IE 1)E .TAC.QÎ ES
rable et avantageuse pour l’Angleterre. Malgré toutes CCS raisons, le roi ne changea point de résolution ; et quand les vaisseaux furent en état de remettre en mer , il se rendit lui-méme avec le duc au port , pour inspecter la flotte, dont le commandement fut remis au comte dt Sandwich.
Pendant tout ce temps , le duc n’entcnditpoint parler de ce qui était arrivé la nuit qui suivit le combat : cette circon.stance fut heureuse pour Brunkerd , qui aurait été puni comme il le méritait, si le prince avait appris à cette époque ce qu’il avait fait. C’est à un étrange concours de circonstances , qu’il faut attribuer l’ignorance où le duc restait d’un fait généralement connu et dont tout le monde parlait. Quand le roi et leduc furent au port , le capitaine Cox profita de l’occasion pour se justifier auprès de son altesse royale, disant que l’on avait peut-être fait au duc des rapports à son désavantage , mais qu’il lui serait facile d’expliquer sa conduite, n’ayant agi que d’après ses ordres. Le duc ne sachant pas ce qu’il voulait dire le pria de parler plus clairement , personne n’ayant fait de rapport contre lui. Au moment où Cox allait commencer le détail de ce qui s’était passé , on vint prier son altesse royale de se rendre en toute hâte auprès du roi, qui l’attendait dans la chaloupe pour partir ; et le capitaine ayant suivi le comte de Sandwich ne retrouva plus l’occasion de s’expliquer.
Vers cette époque , la peste qui régnait depuis quelque temps à Londres ayant augmenté , le roi et le duc se rendirent d’abord à Hampton-court, et ensuite à Salisbury , d’où sa majesté trouva bon d'envoyer le duc dans les provinces du nord ; car elle avait appris par les gens de sa police que les fanatiques et les anciens partisans de Cromwell etde la république , s’agitaient et tenaient des correspondances avec les Hollandais qui les encourageaient. Le duc d’Albemarle et le comte de Craven rentrèrent à Londres avec une moitié de la garde à pied et une compagnie de la garde ii cfleval , pour veiller à la tranquillité de la capitale.
Le parlement s’étant réuni à Oxford pendant l’automne, le duc fut obligé d’y retourner. Dans cette session le parlement accorda au roi 1 , 256,347 livres sterlings , pour poursuivre la guerre, et demanda la permission d’offrir à son altesse royale 120,000 livres, comme une marque de l’estime que sa belle conduite lui avait inspirée. Les Chambres remercièrent aussi le roi du soin qu’il avait pris d’empêCher que son illustre frère ne courût de nouveaux dangers sur mer. Ce fut alors que le duc entendit parler pour la première fois du faux ordre que Brunkerd avait donné en son nom. Il en ressentit une vive indignation, nonseulement contre le coupable, mais encore contre ceux qui lui avaient caché si long-temps sa faute.
VIE DE JACQIj’ES II.
Le prince Rupert et le comte de Sandwich s’excusèrent , en disant qu’ils avaient clé persuadés que son altesse royale en était instruite, et qu’elle feignait de l’ignorer pour n’ètre pas obligée de punir publiquement Brunkerd. Les personnes de la maison du duc , qui étaient liées d’amitié avec le coupable , prétendirent que ce n’était pas à elles à dénoncer un camarade , et celles qui étaient rCT gardées comme ses ennemis, dirent qu’elles avaient craint qu’on ne les accusât de sentiments d’envie, si elles avaient déclaré une faute qui pouvait coûter la vie à celui qui l’avait commise , ou du moins le perdre dans l’esprit de son maître : 4e sorte que tout le monde trouva quelque prétexte pour manquer à son devoir, en n’avertissant pas à temps le duc d’une chose qui devait avoir tant d’importance pour lui. Quand il l’apprit , la Chambre des Communes , dont Brunkerd était membre, voulutprendre connaissance de l’affaire ; ce qui empêcha le duc de le faire juger par un conseil de guerre. Par ce moyen , le coupable échappa àla punition qu’il avait méritée ; car, dans le commencement, tandis que ses collègues étaient le plus irrités contre lui , il fut assez prudent pour se retirer en France. Plus tard, ses amis firent en sorte que son procès fût différé jusqu’au moment où sir John Harman , principal témoin à charge , serait de retour de son voyage aux Indfs occidentales. Pendant cet in-
VIE DE JACQUES lî. 189
tervalle les esprili se calmèrent *, l’on se contenta de chasser Brunkcrd de la Chambre; et le duc ne put faire autre chose que de le renvoyer aussi de son service.
Nous n’entrerons pas dans les détails des opérations de la guerre dans l’année 1666, son alteesé royale n’ayant pu accompagner la flotte, et n’ayant obtenu que la permission d’en faire l’inspection avant son départ. Cependant, pour suivre l’ordre du temps, et ne point laisser de lacune dans notre histoire , nous dirons seulement que le roi de France , après avoiï’ offert sa médiation , n’ayant pu faire la paix pour les Hollandais, se crut obligé , en vertu d’une alliance qu’il avait signée avec eux, de joindre ses forces aux leurs, et de nous déclarer la guerre. Nous ajouterons encore que notre flotte étant en mer sous le commandement du prince Rupert et du duc d’Albemarle , nous eûmes le dessous dans le premier combat, parce que le prince était allé audevant des Français avec son escadre. Le duc d’Albemarlc continua pourtant à se battre pendant quatre jours. 11 avait en tête, durant les trois premiers , des forces doubles des siennes ; mais le quatrième jour,, toute notre flotte étant rassemblée , et les forces étant devenues égales, leS Hollandais cédèrent après quatre heures de combat , et rentrèrent dans leurs ports.
Après que notre flotte eut été réparée au Nore,
car l’escadre du ducd’Albcmarle avait beaucoup souffert dans les manœuvres, et que les Hollandais se furent aussi rétablis de leurs pertes, les flottes remirent de part et d’autre en mer; et le 25 juillet, jour de Saint-Jacques, on en vint à un second combat , dans lequel nous remportâmes la victoire, et forçâmes les Hollandais à regagner leurs ports. Cette action fut suivie de l’expédition de sir Robert Holmes , contre l’île de Terscheling , où il détruisit cent cinquante vaisseaux mârcbands qui y étaient à l’ancre, ainsi que les deux vaisseaux de guerre qui les gardaient.
Un accident terrible contribua à rendre cette année remarquable : ce fut l’incendie qui, dans l’espace de quatre jours , consuma à Londres treize mille maisons, quatre-vingt-neuf églises paroissiales, et plusieurs autres édifices publics d’une grande magnificence. Ce malheur arriva pendant une guerre soutenue à-la-fois contre la Hollande et la France , et immédiatement après la peste qui avait désolée la capitale l’année précédente. Le duc travailla jour et nuit ,et s’exposa à de grands dangers , pour arrêter le feu, dont la violence était encore augmentée par les vents d’est qui régnaient. On fut enfin obligé, pour couper la communication, de faire sauter quelques maisons avec de la poudre , et le feu s’éteigiiit enfin faute de matières combustibles.
Le parlement ne tarda pas à se réunir après cet événement, et plusieurs des membres considérant que la nation souffrait sous. le triple fléau de la peste , de la guerre et du feu , se sentirent irrités, et exhalèrent leur colère sur les papistes. Quoique la peste fût évidemment envoyée de de Dieu , et que le parlement eût lui-même engagé le roi dans la guerre , il n’en chercha pas moins , d'un esprit aussi peu raisonnable que peu chrétien, à en rejeter la faute sur les catholiques.. Une commission fut nommée afin de dresser l’acte d’accusation , mais elle fut forcée de renoncer honteusement àcelle entreprise. Fatigué de la guerre , qu’il avait commencé avec tant d’ardeur, le parlement, prétextant une mauvaise direction dans les opérations , refusa les subsides nécessaires pour la continuer. Alors le lord chancelier, le lord trésorier Southampton, le duc d’Albemarle, et les autres ministres, engagèrent le roi à désarmer par économie les vais- .seaux de la première et de la seconde grandeur, à ne garder que ceux qui pourraient servir à troubler le commerce de l’ennemi, et à se borner par conséquent à une guerre purement défensive. Le duc s’opposa de toutes ses forces à de pareilles mesures, disant que, lorsque nous n’aurions plus de flotte en mer, le courage de l’ennemi, alors très-abattu , se relèverait , et qu’il ferait sortir ses vaisseaux , n’ayant plus de résistance à crain-
ig2 VIE DE JACQUES II.
dre ; que ce que nous pourrions gagner du désarmement de nos grands vaisseaux , serait dépensé d’un autre.'côté pour l’entretien de la milice et des autres forces militaires, nécessaires à la défense de nos côtes et de nos ports; que notre intérêt et notre gloire s’opposaient également àlaisser, sQus nos yeux, les Hollandais maîtres de la mer. C’est pourquoi son altesse royale déclara franchement qu’elle était d’avis que la mesure proposée était mal entendue , et qu’on ne tarderait pas à s’én repentir. La suite ne confirma que trop les craintes de son altesse royale , qui ne firent alors aucune impression.
L’été d’après , la flotte hollandaise étant sortie du port, elle fut en effet si bien maîtresse de la mer, qu’elle arriva à la balise duNore , d’où elle remonta la rivière de Medway , brûlant et détruisant plusieurs vaisseaux. Elle s’empara aussi du Charles , vaisseau de la première grandeur, et aurait pu faire beaucoup plus de mal , si elle avait poussé vigoureusement ses avantages. Cette action fut la dernière de la guerre , qui, par notre propre négligence, se termina beaucoup trop glorieusement pour la Hollande. Le traité de paix, qui se négociait à Breda, fut signé dans cette ville le 9 juillet , et solennellement proclamé à Londres le suivant.
Le temps approchait de la réunion du parlement, qui était convoqué pour le lo octobre.
VIE DE JACQUES II. ig3
Les mécontents étaient si fort encouragés par le mauvais succès des opérations maritimes , qu’ils levèrent la tète et furent très-turbulents. Il y eut des cabales et des réunions secrètes entre les chefs des partis républicain et presbytérien, qui n’avaient jamais négligé une occasion de troubler la monarchie. A cet effet, le comte de Northumberland , le comte de Leicestcr , lord Hollis , et d’autres qui tenaient pour les conditions de l’île de Wight , s’asserablèr«nt à Gilford ; et l’on jugei'a de leurs dispositions par l’entretien que le comte de Northumberland eut avec le düc quelque temps avant l’ouverture du parlement. Ce seigneur étant venu à Saint-James, deux ou trois jours après son arrivée à Londres , pour rendre , selon sa coutume , ses devoirs à son altesse royale , le duc lui parla librement sur plusieurs sujets, et notamment sur le lord chancelier , dont il croyait que le comte était l’ami. 11 exposa ses craintes, que les ennemis du ministre à la cour ne cherchassent à le mettre en ^ jugement. Contre son attente , le comte, prenant un air sérieux , répondit que le renvoi du chancelier , qui avait encouru la haine générale , ne suffirait point pour satisfaire la nation , qui attendait aussi le licenciement des gardes et le redressement de plusieurs autres griefs. A ces mots , le duc l’interrompit, en l’engageant à cesser un pareil discours, dont il serait obligé sans cela
de rendre compte au roi. Mais le lord répliqua qu’il n’avait rien dit que ce qu’il avait intention de répéter lui-méine au roi le lendemain ; et il tint parole; Car il était encouragé, ainsi que ceux de son parti , par la résolution qu’avaient piise les ennemis du chancelier : on ne doutait pas d’ailleurs que cette affaire ne fût l'occasion d’une rupture entre le roi et son frère. Quoi qu’il en soit, le duc chercha à raisonner avec lui, en lui faisant sentir la néces§it '4 que le roi eût des gardes pour la sûreté de sa personne et le repos de là nation, et en appuyant son avis de l’exemple funeste du feu roi et de son gouvernement. Mais le comte était d’un caractère trop inflexible, pour céder à l’influence des raisons que le duc lui donna.
