, on ne sait. Dix autres dessins de la même série se trouveraient à Zagreb ( Agram) en Croatie, au musée municipal, et M. le D'' Arthur Schneider se propose d’en publier des reproductions, dès qu’il se sera assuré de leur authenticité.

La réplique de Xlmpruneta doit être des premiers mois de 1622. Les collectionneurs la disent inférieure à l’original, Callot paraissant éprouver quelque ennui à se recopier et cet ennui se traduisant par moins de vivacité et de brillant dans l’exécution.

Avec sa situation sociale, Jacques ne pouvait rester étranger au monde religieux dont l’influence était, du reste, prédominante à Nancy. Le tombeau de famille était au cloître des Cordeliers, et, bien que le héraut d’armes et les siens suivissent les offices de la paroisse Saint -Epvre, le couvent des Franciscains leur était ouvert, comme la porte des Callot devait être ouverte aux frères quêteurs. Le gardien de la communauté, le frère André de l’Auge, de Pontoise, ne tarda pas longtemps à entrer en relations avec l’artiste. UMrbre de saint François paraît être une des premières œuvres de Jacques après son retour à Nancy. Douze pères sont représentés en prière sous un arbre que domine la Sainte-Trinité. Les explications sur cette composition, comme sur bien d’autres que lui confièrent les religieux, doivent être, faute de renseignements, laissées à l’imagination. Au mois de septembre 1622, le P. de l’Auge, faisant imprimer à Paris chez Robert Fouet, rue Saint-Jacques, une suite de sermons qu’il avait prêchés au palais ducal devant Henri II, durant l’Avent de 1619, priait l’aquafortiste de lui graver un frontispice pour son ouvrage. Callot s’exécuta, en s’inspirant évidemment des suggestions du Père : au fronton d’un portique, l’agneau pascal; aux extrémités, deux anges, tenant la trompette de la Renommée, montrent, celui de droite, les trois alérions de Lorraine, celui de gauche, la croix de Jérusalem. Au-dessous, contre un pilastre : ici saint Louis; là, Godefroy de Bouillon. Pour titre :

La Saincte Apocatastase , sermons adventuels prêchés à Nancy, en Lorraine, devant Son Altesse par Frère André de l’Auge, Pontoisien , mineur observantin en la province de France parisienne, professeur en la sacrée théologie morale au couvent audit Nancy.

Jacques Callot. 1 3

pS VIE DE JACQUES CALLOT. [1622]

Le style des 24 « belles tapisseries » — le Père qualifie ainsi ses homélies — que le livre contient est aussi curieux et sybillin que le titre même de l’Apocatastase : il ramène à ces pages où Rabelais « locute des vies et quadrivies de l’ulme et inclyte urbe que l’on vocite Lutèce»j seulement, au lieu de franciser du latin, de l’Auge s’attache, comme les médecins, à franciser du grec de sa façon. Bientôt il donnera à Cahot de l’hébreu à copier, pour mieux étonner les Lorrains ébahis. Il n’est pas donné à tout le monde de venir de Pontoise.

Quelques semaines plus tard, un autre Père du même couvent, le Frère E. Didelot, de l’ordre des FF. Mineurs, rédigeait, en faveur de ses confrères, un Manuel de de'votion au Saint-Sacrement , qui allait s’éditer chez Jacob Garniche, imprimeur juré de Son Altesse. A Cahot incombait le soin d’en graver le titre : deux anges supportant un ostensoir qui brille sous un dais. Du même temps datent aussi un buste de saint François, sortant du calice d’un lis, le Saint François à la tulipe^ comme on le nomme, dont le cuivre se trouve chez M. l’abbé Renauld, et une autre Vera effigies sancii Francisci, la tête cerclée d’une auréole lumineuse, toutes pièces anonymes. Mais le témoignage du P. Husson, qui appartenait aux Cordeliers et qui a vu au couvent cuivres et estampes, est là pour attester de ces preuves de l’affection portée à son couvent et à son ordre par le graveur.

C’est seulement au mois de décembre 1622 que se manifestent les premières relations officielles de Jacques avec la cour de Lorraine. Un décret paraissait, à cette date, qui interdisait la circulation de certaines monnaies allemandes, et Cahot était chargé de graver le dessin des pièces interdites, de manière à joindre ce dessin à l’ordonnance et à le faire figurer sur les affiches publiques. De ce chef, Jacques figura au budget de 1623.

On lit, en effet, dans les dépenses de cet exercice (Arch. départ., B. 1431), du 24 janvier :

Somme payée à Jacques Caliot pour trois planches de cuivre où il aurait gravé des reissdal- 1ers et autres espèces forgées pour gros que S. A. a jugé bon estre descriees 20 francs

20 francs barrois — le franc barrois valant près de deux francs en poids — c’est 40 francs d’alors, ou près de 200 francs, valeur comparative d’aujourd’hui. Les relations n’en restèrent pas là, et une des attentions de Jacques fut de graver sur un reliquaire, dans des dimensions fort exiguës, un Christ portant la croix, dont l’estampe s’est appelée, depuis, «le Vêtit portement de croix de la tabatière d’or de M. de Lorraine». Henri II ne prisait sans doute pas, car c’est à peine si on devait alors commencer à fumer. La scène est empruntée à la Grande Passion dont Jacques avait déjà dessiné les esquisses, et qu’il avait sans doute commencé déjà à transposer sur cuivre.

Après le duc, les attentions de Jacques, s’il était quelque peu politique, devaient s’adresser au favori du duc. Il n’y manqua pas apparemment, car on ne peut guère reporter à une autre date qu’à 1623 le beau portrait qu’il fit de Louis de Lorraine,

le bâtard du cardinal de Guise, à qui l’Empereur avait accordé, lors de son mariage avec Henriette de Vaudémont, le titre de prince de Phalsbourg.

Digne object, juste soing du sage grand Henry,

ainsi commence le quatrain qui souligne l’œuvre de l’artiste. M. Robert Dumesnil en possédait, en 1853, le dessin original qui lui venait de Paignon-Dijonval et qui se trouve aujourd’hui dans la collection du duc de Devonshire — • crayon et bistre; - — M. Meaume en possédait une épreuve d’essai avec des corrections à faire à la poitrine, aux jambes, à la queue du cheval.

Ces efforts ne furent pas tentés en vain. Voici le texte d’un mandement du 18 mai 1623 par lequel le duc Henri attachait Callot à sa maison et au pays, en lui accordant une indemnité, à toucher en trois ans, qui pouvait bien représenter alors 1,000 francs par an, soit 5,000 francs valeur d’aujourd’hui.

A notre ami et féal Marc Georges, receveur de Blamont, et à ses successeurs, salut. L’estime singulière que notre cher et bien -aimé Jacques Callot, graveur en tailles douces, s’est acquise en cet art tant en Italie qu’aux autres provinces où il s’est formé, pendant plusieurs années, en la connaissance plus exquise dudit art, et la preuve que nous en avons par divers ouvrages qu’il nous a fait voir de sa main, nous ont donné sujet de l’aider à s’établir pardeçà et lui donner quelques moyens de nous y servir et au public. C’est pourquoi nous ayant fait entendre que, s’il nous plaisait de l’honorer de quelque effet de notre gratitude, il s’arrêterait volontiers à nous rendre ses très-humbles devoirs et services et témoigner l’affection qu’il doit à sa patrie, sans avoir autres occasions qui le peuvent distraire de cette résolution. Nous, pour ces causes, avons bien voulu lui accorder la quantité de neuf cents paires de réseaux, moitié blé froment, moitié avoine, à prendre sur les grains de notre moulin de Blamont, à délivrer par tiers au premier terme de chacun des exercices suivants ; 1624, 1625,

Donné à Nancy, le 18' jour de May 1623.

Signé : Henri.

Contresigné : Janin.

Le résal représente 117 litres de grain environ. Le premier émargement est du 3 juillet 1623. Et comme un bonheur ne vient jamais seul, le frère aîné Jean, depuis neuf ans secrétaire ordinaire du duc, était, par lettre patente, nomme en même temps concierge du palais ducal, en survivance de la charge de son beaupère Jean de Flondres. Cependant, Jacques s’amusait à recommencer ses Caprices, ces planches mêmes destinées à passer plus tard chez Silvestre, puis chez Fagnani, qui bouleversa maladroitement, en les numérotant à faux, la série progressive des modèles de dessin constituée par le maître : dans le nouvel ordre introduit par Fagnani, les compositions les plus complexes viennent les premières; les plus simples, les dernières; et M. Meaume adopte cette classification baroque dans son magnifique catalogue, au lieu de suivre le classement si logique indiqué par Callot! Cette série aurait été imitée à Nantes, suivant les constatations du British Muséum, et contrefaite sur bois par Édouard Eckman.

I oo

Et pendant qu’il travaillait ainsi, une autre bonne fortune se préparait pour l’artiste. Claude Démet commençait par lui donner l’exemple, car, le mardi ii septembre 1623 :

Le m.'iriage du Chevalier du Christ, paroissien de S'-Sébastien de la Ville Neuve de Nancy, avec demoiselle Marie de Saucourt, fille de noble Jean de Saucourt, seigneur de Saxon et Housseville, se célébrait à S. Epvre. Etaient présents à la cérémonie le S'' de Saucourt et MM. des Ruetz, frères du marié, l’un, Charles, horlogier, et l’autre orphèvre, demeurant à Nancy.

La mariée était fille de l’apothicaire anobli de Henri II et sœur de lait de la princesse Nicole, qui allait, dans quelques mois, devenir duchesse régnante. La situation du peintre à la cour était donc assurée.