Ce fut alors que le roi donna enfin son consentement au renvoi du chancelier ; mesure à laquelle les ennemis du ministre travaillaient depuis plusieurs années. Le premier qui l’attaqua fut le comte de Bristoll, qui l’accusa dans le parlement en 1664 ; mais à cette époque le roi soutenait le chancelier, ce qui fit manquer le projet du comte. Il en fut tellement irrité , que , perdant tout sentiment de devoir et de respect envers le roi, et sans avoir obtenu la permission de la chambre des pairs , il adressa à la Chambre des Communes un discours étudié et rempli de réflexions séditieuses sur le gouvernement de sa
VIE DE JACQUES II. igS
majesté. Il eut en même temps l’audace de demander une audience au roi, et de supplier que milord Aubjgny y pût être présent. Dans cette audience , il s’exprima d’une manière si insolente et si extravagante , que si le roi n’avait pris pitié de sa folie et n’avait considéré sa propre dignité , il l’aurait envoyé à la Tour, ou lui aurait fait un plus mauvais parti encore. Il eut la témérité de dire au roi que , puisque ses ennemis l’avaient privé de la faveur de sa majesté, il exciterait contre eux un orage si violent, que le roi luimême en ressentirait les effets. Le duc apprit par la suite ces détails de lord Aubigny.
Les autres ennemis du chancelier travaillèrent avec plus de prudence, mais aussi plus sûrement,' en épiant les occasions, et en inspirant peu-à-peu au roi , de la répugnance pour son ministre. Je ne saurais tout-à-fait excuser le chancelier d’avoir donné lieu à sa chute par l’imprudence de sa conduite. Sans compter plusieurs autres occasions, où il montra de l’opposition aux désirs de sa majesté , je ne puis passer sous silence celle où il empêcha l’indulgence du roi pour les dissidents. Dans l’année 1664, lord Roberts,' lord Ashly Cooper et, quelques autres, proposèrent et sollicitèrent, qu’en conséquence de la déclaration faite par sa majesté à Bréda , la tolérance fût accordée aux consciences timorées.' Un conseil privé fut tenu à cet effet dans l’ap-
ig6 VIE DE JACQtES 11.
parlement du chancelier , à l’hotel de W orcester , et il y fut re'solu qu’une déclaration serait soumise à la Chambre des Pairs. Le duc soutint aussi cet avis ; mais , quand les débats s’ouvrirent à la Chambre , le chancelier parla fortement contre la mesure ; elle fut aussi combattue par les ëveques et autres zélés soutiens de l’église d’Angleterre ; de sorte qu’elle finit par être écartée. Celte affaire refroidit beaucoup l’amitié du roi pour le chanceliér.
Les ennemis de ce ministre ne négligèrent aucune occasion de rappeler le souvenir de ses fautes. Ils renforcèrent leur parti de la duchesse de Cleveland , qu’ils gagnèrent d’autant plus facilement, qu’elle était piquée contre le chancelier, qui avait anciennement défendu à son épouse de voir la duchesse , à cause de sa vie scandaleuse , quoiqu’il eût été lui-même fort lié avec son père.
La première tentative publique que le parti fit . contre lui, fut d’engager sa majesté et la Chambre des Communes à dissoudre la compagnie des Canaries, pour laquelle il venait d’obtenir un nouveau privilège. Cette mesure n’eut d’autre but que de diminuer le crédit du ministre , car elle fut du leste très-préjudiciable au commerce.
L<a compagnie obligeait les habitants des Ca- 'naries k vendre leui-s vins à des prix raisonnables , et à prendre en paiement , pour une partie de ce que nous leur achetions, les produits des
VIE DE JACQVES II. igy
manufactures de ce pays; mais aussitôt que la compagnie fut dissoute , iis augmentèrent le prix des vins , et ne voulurent plus recevoir que de l’argent comptant ; ce qui occasiona ainsi une double perte à la nation.
Les ennemis du chancelier ayant donc décidé le roi à le renvoyer avant l’ouverture du parlement , qui devait avoir lieu , comme nous l’avons dit, le lo octobre 1667, sa majesté en fit paît au duc. Son altesse royale reçut l’ordre de l’annoncer au chancelier , à qui elle devait dire en même temps que le roi n’.était nullement mécontent de lui, et que le seul motif de son renvoi était la nécessité où il se trouvait, sa majesté croyant qu’il valait mieux, pour sa dignité, avoir l’air de s’y décider d’elle-même , que de souffrir que le parlement l’y forçât ; qu’en conséquence , le chancelier eût à renvoyer les sceaux ; mais que le roi , pour lui donner une marque de sa considération, lui continuait la pension particulière dont il avait autrefois joui. Le chancelier reçut ce message ainsi qu’il convenait à un fidèle sujet, et renvoya sur-le-champ les sceaux à sa majesté ; après quoi il dit au duc que , puisque ses ennemis avaient réussi jusque-là , ils ne s’y arrêteraient point, mais qu’ils le poursuivraient sans relâche, trop contents de le perdre pour songer aux intérêts du roi et de la couronne. Les sceaux furent donnés à sif Orlando Biidgeman, qui'pas-
igS VIE DE JACQUES 11.
sait pour un avocat plein de talents et de probité, mais qui, à l’épreuve, se montra au-dessous d’une place aussi importante.
Quand le parlement s’avssembla , la Chambre des Communes se montra de fort mauvaise humeur, et des pertes que nous avions éprouvées sur mer, et des frais que la guerre avait occasionés. Selon sa coutume, elle commença par exhaler son dépit contre les papistes , en votant une adresse au roi, pour le prier de renvoyer de son armée ou de sa marine tous ceux qui pourraient s’y trouver ; et, afin de les mieux découvrir, elle demandait que tous les employés, sans dijtinclion, prêtassent le serment d’obéissance et de suprématie , et qu’on fixât un jour pour les faire tous communier d’après la forme usitée dans l’église anglicane. Cette motion se fit après celle de remercîment pour le discours de sa majesté à l’ouverture de la session. Sir Thomas Littlcton proposa aussi que l’on fît des remercîments particuliers à sa majesté , pour avoir ôté les sceaux au comte de Clarendon , et l’avoir éloigné de la direction des affaires de l’étàt. U faut observer que cette clause aurait difficilement passé , si sa majesté n’avait pas fait dire secrètement qu’elle le désirait, et si le comte n’avait chargé ses amis dans les deux Chambres de ne point s’y opposer, étant résolu de ne jamais permettre que scs intérêtsparticuliers missent des entraves aux affaires du roi.
11 est très-probable que , si le duc avec les ëvêques et les autres amis du comte s’y fussent opposés dans la Chambre des Pairs , la motion eût été écartée. Aussi, quand on alla aux voix , le duc et plusieurs des amis du comte se retirèrent , leur obéissance aux volontés du roi ne leur permettant pas de voter contre la clause, tandis que leur raison , leurs liaisons avec le comte de Clarendon et leur amitié pour lui , les empêchaient d’approuver ce qu’ils regardaient comme d’un mauvais exemple pour la couronne. En réponse à l’adresse, sa majesté assura les deux Chambres qu’elle ne donnerait plus de place de confiance au comte de Clarendon.
Les ennemis du comte de Clarendon étant ainsi encouragées, ne crurent pas devoir s’ arrêter là; et, pour n’avoir plus rien à craindre j ils résolurent de l’accuser. Le principal acteur dans cette affaire fut sir William Coventry, qui, pour pouvoir plus librement poursuivre lecomte de Clarendon, s’était démis de la place de secrétaire du duc. C’était le plus dangereux des ennemis dùchancclier, parce qu’il avait le plus d’esprit ; la faction n’eût peut-être pas réussi , s’il ne se fût mis à sa tête. La Chambre des Communes ne perdit pasde temps pour dresser l’acte d’accusation qui devait être porté devant les pairs. Pendant que l’on prenait ces mesures violentes, le duc , placé entre ce qu'il deva't a j roi t à la justice , à son
amilic pour le comle et à son propre honneur , se serait trouvé fort embarrassé sur la conduite qu’il devait tenir , s’il n’avait plu à Dieu , au plus fort de la poursuite , de l’affliger de lapetite-vérole ; et quand sa santé lui permit de quitter son 'appartement , cette grande affaire était terminée ; car le roi avait engagé secrètement le comle à sortir d’Angleterre pour éviter l’orage qui sc formait; sur quoi le parlement passa un acte qui le bannissait à perpétuité du royaume.
Il y avait a cette époque dans les deux Chambres du parlement, un parti presbytérien , peu nombreux à la vérité , mais qui ne laissait pas d’être dangereux , par l’adresse qu’il mettait à chercher toutes les occasions, sinon pour détruire, du moins pour abaisser considérablement l’autorité royale. Les chefs de ce parti crurent que le moment était favorable , et que l ien ne contribuerait plus efficacement à les conduire à leur but, qu’une division dans la famille royale. Ils s’adressèrent donc en secret au comte de Clarendon, et lui dirent qu’ils se mettraient tous de son côté , s’il voulait tenir tête à l’orage , et se joindre au duc pour s’opposer aux mesures violentes et injustes qu’on voulait prendre contre lui. 11 est bon d’observer qu’ils faisaient usage du nom de duc, à l’insu de son altesse royale, qui, à cette époque, était, comme nous l’avons dit, malade de la petite-vérole, et ne quittait point le lit.
Mais le comte fut trop honnête et trop sage, pour se laisser prendre dans leurs filets , ils se retirèrent sans avoir réussi ; et le comte, pour se conformera lavolonté et nu désir de sa majesté, cédaau torrent, et se rendit en France, où il mourut dans l’annee 1674, après un bannissement de sept ans.
C’était un simple gentilhomme , d’une bonne famille ; il avait été élevé pour le barreau ; il possédait un jugement sûr et de l’éloquence naturelle, ce qui le fit avancer promptement. Il fut élu membre de la Chambre des Communes dans le fatal parlement de 1640. Ses talents s’y firent connaître si avantageusement, que le roi, qui l’estimait, le choisit pour diriger sous main ses intérêts dans la Chambre. «Sa conduite y fut si prudente et si fidèle, qu’au commencement de la rébellion , il fut appelé à la cour et chargé des affaires les plus secrètes. En récompense de scs ‘bons services ,il fut nommé chancelier de l’échiquier. Quand le prince de Galles fut envoyé d’Oxford , dans les provinces de l’ouest , le roi le nomma membre du conseil de son altesse royale, où il jouit de la plus grande confiance. Plus tard , quand les affaires du roi furent dése^ pérées , et que le prince, pour sa sûreté , se rendit d’abord aux Sorlingues, ensuite à Jersey et enfin en France , sir Edouard Ilidc l’accompagna toujours. Lors de l’assassinat du roi Charles I" ,
Diqitized
le roi actuel l’envoya avec lord Cottington en ambassade en Espagne, d’où il revint en France, et rejoignit sa majesté à Paris , peu de temps après la bataille deWorcester. Depuis ce moment il eut toute la confiance du roi et agit en premier miy nislre. Ayant été lord chancelier peu avant la restauration , il dirigea seul cette grande affaire avec le général Monk et l’amiral Montague.
Quand le roi vint en Angleterre , sa faveur était si grande, que personne n’osait le contredire. 11 fit nommerson ami intime, le comte de Southampton, lord trésorier; et, s’élant lié d’une étroite ligjie avec ce seigneur , le duc d’Ormond et leséveques, car il étiÿt lui-méme zélé protestant, il se fit craindre et rechercher de toute la nation. Le mariage de sa fille avec le duc d’York , n’augmenta pas peu sa faveur pour le moment ; mais il est probable que l’envie que ce mariage excita contre lui , finit par être une des causes de sa perte.
A peine le chancelier fut-il éloigné, que ceux qui avaient le plus contribué à sa disgrâce se divisèrent , chacun d’eux prétendant succéder au ministère. Sir William Coventry, sans le secours duquel Buckingham et Arlington ne seraient jamais parvenus à leurs fins, avait le plus de droits à cette place éminente, parce qu’il possédait le plus de talents et de moyens ; mais les deux autres , quoique bien moins instruits, étaient meîl-
VIE DE JACQUES II. 2ü3
leurs courtisans; et s’étant -unis contre lui, ils parvinrent à le dépouiller de tous ses emplois. Cela fait , ils se disputèrent à qui acquerrait plus de pouvoir et de crédit sur l’esprit du roi , dont les intérêts souffrirent beaucoup par leurs contestations.
Il y avait cependant une chose sur laquelle ils étaient d’accord entre eux et avec tous les ennemis du chancelier , c’était de diminuer , autant qu’ils le pourraient, la faveur que le roi accordait au duc ; car leur conscience coupable leur faisait craindre d’être tôt ou tard exposés au ressentiment de son altesse royale , pour la conduite qu’ils avaient tenue dans l’affaire Clarendon; ils tremblaient aus.si que, dans la suite, le duc ne persuadât au roi de rappeler, son ministre. Ce fut pour empêcher cela qu’ils demandèrent à sa majesté la permission de proposer dans le parlement le bill de bannissement dont nous avons parlé. Le duc relevait alors de sa maladie; il vota contre le bill , parce que la chose était sans exemple , les crimes imputés au chancelier n’ayant pas été prouvés. Cette circonstance ayant un peu refroidi le roi envers son altesse royale, ceux de lafaction prirent courage ;‘et, sous le prétexte de remplir leur devoir et de montrer leur zèle , ils représentèrent à sa majesté, que le grand pouvoir dont jouissait le duc était généralement regardé comme une atteinte portée
îo4 VIE DE JACQl'ES I£.
aux droits de la couronne ; que dans les circonstances actuelles , et considérant le mécontentement que devait lui causer l’éloignement du chancelier, dont les amis et sur-tout la duchesse pouvaient avoir trop d’influence sur son altesse royale , il n’était peut-être pas prudent de laisser à son entière disposition toutes les forces maritimes et une grandepartie de celles de terre. Ces suggestions, qui aux'aient méxûté ixne punition exemplaire, ne furent regardées parle roi que comme des marques d’un zèle trop ardent, et xxc firentdu x’este aucune impression défavorable sur son esprit ;-la confiance de, sa majesté dans la fidélité de son frère était trop fex-me , pour pouvoir être ébranlée par de pareilles insinuations.
Quoi qu’il en soit, le parti victoxneux ne fut pas oisif ; il travailla sans relâche à éloigner tous ceux qui avaient été les amis de l’ancien chancelier, pour mettre à leur place de vieux rebelles ou des membres du parlement, connus par leur opposition aux intérêts du x’oi. Parmi ceux-ci , il faut compter sir Thomas Osburn, sir Robert Howard ,M. Seymour et lord Vaüghan, qui tous obtinrent de bonnes places à la cour par la px'otection* de leur patron le duc de Buckingham celle de lord Ax'lington ne fut pas moins avantageuse à sir Thomas Litlleton , à sir Richard Temple et sir Robert Car. Entre les républicains et les cromwéliens , se trouvèrent lord Ro-
VIE DE JACQUES II. 2oS
berts, lord Orrery , lord Anglesey, le secrétaire Trévor, etplusieurs autres de la même bande, qui,
, après la défaite du chancelier, furent tous employés, les uns plus tôt , les autres plus tard. Le nouveau ministère , afin d’acquérir de la popularité , au risque de perdre le roi , délivra de prison plusieurs républicains et anciens officiers de l’armée de Cromwel , tels que le fameux major Wildman , le colonel Salmond, le major Creed , le major Brcmen, et d’autres qui étaient des gens d’esprit, très-braves et d’un grand crédit auprès • ' des officiers et soldats licenciés de l’armée rebelle.
Plusieurs d’entre eux possédaient, au moment de la restauration, les domaines de la couronne et de l’église. Ils avaient été arrêtés d’après l’avis du duc d’Albemarle, qui regardait cette mesure comme d’une nécessité absolue pour la sûreté du gouvernement ; car , afin de rester en possession de leurs biens mal acquis , ils ne cessaient de fomenter des troubleset de faire des complots que la diligence du vieux général découvrait et renversait toujours.
Après cela, le ministère songea à éloigner le duc d’Ormond de la vice-royaut*é d’Irlande. Le duc de Buckingham se chargea de cette affaire à l’instigation du comte d’Orrery , personnage fameux par ses fréquents changements de parti, et parle discours qu’il adressa à Cromwel pour l’engager à prendre le titre de roi d’Angleterre. Le comte
2oÜ VIK DE JACQUES It.
d’Arlington eut d’abord quelque scrupule de se joindre à eux, pour renverser son ancien ami le duc d’Orinond ; mais, par leurs menaces, ils le forcèrent d’y consentir. Personne ne prit le parti de ce duc , si ce n’est son altesse royale, qui trouvait indigne qu’un homme qui avait toujours été si fidèle à son roi , fût persécuté et ruiné par des gens dont la plupart avaient été de véritables rebelles , ou à peu dfe chose près ; comme, par exemple, le duc de Buckingham, qui renia le roi son maître, pour gagner la faveur de Cromwel, dont il aurait épousé la fille, si cet usurpateur n’avait euencore plusd’honneur que lui, et ne lui eût dit qu’il ne donnerait jamais sa fille à un homme qui montrait tant d'ingratitude envers son roi. IN’ayant pas réussi de ce côté , il paiA'int, à force de prières et de soumission, à obtenir la fille du lord Fairfax, qui avait aussi commandé l’armée du parlement. Quoi qu’il en soit, les efforts deson altesse royale ne purent empêcher la faction d’éloigner le duc d’ürmond et de mettre lord Roberts à sa place.
Sir Thomas Osburne et sir Thomas Littleton obtinrent aussi des places de trésoriers de la marine, sans que l’on daignât parler au duc ou faire la moindre démarche auprès de lui. Il était cependant d’usage de ne point disposer de ces places sansl’aveu et l’approbation du grand-amiral. Le duc représenta à sa majesté le tort qu’on
lui faisait; mais le roi lui ordonna de signer leur nomination; son altesse royale obéit, et, parla suite, vécut en bonne intelligence avec ces messieurs , qui étaient instruits et qui remplissaient bien leurs places. On empêcha aussi pendant long-temps la nomination de sir Jérémie Smith à la place de commissaire de la marine , quoiqu’i fût recommandé par son altesse royale, qu’il eût d’anciens services, et qu’il fût l’homme d’Angleterre le plus capable de remplir cet emploi.
Malgré le peu de respect et même d’égards que les nouveaux ministres montraient pour le duc , son altesse royale ne manquait jamais de se réunir à eux dans le conseil du cabinet, ou par-tout ailleurs où sa coopération pouvait être utile au service de sa majesté; car aucun mauvais traitement ne pouvait l’engager à négliger son devoir et à donner ainsi l’exemple de la désobéissance aux autres sujets du roi. Aussi sa ma— ' jesté le sentit-elle si bien , que les ennemis du duc ne réussirent jamais à ébranler la confiance qu’elle mettait en son frère.
Quoique les deux ministres, Buckingham et Arlington, s’accordassent pour mortifier le duc, ils étaient si loin d’être unis sur d’autres objets , qu’ils tra\'aillaient déjà à se supplanter et à se détruire mutuellement. Cela alla si loin , que le duc de Buckingham envoya le comte de Berkshire, un de scs confidents les plus intimes, à
tio8 ME DE JACQl ES II.
son altesse royale, avec des offres de service «et de dévouement; à quoi le duc répondit franchement que ce seigneur lui avait déjà fait autrefois des offres pareilles, qui n’avaient eu aucune suite , de sorte qu’il ne pouvait compter sur lui ; que d’ailleurs il était résolu de servir le roi à sa manière, et qu’il regardait comme au-dessous de lui d’entrer dans aucune de leurs cabales; qu’enfm , de crainte que par la suite on ne fît à sa majesté un faux rapport de ce qui venait de lui être proposé, il allait sur-le-champ en rendre compte lui-méme au roi, sans pourtant nommer la personne qui lui avait porté,le message.
Nous ne devons pas omettre ici de parler d’une déclaration que le roi fit par hasard de ses sentiments pour son frère , en présence de trois ou quatre gentilshommes de sa chambre. Ce fut quand le vieux sir William Armorer dit assez brusquement à sa majesté, qu’il courait d’étranges nouvelles dans le pays ; qu’on disait, entre autres choses, que sa majesté avait intention de licencier les gardes-du-corps de son frère et son régiment d’infanterie , parce qu’elle ne croyait pas qu’il fût prudent, après les torts qu’elle avait eus envers le duc , de laisser entre ses mains le commandement d’un corps aussi considérable , et par conséquent le pouvoir de se venger; Sa majesté répondit à cette nouvelle , que c’était le plus grand mensonge du monde ; que telle chose
Digilized by
n’étalt jamais enlréc dans sa télé ; qu’elle avait, an contraire, la plus grande amitié pour son frère , et que si elle possédait encore plus de royaumes qu’elle n’en avait, elle les remettrait tous dans' scs mains. Le roi ajouta encore qu’il savait aussi qu’on faisait courir le bruit qu’il voulait faire légitimer le duc de Monmouth, mais que la pensée ne lui en était jamais venue, qu’elle lui était odieuse, qu’il ferait tous scs efforts pour découvrir les auteurs d’un bruit aussi infâme , et qu'il les ferait sévèrement punir. Cependant, malgré une déclaration aussi solenH nelle , le parti des factieux ne laissa pas d’insî- * nuer de pareilles idées au duc de Monmouth, qui avala le poison avec avidité, comme on le verra par la suite.
Quand les tufbulents ennemis de son altesse royale virent qu’ils ne pouvaient réussir à inspirer à sa majesté des sentiments de jalousie au sujet de son frère, et à le priver par-là de ses places, ils imaginèrent un autre expédient plus efficace, et plus convenable, à ce qu’ils croyaient,' aux goûts et à l’inclination du coi. Sa majesté étant mariée depuis plusieurs années sans avoir eu d’enfants, et n’ayant presque plus d’espoir d’en avoir avec la reine, ils songèrent à le faire divorcer et contracter un nouveau mariage. Le duc de Buckingham et le comte de Bristol furent les deux principaux auteurs, de ce projet- Ils fu-
Digilized by Googif
rent enchantés de l’idée qui leur était venue , au point qu’on les entendit s’en vanter, disant que si le duc consentait au divorce, il se rendrait ridicule, et que s’il n’y consentait pas, il se perdrait iné^'itablement dans l’esprit du roi. Bien des gens, à la cour, entrèrent dans ce projet , et il ne manqua pas d’avocats et même de théologiens qui éerndrent pour prouver qu’il était raisonnable et conforme aux lois. Il y a lieu de croire que ce fut l’ancien parti républicain qui en donna la première idée , puisque rien ne pouvait être mieux calculé pour amener des divisions dans la famille royale , et par conséquent la chute de la monarchie.
Plusieurs personnes de partis et d’états différents se réunirent pour ce dessein, mais nul n’y mit plus d’ardeur que le cofnte de Bristol. Ce seigneur se chargea de chercher une noûvelle épouse pour sa majesté. A cet effet, il se rendit secrètement en Italie , parce qu’il avait entendu dire que parmi les filles du duc de Parme, il pourrait trouver un parti qui conviendrait au roi.
Les amis de son altesse rDyale l’avertirent de ces manœuvres; et, quoiqu’elle ne s’en plaignît pas ouvertement à sa majesté , elle trouva moyen de lui représenter, par manière de conversation, que le parti républicain et les ennemis de la famille royale ne cessaient d’intriguer, dans
ait
VIE DE JÂCQDES II,’ l’espoir de rétablir tôt ou tard leur idole chérie de république ; qu’ils croyaient bien que ce n’était pas par la force qu’ils y parviendraient, et qu’ils cherchaient , par conséquent, à semer des divisions dans la famille royale , se flattant d’exciter une guerre civile, qui engagerait la nation à se défaire d’abord de ses princes , et ensuite de la monarcbie , comme d’un gouvernement qui ne pouvait assurer la paix et le bonheur de l’Angleterre. 11 est à présumer que de pareils discours eurent quelque influence sur l’esprit du roi ; car, quoiqu'il permît qu’on traitât en sa présence le sujet du divorce, on ne réussit point à l’y décider.