A son tour, le graveur apparaît aux bans de l’église Saint-Epvre (volume de 1623, ï" — die S ancti Maiihii [samedi ii novembre]) :

Noble Jacque Calot, fils de noble Jean Calot, hérault d’armes de Son Altesse, de la paroisse de S* Evre, d’une p'. Et da"' Catherinne Kettinguer [Kuttinger], fille de noble Nicolas Kettinguer, eschevin en la Justice de Marsal, paroissienne du mesme lieu, d’autre pb

La deuxième publication put avoir lieu à la grand’messe du lendemain dimanche, et la troisième le dimanche 19 novembre. On put donc procéder au mariage dès le lundi 20 novembre. Où se célébra-t-il.^ à Nancy.? à Marsal, paroisse de la mariée.? Où se signa le contrat.? Ces problèmes restent à résoudre. Les archives notariales de Nancy et de Marsal sont réunies et classées par ordre alphabétique des anciennes études dans deux chambres des combles de la Cour d’appel, à Nancy : M. Dussaux, notaire, rue Saint-Dizier, en a la clef. Mais les conditions de travail sont tellement pénibles parmi ces liasses poussiéreuses, dans un local sans table ni chaise, qui est rarement aéré, glacial l’hiver, étouffant l’été, que les recherches doivent vite s’arrêter. Mais c’est là que se trouvent les renseignements qui nous éclaireraient sur cet acte si important de l’existence de Jacques : les minutes des trois principales études de Marsal en 1623, celles de MM. Bernage, Biaise et George, ont été parcourues sans résultat. Peut-être, si le mariage a été célébré à Nancy, chez quelque parent de la mariée, découvrirait-on l’acte dans les liasses des études de Nancy. Mais le dépôt contient les papiers de quarante-six notaires qui, d’après l’index, exerçaient à Nancy en 1623, et il faudrait du temps pour retrouver les quarante-six registres dans ces conditions difficiles. Pauvres registres, que tant de dangers menacent!

Faute du document, le champ reste ouvert aux hypothèses. Jacques Callot s’était lié avec un voisin, Henri Humbert, agent comptable, à Marsal, des propriétés du prince de Phalsbourg. Est-ce par l’entremise d’Humbert que Jacques a été présenté aux Kuttinger.? La cousine préférée de Jacques, Louise Ruyz, avait épousé, en 1613 , Claude de Villaucourtj la sœur de Catherine Kuttinger, Marguerite, eut pour mari Paul de Villaucourt, cousin -germain de Claude : chez sa cousine, Jacques

rencontra-t-il Marguerite qui aurait préparé le mariage de sa sœur.? L’installation se fit peut-être dans une petite maison, voisine de l’hôtel de Salm et de la voûte du bastion de Vaudémont, laissée dans la succession. Catherine était noble : elle portait parti d’or et de sable (d’azur, suivant Pelletier), à un griffon de l’un en l’autre; elle était riche, à en juger par les grosses sommes qu’elle dépensa en legs quand elle eut à quitter ce monde. Elle était la piété même. Le jeune ménage réunissait donc

Figure 4"“. — Catherine Kuttinger et la fille du D' Garnier (1638.^).

toutes les conditions de bonheur, et, comme il n’eut pas d’histoire, il faut en conclure que le mariage fut heureux. Il n’y eut pas d’enfant. Israël Henriet a, vers 1638, gravé et publié une vignette sous laquelle il a placé le nom de Catherine en lui donnant une fillette, la fillette du D'' Garnier, son second mari. Il est à regretter que Callot n’ait pas poussé l’amabilité jusqu’à nous laisser une belle image de sa compagne.

Ce même hiver de 1623, on trouve Jacques en relations avec un poète célèbre du temps, Alphonse de Ramberviller, âgé de 63 ans, lieutenant du bailli de Vie, qui dépendait de l’évêché de Metz, mais qui était en rapports constants avec Nancy.

Callot l’avait sans doute connu à son mariage, car gens de Vie et de Marsal ne faisaient qu’une seule famille. Au mois d’août dernier, Henri II, très affaibli, s’était rendu à Vie pour essayer, dans le voisinage de l’abbaye de Salivai, les eaux miraculeuses de la fontaine de Vireval. Il en avait éprouvé du soulagement et, rencontrant Alphonse de Ramberviller, il avait engagé le magistrat à écrire une histoire de cette fontaine, placée sous l’invocation de saint Livier. Alphonse se mit à l’œuvre; dès la fin de décembre, son manuscrit était achevé. Il fallait au volume, dédié au duc, un portrait du saint. Callot s’engagea à l’exécuter, et l’œuvre fut bientôt prête. Le Louvre en possède le dessin au crayon noir (n’’ 1774). Au cours des échanges de visites, Jacques offrit à son nouvel ami un de ses exemplaires d’auteur des Miracles de l’ Annonciation , en y ajoutant, sur les feuilles de garde, deux dessins à la plume et au lavis : au début du livre, un saint Livier aux pieds duquel jaillit la fontaine miraculeuse; à la fin, un saint Amond prêchant dans la clairière, œuvre très semblable à un Saint Jean-Baptiste auquel Jacques travaillait en ce moment sans doute, très semblable surtout au Saint Amond de l’an passé. Rentré à Vie, Alphonse plaçait précieusement le volume dans son musée, sous le n” 50, tab. 34. Plus tard, quand il mourut, en 1633, le livre alla chez ses légataires, les Cordeliers de Vie. De là, il passa chez les Dominicains réformés de la rue du Marché-Saint-Honoré, à Paris, et quand le couvent fut converti en Club des Jacobins durant la Terreur, l’ouvrage passa à la Bibliothèque nationale, où il se trouve encore sous la cote Rés. H 606 bis.

Alphonse ne limita pas au saint Livier son appel à la pointe de Callot : poète latin aussi bien que poète français, il avait écrit un Elogiu/n ^oriosissimae Virginis, qu’il dédiait à l’évêque de Metz, Henri de Bourbon. La gravure existe, mais le poème est introuvable.

L’année 1624 fut triste pour Nancy. Il y eut bien, au Carnaval, vers le 20 février, un combat à la barrière. Mais la santé du prince allait déclinant, les inquiétudes s’accroissaient. Christine de Lorraine envoyait de Florence à son frère du vin de Grenade et du julep de pierres précieuses; les portes et les fenêtres du château de Lunéville étaient calfeutrées avec soin. Peines inutiles, le duc mourait le 31 juillet, et, avec son successeur, Charles IV, allait commencer la série des malheurs du pays.

Sur la comptabilité ducale de l’exercice, le nom de Jacques apparaît trois fois. Au dossier B 1441 des Archives départementales, on lit :

Somme payée à Jacques Callot, graveur de taille douce en eau-forte, pour avoir fourni deux planches de cuivre et sur chacune d’icelles taillé une inscription latine faite et dressée par le S'' de la Ruelle, secrétaire d’Etat, contenant les an, jour et heure que le feu Duc Henri, second du nom, est décédé, ensemble les ans, mois et jours qu’il a vécu et régné, avec un éloge à sa louange , l’une desdites planches ayant été soudée contre le cercueil de plomb et l’autre clouée contre le cercueil de bois du duc pour servir de mémoire à la postérité.

Le dossier B 1443 comporte une dépense payée au père de Callot pour des fournitures de banderoles faites par le héraut lors des funérailles.

Au dossier B 3365, on lit :

Avoine délivrée à Jacques Callot sur et en déduction de 900 paires à lui assignées sur la recette de Blamont pour lui donner sujet de s’arrêter au pays, en considération de son art de graveur en taille douce.

C’était la deuxième échéance de l’indemnité payable en trois termes.

Enfin, le 28 octobre 1624, Jacques donne quittance d’une créance qu’il avait sur le Trésor, à la suite d’un décri de monnaies :

Pour avoir gravé 22 risdallers des deux côtés à 8 francs 176 francs.

Pour avoir fourni les 8 planches de cuivre pour graver lesdits . 24

Le mémoire fut réduit à 120 francs, et ainsi acquitté.

Si les commandes officielles n’avaient pas absorbé de nombreuses heures, Callot n’en avait pas moins travaillé beaucoup , cette première année de ménage. Des gravures pieuses avaient absorbé tout son temps. Les Capucins s’étaient, d’une part, adressés à lui, et, d’autre part, il terminait sa grande et sa petite Passion. La Vie de Marie par emblmes, en vingt-sept planches, l’Eclat du cloître, en vingt-sept pièces également, sont deux séries parallèles et sorties évidemment de l’imagination d’un capucin. L’ordre, qui ne comptait pas encore cent ans d’existence depuis qu’il s’était détaché de l’arbre de saint François d’Assise, s’était tracé , entre autres programmes, la proclamation du dogme de l’immaculée Conception, cause que les religieux mettaient en avant en toute occasion, en dépit des remontrances des Dominicains, des Jésuites, des Pontifes même. Les vingt-sept emblèmes de la Vie de Marie sont un plaidoyer en faveur de la cause ; les vingt-sept emblèmes de la Vie religieuse sont un plaidoyer en faveur de l’ordre monastique. L’auteur du travail , F. R., qui l’a dédié à Marie, est resté anonyme. Quant à Callot, pour la première fois il place sur ces œuvres sa signature française , le prénom commençant par un J barré au milieu, Jac. Callot fe. (voir fig. 8). L’impression se fit à Nancy, sur papier à la marque de Charles IV, sans nom d’imprimeur. En 1646, une nouvelle édition parut, à Paris, chez François L’Anglais, ou Langlois, appelé aussi Ciartres ou Chartres, aux Colonnes d’Hercule, rue Saint-Jacques, enseigne qui passera un jour aux Mariette, à la suite de mariage. Les cuivres parvinrent aux mains de Silvestre, le rival des Mariette en ce qui touche Callot j de là, ils allèrent chez Fagnanij ils sont aujourd’hui à Nancy, chez M. l’abbé Renauld.

La grande Passion, en sept planches, qui fut éditée à Nancy en 1625, dut occuper une grande partie de l’année 1624, l’année de noces. Elle avait été commencée bien plus tôt, car la première planche, celle du Lavement des pieds, porte la signature italienne lac. Callot fec. par un I, que Callot conserva un an ou deux après son retour

io4 VIE DE JACQUES CALLOT. [1624]

dans sa famille. La sixième planche, celle du Vortement de croix, porte la nouvelle signature Jac. Callot In. et Fe., le prénom précédé de J. La quatrième planche, le Couronnement d’ épines , avair été mal mordue à l’eau-forte et, à la mort de Callot, elle se trouvait encore inachevée. Qui la termina pour l’édition qui parut plus tard et qui fut longtemps en vente chez Silvestre.^ Un personnage de droite, qui contemple le couronnement, rappelle beaucoup les types hongrois si chers à Étienne de la Belle. La septième planche, le Crucifiement , fut achevée par Silvestre. Il est admis que la Descente de croix, la huitième planche des dernières éditions, a été gravée, d’après les dessins de Jacques, par Charles-François Silvestre, fils aîné d’Israël Silvestre, vers 1690. Tel fut le témoignage de Verdue, maître de dessin de ce graveur, témoignage que P. -J. Mariette a reçu et rapporté dans ses célèbres notes.

Ces dessins au crayon, qui dataient presque tous d’Italie, inspirés qu’ils étaient par les croquis de la Terre Sainte du R. P. Bern. Amico, entrèrent, à la mort d’Israël Silvestre, dans la collection des Mariette, commencée par Pierre, l’aîné, dès avant 1635. Lors de la vente de cette collection , en 1775 , ils furent acquis par le sieur Lempereur et cédés au Louvre, où ils sont aujourd’hui classés sous le n” 12513. Toutefois le Lapement des pieds, qui se trouvait dans la collection Paignon-Dijonval, est parti, avec cette collection, pour Londres après 1810. Quant aux cuivres, après leur sortie de chez Silvestre, ils passèrent chez Fagnani et, de là, au Cabinet du Roi, d’où ils disparurent aussitôt entrés. Après la prescription trentenaire, ils reparurent chez M“' Vincent, veuve, en 1760, d’un libraire de la rue Saint-Jacques, près Saint-Benoît. Elle mourut en 1776, et les planches allèrent «chès Daumont», éditeur à Paris, rue Saint-Martin, qui les numérota. Jean, marchand d’estampes dès avant 1797, rue Jean-de-Beauvais, leur donna ensuite l’hospitalité; de chez sa veuve, elles entrèrent chez Leloutre, aussi marchand d’estampes, en 1840, place du Musée, au coin de la rue du Carrousel, et, après l’expropriation de ce quartier, quai des Augustins. C’est là que M. Thiéry, grand-père de M. l’abbé Renauld, en acheta quatre qui sont aujourd’hui conservées rue des Quatre-Églises, à Nancy.

La petite Passion, en douze pièces, «une série des plus parfaites que Callot ait produites», dit Mariette, a sans doute été prête avant la grande. Les cinq dernières planches ont seules reçu la signature de Callot, la signature française commençant par un J. Les signatures des sept premières planches sont apocryphes et ont été posées par des éditeurs ultérieurs; elles ne donnent que le nom de famille, alors que Jacques manquait rarement de faire précéder ce nom de son prénom : c’est à peine si l’on peut compter trois ou quatre exceptions à cette règle. Les dessins, crayon et bistre, de la même grandeur que les planches, ont été vus, avec ceux des quatre banquets, par M. de Lorangère avant 1744. Ils sont aujourd’hui au Louvre sous le n" 12513. Les cuivres ont passé par les mêmes péripéties que ceux de L grande Passion; ils sont aujourd’hui au repos chez M. l’abbé Renauld.

Pendant qu’il était absorbé par ce travail, Jacques perdit un bon protecteur et

ami. L’évêque de Toul, Jean des Porcellets, mourait à Nancy, en son hôtel de Maillane, le 14 septembre 1624, suivant à six semaines de distance son prince dans la tombe : il n’avait que 44 ans. Il fut enterré dans la nouvelle église des Jésuites, rue Saint- Dizier, où ses trois petits-neveux, Gaston J. -B., comte de Tornielle, marquis de Gerbeviller, Henri, comte de Tornielle, Charles -François de la Baume, comte de Saint-Amour, prince de Cantecroix, lui élevèrent un monument. Ses dernières années n’avaient été marquées que par de nouvelles bonnes œuvres : en 1622, il avait consacré l’église des Carmes, que Déruet allait, aidé de Claude Gellée, le Lorrain, décorer de son pinceau; en 1623, fondé le village des Porcellets et autorisé l’introduction de l’ordre desTiercelins; prêté de l’argent à Henri II, sur garantie des revenus de Gondreville. Dans son testament, il léguait 10,000 francs à l’œuvre de Notre- Dame du Refuge, créée par cette surprenante exaltée qu’était Elizabeth de Ranfaing, qu’il avait en vain tenté d’exorciser avec l’aide du pieux curé de Mattaincourt, Pierre Fourrier. Il n’eut pas la satisfaction de rencontrer sainte Jeanne de Chantal, qui ne vint à Nancy que deux ans plus tard, en 1626.

L’année 1625 s’ouvrit sous d’excellents auspices. Marguerite, sœur de Jacques, atteignait ses vingt et un ans et épousait, le 23 février, Nicolas Notaire, archer du duc Charles, qui devait, en 1631, être nommé concierge du palais, à l’exemple de Jean, l’aîné de la famille Callot. Le contrat de mariage existe aux archives notariales de Nancy, mais dans lequel des deux mille cinq cents dossiers ou registres qui se pressent sous les combles de la Cour d’appel.^

Le catalogue de Callot s’enrichira, cette année, de quelques pièces datées, — dates toujours fort rares chez l’artiste, qui abordait un travail avec beaucoup d’entrain, mais qui aimait à le laisser languir des mois, sinon des années, sur sa table, avant de le terminer; de là, sans doute, difficulté de lui donner une date précise. Les RR. PP. Cordeliers se préparaient à un événement. Le V[énérable] P[ère] F[rère] Etienne Didelot, professeur de théologie du couvent, l’auteur du Manuel de dévotion au Saint-Sacrement , de 1622, allait se rendre à Rome pour y passer son doctorat, le 25 mai, au couvent d’Aracœli, sur le mont Capitole. Le V. P. F. André de l’Auge, gardien delà maison de Nancy, l’accompagnerait. Il s’agissait de faire bonne figure, et l’on sait avec quel luxe se décoraient les thèses que l’on présentait aux examinateurs. Les pontifes avaient condamné ce faste inutile et les Capucins avaient reçu une semonce spéciale, eux qui, plus que tous autres religieux, tenaient à leur vœu de pauvreté et de détachement des choses de ce monde. Les PP. Cordeliers avaient sans doute comme excuse qu’ils ne donneraient pas grand’chose au graveur, d’autant plus qu’ils se chargeaient de fournir la composition. Cette petite thhe, qui ne mesure pas moins d’un demi-mètre de hauteur et plus, sur 36 centimètres de largeur, est d’une exubérance extraordinaire. Elle a pour titre : Juhilatio Virants Deipara, ou Triomphe de l’immaculée Conception. Tous les bons Pères du couvent y ont contribué de toutes leurs idées et de toute leur science. Il y a de l’hébreu, du .Jacques Callot. i 4

io6 VIE DE JACQUES CALLOT. [1625]

grec et du latin; symbolisme, théologie, histoire rivalisent sur cette planche à coups de personnages et de textes. L’œuvre est dédiée au duc Charles IV et à la duchesse Nicole. Elle est signée à la française : Jac. Callot Nobilis hothar. hi. et scJup. [sic) in aqua forte exciiâitq. NanceiJ. Il écrivait Nancy, non sans songer peut-être qu’il eût aimé à suivre l’estampe sur ces bords du Tibre, qu’il avait abandonnés il y avait treize ans passés. Le cuivre est à présent chez M. l’abbé Renauld.

A la date du 2 juillet 1625, les archives ducales contiennent l’autographe de Callot qui suit :

Je soubsignc, graveur en taille douce de S. A., confesse avoir receu du S‘’ Marc Georges, receveur du conté de Blamont, la quantité de dix-sept reseaulx trois bichet de bled, mesure de Nancy, et quatre vingt douze reseaulx ung bichet, dix pots, d’aveine, dicte mesure, et ce sur et contant moins des neuf cents paires de reseaux, moictié bled et aveine, quille a pieu a feu de tres-heureuse mémoire S. A., que Dieu absolve, luy assigner sur la recepte dudict Blamont par son très-noble mandement datté du xviii' May mil vi' vingt trois. Pour foy de quoy j’ay signé. C’est de ma main. A Nancy, ce 2 jour de Juillet 1625.

Jacque Callot.

C’était un acompte sur la troisième échéance s’élevant à 300 réseaults. Pour la première fois, Jacques y prend la qualité de graveur de Son Altesse, titre qui ne lui avait pas jusqu’ici imposé de très grandes charges. Toutefois, en ce moment même, il exécutait une œuvre officielle, \2.grande These. A Jean des Porcellets avait succédé, sur le siège épiscopal de Toul, Nicolas-François de Lorraine, le jeune frère du duc Charles IV, que l’on avait destiné à l’église et qui allait avoir seize ans le 6 décembre suivant. Il était élevé chez les PP. Jésuites de Pont-à-Mousson, et, au mois d’août, il devait soutenir sa thèse de doctorat. Callot fut chargé de graver l’image qui encadrerait les vingt et une propositions présentées par le jeune aspirant. La composition du dessin appartient sans doute aux Pères, car c’est le style allégorique qu’on retrouve dans toutes les thèses du Collège romain, confié aux Jésuites à Rome. Flatteurs pour le père du candidat, le comte de Vaudémont, ils l’élèvent aux nues, porté par Pégase. L’énorme planche, haute de 80 centimètres sur 50 de largeur, a dû être travaillée au chevalet par l’artiste debout, car il lui eût été impossible de se pencher sur une table, avec de telles dimensions. Il la signa à l’italienne : lac. Callot In. et Fecit in aqua forte. La planche subit un accident antérieurement à 1725 : elle s’écorna à gauche, de sorte que les estampes tirées depuis cette date portent, au coin droit du bas, un triangle vide. Elle orne à présent le Musée lorrain (n" 546), installé dans la Galerie des Cerfs, au Palais ducal.

Au mois d’août 1625 arrivait à Nancy Claude Gellée, retour d’Italie; il devait y demeurer deux ans, jusqu’au mois de septembre 1627, à travailler avec Déruet à la décoration de l’église des Carmes, aux frais du prince de Phalsbourg. Etant données les relations de Jacques et de Déruet, dont les demeures n’étaient séparées que par la distance de la Primatiale à l’hôtel de Salm, deux cents mètres à peine.

y compris le détour par la porte Saint-Nicolas, qui seule donnait, de ce côté, accès de la nouvelle à la vieille ville, il n’est pas douteux que les trois artistes ne se soient souvent vus pour parler de leur art et de leurs souvenirs communs d’Italie. Plus tard, en 1634, Claude Lorrain peindra à Rome les Miseres de la gtierre.