Néanmoins, pour donner plus de force au projet , un bill fut proposé dans la Chambre des Pairs, afin de dissoudre le mariage de lord Rosse,' pour cause d’adultère, et lui permettre de se remarier. Après de longs débats , ce bill passa à la majorité de deux voix seulement j et cela par la grande industrie des amis du lord et des ennemis du duc , qui le firent réussir dans l’espoir qu’il servirait d’exemple , et engagerait le roi à entrer plus facilement dans leurs idées. Ils se sentirent fort encouragés , lorsqu’ils virent que le roi soutenait le bill de lord Rosse , et usait de son influence pour le faire passer ; mais leur espoir fut promptement déçu; car, quand sa majesté apprit les inductions que l’on tirait de
ai3
VIE DK JACQCES II.
ce qu’elle avait fait à l’cgard de ce bill, elle saisit cetle occasion pour déclarer, que si sa conscience lui permettait de songer à un divorce, elle trouverait un moyen plus prompt et plus sur, dont rhistoirc lui offrait des exemples, pour se remarier sans causer aucun embarras au parlement. Puisque nous venons de parler de conscience , il est bon de remarquer que quand on alla aux voix dans la Chambre sur le bill de lord Rosse , de dix-huit évêques qui étaient présents , il n’y en eut que deux qui votèrent en sa faveur ( le docteur Cosens , évêque de Durham , et le docteur Wilkins, évêque de Chester); encore l’un des deux était-il si âgé , qu’il était presque tombe en enfance , et l’autre avait généralement la réputation de socinien.
Cependant le roi qui, à l'instigation des nouveaux ministres, ennemis du duc, montrait depuis quelque temps un peu de froideur à son frère , lui rendit , à cette occasion , toute sa confiance et toute sa bienveillance. Le duc de Buckingham sentait si bien jusqu’à quel point sa conduite avait été coupable envers le duc , qu’il s’imagina , sans aucun fondement , que son altesse royale avait formé le projet de le faire assassiner. Aussi , quand il allait à la campagne , il ne manquait jamais d’emporter dîms sa voiture deux mousquetons chargés, et de se faire suivre par plusieurs hommes à cheval bien armés. Ceci étant
vit DE JACQÜES II. 2i3
venu à la connaissance du roi , il ne put s’empêcher de rire de la folie du duc de Buckingham, et de lui dire qu’il se rendait ridicule par de pareils soupçons. En un mot, les yeux du roi s’ouvraient de plus en plus sur son compte , et il ne tarda pas à découvrir que ce seigneur n’était nullement fait pour être ministre d’état; il avait l’exlérfe^ agréable et la conversation spirituelle , mais il était dépourvu de toutes qualités solides.
Vers le commencement de l’année 1669, son altesse royale , qui avait long-temps pensé que l’église d’Angleterre était la seule véritable , éprouva des scrupules de conscience, et se mit à songer sérieusement à son salut. En conséquence, elle envoya chercher un jésuite , nommé le P. Simon , qui avait la réputation d’un très -savant homme , afin de s’entretenir avec lui sur ce sujet. Quand le jésuite fut venu , le duc lui fit part de l’intention où il était de sè faire catholique,, et parla de sa réconciliation avec l’église. Après une assez longue conversation , le Père lui dit franchement qu’il ne pourrait être reçu dans l’église catholique, à moins qu’il ne quittât entièrement la communion anglicane. Le duc observa qu’il avait cru que cela pouvait se faire moyennant une dispen.se du pape; il allégua la singularité de sa position , et l’avantage qu’il procurerait à la religion catholique en général , et sur-tout aux catholiques
2i4 vie de JACQUES II.
d’Angleterre, s’il pouvait obtenir une dispense pour suivre extérieurement les rits de l’église anglicane, jusqu’à ce que l’occasion s’offrît de se déclarer avec plus de sûreté pour sa personne et pour tous les catholiques. Mais le bon Père insista , disant que le pape lui-méme n’avait pas le droit d’accorder une pareille dispense , vu que c’était la doctrine inalt^'àble de l’église catholique de ne point faire le mal dans l’espoir du bien. 'Le duc ayant écrit sur ce sujet au pape , reçut du saint-père la confirmation de ce que le bon jésuite lui avait dit. Jusqu’alors , son altesse royale avait toujours pensé , d’après l’opinion , ou^du moins les discours des docteurs anglicans , que des dispenses de ce genre étaient facilement accordées par le pape ; mais les paroles du P. Simon et la lettre de sa sainteté firent songer au duc qu’il était plus que temps de faire tousses efforts pour obtenir la liberté de se déclarer, afin de ne plus vivre dans la situation embarrassante et périlleuse dans laquelle il se trouvait. C’est pourquoi son altesse royale sachant que le roi était du même avis , et s’en était déjà ouvert à lord Arundel de Warder, à lord Arlington et à sir Thomas Clifford , saisit une occasion pour entretenir sa majesté à ce sujet. Il la trouva bien décidée à se faire catholique , et * pénétrée dusentimentde la contrainte et du danger de sa position. Le roi ajouta qu’il désirait
TIE DE JACQUES H. 2l5
avoir , dans le cabinet du duc , une entrevue secrète avec les personnes que nous venons de nommer, afin d’aviser avec elles aux moyens qu’il fallait employer pour étendre la religion catholique dans ses états. Cette entrevue fut fixée au 25 janvier, jour où l’église célèbre la conversion de saint Paul.
Quand toutes les personnes furent réunies , le roi leur déclara ses sentiments en matière de religion ; il répéta ce qu’il avait dit au duc, sur l’embarras qu’il éprouvait à ne pouvoir professer la foi à laquelle il était attaché , et leur dit qu’il les avait appelées pour les consulter sur les moyens qu’il conviendrait d’employer pour rétablir la religion catholique dans son royaume , et sur le moment le plus favorable pour se déclarer ouvertement. 11 leur fit observer qu’il n’y avait pas de temps à perdre ; qu’il s’attendait à trouver de grandes difficultés dans l'exécution de son projet , et que pour cela même , il préférait l’entreprendre pendant qu’il était, ainsi que son frère , dans la force de l’âge , et capable de supporter les plus grandes fatigues , tandis que dans quelques années, ils ne pourraient plus avoir la force de mener à bien un si grand dessein. Sa majesté parla avec beaucoup d’énergie ; elle avait les larmes aux yeux , et pria ces messieurs de faire ce qu’il convenait à des hommes sages et à de bons catholiques.
ai6 VIE DE JACQI ES II.
La consultiilioii fut longue , et le re'suItatCDfiit que le meilleur moyen à employer pour ce grand dessein , <?lait d’agir de concert avec la France , et de demander l'assistance de sa majesté très-chrétienne : la maison d’Autriche ne se trouvant pas alors en état d’y coopérer. D’après cette résolution , on décida qu’il fallait confier le secret à M. de Croissy-Colbert , ambassadeur de France, afin qu’il pût en faire part à son maître , et demander des pouvoirs pour traiter avec le roi. Les négociations durèrent long-temps. Lord Arundel fut enfin envoyé en France , pour en conférer avec le roi, etsigner le traité. Sir Richard Beling fut chargé de dresser les articles, et de faire l’office de secrétaire.
Le traité ne fut définitivement conclu qu’au commencement de 1670. Les conditions étaient que le roi de France donnerait deux cent mille livres sterlings par an , payables par quartiers , à compter du jour des ratifications, pour mettre le roi en état de commencer l’exécution de ce projet en Angleterre ; qu’aussitôt que la religion catholique serait établie en Angleterre, notre roi se joindrait à la France , pour faire la guerre à la Hollande ; qu’en cas de réussite , cette république serait partagée entre la France, le prince d’Orange et l’Angleterre. Celle-ci devait recevoir l’Ecluse, Cadsant, Walchcren, ettous les ports de mer jusqu’à Maesland'sluys. LesFrançais auraient
bien voulu commencer par la guerrede Hollande; mais lord Arundel- convainquit sa majesté trèschréliennc de la nécessité d’établir d’abord la religion catholique en Angleterre. Le traité fut donc signé de cette manière , et les premiers paiements furent faits conformément aux stipulations.
Cette affaire fut conduite de la manière la plus secrète. On commença par lever un régiment d’infanterie , dont le commandement fut donné au colonel Fitzgerald, qui arrivait de Tanger, dont il avait été gouverneur. On choisit pour officiers des hommes de confiance. Ce i-égiment fut mis en garnison à Yarmoiith , et le colonel fut fait commandant de cette place importante. Le comte de Bath fut gouverneur de Plymouth ; lord Belasis , de Hull ; lord Widdrington , de Berwick. C’étaient des personnes dont le roi était sûr. La flotte et Portsmouth étaient dans les mains du duc. La plus grande partie des membres de l’église d’Angleterre n’étaient pas , à cette époque, très-contraires à la religion catholique. Bien des gens n’en avaient pas du tout , et n’allaient à l’église que comme à un lieu de réunion. Le peu de troupes qui restaient étaient bien disposées , et leurs officiers, à l’exception du colonel Russell , prêts à servir la couronne sans murmurer ou faire de difficultés. D’un autre coté , on encouragea sous main les sectateurs les
2i8 vie de JACQUES II.
plus ardents de l’église anglicane , à poursuivre en justice les non-conformistes , afin que ceux-ci sentissent mieux le repos dont ils jouiraient quand les-catholiques auraient le dessus. On verra plus loin de quelle manière ce projet échoua.
Cependant le duc de Buckingham sentait que sa faveur baissait de jour en jour; sa démarche auprès de son altesse royale, par l’entremise du comte de Berskshire , qui avait été ‘présenté au duc par le comte de Peterborow , n’avait eu , comme nous l’avons observé , aucun succès ; le ministre découvrit encore que le comte d’Arlington , qui s’était aussi adressé au duc , avait mieux réussi que lui. Il jugea alors qu’il lui fallait quelque grand moyen pour se soutenir , et il résolut de faire usage de l’influence dont jouissait sur l’esprit du roi , Madame, duchesse d’Orléans. A cet effet, il entra en négociation avec M. de Rouvigny, ambassadeur de France en Angleterre, qui s’imagina que le-crédit de ce duc était toujours le meme. Il prétendit être chargé de former avec la France une alliance plus intime encore , dont Madame seule devait connaître le secret. En conséquence, il envoya auprès de cette princesse son confident , sir Elis Leighton , qui fut chargé de lettres de recommandation de M. de Rouvigny. En attendant, le roi gardait son secret , et permettait les négociations de ce traité imaginaire , afinde mieux cacherlc Véritable,
dont Madame ni le dnc’de Buckingham n’avaient aucune connaissance ; ce dernier n’avait d’autre but que de rester à la tête du ministère.
Son altesse royale et lord Arlington ignoraient ce qui se passait, et ce ne fut qu’après que sir Elis Leighton fut de retour de France, et qu’il eut ouvert une correspondance régulière avec Madame, que le duc reçut tous ces détails de la bouche de sir Elis Leighton lui-méme. Le prince en ayant donné avis à lord Arlington , cette nouvelle ne fit qu’agrandir la brèche entre le dur. de Buckingham et ce seigneur, qui s’attacha plus fortement encore à son altesse royale. Sir Thomas Clifford, son ami particulier, y contribua beaucoup; Lord Arlington continua pourtant à soutenir les ennemis du duc qu’il avait autrefois placés. Les deux trésoriers de la marine , sir Thomas Osburn et sir Thomas Littleton , prétendaien t avoir découvert de grandes concussions de la part des commissaires qui avaient été placés par le duc , et de qui ils dépendaient. Leur seul but était de faire renvoyer ces deux employés , pour en mettre d’autres de leur bande. Ceci portait indirectement contre le duc ; son alte.sse royale trouva convenable de prier le roi de vouloir bien faire examiner l’affaire en sa présence ; ce qui ayant été fait, il parut clairement que ces accusations avaient été dictées par la malice ou par l’ignorance, et les commissaires furent justifiés
VIE DE JACÇVES 11.
sur tous les points; Le ‘conseil ayant ordonné quelque temps après qu’une escadre de dix-huit vaisseaux fût mise en état d’agir contre les Algériens, les deux trésoriers cherchèrent encore à persuader à sa majesté qu’il ne fallait pas en confier, le commandement à sir Thomas Allen , oflicier expérimenté , par la seule raison que le duc le protégeait et l’avait recommandé ; ils voulaient charger de cette expédition sir Robert Holmes, créature de lord Arlington. C’était à la vérité un brave militaire , mais il n’avait ni les talents de l’autre , ni la prudence nécessaire pour commander une escadre de celte force. Sa majesté s’entendait si bien aux affaires de la marine, et son frère les dirigeait d’une manière si satisfaisante, que, malgré ces suggestions perfides , elle suivit ses avis sur cet objet.
Vers le commencement de septembre de cette meme année 1 669 , le roi et le duc étant allés à Southamptonpogr chasser dans la nouvelle foret, ils y reçurent, par un exprès, la nouvelle de la mort delà reine leur mère, quiétaitdécédceàColombe, près de Paris , dans les derniers jours d’août. Cette princesse était la plus jeune des filles du grand Henri IV de France , elle était née le 28 novembre 1609 (nouveau style) , et avait épousé le roi Charles I" dans l’année 1625. Après de grandes et nombreuses souffrances , Dieu daigna permetti e qu’elle vît le rétablissement de son fils
Digilized by Coogle
.sur le trône paternel. Elle posséda au plus haut degré toutes les vertus (l’épouse , de mère et de chrétienne. Elle fut enterrée avec pompe à Saint- Denis, sépulture des rois de France , et l’on fit pour elle toutes les cérémonies usitées pour les reines-mères dans ce royaume.
Sir Thomas Allen étant sur le point de partir avec son escadre pour le détroit de Gibraltar , l’ambassadeur proposa au duc de faire des réglements pour les saluts , afin d’éviter toutes difficultés dans le cas où cette e.scadre rencontrerait celle que le roi .son maître comptaitenvoyer aussi sous les ordres de M. Duquesne, pour traiter avec les Algériens. Il fut décidé que les vaisseaux ne se salueraient pas dans la Méditerranée. Le duc eut grand soin de faire insérer, dans cet arrangem’ent , les mots dans ces mers , afin qu’on n’en pût tirer aucune conclusion pour les autres.
Le 3 janvier de l’année 1670 mourut le vieux général duc d’Albemarle ; il avait été le principal agent de la merveilleuse restauration du roi, et • avait reçu de sa majesté des honneurs et des biens proportionnés à son mérite et à ses services. Peu de jours avant sa mort , son altesse royale ayant appris avec certitude qu’il ne pouvait en revenir , et causant avec le roi sur cet événement , elle saisit cette occasion pour engager sa majesté à ne pas nornmer de général à sa place, ce pouvoir étant trop grand pour oser dans lescir-
constances du moment, le confier avec securité à qui que ce fût. Si cependant sa majesté n’était pas de son avis , le duc lui dit qu’il espérait être plus capable qu’un autre de remplir cette place , qu’il ne désirait pourtant pas par les raisons qu’il avait exposées. On était d’ailleurs, ajouta son altesse, en temps de paix, et l’armée était si peu nombreuse, qu’on pouvait regarder la place de général comme inutile , on trouverait peut-être même étrange qu’il y en eût un. Si, au contraire, la guerre s’allumait, samajesté pourrait nommer différents officiers-généraux, selon le besoin et les circonstances. En même temps, le duc pria le roi de décider qu’à l’occasion de la mort du duc d’Albemarle, la compagnie de ses gardes ne perdrait pas le rang de seconde compagnie dont elle jouissait; ce passe-droit devant être fort dur pour les officiers , qui étaient tous de braves gens. Il exposa <jue lors de la création de son régiment d’infanterie , qu’on avait appelé le régiment du duc , il • n'avait pas désiré que ce corps eût le pas sur le régiment de Coldstream qui était ancien, etqu’il espérait par conséquent que sa majesté , voyant qu’il n’avait jamais voulu faire tort à d'autres , ne lui en ferait pas non plus à lui ni à sa compagnie des gardes. Sa majesté sentit si bien la force de ces raisons et la justice de ce que le duc demandait, qu’elle lui promit que la compagnie de ses gardes ne perdrait point son rang.
Digilized by Cioogl
Cependant, à la mort du géne'ral ,il arriva que son régiment d’infanterie, appelé le Coldstream, fut donné à lord Cravem, avec le titre de second régiment des gardes ; la compagnie reçut la dénomination de compagnie de la reine. Cette princesse n’aimait pas beaucoup le duc, ce qui, joint aux instigations des personnes qui ne cherchaient qu’à mortifier son altesse royale, l’engagea à demander à sa majesté que sa nouvelle compagnie des gardes pût prendre rang immédiatement après celle du roi. Elle insista si fort , ainsi que ses amis , que sa majesté se trouva fort embarrassée, vu la promesse qu’elle avait faite au duc. Mais son altesse royale ayant été informée de ce qui se passait, se rendit chez le roi, et lui dit que puisqu’il voy ait que sa majesté était tourmentée par des femmes et par des courtisans, elle voulait être plus raisonnable qu’eux, et qu’elle déchargeait sa majesté de sa promesse. Le duc ajouta qu’il sentait la cruauté de ce procédé ; mais qu’il avait résolu, quoi qu’on fît pour le pousser about, de ne jamaiscauserau roiaucun embarras pource qui le regardait personnellement. Ce fut ainsi que la compagnie de la reine obtint le rang de seconde compagnie des gardes.
Vers le commencement de mai de la même année , Madame , la seule des sœurs du roi qui restât en vie , vint à Douvres pour voir son frère ; elle désirait depuis long-temps lui faire une vi-
224 J/VCQtES II.
sile, et le voyage du roi de France dans scs nouvelles conquêtes en Flandre lui en facilita les moyens. Cette visite fut malheureuse à plusieurs égards ; elle fut nuisible aux intérêts du roi en général, et plus particulièrement aux mesures que l’on avait prises au sujet de la religion catholique. J’ai dit comment le traité secret avait été signé par les deux rois , et que celui d’Angleterre avait déjà reçu les premiers termes des paiements ; car, quoique les Français eussent toujours montré un grand désir de commencer par la guerre de Hollande , qui les intéressait davantage , leur roi avait néanmoins cédé aux raisons convaincantes qui lui avaient été données. Changeant encore d’avis, et regardant comme plus avantageux à ses intérêts de prendre d’autres mesures, sa majesté très-chrétienne résolut de faire u.sage de la grande influence qu’il était probable que ■Madame aurait sur le roi son frère , pour parvenii' au but qu’elle se proposait ; c’est ce qui l'engagea à consentir à ce voyage , quoiqu’elle s’y fût autrefois opposée , ain.si que Monsieur, pour des raisons qui lui étaient particulières. La princesse se chargea volontiers de cette commission , dans l’espoir d’augmenter son crédit en France, en montrant celui qu’elle possédait sur le roisf)n frère. Elle avait même quelque idée de se fixer en Angleterre , non-seulement par l’amitié qu’elle portait à ce frère , mais encore parce
MK DE JACQUES ÏI. 225
qu’elle s’imaginait, vu le caractère du roi et l’ascendant qu’elle savait prendre sur lui , qu’il ne lui serait pas difficile de gouverner les affaires du royaume.
Dans les premiers moments où il fut question de la visite de Madame, le duc, qui n’en prévoyait que trop les funestes conséquences , fit tous ses efforts pour l’empécher, sans néanmoins s’y opposer ouvertement. Il n’y réussit pas, et un accident qui arriva vers cette époque , px'ocura beaucoup de facilité à Madame pour persuader le roi son frère. L’acte du parlement qui défendait les convenliculcs touchait au moment de recevoir son exécution; etleroi, en partant, crut devoir laisser le duc à Londres pour prévenir les dé- ' sordres qui pourraient arriver le premier dimanche où les conventicules seraient supprimés et fermés. Ce jour se trouvait être le lo mai , de sorte que Madame arriva à Douvres trois ou quatre jours avant que le duc pût s’y rendre. Elle profita si bien de cet intervalle, que quand le duc arriva , il trouva tous les anciens plans rompus, et le roi décidé à commencer par déclarer la guerre à la Hollande. Le duc ne fut pas peu surpris de voir que lord Arlington et sir Thomas Clifford , les seuls qui eussent connaissance du traité secret, avaient été l’unet l’autre gagnés par Madame. Ils vinrent voir son altesse à son arrivée et avant qu’elle pût être présentée au roi, pourlui I. 1.5
faire part de ce qui s’était passé. Le duc répondit qu’il en était fâché, parce que le projet du rétablissement de la religion catholique en serait entièrement rompu. Sa majesté , engagée dans une guerre ruineuse, et n’étant pas tout-à-fait maîtresse chez elle , ne pourrait manquer de faire des dettes , et se trouverait par conséquent à la / merci du parlement, dont il ne faudrait pas attendre de grands secours. Il avait à la-vérité accordé des subsides considérables pour la dernière guerre, mais celle-là avait ét^ entreprise à sa propre instigation , tandis que celle dans laquelle on allait s’engager , se ferait contre son avis et d’accord avec la France, ce qui suffirait seul pour exciter sa jalousie et ses soupçons. A ces arguments les ministres répondirent que son altesse royale avait tort de craindre que sa majesté fit des dettes ; qu’elle ne devait mettre en mer que cinquante vaisseaux, auxquelles Français en joindraient trente; et que le produit des douanes seules , qu’ils estimaient à six cent mille livres sterlings , suffirait pour faire face à cette dépense. Cette flotte serait assez considérable pour tenir tête aux Hollandais ; et si la guerre réussissait, il ne fallait pas s’embarrasser des soupçons qu’elle pourrait avoir fait naître . Le duc fitobserver à son tour qu’il était persuadé qu’on se trompait danslescalcubdes frais de laguerre, Leproduitdes douanes suffirait, à la vérité, à l’entretien des cin-
quante vaisseaux, et il ne craindrait pas d'attaquer les Hollandais avec quatre-vingts, et des brûlots en proportion ; mais à cette flotte il faudrait ajouter les convois nécessaires à la sûreté du commerce et des colonies, et des vaisseaux de réserve pour remettre la flotte au complet après une action : ce qui , indépendamment des troupes de terre, doublerait la dépense présumée. Leduc répéta au roi ces mêmes observations et d’autres encore mais il ne put éloignercette fatale guerre de Hollande.
Pendant le séjour de Madame à Douvres , cette princesse engagea le roi à rendre au duc de Buckingham sa faveur et sa confiance ; et le duc lui en ayant fait des reproches , elle avoua ingénument qu’elle n’avait eu d’autre intention que de faire sa cour au roi , voyant qu’il y était déjà porté de lui-même. Elle rétablit aussi la bonne intelligence entre le duc de Buckingham et lord Arlington. Son crédit auprès de sa majesté était alorssi grand, par la haute opinion que le roi avait de son esprit et par l’amitié qu’il lui portait, qu’elle aurait pu obtenir de lui tout ce qu’eUe aurait voulu. Au bout de quinze jours elle fut rappelée par la cour de F rance, qui allait retourner à Paris, et, peu de temps après son arrivée au palais de Saint-Cloud , elle mourut d’une maladie violente et soudaine, dont elle ne fut attaquée que laveilledesamort, La surprise et la doQ-
leur furent au plus haut point dans toute la famille royale. La i^romptltude de cette mort fit soupçonner que la princesse avait été empoisonnée ; mais les médecins déclarèrent après l’avoir ouverte , qu’ils n’en avaient découvert aucun signe.
Le voyage de Madame en Angleterre fit beaipcoup de bruit sur le continent ; les Hollandais en furent alarmés , leur terreur augmenta quand le duc de Buckingham se rendit quelque temps après en France , et M. van Benning, leur ministre à Londres, demanda s’il pouvait assurer à de Witt que la mission de ce seigneur n’avait rien de préjudiciable aux intérêts de ses maîtres.
• Pencje temps après la mort de Madame , son altesse royale tomba malade d’un catarrhe si violent., que l’on craignait qu’il ne dégénérât en phthisie. Le duc fut obligé d’aller à Richmond p’our changer d’air , et ne se rétablit parfaitement que: vers la fin de l’été.
Les deux principaux ministres s’étant réconciliés, tout fut assez tranquille à la cour. L’hiver suivant il y eut quelques rumeurs sur le bruit qui se répandit que la duchesse d’York songeait à embrasser la religion catholique. Ce bruit n’étaitpas sans fondement; car on avait remarqué que cette princesse, qui, duranttoute sa vie, avait reçu régulièrement une fois par mois le sacrement de la cQinmunion, d’après lerit anglais , s’abstenait de-
VIE DE JACQrES II; • 22g
puis quelque temps de le recevoir. Ce qui confirma encore les soupçons , ce fut que pendant la longue maladie dont elle mourut, elle ne se fit jamais lire les prières par les chapelains, selon l’usage ; aussi, dans le mois de décembre, le roi ayant entretenule duc à ce sujet, son altesse l’oyale avoua que la princesse avait résolu de faire abjuration, et que cette cérémonie s’exécuterait sou» peu. Sa majesté engagea le duc à garder un profond secret sur celle affaire , et personne en efn’en fut instruit que le père Ilunt , franciscain, qui reçut l’abjuration , lady Cranmore, et Depuy , domestique du duc. On voit par les papiers que la duchesse a laissés et qui contiennent les motifs de sa conversion , que ce fut environ un an auparavant qu’elle avait commencé à douter, et qu’au mois d’août elle se sentit entièrement convaincue. Le public n’en fut pourtant instruit qu’à sa mort, qui arriva le 3i mars 1671, quand on lui vit recevoir les derniers sacrements de l’église catholique. Elle mourut avec beaucoup.de piété et de résignation. Le malin même , sentant approcher'sa fin , elle pria le duc de ne pas la quitter, et dans le cas où le docteur Blanford , évêque de ou quelque auüe
évêque viendrait pour lui parler', de leur dire la vérité , savoir qu’elle était rentrée dans le sein de l’église de Home , dont elle venait en conséquence de recevoir les sacrements. Si après cela
aSô VIE DE JACQUES H.
ils insistaient encore pour la voir, on devait les laisser entrer, pourvu qu'ils voulussent promettre de ne pas l'entretenir de matières de controverse.