Dans les papiers de M. de Bouligny, à Bainville, se trouvait en 1860 un acte de présentation, le 12 octobre 1625 , de Henri, le plus jeune frère de Jacques, âgé alors de 14 ans et demi, comme chapelain de Bainville, présentation faite par le père, Jean. Un autre acte du 14 octobre contenait l’institution d’Henri comme chapelain par Henri de Mauléon, et une troisième pièce, du 15 octobre, constatait la prise de possession. Henri conserva près de six ans cette chapelle, qui s’appellerait aujourd’hui bourse de séminaire ou d’éducation. Entré en religion chez les Tiercelins, il la céda, le 3 janvier 1631, à son neveu, Jean, qui devait être un jour avocat, troisième et dernier héraut d’armes du nom de Jean Callot.

Sous le règne du bon duc Henri, Callot avait fait sa cour au favori, le prince de Phalsbourg , recommandation détestable sous le nouveau régime. Charles IV haïssait ce beau-frère qui avait failli lui enlever la couronne, et sa haine était égale à celle que sa sœur Henriette professait pour ce mari qu’on lui avait imposé. Il était temps que Jacques tentât quelque effort pour se mettre dans les bonnes grâces de la nouvelle Cour. Le Parterre de Nancy est le résultat de cette tentative : il représente le Palais ducal dominant des parterres, imaginaires alors, paraît-il, mais qui se sont réalisés depuis sous la forme de la Pépinière. Au milieu de l’estampe, le duc Charles et la duchesse Nicole s’arrêtent à regarder des joueurs à la balle. Le titre porte :

Parterre du Palais de Nanci , taillé en eau forte, et dédié à Madame la Duchesse de Lorraine par lacque Callot, son très hu. ser. et sujet. Le 15 d’Oct. 1625.

Le 15 octobre était l’anniversaire, fêté, de Claude-Françoise, jeune sœur de la duchesse.

Au bas de l’estampe se lit un petit poème, dû très probablement à la muse de Henri Humbert, car Jacques n’aura pas écrit à son ami de Vie, Alphonse de Ramberviller, pour obtenir cette stance plutôt modeste ;

Ce dessein façonné des honneurs des printemps,

Enjolivé d’objccts de divers passetemps.

C’est vostre aage, Madame, où les douceurs encloses Nous sont autant de fleurs ou rosiers précieux Qiii pousseront sans fin des doux-flairantes roses Dont l’odeur agréera aux hommes et aux deux.

Le dessin, crayon et bistre, se trouvait, en 1810, dans la collection Paignon- Dijonval. Le cuivre est chez M. l’abbé Renauld, après avoir passé chez Silvestre et chez Fagnani. La comptabilité ducale n’indique, cette année-là, aucune gratification

io8 VIE DE JACQUES CALLOT. [>^>25]

pour cette attention du graveur. Charles IV avait d’assez grosses préoccupations. Charles, et encore moins son père, François, comte de Vaudémont, n’avaient jamais accepté la décision du duc Henri qui, pour favoriser sa fille Nicole, avait, contrairement à la loi salique, décidé qu’à sa mort celle-ci hériterait du duché et que Charles ne serait que prince conjoint, toutes les décisions devant être signées par Nicole ou , en son nom , par Charles. Il y avait eu la protestation secrète du 17 mai 1621, devant la juridiction pontificale et épiscopale. François et Charles s’étant mis d’accord sur ce point, les Etats furent convoqués pour le 15 novembre et se réunirent, ce jour-là, à Nancy, dans la Salle des Cerfs. François y réclama la couronne, en invoquant le testament du duc René, de 1506, qui proclamait le fief masculin. Les Etats approuvèrent cette réclamation et le comte François prit le titre de duc, deuxième du nom. Toutefois, le 26 novembre 1625, il donnait sa démission et son fils Charles lui succédait, cessant d’être prince consort et devenant duc de son chef, au détriment de sa femme Nicole, qui se trouvait déchue. Cette révolution de palais, ce coup d’Etat de famille devait avoir de fâcheuses conséquences pour le pays. François II y gagnait d’avoir toutes ses dettes prises en charge et acquittées par la couronne.

II se faisait appeller M. le Duc dans cette petite cour et dans le pays, dit Goulas en ses Mémoires. C’était un prince de peu de mine, de petits talents, de petite stature, voiité ou pour mieux dire bossu, mais craignant Dieu et vivant en bon chrétien.

Charles IV y gagnait surtout une satisfaction d’amour-propre contre sa femme et cousine, Nicole. Mais le roi de France, qui n’avait pas hésité à accorder au prince lorrain la pension ordinaire, eut ses raisons, comme suzerain pour le Barrois du moins, de trouver mauvaise une dérogation qui pouvait nuire à la politique française. Louis XIII refusa de reconnaître le coup d’Etat et exigea de sa vassale Nicole qu’elle vînt lui rendre hommage pour le duché de Bar, ou qu’en son nom Charles vînt lui rendre ce devoir féodal. Charles s’y refusa. Sur quoi, la Cour de France revendiqua toutes les terres que les princes lorrains avaient, comme gouverneurs de Metz pour le Roi de France, aliénées et fait sortir du domaine comme de la juridiction de France. Les rapports se gâtaient, et ils allaient se gâter de plus en plus jusqu’à l’occupation, huit ans plus tard, de Nancy par Louis XIII.

Callot avait un oncle, Nicolas, chanoine de Saint-Dié. Peut-être est-ce par cette entremise qu’il fit la connaissance d’un autre abbé, Jean Ruyr, de Charmes, qui se qualifie charmésien, chantre et chanoine de la même «insigne église collégiale », et qui préparait un volume sur les Saintes Antiquités de la Vosge, volume en trois parties, publié en 1626, à Saint-Dié, chez Jacques Marlier, imprimeur de Son Altesse. Le livre est illustré de quatre estampes dues à la pointe de Callot, qui ne les a pas signées. Le frontispice xcyïé.sç.ntc un autel entre deux colonnes : devant la colonne de gauche, S. D. (Saint-Dié ou Dieudonné), évêque de Nevers, fondateur de l’église j devant celle de droite, S. H. (Saint-Hydulphe), archevêque de Trêves, rendant la vue à la

[i6i6] RETOUR À NANCY. 109

petite sainte Odile. En haut, Marie, en demi-corps sur un croissantj en bas, chapelle à gauche, ermitage à droite. Aux pages 80 et 361, un même portrait de S. Deodatits, avec la ville de Saint-Dié comme fond. A la page 365, Marie debout, chevelure flottante, avec Jésus bénissant, toute entourée d’une gloire, le croissant à ses pieds. A la page 380, N. D. des Epis, statuette de quelque chêne renommé : Marie tenant trois épis de la main gauche j à droite du chêne, un paysan, avec cheval chargé de blé. Le grand prévôt de la collégiale était P. de Ligniville-Tantonville, dont les armes apparaissent, au titre, à gauche, à côté de celles de l’église même.

Qui les douze planches de la série dite Noblesse de Lorraine représentent-elles? et dans quel but ces cuivres, qui peuvent dater de la fin de 1625, furent-ils gravés.? A voir les cartes géographiques, les plans de ville, les feuilles d’almanach qui se publiaient, à cette époque, à Paris, chez Tavernier, on remarque qu’ils sont généralement encadrés de sujets traités de la même manière : ici, Parisiens et Parisiennes autour du plan de Paris; là. Picards et Picardes autour de la carte de Picardie; autour d’un calendrier, les costumes des diverses nationalités de l’Europe. Les six gentilshommes et les six dames dites de la noblesse de Lorraine, qui pourraient aussi être des personnages italiens, car l’une des dames a la face couverte du masque de Florence (que Catherine de Médécis portait en France), ont dû être composés pour quelque plan à la Tavernier. Il serait intéressant de savoir qui, de sa famille ou de ses amis, Jacques a pris pour modèles. Le style, gravure d’une seule taille, et la tentative de mener ces tailles en spirale rappellent les années de Florence où il s’appliquait à cette nouvelle méthode de modeler. Les douze cuivres sont à présent chez M. l’abbé Renauld.

Il est à supposer que la « Carrière de Nancy, rue Neufve où se font les loustes et Tournois et avec jeux de récréation», a suivi de près le Parterre que Jacques avait offert à la duchesse Nicole, alors la première personnalité de la Lorraine. On s’attendrait à voir cette seconde œuvre, aussi finie et gracieuse que l’autre, dédiée au duc Charles, le nouveau chef du pays du fait de son coup d’Etat du 15 novembre. Mais l’image est silencieuse. Elle peut dater du carnaval de 1626, car, parmi les multiples détails qui rendent le tableau si vivant, on voit les saltimbanques, les acrobates, les masques se livrer à leurs évolutions habituelles. A noter, à gauche, la troisième maison de la Carrière où pend une enseigne. Est-ce l’enseigne du Petit Saint-Nicolas ? maison qu’occupera, au moment de sa mort, Catherine Kuttinger, la veuve de Jacques, comme on le lit à l’arrangement passé entre ses neveux et nièces, ses héritiers, le 19 janvier 1680, par- devant M° Jeanpierre, notaire à Nancy. Le cuivre est chez M. l’abbé Renauld.

Le carnaval n’était pas terminé que Charles IV se décidait à faire, comme ses prédécesseurs, son entrée solennelle dans sa bonne ville de Nancy. L’organisation de la fête paraît avoir été confiée à Charles Chuppin, le peintre, au sculpteur Siméon Drouin, à l’architecte Jean le Hière, au graveur Jean Appier-Hanzalet, qui était

1 lO

aussi artificier. Comme il ne reste aucune gravure de cette célébration, il est à croire qu'Appier n’est pas intervenu comme rival de Jacques, mais seulement pour les illuminations et le feu d’artifice. On avait assez dépensé, il y avait quinze ans, pour la gravure, par Brentel et Méryan, de l’entrée de Henri IL La même image suffisait pour donner une représentation de la fête actuelle.

Nancy vit paraître dans ses murailles, cette année, et le jeune et pieux ménage des Callot put rencontrer deux femmes, célèbres à des titres bien différents. Sainte Jeanne de Chantal vint passer quatre mois, de mai à août, au couvent des Visitandines, y préparant la fondation d’une nouvelle maison à Pont-à-Mousson. Le 5 septembre, la duchesse de Chevreuse après avoir échoué avec Chalais, dans sa conspiration contre Richelieu, sinon contre Louis XIII, chercha auprès de Charles IV, son cousin, un abri qui ne lui fut pas refusé; au contraire, car, suivant Coulas ;

Le Duc la reçut avec joie, l’arresta, la régala et, parcequ’elle était belle et pleine d’esprit, qu’elle était très informée des intrigues de la cour et qu’elle avait l’air galant et un entretien agréable, elle fut admirée de tous et fort goûtée du souverain.