Le docteur Blanford vint en effet ; il était amené par le frère de la duchesse , M. Laurent Hide, maintenant comte de Rochester, qui n’avait certes aucun soupçon du changement de sa sœur. Le duc ayant trouvé l'évéque dans le salon , lui dit ce dont • la duchesse l’avait chargé. Le prélat répondit que puisqu’elle avait agi par conviction et sans aucun motif humain , il ne doutait pas que tout n’aîlât bien pour son ame ( c’est l’expression dont il se servit ) (i). Etant entré ensuite dans la chambre , il lui fit une courte exhortation chrétienne convenable à la situation où elle se trouvait , après quoi il la quitta. Lord Combury , autre frère de la duchesse , fortement attaché à l’église anglicane , ne voulut pas la voir pendant sa maladie , par la raison qu’elle était soupçonnée de catholicisme.
Après la mort de la duchesse , les amis du duc ne tardèrent pas à le presser de se remarier. Ils désiraient que son altesse en parlât au roi ; mais * le duc leur répondit que cette affaire intéressait plusleroietl’état que lui-même, etquesi sa majesté . le trouvait bon, elle en parlerait la première ù son
(i) L’original dit : That she would dowell ( tbai was lus «xpi ettion.) ( Note (ùi traducteur . }
VIE DE JACQUES IK a3l
frère. Au bout de six mois , le roi entretint en effet le duc à ce sujet , et lui proposa la princesse d'Inspruck , fille de l’Archiduc, et qui était de la maison d’Autriche. L’idee en avait été donnée par un gentilhomme florentin, nommé le chevalier Bernard Gascon, qui avait long-temps servi dans l’armée du roi Charles I". Il avait vu cette jeune princesse etconnaissaitladuchesscsamère, qui était de la maison de Florence. Les amis de la couronne désiraient ardemment que le duc ne perdit pas de temps pour contracter un second mariage , le roi n’ayant point d’enfant légitime, et tout annonçant que la reine vivrait encore long-temps sans lui en donner ; d’ailleurs le duc avait 'perdu six des huit enfants qu’il avait eus de sa première femme , et il ne lui restait que deux filles'. Le roi fut quélques mois à se décider ; ce qui fait croire que sa majesté ne mettait pas une haute importance à ce mariage. On finit pourtant par envoyer le .chevalier Bernard en Allemagne, pour arranger celte affaire* à Inspruck et à Vienne. Après une longue et ennuyeuse négociation, les conditions du contrat furent signées et échangées en secret , entre l’empereur et le roi. Une d’elles était que la nouvelle duchesse aurait une chapelle publique en Angleterre. Lecomte de Péterborow fut alorsenvoyé avec le titre d’ambassadeur extraordinaire du roi auprès de l’empereur , avec les instructions usi-
tces en pareil cas, et avec les pouvoirs nécessaires pour épouser la princesse par procuration. Mais à peine ce seigneur fut-il débarqué à Calais, qu’il reçut la nouvelle que l’impératrice était morte, et que l’empereur avait résolu d’épouser lui-méme la princesse d’Inspruck ; ce qui mit fin à la négociation.
On commença l’année 1672 par préparer la flotte avec le moins de publicité possible , afin de pouvoir, conformément au traité signé avec 1a France, entrer au printemps en campagne contre les Hollandais. Le conseil du cabinet du roi était composé alors du duc de Buckingham , du duc de Lauderdale , du comte d’Arlington , de lord Clifford et de lord Aslily Cooper , plus tard comte de Shaftsbury et chancelier d’Angleterre ; ce dernier était le plus zélé de tous pour la guerre de Hollande. Lord Arlington et Clifford étaient les seuls qui eussent connaissance du traité secret avec la France, auquel cette guerre devait son origine ; oft ne manqua pourtant pas de raisons spécieuses pour engager les auti-es à y coopérer, et ces raisons furent exposées dans la déclaration de guerre que sa majesté publia le 28 mars. Le premier point était de se procurer les fonds nécessaires. On ne trouva d’autre expédient que de suspendre tous les paiements de l’échiquier , en accordant six pour cent d’intéi'ét, pendant un an, à ceux que cette mesure atteignait. On chercha
ensuite à assurer autant que possible la paix intérieure du royaume , avant de tomber sur les ennemis. A cet effet , il fut résolu que sa majesté donnerait une déclaration sur la liberté de conscience , en y mettant les bornes ne'cessaires au maintien de l’église d’Angleterre établie par les lois et à la conservation de la paix publique. Afin de prévenir les pratiques séditieuses qui pouvaient être mises en œuvre dans les lieux de réiifiion des non-conformistes, on décida qu’il Icursc- • rait accordé des édifices publics, dans lesquels tout le monde aurait le droit d’entrer. Quant aux catholiques on se borna à les exempter des lois pénales, et à leur accorder le droit d’exercer leur religion dans l’intérieur de leurs maisons.
Quoique son altesse royale eût été d’avis de ne pas entreprendre cette guerre avant que le pouvoir et l’autorisé de sa majesté en Angleterre fussent établis sur une base moins précaire , ce qui n’eût pas manqué d’arriver bientôt si le premier traité eût reçu sa pleine exécution ; néanmoins, obéissant aux ordres du roi, elle n’épargna ni son temps ni ses peines pour pousser les préparatifs avec toute la vigueur et toute la prudence imaginables. Onproposadansle conseil de mettre un embargo général dans tous les ports , afin de trouver plus facilement des hommes pour la flotte de guerre. Le duc seul .s’oppo.saà cette mesure qpi , en ai rêtant lout-à-coup le commerce ,
eût considérablement diminué le produit des douanes. Il prit sur lui de trouver un nombre suflisant de marins, pourvu que l’on voulût in-; terdire pour une saison la navigation de Terre- Neuve. Il ne demanda pour composer sa flotte que soixante vaisseaux de ligne anglais , avec vingt brûlots, et trente vaisseaux de guerre français, avec dix brûlots, jugeant cette force suffisante pour tenir tête aux Hollandais. Par ce moyen il resta assez de vaisseaux pour servir de convois et protéger le commerce.
Sur ces entrefaites, le roi ayantreçu l’avis qu’une riche flotte hollandaise, protégée par six vaisseaux de guerre , devait passer par la Manche , en venant de la Méditerranée, ordonna à sir Robert Holmes, qui se trouvait alors à Portsmouth , de sortir du port avec tous les vaisseaux dont il pourrait disposer, afin d’intercepter celte flotte. Ces ordres portaient aussi qu’il devait réunir à lui tous les vaisseaux qu’il rencontrerait dans sa marche. En conséquence,, sir Robert mit en mer sur le Saint-Michel ^ vaisseau du second rang. Il avait avec lui le comte d’Ossory dans la Résolution, sir Fretcheville Holles dans le Canihridge , le capitaine George Legge dans le Faii-fax, et le capitaine John Holmes dans le Glocester. Ces quatre derniers vaisseaux étaient du troisième rang. Quatre ou cinq bâtiments plus petits, complétaient son escadre. Tandis qu'il
croisait derrière l’ile de Wight , il aperçut sir Édouard Spragge , qui arriVait de la Méditerranée avec cinq ou six vaisseaux de guerre. Il ne l’avertit pas des ôrdres qu’il avait reçus , et ne voulut pas même permettre au capitaine Legge d’aller parler à sir Edouard , quoiqu’il l’en priât. Ce fut une jalousie personnelle qui lui fit préférer de laisser le service du roi en souffrance , plutôt que de partager l’honneur de l’expédition avec sir Edouard Spragge , et c’est à cela qu’il faut attribuer le peu de perte que les Hollandais souffrirent. Quand leur flotte de Smyrne parut, sir Robert l’attaqua avec plus de courage que de prudence ; car son propre vaisseau fut désemparé dans le combat , et -les Hollandais ne perdirent que quatre bâtiments marchands,* encore n’y en avait-il que deux qui fussent de quelque valeur.
Immédiatement après cette action, la guerre fut déclarée à la Hollande, et le rendez-vous général des flottes anglaise et fx-ançaise fut indiqué à Sainte-Hélène , près l’île de Wight.
Quelque diligence que l’on fît , de Ruyter mit en mer avec une flotte de soixante-dix vaisseaux de ligne , sans compter les brûlots , avant que nous pussions nous réunir aux Français.
Le duc en ayant reçu l’avis , ainsi que de la sortie de la flotte française de Brest, et jugeant par le vent quelle devait se trouver dans la Manche,
quitta le .Nore avec une quarantaine de vaissAeaux de ligne et d(fuze brûlots. Vers le soir, il aperçut les corvettes hollandaises, et jugea , par les signaux qu’elles faisaient , que leur flotte était en Vue, quoiqu’il ne pût la distinguer, parce que l’horizon du côté de l’est était brumeux. La nuit, le vent ayant augmenté , le duc fut obligé de jeter l’ancre. Au point du jour, la brise était trèslégère ; et le duc eut à peine donné le signal du départ , que le vent s’éleva de l’est avec un brouillard épais. Par ce moyen, le duc passa près de de Ruyter sans le voir et sans être vu , et se dirigea vers Sainte-Hélène. Sans ce brouillard, qui arriva dans un moment opportun, le duc n’aurait pu éviter un combattrès-inégal. Vers onze heures , le temjJs s’éclaircit et son altesse royale se trouva un peu à l’ouest de Douvres, et le lendemain matin , 4 mai , elle rejoignit la flotte française à Sainte-Hélène. De Ruyter arriva sur la rade de Douvres deux heures après le départ du duc, et ne jugea pas convenable de s’engager plus avant.
Le duc ne resta qu’un jour ou deux à Sainte- Hélène, pour arranger l’ordre de bataille, et pour s’entendre avec le comte d’Estrées , qui commandait l’escadre française. Cela fait, il mit à la voile pour chercher la flotte hollandaise et pour rejoindre le reste de la sienne, qui n’avait pas encore pu quitter le Nore. Avant d’aller
plus loin , il ne sera pas mal-à-prôpos de décrire notr^ flotte, et d’en indiquer les principaux ofïficiers.
Le duc , en qualité de grand amiral d’Angleterre , commandait en chef. Il était à la tête de l’escadre rouge , dans le vaisseau le Prince ^ de cent canons, qui sorfaitpour la première fois ; sir Édouard Spragge , dans le Londres , aussi de cent canons, était son vice- amiral ; et sir John Harman, dans le Charles, de quatre-vingt-dix canons, son contre-amiral. Le comte d'Estrécs^ vice-amiral de France , dans le Saint-Philippe , de quatre-vingts à quatre-vingt-dix' canons , commandait l’escadre blanche , et était vice-amiral de la flotte. Il portait son pavillon blanc sur le mât de hune d’avant , n’y ayant que l’amiral de France qui le porte au haut du grand mât ; son vice-amiral était Duquesne, et son contre-amiral la Rabinière , l’un et l’autre dans des vaisseaux de plus de quatre-vingts canons. Le comte de Sandwich, dans le Royal-Jacques , de cent canons , était contre-amiral de la flotte et amiral de l’escadre bleue ; le vieux sir Joseph Jordan , dans le Souverain, du même nombre de canons , était son vice-amiral, et sir John Kempthorn, dans le Saint-André , de plus de quatre-vingt-dix canons , son contre-amiral ; sir Robert Holmes , dans le Saint-Michel , de plus de quatre-vingtdix canons, et lord Ossory , dans la Victoire, de
a38 VIE DE JACQUES
plus de quatre-vingts canons , étaient les seconds du duc. Sir Robert avait sollicité ce poste, ne pouvant obtenir un pavillon supérieur à celui de sir Kdouard Spragge.