L’hospitalité dura deux ans pour cette chère Pandore qui apportait à Nancy son escarcelle pleine de maux. Des chasses à courre furent données, l’une, entre autres, aux bois de Parroy où le marquis de Moÿ fut blessé à l’œil par le chevrotin du duc. Callot, par hasard ou à dessein, avait pris en septembre un permis de chasse, et, qu’il ait rapporté ou non beaucoup de gibier, il rapporta au moins une Chasse au cerf qui est une belle œuvre, dans le genre des Paysages italiens. Le motif reparaîtra, l’année suivante, dans les travaux de Callot à Bruxelles. L’œuvre ne fut pas dédiée, mais offerte néanmoins à Charles IV, Elle explique et justifie une dépense inscrite au dossier des Archives départementales, B 1456 ;

Ordonnancement de 2000 francs sur les recettes du marquisat de Nomény à Jacques Callot que S. A. luy a octroyés pour leur donner le moyen de continuer sa demeure dans ce pays où il aurait été arrêté par le feu duc Henri II et pour les causes mentionnées à la requête ci-jointe du 31 octobre 1626.

Aucune quittance n’accompagne le mandat.

Si l’activité de l’artiste semble avoir été si peu mise à contribution en 1626, qu’il ait eu à adresser une demande d’allocation, le 31 octobre, l’année 1627 devait être remplie d’incidents et de travaux des plus intéressants pour Jacques Callot. La duchesse de Chevreuse s’était bel et bien installée à Nancy, avec sa petite cour, la marquise de la Vallette, M. et M'™ de Marillac, qu’elle entendait augmenter de tous les prétendants disposés à se laisser prendre à ses charmes. Deux candidats au moins se disputaient ses faveurs, le duc Charles, le prince de Phalsbourg, qui, l’un et l’autre, mal lotis en ménage, venaient, rivaux encore et toujours, chercher des consolations auprès de la gracieuse Parisienne. Marie de Rohan, âgée de 26 ans

à peine, avait déjà fait l’expérience de deux maris — le duc de Luynes, mort en 1621, puis Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, épousé en 1622 — et acquis une grande expérience des hommes; Charles n’avait pas 23 ans et était une proie facile. Louis de Lorraine frisait la quarantaine et n’était pas l’amoureux le moins ardent. C’est lui qui, en effet, lança le cartel et provoqua les gentilshommes de la cour de Nancy à combattre pour le prix que la belle exilée voudrait bien décerner. Le Combat a la Barrière eut lieu dans la Salle des Cerfs, le 14 février 1627. Les combattants appelés à entrer en lice s’y préparèrent avec un magnifique entrain. Comme à Florence, il y eut des organisateurs de la fête : Jacques Callot, Claude Déruet; comme à Florence, Cahot fut chargé d’en conserver la mémoire par la gravure; comme à Florence, Henri Humbert, capitaine, comptable et poète, fit le récit en vers et en prose de l’événement. L’ouvrage in-q" se publia à Nancy chez Sébastien Philippe, imprimeur de S. A., sous le titre de « Combat à la Barrière fait en Cour de Lorraine, discours et poësie de Henri Humbert, enrichi de figures du S" Jacques Callot ». Le frontispice présente les armoiries de la duchesse de Chevreuse. Vient ensuite la dédicace à Très Haulte et Très-Puissante Duchesse de Chevreuse : le texte est de Callot. Il y est dit ceci :

Son Altesse m’ayant honoré par ses commandements du soing des machines avec le S' de Ruet, de qui le pinceau donne chaque jour des leçons à la nature. . .

Pour les plus éloignés, je tasche d’en faire vivre les Figures par mes crayons. . . recherchant pour mes gravures le jour de celle qui le donne.

Cette préface est signée : Jacque Callot.

Vient ensuite un poème d’Humbert, puis le récit. On y lit, entre autres remarques — la fête avait lieu à 9 heures du soir, dans la longue et étroite Galerie des Cerfs, au premier et unique étage du Palais ducal :

Les lumières [jugées] inutiles [furent] éteintes, tant les femmes étaient brillantes par leur beauté comme par l’éclat des pierreries.

A la page 12 est insérée la gravure de V Entrée du prince de Vhahhourg: provocateur du spectacle et probablement banquier de la fête, le premier rang lui était bien dû ; Humbert, son trésorier, et Callot, son obligé, ne pouvaient manquer de lui donner une place d’honneur dans leur livre. A la page 17 se trouve VEntrée de M. de Macey; à la page 21, celle de M. de V^roncourt. Les Entrées successives de MM. de Couvonge , de Tornielle-Brionne, de figurent aux pages 24, 31 et 34. Enfin, à la page 43 fait son Entrée le duc Charles, le Soleil : on ne disait pas Apollon, à Nancy. A la page 51 , le Duc reparaît a pied. Le Combat est donné page 52. La page 33 montre le Bras armé de Lorraine, comme prix de l’Espée. Un tel ouvrage ne s’exécute pas sans quelques anicroches. D’abord on remarqua que le dextrochere, abras armé», venait bras gauche au tirage : Jacques eut, pour la grande joie des collectionneurs, à regraver un autre bras

112 VIE DE JACQUES CALLOT. [^6iy]

qui, à l’impression, viendrait bras droit. \J Entrée du marquis de May était trop grande pour le volume j l’Entrée de M. de n’était pas assez haute j il fallut les recom-

mencer. Le livre est à la Bibliothèque nationale sous la cote Rés. Lkz-q/j. Six des dessins — plume et bistre — se trouvaient, en 1776, dans la collection Neyman, cataloguée par Basan ; \t frontispice, au crayon, était possédé en 1810 par Paignon- Dijonval. E’ Entrée de M. de Couvonge, crayon noir et bistre, est au Louvre (n” 1780 Guiffrey). Les cuivres, possédés par Silvestre et Fagnani, reparurent, dit Heineken (t. III, p. 500), chez Gallays, retouchés, et l’Entrée du marquis de Mqÿ, découpée en six morceaux.

Les comptes du prince de Phalsbourg ne sont pas connus, et on ne peut dire combien il dépensa pour cette attention délicate envers la duchesse 5 encore moins sait-on si et comment son désintéressement fut récompensé. La comptabilité ducale révèle une dépense de mille francs attribués à Claude Démet pour le montage et la décoration des chars sur lesquels les combattants firent leur entrée en lice. Quant à Cahot, il existe (Arch. dép., B. 1458), à la date du 8 février 1627, « un mandement de payement de cent francs pour avoir faict toutes les gravures des machines servant au combat de barrière de S. A. » : dix francs barrois la planche, soit 20 livres de France d’alors, cent francs environ, valeur d’aujourd’hui. Félibien raconte, d’après les souvenirs probablement d’Henriet, que Cahot et Déruet se trouvèrent en désaccord au sujet de l’organisation de la fête. Que le récit soit fondé ou non, les gravures de Cahot, qui sont des duplicata presque de celles qui se publiaient à Florence en pareille occurrence, montrent que Jules Parigi faisait école et que ce sont ses leçons et ses exemples mêmes qui furent suivis au Carrousel de Nancy, sous la direction de son brillant élève.

Le livre de Cahot et d’Humbert fit son chemin. A six mois de là, on se le montrait dans le Midi de la France, et Peiresc écrivait d’Aix, le 22 août 1627, à Pierre Dupuy, à Paris :

Je vous supplie de voir si vous pourriez adjouster | à vostre envoy] un certain livret in-4° des magnificences faictes en Lorraine depuis peu et dédiées à la duchesse de Chevreuse par un Cahot qui y a faict de très-belles figures. J’en ay vu icy un que j’eusse prins s’il n’eust esté imperfect. M. Tavernier en trouvera, possible, plus tôt que d’autres à cause des figures. L’édition est de l’an 1627.

Ce livre dut surtout contribuer beaucoup au départ de Cahot pour les Pays-Bas.

VISITE AUX PAYS-BAS

La « correspondance de Pierre Paul Rubens » , ce magnifique monument élevé par M. Max Rooses à la gloire du peintre d’Anvers, est une source d’informations précieuses sur tous les événements du temps. Au tome IV, qui comprend les lettres de l’artiste du 29 octobre 1626 au 10 août 1628, la première lettre, écrite à Dupuy, bibliothécaire du Roi à Paris, dit qu’ «on travaille au canal à la face des Hollandais ». Il s’agissait de soustraire la navigation maritime du Rhin au contrôle des Provinces- Unies protestantes et d’assurer le transit par eau à travers la Belgique à l’aide d’un canal qui, amorcé sur le Rhin à Rhynbergh, se dirigerait, par Gueldres, sur Venloo à huit lieues à l’Ouest, montant d’abord de 8 mètres pour redescendre de ii mètres dans la vallée de la Meuse : le canal serait alimenté par la Neers. On le prolongerait ensuite de Venloo à Anvers par Herentals. Dans cette même lettre, Rubens se plaint du silence de l’abbé de Saint-Ambroise, aumônier de Marie de Médicis, dont Cahot recherchera, lui aussi, trois ans plus tard, le patronage utile. Dans une lettre du 12 novembre, il se plaint, toujours à Dupuy, de Tavernier, le libraire parisien, qui ne lui envoie aucun compte des estampes qu’il a mises en dépôt et en vente chez lui. Encore un personnage avec qui Cahot entrera en rapports en 1629. Le 22 janvier 1627, Rubens, qui rentre d’une fugue rapide à Paris, mande de Bruxelles à Dupuy :

J’ai retrouvé cette Cour dans tel état d’ordre et de quiétude comme si nous vivions au milieu des sécurités de la paix. On attend beaucoup du Canal, mais je ne saurai vous en dire davantage avant l’arrivée de Don Giovanni de Médicis, chef de cette entreprise, qui est attendu à cette Cour d’un moment à l’autre et qui est très de mes amis.

Le 18 février, Jean de Médicis est arrivé, Rubens l’a vu. Ce Jean de Médicis, treizième fils de RaflFaele de Médicis et de Constance Alemanni, est le frère de Julien, archevêque de Pise, l’ingénieur, l’ancien élève de Jules Parigi, le condisciple et le protecteur de Jacques Cahot, qui lui avait commandé, en 1618, les Pesages italiens.

Il avait traversé Nancy en toute hâte et, soit qu’il fût en deuil, soit pour toute autre raison, il n’avait pu assister au Combat a la Barrière. Jacques n’en avait pas moins Jacques Callot.

Ii4 VIE DE JACQUES CALLOT. [1627]

été heureux d’aller se rappeler à son souvenir, comme il l’avait fait auprès du R. P. Arbinot, auprès du Prince Lorenzo, lors de leurs visites fugitives en Lorraine, ces années passées. Son livre terminé, il en avait adressé un exemplaire à Don Giovanni, exemplaire qui fut placé sous les yeux de l’Infante Isabelle. Des pourparlers s’engagèrent, et bientôt Jacques apprit que, s’il voulait se rendre à Bruxelles, il pourrait recevoir l’ordre de graver la prise de la ville de Bréda, sujet des plus glorieux pour les armes de l’Infante. L’hiver se prolongea, cette année-là, plus tard que de coutume. Jacques est encore à Nancy lorsqu’on y établit en 1627, le rôle des bourgeois qui ont, ou n’ont pas, acquitté le droit de bourgeoisie de 40 francs dû au Trésor, un tiers au Duc, deux tiers à la Ville. Dès l’ouverture de la navigation des rivières, Jacques a dû, par Longwy, Luxembourg et Namur, se rendre à Bruxelles, et, aussitôt les conditions de son engagement arrêtées avec Jean de Monfort, sculpteur, graveur en médailles, intendant des travaux artistiques de la Cour, aposentador du Palais, il dut partir pour Bréda où il avait à étudier sur place la physionomie des lieux.

Il n’y a ni lettres, ni journal de Callot qui puissent nous initier aux incidents de ce voyage. Toutefois, certains points sont aujourd’hui acquis. De Bréda, Callot se rendit à Utrecht pour y voir Cornil Poelembourg, son vieil ami de Rome et de Florence, et, grâce à Poelembourg, il fit la connaissance du voisin et ami de celui-ci, Gérard Van Honthorst. Tous deux avaient été les élèves d’Abraham Bloemaert, qui vivait encore et dont Callot avait gravé au burin un très beau Saiut Paul à Florence. Joachim Sandrart était, en ce moment même, élève d’FIonthorst, vivant chez son maître; l’impression que Callot fit sur lui, il ne l’oublia pas, car, cinquante ans plus tard, en 1675, il en parlait encore dans son Académie tudesque , en rappelant les anecdotes que Poelembourg lui avait racontées à cette occasion. Par une association d’idées qui a ici son importance spéciale, sur la feuille LL de son livre, qui contient le portrait de six artistes, Sandrart place ensemble Poelemburg, Callot, Honthorst et Van Dyck, maîtres qui étaient intimement liés dans ses souvenirs de jeunesse. Cette remarque a son intérêt quand on voit soudain apparaître, dans l’œuvre de Callot, une manière de travailler tout à fait différente de la sienne : les eaux-fortes en blanc et noir, comme le Bénédicité et le Brelan (voir pl. IX), les dessins, comme les quatre clair-obscurs qu’il a laissés en Belgique, Berceau a la bougie, Concert nocturne. Moines a la tête de mort, Madeleine au miroir, et qui ont été plus tard gravés par François Van den Wyngaerden, le dernier gravé aussi par Rembrandt, sont du pur Honthorst, et il n’y a pas lieu de douter que Callot ne tentait de tirer profit de sa rencontre avec cet excellent artiste, et, nouvel écolier quoique déjà maître, de s’adapter à une manière qui l’avait beaucoup frappé.

Rubens se trouvait lui-même à Utrecht, fin juillet 1627, au cours d’une négociation diplomatique qu’il était chargé de suivre de la part de l’Infante, avec Gerbier, agent des Hollandais, pour arriver à rétablir la paix aux Pays-Bas. Peut-être fut-ce

VISITE AUX PAYS-BAS

au temps que Callot y visitait Poelemburg. Voici une page de Sandrart qui se réfère à cette période même :

Comme la femme de Rubens tomba malade et mourut rapidemement , Rubens fit un voyage en Hollande pour oublier son chagrin et pour y rendre visite aux peintres dont il avait beaucoup vu et entendu. Il arriva à Utrecht chez Honthorst qui le reçut bien et lui montra, entre autres, un Diogène. Honthorst me désigna comme l’auteur et il me félicita de ce début. Comme il voulait visiter également Abraham Bloemaert, Corneille Poelemburg et d’autres et que Honthorst était empêché par une légère indisposition, il offrit de m’envoyer avec Rubens pour l’accompagner, ce que celui-ci accepta avec plaisir. Après donc que Honthorst l’eut invité à un grand banquet, il continua son voyage vers Amsterdam et d’autres lieux de la Hollande où il visita durant quinze jours tout ce qui s’y trouvait de remarquable. Je pourrais raconter beaucoup de ce voyage. 11 loua entre autres, au cours de ce voyage, la manière parfaite de peindre de Honthorst dans ses effets de nuit, le noble dessin de Bloemaert, les spirituelles figures de Poelemburg qui, à la manière de Raphaël, étaient accompagnées de charmants paysages, de ruines, d’animaux et d’autres accessoires, et dont Rubens commanda quelquesuns pour lui-même.

Callot fut-il du banquet.^ c’est douteux, et encore une fois, comme à Rome en i6o8, les deux artistes ont dû se croiser à Bruxelles et à Utrecht sans se connaître personnellement. Avec Van Dyck, on sait que la fortune se montra plus aimablej les deux maîtres furent en rapports très intimes à Bruxelles, et Van Dyck tint à placer dans la série de portraits d’hommes éminents, qu’il avait commencée dès 1621, le portrait de l’aquafortiste. Jacques était de retour de son voyage à Bréda et à Utrecht, et il avait déjà même beaucoup avancé ses croquis, car Van Dyck le représente la main posée sur la quatrième feuille du Siège, celle du bas, à gauche, où Callot s’est dessiné lui-même entre un soldat debout et un autre, Jean François Cantagallina peut-être, qui se courbe pour retenir quelque papier que le vent essaie d’enlever. Ce que la toile de Van Dyck est devenue, nul ne le sait: elle est peut-être en sommeil dans quelque arrière-boutique de brocanteur anversois. Elle fut gravée par Lucas Vorsterman à Anvers, avant la mort (1641) de Van Dyck, qui en fit les frais, mais après 1635 sans doute, car, à la mort de Callot, l’estampe ne semble pas avoir été connue à Nancy, lors de la décoration du tombeau du graveur. Le cuivre de Vorsterman est entré à la chalcographie du Louvre avec les autres planches de l’iconographie de Van Dyck, en 1857, pour 2,500 francs payables en gravures.

Un problème très intéressant est celui de savoir quelle influence ont pu exercer l’un sur l’autre les deux artistes au point de vue de la gravure. Van Dyck avait-il touché une pointe avant de voir Callot à l’œuvre en juillet 1627 ? C’est douteux. Il serait curieux que Van Dyck eût appris de Callot à graver à l’eau-forte; ses premiers cuivres sont contemporains de sa rencontre avec le Nancéen. Toutefois le trait de Van Dyck, léger, rapide, uniforme, croisé, n’a rien de la taille spéciale à Callot, fine ou élargie, maigre ou grasse, selon les exigences de la lumière. Van Dyck travaille à la pointe d’aiguille, Callot à l’échoppe, dont le bout en biseau peut,

ii6 VIE DE JACQUES CALLOT.

suivant l’inclinaison de l’outil, donner des traits minces ou larges dans le vernis de la plaque. Mais on pourrait presque assurer que, comme chez Honthorst, Callot a cherché à acquérir quelque chose de Van Dyck, le travail au pointillé, soit que Callot ait vu quelque eau-forte du peintre et jugé de la légèreté, de la douceur des travaux de ce genre, soit que Van Dyck, s’il n’avait pas gravé encore, ait indiqué au Nancéen comment, lui, il traiterait les chairs nues en gravure.

Il existe à l’œuvre de Callot une pièce, unique dans son genre, une Judith (voir pl. XI), toute traitée au pointillé. Est-elle de lui.^ Est-ce un présent trouvé chez lui à sa mort.^ Elle a dû être exécutée à Bruxelles où Judith était alors fort de mode : c’est le nom. que l’on donnait, dans tous les compliments, à l’Infante, victorieuse de l’Holopherne protestant. A Nancy, et dans toute la série des pièces de Callot, il n’y a pas de place pour l’idée de Judith. Quoi qu’il en soit, l’essai n’est pas très heureux : on dirait une lithographie, et l’on comprend que Jacques ait renoncé à un style qui convenait mal à sa main nerveuse. De ci, de là, il a usé du pointillé, avec succès même, comme dans V Enfant Jésus au ^lohe, le Marquis â’Efjîat, le Saint François a la Croix de Lorraine; mais il n’a pas insisté sur un procédé dont Van Dyck devait tirer de si beaux effets et qui allait bientôt constituer un nouveau genre, entre les mains de Jean Morin, puis de Jean Lutma, le graveur au maillet. Peut-être Jean Morin se trouvait-il alors à Bruxelles, à la suite de Philippe de Champagne, celui-ci en rupture de contrat avec le Luxembourg. Né à Paris vers 1606, probablement fils d’un graveur en cachet, il habitait rue du Vieux-Colombier (n" 13 d’aujourd’hui), et jusqu’à sa mort, survenue le 3 juin 1650 (Jal, 1867, actes de Saint-Sulpice), il ne travailla que pour des Flamands, Mathieu Plattenberg ou Plate-Montagne, son beaufrère, Fouquière, Philippe de Champagne, tout le groupe du Luxembourg. Son style et le style de la Judith sont identiques. Est-ce le J an Morin de la correspondance, qui suit, entre Callot et Moretus.^

Pendant qu’il était à Bruxelles à recueillir des notes, soit du marquis de Spinola, qui avait commandé les troupes du siège, soit de son ancien condisciple de l’école Parigi, Jean François Cantagallina, l’ingénieur, qu’il retrouvait auprès de Jean de Médicis, au service de l’Infante, soit de Monfort, qui avait une certaine direction à exercer sur l’œuvre à produire, Callot, utilisant quelques loisirs, esquissait et gravait quatre très jolies Vues de Bruxelles. Ces estampes n’ont pas été connues de Meaume et ne figurent pas dans son catalogue si étudié et si complet. Deux sont consacrées au Palais de la Cour; elles sont de forme octogonale, forme si chère à Jean Morin, avec 172 millimètres de diamètre et 66 millimètres de petit côté. Sur l’une, le Palais se voit, du côté des Bailles, en façade j sur l’autre, la vue est prise du côté du parc. Callot s’est souvenu de la Chasse au cerf du mois d’octobre précédent, et il en a jeté un croquis dans le parc, tout en se plaçant lui-même en scène, comme il le faisait, en ce temps même, dans son Siège de Bréda. Les deux autres vues (FI. 198 X L. 150) donnent la Maison de Ville et la Maison du Roi. De la Maison

VISITE AUX PAYS-BAS

de Ville (voir pl. VIII) sort la procession des géants, XOmmegang des Arbalétriers, qui se célébrait le dimanche avant la Pentecôte, le 16 mai, en 1627. M. Louis Alvin, de Bruxelles, qui le premier a découvert et décrit ces quatre estampes, en 1861, les dit signées I. Callot f Elles auraient été destinées à orner les quatre angles d’un plan de Bruxelles que Martin de Tailly publia, d’après des idées de Jacques, en 1639. En 1697, elles auraient servi à orner un livre : Les Délices de Bruxelles ^ par J. -B. Christyn. Elles n’avaient plus alors de signature; la forme octogonale avait été modifiée par l’ablation du trapèze supérieur et l’addition de deux triangles, à droite et à gauche de la base, les images devenant ainsi rectangulaires; les deux dernières estampes , trop hautes pour le livre, subissaient elles-mêmes une décapitation.