Quand cette flotte quitta Sainte-Hélène, le vent continuant à l'est , elle fut quelque temps ' avant d'arriver à Douvres. Là , le duc apprit que les Hollandais se trouvaient à la hauteur d'Ostende ; il alla à leur rencontre , et les signala , le 19 mai , vers dix heures du matin. Il s’apprêtait à les «attaquer , quand le comte.de Sandwich envoya son capitaine , Richard Haddoc , vieux marin plein d’expérience , pour prévenir son altesse royale qu’ils ne pouvaient être éloignés * d’un banc de sable » que peu de pilotes anglais connaissaient, et où, selon toute apparence, les Hollandais cherchaient à les attirer. Le duc interrogea les pilotes qu’il avait à son bord ; personne ne put lui en donner des éclaircissements.
Le seul capitaine Lecke , son maître canonnier, qui avait navigué sur cette côte , fut de l’avis de Haddoc. Le duc envoya alors quelques petits bâ-' timents à la découverte. Ils sondèrent et s’assurèrent de la vérité du rapport. Le banc existait en effet; il n’y avait que dix-huit pieds d’eau, et la flotte hollandaise s’était placée sous le vent de , ce bas-fond , dans l’espérance que le duc viendrait y échouer. Mais son altesse royale s’étant approchée jusqu’à une portée de canon , vira de
VIE DE JACQUES II. aSg
bord y et resta en dehors du banc jusqu'à dix heures du soir. Les deux flottes furent pendant toute la nuit à environ une portée de canon l’une de l’autre. Vers le point du jour, il s’éleva un brouillard très^pais, qui ne .se dissipa qu’entre huit et neuf heures du matin. On s’aperçut alors, aux mouvements de de Ruyter, qu’il n’avait pas envie de commencer un combat de si bonne heure et si loin de la côte. En attendant, le vent fraîchit , ce qui rendait le combat tout-à-fait impossible. Le duc, considérant alors que plusieurs vaisseaux de sa flotte avaient besoin d’eau et de provisions , résolut de faire voile pour la baie de Southwold , tandis que de Ruyter se dirigea vers les côtes de Hollande, et alla jeter l’ancre sur la rade de Gorée. Ce fut là sans doute lapremière fois qu’on vit deux flottes, après avoir été si près l’une de l’autre, se séparer sans combattre .
De Ruyter ne voulait pas risquer un engagement, et il n’avait pas tortj car, dans la position où se trouvait son pays, la perte d’une bataille pouvait lui devenir fatale , jointe aux conquêtes que le roi très-chrétien avait faites auparavant sur les Hollandais , et la consternation qui régnait ' parmi eux. D’un autre côté, il était obligé de tenir la mer, pour soutenir le courage de ses compatriotes, et empêcher que la terreur qui s’était emparée des citoyens ne gagnât la flotte. Son rôle était plein de difficultés , et jamais il n’aurait
pu les surmonter , s’il n’avait été un aussi grand tapitaine.il était regardé avec raison comme le premier marin de son siècle ; élevé par le vieux Tromp, il avait assisté à tous les principaux combats de nos deux premières guerres ; sa prudence était égale à son courage, et il en donna une preuve remarquable, en restant si long-temps dans le voisinage de la flotte anglaise , .sans qu’il fut possible au duc de l'attaquer qu’avec un grand désavantage.
Quand son altesse eut jeté l’ancre dans la baie de Southwold, elle fit placer près de la côte ceux des vaisseaux qui avaient le plus besoin de provisions et d’eau , ainsi que les brûlots qui n’avaient pas eu le temps de prendre assez de lest avant de partir. Le duc annonça néanmoins qu’a ussltôt que le vent tournerait à l’est , il se mettrait un peu plus aulaCgue , et se rangerait en ligne de bataille. Il défendit aussi à fous les vaisseaux charbonniers et autres bâtiments marchands de faire route vers le nord , dans la crainte qu’ils ne tombassent entre les mains des corsaires ennemis et ne les instruisissent de la position de la flotte.
Malgré ces précautions , un bâtiment léger ayant trouvé moyen de s’échapperla nuit, fut pris etconduit auprèsdede-Ruyter, qui sur-le-champ assembla un conseil de guerre, lui apprit les nouvelles qu’il avait reçues au sujet de la flotte anglaise ; et le vent ayant à l’instant même passé à l’est , il
Digilized by Coogle
* VIE DE jju:Qtms ir.’ 241
proposa de faire voile vers le coucher du soleil, afin (Le joindre l’ennemi au point du jour , avant qu’il eût le temps de se mettre en état de le recevoir. L’avantage du vent lui procurait une occasion favorable pour combattre , et il ne croyait pas devoir la négliger. Malgré les raisons qu’il donnait , la plupart des officiers ne furent pas de son avis, ils lui représentèrent que si le venttournaitde nouveau à l’ouest, au commencement du combat , leur position serait fâcheuse , vu la distante où ils seraient -de leurs côtes. Quand de Ruyter vit qu’il ne pouvait les persuader , il leur dit qu’étant convaincu qu’il servirait bien les intérêts des Etats , qui lui avaient confié le commandement de la flotte , il était résolu à tenter cette entreprise ; qu’en conséquence , il leur ordonnait de se tenir prêts à mettre à la voile dans la soirée ; ce qui fut fait. Ces détails furent donnés plus tard au duc, par le capitaine du Josuè, Jean Dick , qui était présent au conseil.
Aussitôt que le duc s’aperçut que le vent tournait vers l’est , il appela son capitaine , sir John Cox , et lui ordonna , ainsi qu’il avait été décidé , de donner le signal pour prendre le largue et se mettre en ordre de bataille , afin d’être prêt à recevoir les Hollandais s’ils se présentaient le lendemain. Sir John observa qu’il ne croyait pas que l’ennemi pût arriver sitôt; que sa flotte était dans le même état quela.nôtre, et occupée comme
nous à s’appro\isionner. Le capitaine Smitli , un de nos croiseurs, arrivait des côtes de Hollande, et n’avait vu faire aucun mouvement à l’erjnemi. Le paquebot venait aussi de mouiller : le capitaine fut conduit devant le duc, à qui il dit qu’il avait passé la veille au soir, au milieu de la flotte hollandaise, qui était à l’ancre , sur la rade de Gorée ; que la plupart des vaisseaux avaient amené les vergues et les mâtsde hune , et s’occupaient à embarquer des provisions; sir John conclut de là qu’il était impossible qu’ils pussent être si promptement en état de mettre à la voile ; et il pria son altesse royale de considérer qu’en restant vingt-quatre heures de plus dans la position ou elle était , la flotte serait entièrement munie de tout ce dont elle avait besoin, tandis que si elle se plaçait pl\is au largue , il lui faudrait encore plusieurs jours. Cet avis fut confirmé par le major français et par le capitaine ËUiot, qui étaient chargésd’ embarquer l’eau et les autres objets de première nécessité pour l’escadre française. Leduc se laissa donc persuader à garder son mouillage. Sir John Cox était si bien convaincu que les Hollandab ne pourraient rien entreprendre sous vingt-quatre heures , que , sans consulter son altesse royale , il mit son vaisseau, le P rince , en carène.
Telle était la position du duc, quand , le 28 mai , à deux heures du matin, il reçut la première nouvelle de l’approche des Hollandais. Cette
nourclle lui fut donnée par le capitaine d’un vaisseau français, nommé Cogolin,.qui avait croisé avec le capitaine Smith; mais étant mauvais voilier, il n’avait pu rentrer la veille au soir. Ce retard fut heureux pour nous , puisqu’il nous procura plus promptement l’afis de l’approche de Tennemi. Nous nous préparâmes aussitôt à le recevoir le mieux que nous pourrions. Aussitôt que le jour parut , nous l’aperçûmes au vent de notre flotte , et gouvernant directement sur nous. Dès la première alarme , les brûlots et les autçes vaisseaux qui étaient le plus près de la côte , s’empressèrent de venir se mettre en ligne ; mais ils avaient le vent et la marée contre eux , de sorte qu’il n’y en eut qu’un petit nombre qui purent arriver avant le commencement de la bataille ; et .«ne vingtaine de vaisseaux des escadres rouge et bleue soutinrent seuls le premier choc de celles de de Ruyter et de van Ghent. L’escadre zélandaise, commandée par Banker, engagea la française , sous les ordres du comte d’Estrées.
Pour éviter toute confusion ou terreur soudaine, le duc défendit aux gens de son équipage d’importuner les officiers de questions inutiles ; et dans le cas où ils apercevraient des brûlots approcher du navire , fl leur enjoignit de n’en rien dire tout haut, mais de l’en prévenir lui-méme , ou l’tm des officiers, en leur parlant à l’oreille.
Le combat commença entre sept et huit heures
244 '’IE JACQUES Ii;
du matin, avec un grand acharnement. De Ruyter sut bien se servir de l’avantage du vent; après avoir lâché deux bordées au duc, il lui envoya deux brûlots. Sir Edouard Scot , qui avait autrefois servi sous le duc sur terre , et qui se trouvait alors sur la flotte, en qu||ité de volontaire, fut le premier qui s’en aperçut ; il le dit tout bas au capitaine Cox, qui allait donner ses ordres en conséquence, quand un boulet de canon le frappa mortellement , et enleva la tête d’un M. Bell , volontaire , qui était à côté de lui. Sir Edouard s’adressa alors au duc, qui fit si bien manœuvrer, que le premier brûlot fut promptement expédié, et l’autre mis hors d’état de nuire pour le moment.
Vers onze heures , le vaisseau du duc se trouva tellement désemparé , qu’il fut obligé de le quitter. Il se rendit à bord du Saint-Michel, qui n’a vait pas encore beaucoup souffert. Le vent ayant baissé , le prince ne put déployer son pavillon , et fut forcé d’envoyer sa chaloupe donner avis au vaisseau qui était à côté du sien du choix qu’il avait fait. Pendant ce temps , l’escadre zélandaise ne poursuivait pas les Français à beaucoup près autant qu’elle l’aurait pu , ce qui nuisit à la réputation que les Zélandais avaient acquis dans les deux dernières guerres , où ils s’étaient montrés les plus braves d’entre les marins hollandais.
Pendant que l’escadre rouge combattait celle de
de Ruy ter, la division du comte deSandwich n’était pas moins chaudement engagée avec l’escadre de van Ghent. Le vaisseau du comte luî-même , le Royal-Jacques , avait affaire à van Ghent en personne d’un côté , et au capitaine van Brakel de l’autre ; après un combat très-opiniâtre , dans lequel van Ghent fut tué, le Royal-Jacques eut le malheur d’être brûlé par un brûlot ennemi. Le duc l’observa avec douleur ; car étant sous le vent de ce vaisseau, il ne put aller à son secours , et il vit la mer couverte des hommes de l’équipage, dont les uns allaient au fond , et dont les autres nageaient et s’accrochaient à tout ce qu’ils pouvaient trouver. Son altesse fit un signal au Dartmouth de mettre en panne , et de sauver le plus d’hommes qu’il pourrait. Il réunit trois ou quatre cents hommes, au nombre desquels se trouvèrent le capitaine Haddoc , le lieutenant Majo, le maître-charpentier, et un domestique du comte de Sandwich, nommé Lowd , que le roi créa page de la chambre à son retour à Londres. Le contremaître n'eut pas le même bonheur, il périt; et son corps ayant été retrouvé, il fut honorablement inhumé dans la chapelle de Henri VII.