Les dessins de Callot furent approuvés dans le courant de septembre. Il présentait le Siège sur six planches, à la manière des grandes pièces de Thomassin. En dehors, il y aurait, formant encadrement : en haut, un titre; à gauche, une longue bande portant légende en latin et en italien; à droite, une semblable bande, mais avec explications en espagnol et en français. Au bas, il y aurait une dédicace pour laquelle il eut recours à la bonne amitié de Jean de Médicis, afin qu’elle fût bien dans la forme protocolaire et plût à l’Infante Isabelle. De son côté, l’Infante Isabelle songeait à joindre aux six planches une brochure explicative, racontant l’histoire du siège aux personnes à qui elle se réservait d’envoyer la gravure comme cadeau. Ces mesures prises, Callot se rendit à Anvers pour s’entendre avec la maison Plantin- Moretus au sujet de l’impression de l’encadrement typographique qu’il désirait. En même temps, il confiait à Jean Morel, Martin ou Marin, pour les vendre, des exemplaires de ses Vues de Bruxelles. Puis il partit pour Nancy, où il tenait à graver ses cuivres et à tirer lui-même ses épreuves.

M. Max Rooses a retrouvé dans le registre des lettres de la maison Plantin-Moretus la correspondance suivante, qui s’est engagée avec Callot, au début de 1628. Elle s’explique d’elle-même sans qu’il soit besoin de commentaires.

Lettres de 1625 à 1635 , fol. 49.

A. Jacques Callot.

Monsieur,

J’ay différé de vous escrire, en attendant la copie de la Déclaration que ie doibt mettre, selon vostre advis, à l’entour de la Siège de Bréda , pour vous en donner plus grand contentement. Mais ne l’ayant receue iusques à présent, vous ay voulu certifier par ceste, ce que Jan Martin vous a dict , que i’ay receu vostre papier en garde , à sçavoir dix et huict rames et huict mains et que chascun rame ne contient que dix huict mains , où que ordinairement les rames contiennent vingt mains. Monsieur Monphort m’a dict que la Sér”" Infante désire avoir imprimé deux cents exemplaires de la susdite Déclaration en forme d’un livret pour laquelle vostre papier ne seroit propre. Il vous plaira m’advertir, si en désirez aussi avoir voz exemplaires en la mesme forme d’un livret ou à l’entour de la Siège et quel nombre d’exemplaires, duquel ne m’avez donné advis par aulcune des vostres. J’espère que, avec l’exemplaire de la Déclaration, receuray l’argent, dont vous adviseray si tost que l’un ou l’aultre auray receu.

ii8 VIE DE JACQUES CALLOT. [1628]

Sur ce ie prie le Seigneur Dieu vous maintenir en ses sainctes grâces. D’Anvers, en l’Imprimerie Plantinienne, le 14 de janvier 1628.

Le «copie de lettres» de la maison ne donne pas la signature} mais la lettre, comme les suivantes, est delà main de Balthazar I. Moretus, homme de 53 ans, qui avait eu l’infortune de naître paralysé, mais qui n’en avait pas moins fait d’excellentes études chez Verdonck, avec son condisciple et ami, P. P. Rubens, et ensuite à Louvain, chez Juste Lipse. Excellent latiniste et helléniste, il avait en 1610 succédé dans la maison, à son père, Jean, gendre de Plantin, décédé, et il la gérait avec Jean Van Meurs, libraire, beau-frère de Jean, son frère mort en 1618.

D’Anvers, en l’Imprimerie Plantinienne, le 4' de febvrier 1628.

A Jacques Callot.

Monsieur,

J’ay receu la vostre datée du 20' janvier et encores, en ce mesme temps, ay receu la Description de la Siège de Bréda faicte en espagnol et celle[-ci] par les mains de Mon'Rubens, qui l’avoit receue de Brusselles de Mon"' Monfort, à qui elle estoit recommandée par Don Jan de Medicis pour me la faire tenir, auec une commission que je la feroy traduire en Italien, François et Latin. De la langage que vous désirez au lieu du Latin ne faict aulcune mention. Et vrayement la Latine sera plus propre que l’Alemande, puisque les Alemans sçavent plusieurs Latin, et seront avec celle-là aussi servis les Polonois et aultres nations. Mais touchant qu’escrivez que toutes les quatres langages soient mises ensemble, sçachez que la Description est si ample, que à grande peine, elle se pourra mettre à l’entour de vostre carte en une langage seule. Ainsi il me fauldroit sçavoir vostre intention, si en desirez chascune langage apart imprimée et de qué nombre, ou soyez d’advis de faire faire une aultre Description petite pour ioindre les quatre langages ensemble. Pour satisfaire à Son Alteza Sér“', ie l’imprimeray en forme de livret deux cents exemplaires; et quelques-uns d’avantage, qui pourront servir à ceux qui metteront en aultres langages la Description , s’il vous plaira avoir la luesme à l’entour de vostre carte. Si tost que le livret sera achevé d’imprimer en Espagnol, ie vous envoyeray ung ou deux exemplaires si, par avanture, vous la vouldriez faire traduire par delà en quelque langage: car, quant à moy je ne suis d’advis de prendre ceste charge de faire faire les traductions, mais de la renvoyer à Messeig” à Brusselles. J’envoyerai vostre procuration à ung mien ami pour recevoir les trois cents escus du Roy, que la Sér”‘ Infante vous doibt du reste; et du succès serez advisé. Je n’ay eu le bonheur de vous voire ou de vous parler en Anvers, me tenant en l’Imprimerie, et non pas en la boutique; mais avez parlé à mon confrère Van Meurs. Si eussiez parlé à moy, ie vous eusse mieulx informé de ce qu’estoit besoing pour la Description de vostre carte et impression d’icelle. Je suis esmerveillé de voire en vostre carte la place vuide entre les deux armoiries du Roy et de l’Infante, où que commodément pouvoit estre gravée l’Intitulation de la carte et de l’histoire : car, de la coller en ladite place aura peu de grâce, ou peult-estre aymez mieux que l’Intitulation soit mise audessus de la carte. J’attendray vostre responce et demeureray. Monsieur,

Vostre très affectionné serviteur et amy.

Don Jan de Medicis, avec la Description, a envoyé une Dédicatoire faicte en vostre nom en Latin par Mon'' Puteanus, Professeur à Lovain, Laquelle feroy traduire en Espagnol.

VISITE AUX PAYS-BAS

Eerrick de Putte, Erycius Puteanus, professeur d’histoire, avait alors 54 ans. Elève des jésuites à Cologne, bachelier en droit de PUniversité de Louvain, il avait, après un long séjour à Milan et à Rome, succédé à Juste Lipse, à Louvain, en 1606. C’était un excellent homme à qui on n’avait à reprocher que sa vanité, son esprit d’intrigue et son amour de la réclame, toutes qualités qui l’avaient aidé à faire assez bien son chemin dans le monde.

Il ressort de cette lettre que Rubens a été chargé par l’Intendant de l’Infante de remettre lui-même à Balthazar Moretus la dédicace de Callot. Le grand peintre anversois a donc eu à s’occuper de l’artiste nancéen. Au surplus, on peut dire qu’il en a connu le nom, qu’il en a parcouru et même examiné l’œuvre. Sans parler de la galerie du Luxembourg, qui a des points communs avec les batailles des Me'dicis, Rubens, dans sa Kermesse de 1636, emprunte un trait à la Kermesse de Jacques, la Foire de rimpruneta : le grand garçon qui, ici vu de dos, se déliquide à droite, est, là, remplacé, à gauche, par une bonne Flamande qui se soulage, de face.

Au folio 54 :

D’Anvers, en l’imprimerie Plantinienne, le 3' de mars 1628.

A Jacques Callot.

Monsieur,

Je vous envoyé ung exemplaire du Livret de la Description du Siège de Bréda, lequel ay imprimé au nombre de deux cents, pour servir aulx deux cents exemplaires de vostre carte de Bréda qu’avez délivré à la Sérénissime Infante, desquels l’impression monte à la somme de septante cincq florins. Du reste n’ay imprimé exemplaires dudict livret sinon quelques-uns pour donner aulx amis qui estiment la Description, contenant peu de paroles, mais beaucoup de soubstance.

Si vous estes d’advis de seulement mettre à l’entour de Bréda la déclaration des lettres et cifres, ne pourra servir l’Epictre dédicatoire dont ie vous envoyé icy la copie en latin, traduite en Espagnol au livret, laquelle se réfère à la description. L’Intitulation se pourra mettre audessus de la carte, mais point l’Epictre, puisqu’il n’auroit pas de grâce de la mettre en si grandes linnes. En oultre, ie ne sçay s’il vault la peine de mettre en Latin la Déclaration des lettres et cifres, estant pleine de noms nouveaux, incognus aux Latins. Je conseilleroy plus tost de laisser vostre carte sans escriture et de faire ung livret des susdictes Description et Déclaration ensemble en quatre langues; sur ce attendray vostre advis. M. Monfort m’a assigné de recevoir en Anvers, dedans peu de iours, deux cents et cinquante patacons qui font six cents florins desquels vous tiendray bon compte et le surplus sera mis au compte de S' Louys. Je ne veux oublier que en vostre carte est quelque faulte aux cifres, puisque le Chasteau de Bréda et la maison du prince d’Oranges sont notés avec le mesme nombre à scavoir 66. Sur ce, me recommandant à vos bonnes grâces, ie prie le Seigneur Dieu de vous conserver en siennes sainctes.

D’Anvers, . . .le 11° de mars 1628.

A Jacques Callot.

Monsieur,

J’ay receu aujourd’hui de M. Halbert, selon l’ordre de M. Monfort, les deux cens patacons ou escus corne appelés du Roy. J’attens response à la mienne du 3“ du présent mois.

pour mieux satisfaire à vostre désir touchant l’impression ou d’un livret en quatre langues, ou d’une Déclaration des nombres pour servir à vostre carte. Sur ce, priant Dieu de vous conserver en ses sainctes grâces, ie demeureray. Monsieur,

Vostre serviteur et amy.

Au folio 60 :

D’Anvers, le 28' d’avril 1628.

a1 Jacques CaJlot.

Monsieur,

J’ay différé de vous escrire iusques à ce que la Description de vostre Table de Bréda seroit achevée d’imprimer. Tandis )’ay esté esbahi de vos dernières lettres, par lesquelles il semble que je vous aurais faict tort d’avoir différé d’escrire ce que je aurois mis au compte de S'^Louys, de l’argent receu pour vostre compte, non sans peine et labeur, puisque je pensois d’estrc plus convenable iusques à ce que ladicte Description seroit imprimée, et que les despens d’icelle scroient déduictes : ce que je avois adverti par le S" Jan Morin. J’ay employé tout vostre papier et ay imprimé 1825 exemplaires, employant pour chasque feuille trois rames, treze mains et quelques feuilles; si le papetier ne s’est abusé de bien compter ses feuilles, parviendrés iusques audict nombre. De ceste , ie ne vous estime toute l’impression sinon à cent et vingt cincq florins. En oultre ay payé neuf florins et seize pattars pour les Traductions faictes à Brusselles de vostre Description, comme apert par la quitance du S"' Daniel Dieudonné, et, en oultre, dix et neuf pattars pour la voicture iusques à Brusselles de 85 exemplaires de ladicte Description envoyés audict S' Daniel Dieudonné. Montent ensemble iusques à la somme de cent trente cinq florins et quinze pattars; à laquelle estant adiouctés les 75 florins pour les livrets de la Sér°’' Infante font la somme de 210 florins et 15 pattars; lesquels estants déduicts de 625 florins que j’ay receu pour vostre compte par ordre du S"' Monfort, restent pour compte du S" Louys 414 florins et 15 pattars, ce que vous plaira de luy advertir de ma part; et si aymez que plus grande somme soit mise au compte du S' Louys, et de m’envoyer aultre payement pour l’impression, je suis content que luy direz une telle somme estre mise à son compte, comme il vous plaira, désirant d’estre adverti pour accorder ensemble en nos comptes. Sur ce, priant le Seigneur Dieu de vous mainctenir en ses sainctes grâces, demeureray, Monsieur,

Vostre serviteur et amy,

Ce Jan Morin, qui servait d’intermédiaire entre Moretus et Callot, était-il le graveur cité ci-dessus qui habite Paris, en 1631, avec sa sœur Catherine, celle-ci mariée à Mathieu Plate-Montagne, mère de Nicolas Plate -Montagne et bellemère de Philippe Wleugels .r La Judith de Callot, si étrange par son pointillé identique au pointillé de Jean Morin, serait ainsi expliquée.

Au folio 61 :

D’Anvers. . . le 9° de juin 1628.

Monsieur,

A. Jacques Callot.

J’ay receu de M. Balbani cinequante florins et quinze pattars. Les cent franeqs de vostre monnoye attendray de Brusselles. Lesquels, si vauldront aultant comme noz florins, payerez

VISITE AUX PAYS-BAS

davantage que me devez: mais il fauldra icy payer l’emballage et toiles et encores ay oublié de vous advertir de trente neuf pattars que i’ay payé pour la voicture de vostre papier de Brusselles en Anvers. Je feray emballer voz Descriptions et retiendray ung ou deux exemplaires pour moy dont l’un me servira pour la carte que m’avez envoyé au commencement. La balle vous sera envoyée par la première commodité de chartier, et de tout vous adviseray plus amplement, priant Dieu vous conserver en longue et heureuse vie et demeurant, Monsieur,

Vostre très affectionné serviteur et amy.

Au folio 63 ;

D’Anvers. . . , le 30' de juin 1628.

A- Jacques Callot.

Monsieur,

Vendredi passé [23 juin], par empeschements extraordinaires, n’ay sceu vous advertir que la balle avec les escritures vous est envoyée par le voicturier Jan Mougé, espérant que l’aurez receue devant ceste ou que la recevrez bientost.

Du reste montre nostre compte de l’impression avec les aultres despens et l’emballage et toiles cent et quarante trois florins et neuf pattars de nostre monoye.

J’ay receu par M. Monfort 25" oo''

J’ay receu par M. Balbani 50 15

J’ay receu par Jan Bernard 60 00

Total 135 15

Ce : cent et trente cinq florins et quinze pattars; ainsi que pour reste me devrez sept florins et quatorze pattars. J’ay retenu trois exemplaires de vos escritures pour moy : si en désirés le payement d’iceulx, me les pourrez déduire. Recevant les soixante six francs six gros de vostre monoye du S' Jan Merle [Morel ? Martin?], deduiray ce que me devés du reste et en tiendray compte du restant au S'' Louis. Sur ce, priant Dieu de vous maintenir en sa saincte garde et demeureray. Monsieur,

Vostre très affectionné serviteur et amy,

La correspondance, toute d’un côté, hélas! car les lettres de Callot n’ont pas été retrouvées, cesse ici. Sur l’un des registres de la maison on lit cette mention qui y fut inscrite, aussitôt terminée l’impression de la brochure commandée par l’Infante :

Descripcion de la Villa y Sitio de Breda y entrada que hizo en ella S. A. S. la Senora Infanta Dona Ysabel Clara Eugenia a los xii de Junio m. dc. xxv.

En Anveres. En la Emprenta Plantiniana m. dc.xxviii, 4°, St[uveros] 5 et tit. æncus.

Pauca exemplaria impressa Ser“'“' Infantis sumptu.

Description de la ville et du siège dc Bréda comme de l’entrée qu’y fit S. A. S. Madame rinfante Dona Isabelle-Claire-Eugénie, le 12 juin 1625, in-q", 5 stuveros (sous) et titre sur cuivre.

Quelques exemplaires imprimés aux frais dc l’Infante Sér'"'.

Jacques Callot. i 6

ii'niMi.nii: nati

Cette brochure, conservée au Musée Plantin-Moretus, introuvable ailleurs, commençait par le titre ci-dessus décrit. Puis venait la dédicace en espagnol, dont voici la traduction française :

A Madame Sérénissime Dona Eiigenia, Infante des Espagnes.

Madame Sérénissime,

Le siège de Bréda qui, par ses fortifications et ses machines, fut l’un des plus grands que virent ce siècle et le précédent, tient encore étonnés et en suspens les jugements du monde. Aussi doit-il être présenté aux yeux de tous pour que, digne d’admiration comme il l’est, il soutienne sa renommée d’une description véritable et précise. J’ai suivi le dessin de Jean- François Cantagallina , Ingénieur de Sa Majesté (qui occupe heureusement son intelligence en cette Cour), décrivant toute la ville et le siège avec les distances des lieux; j’ai ajouté la relation brève des événements qu’a rédigée une personnalité illustre de l’armée pour que , donnant à ce corps son âme, l’œuvre pût, pour ainsi dire, parler, aliment suffisant pour qu’elle s’anime, mais non pas pour qu’elle dure ; pour l’immortaliser, il suffit de l’inscription du nom royal de V. A. comme d’une divinité tutélaire. Sous son nom a commencé l’entreprise, sous son nom elle s’est achevée : à sa gloire appartient cette description. Quy tous la lisent, et ils confesseront que cette entreprise fut l’une des plus grandes des temps présents ou passés.

Jacobo Callot.

Après cette dédicace d’Errick de Patte, écrite en latin pour le compte et aux frais de Callot, venait une carte représentant Bréda et les environs. Elle paraît gravée par Callot, bien qu’elle puisse être de Giovanni Francesco Cantagallina, ce condisciple et ami de l’Ecole du Génie de Florence, qu’il retrouvait, après dix ans de séparation, à la Cour de l’Infante. Cantagallina, bon dessinateur et géomètre, que Callot déclare être l’auteur des dessins du Siège, a pu, pour quelque autre ouvrage, préparer la carte qui porte, en italien, cette dédicace à un prince romain de 17 ans, curieuse pour une œuvre qui s’éditait en Belgique :

A l’Ill'"' et Ex™' mon Seigneur et Patron, Don Antoine Barberin , neveu de N. S. P. le Pape Urbain VIII, Gottfried de Scaïchi. — Rome, avec la perm. des Autor. 1628. Editeur Gottf. de Scaïchi.

Sur le journal des dépenses de Balthazar Moretus, on lit les notes suivantes :

i" [décembre] 1627, Transport et tolls (droits de barrière) de 6 balles de papier de Lorraine pour la Carte de Bréda de Jacques Callot, i florin.

10 [mars] 1628. Receu de Halbert, général de laMonoye, pour assignation de S' Monfort pour compte de Jacques Callot, 600 florins.

17 [avril] 1628. Payé à Daniel Dieudonné pour compte de M. Callot, pour aultant qu’il a payé pour les traductions de la Description du Table de Bréda, 9 florins, 12 st.

23 [juillet] 1629. Par devant receu de Jean Morel, vendeur des Images de Bruxelles pour compte de Jacques Callot, 43 florins, 6 st.

Jacques Callot, créditeur.

VISITE AUX PAYS-BAS

Le compte de Jacques avec la maison Plantin peut donc, grâce à cette correspondance, s’établir comme suit en florins et en sous, au 30 juin 1628 ;

Page 1