Si les Anglais perdirent le Roy al- Jacques , les Hollandais, de leur côté, se virent enlever le Staveren , qui amena au Greenwich, capitaine Green. Vers les cinq heures du soir, sir Robert Holmes vint annoucer au duc que son vaisseau»
le Saint-Michel , faisait tant d’eau , qu’il avait perdu un si grand nombre d’hommes , et était en si mauvais état, Qu’à moins de mettre en panne pour boucher les voies d’eau , il serait impossible de le tenir plus long-temps à flot ; sur quoi le duc résolut d’aller à bord du Londres, commandé par sir Edouard Spragge , enjoignant à sir Robert Holmes de ne pas amener le pavillon amiral avant qu’il ne le vît flotter sur le Londres , de peur que sa disparition ne découragent la flotte. Cette précaution ne fut pas inutile ; car, quoique la chaloupe du duc fût bien équipée, et ■ marchât avec vitesse , il mit plus de trois quarts d’heureàse rendre à bord du En y arri-
vant, le duc le trouva en mauvais état, sur-tout dans sa voilure supérieure. 11 était sept'heura» ' du soir, et de Ruyter fit le signal à tous sps vaisseaux de venir à lui , tandis qu’il gouverna lui-même au sud, pour rejoindre l’escadre zélaitdaise. Ce mouvement de la flotte hollandaise donna moyen au duc de réunir autour de lui vingt-cinq à trente vaisseaux de guerre et quelques brûlots. Le reste de sa flotte suivit la course de de Ruyter, et se joignit aux Français"; mais le duc jugea convenable de rester où il était. Telle était la position de la flotte un peu après le coucher du soleil, et ainsi finit cette mémorable journée , dans laquelle les Hollandais , avec l’avantage de la surprise , du vent et du nombre
\nE DE JACQUES II. 247
des vaisseaux, furent encore loin de remporter ia victoire sur les Anglais , ayant été les premiem à quitter la mer et à rentrer dans leurs ports , comme on le verra clairement par la suite.
Nous ne pouvons passer aux événements du lendemain , sans avoir dit un mot de quelques traits de valeur , par lesquels les Anglais s’illustrèrent dans le-combat. Tel fut celui de l’équipage de Ui Royale-Catherine , qui , après que le pavillon eut été amené, et pendant que le lieutenant de prise s’occupait, avec ses hommes, à piller dans les chambres , se jeta sur l’ennemi , délivra le vaisseau , et le conduisit dans le port. D'eux biallots hollandais s’étaient attachés à V Edgar , et déjà les voiles du grand mât brûlaient , et quatre-vingts hpmmes de l’équipage s’étaient jetés à la mer ; mais le capitaine "Wetwang manœuvra si bien avec ceux qui lui restaient , qu’il parvint à faire lâcher prise aux brûlots. Le capitaine François Digby , second fils du comte de Bristol , commandait le Henri ; six brûlots l’attaquèrent l’un après l’autre. Il en repoussa cinq , et il venait de s’emparer d’un croc pour se débarrasser du dernier, quand il fut tué d’un coup de mousquet. On repoussa néanmoins le brûlot. Bientôt après , le premier lieutenant fut tué , ainsi que le capitaine Bennet et l’enseigne du régiment du duc , dont la compagnie se trouvait à bord. Un vaisseau hollandais voyant le mauvais éiaLt àa Henri ^
l’aborda^ et s’empara du gaillard d’avant et de la grande chambre. L’ëquipagc conserva le reste du navii'c , et ne cessa de tirer jusqu’à ce que le • Plimouth vînt à son secours. Il réussit alors à éloigner le vaisseau hollandais,ettousles hommes qu’il avait envoyés à bord furent faits prisonniers'.'
■Mais, pour en revenir aux flottes , la nuit était calme et belle ; on l’employa des deux côtés à remettre en état les vaisseaux désemparés. Le duc comptait renouveler le combat le lendemain.!
Vers le commencement delà nuit, on aperçut un grand vaisseau en feu, au milieu de la flottehollandaise; on craignait que ce ne fût un des nôtres, tombé entre leurs mains ; mais on découvrit plus tard que c’était un de leurs propres vaisseaux, auquel ils avaientmislefeu, parce qu’il n’était plus en état de servir.
A onze heures du matin , le duc repassa abord de son vaisseau le Prince ^ que le capitaine Narborow avait remis en état de soutenir un nouveau combat , et son altesse appela auprès d’elle tous les officiers de pavillon , pour apprendre d’eux la véritable situation de leurs vaisseaux. Pendant ce temps, les Hollandais, qui avaient continué à gouvernerausud, étaient entièrement horsde vue; et le duc ayant découvert qu’outre le Royal- Jacques quiétait perdu, quelques-uns de ses plus grands vaisseaux, tels que le Charles Jlitlle Saint- Michel, avaient tantsouffert, qu’il était indispen-
sable de les envoyer à Sheerness, où s’étaient déjà rendus la Victoire, le Henri^laRoyale-Catherine, xlu troisième rang; le Fairfax, le Dunkerque , et l’York du quatrième, ainsique le Greenwich;ctnx. enfin qui restaient ayant épuisé leurs munitions , il futunanimementrésoluquela flotte entière se rendrait le plus tôt possible à Sheerness. A l’issue du conseil, les officiers retournèrent à bord de leurs vaisseaux respectifs , pour y attendre le signal de l’amiral ; mais à peine y étaient-ils arrivés , que l’on vit la flotte ennemie gouverner sur nous. Le duc ne jugea pas alors convenable de suivre son premier projet ; il fit faire le signal de se mettre en ordre de bataille. Quand les Hollandais s’en aperçurent, ils virèrent de bord, et mirent le cap à la côte de Hollande. Le duc les poursuivit , et à deux heures de l’après-midi il donna le signal du combat. Les Hollandais semblaient avoir douté jusqu’alors que les Anglais fussent de bonne foi ; voyant que son altesse ^avait réellement l’intention de combattre , ils pressèrent leur retraite , sans plus obsers^er aucun ordre ,‘ et sans s’embarrasser de mettre en sûreté leurs bâtiments désemparés; le duc en compta jusqu’à quinze dans leur arrière-garde. Tout lui faisait çspérer qu’il ne tarderait pas à s’en emparer, quand le temps^ qui jusqu’alors avait clé serein , changea tout-à-coup ; il s’éleva un brouillard épais qui dura plus d’une heure. Quand
o5o VIE DE JACQUES II.
ce brouillard se dissipa , rennemi avait ddjà gagnë du chemin. Le duc n’en répëta pas moins le signal du combat ; mais le vent ayant fraîchi le soir , son altesse retira le pavillon sanglant; nom que les marins donnent à ce signal. La flotte mit en panne pendant la nuit ; et le lendemain, 3o mai , elle se remit à la poursuite de l’ennemi jusqu’à dix heures du matin. Le duc ne l’apercevant plus , ne douta pas qu’il ne se fût mis en ^ sûreté dans ses perts ; en conséquence, il fit virer de bord, et se rendit au Nore , espérant avec raison qu’il serait le premier à remettre en mer , comme il y était resté le dernier.
Vers la fin de juin, la flotte se trouva réparée. Quelques jours avant celui fixé pour son départ , le roi se rendit au Nore avec le comte de Shaftsbury , lord Clifford , et d’autres membres du comité des affaires étrangères , pour consulter avec le duc sur la suite des opérations de la campagne. Son alles^ royale était d’avis d’aller attaquer la flotte hollandaise ; mais le comte de Shaftsbury et les autres conseillers que sa majesté avait emmenés avec elle , lui persuadèrent qu’il serait infiniment plus avantageux d’intercepter la riche flotte des Indes qui était attendue en Hollande. Le duc eut beau représenter qu’on s’eq emparerait bien plus sûrement après avoir battu de Ruyter, il fut oblige de céder, et il alla prendre sa station entrç les îles de Texel et de Ylie. Il y resta un
VIE DE JACQUES II. aSi
mois entier , pendant lequel les tempêtes continuelles causèrent les plus grands dommages à ses vaisseaux ; pour comble de malheur, laflotte des Indes lui échappa, etentrasans perte dansl’Ënis.' Quand le duc en eut reçu l'avis, il repartit pour l’Angleterre , où il débarqua plus de trois miUe pialades. Ayant enfin appris que de Ruyter s’était montré devant Yarmouth , peu de jours avant son arrivée, et qu’il était reparti pour la Hollande,' son altesse royale fit voile pour le Nore; la saison étant trop avancée pour que les grands vais?
seaux pussent continuer à tenir la mer.
Le roiétantrevenu au Noreavec le prince Ru»
pert ,1e comte de Shaftsbury et d’autres, ils furent d’avis cette fois d’aller combattre les ennemis ; mais le duc les ayant priés de prendre cour seil de quelques anciens marins , ceux-ci déclarèrent tous quQ ce serait risquer le salut de la flotte entière , que de l’exposer dans cette saison sur les côtes de la Hollande. Les capitaines Gunman et Sanders , qui étaient connus pour les meilleurs pilotes de l’Aqgleterre, ajoutèrent que si cette expédition se faisait , ils la suivraient en qualité de volontaires ; mais qu’ils ne voulaient point commander leurs vaisseaux , ni par conséquent en répondre. Le roi, qui n’était pas sans connaissance de la mer, se rendit à ces raisons ; et il fut décidé que la flotte ne sortirait plus de
rârtnée. Les vaisseaux furent envoyés à Chatam ; et ainsi finit la campagne (i).
Peu de temps après le retour du duc à la cour , les sceaux furent ôtés à sir Roland Bridgman , et donnés au comte de Shaftsbury , avec le titre de lord chancelier d’Angleterre. Ce changement devait en occasioner un autre ; car ce seigneur étant commissaire de la trésorerie , sa place , devenue vacante , devait être remplie par une autre personne, dansdecas où le roi continuerait à confier la garde du trésor à une commission. Mais le duc avait quelque liêu de penser que sa majesté voudrait renommer un lord trésorier ; et en conséquence, il pria lord Arlington de se joindre àlui, pour proposer au roi d’élever le lord Clifford à cette place importante. Lord Arlington reçut la proposition avec assez de froideur , et chercha à persuader à son altesse que le it)i n’avait pas le projet qu’elle lui supposait; le lendemain, ce lord employa un de ses amis à presser le duc de faire nommer sir Robert Car , à la place de lord Shaftsbury. Le duc ne laissa pourtant pas de proposer lui-même à sa majesté lord Clifford
(i) Nous avons beaucoup abrégé la relation de cette campagne. Le duc d’York, qui avait du goût pour la marine, s’étend avec complaisance sur toutes les manoeuvres. Nous avons cru que nos lecteurs nous sauraient gré de ne leur en offrir que les résultats. {Note du traducteur. )
pour la place de trésorier ; l’idée plut au roi^ qui répondit qu’il la suivrait; ne trouvant personne plus en état que ce lord de bien gérer le trésor. 11 ajouta pourtant que lord Arlington désirait cette place pour lui-même ; mais qu’il lui était trop attaché pour la lui donner , bien persuadé qu’elle était au-dessus de ses foi;Ces, et ne ferait que l’exposer à la malignité de ses ennemis. Quelques jours après, le roi dit au duc que lord Arlington était furieux de la nomination de lord Clifford ; et il engagea son altesse à faire tous ses efforts pour réconcilier ces deuxseigneurs. Le duc, pour obéir aux ordres de sa majesté , leur parla à chacun en particulier , et ils lui promirent de vivre en bonne intelligence ; mais lord Arlington ne tint point sa promesse , et depuis ce moment , il montra envers lord Clifford une extrême froideur , pour ne pas dire davantage.
Cependant les fêtes de Noël approchaient ; et le roi, à cette occasion, parla à lord Clifford et à lord Arundel de Warder, pour les engager à userdç leur influence sur le duc, afin que son altesse communiât; car, depuis plusieurs mois , le duc s’en était abstenu , quoiqu’il continuât d’aller à l’église avec le roi. Sa majesté pria ces seigneurs de faire sentir à son frère le tort qu'il faisait à tous deux , en donnant au monde de si grandes raisons de penser qu’il était catholique ; mais ils répondirent au roi que c’était une chose fort dif'
à54 VIE DE JACQUES H.
ficîle, que d’influencer le duc dans un cas de conscience si délicat ; et que quand même ils y réussiraient, cela ne changerait rien au jugement que le monde avait déjà porté sur lui. Une pareille démarche de la part de son altesse , pourrait xnéme faire douter qu’il eût aucun sentiment de religion , puisqu’il communiait dans une église à laquelle il n’appartenait pas. Le roi se rendit à ce.s raisons et parut satisfait; mais, le 23 décembre, il réitéra la demande qu’il avait faite à lord Clifford ; et cehii-cî paria alors au duc. Son altesse se montra inébranlable, et ne voulut point agir contre sa conscience.
Le bruit du changement (ie religion du duc , que ses ennemis eurent grand soin de répandre, leur procura Foccasion d’assouvir contre lui une malignité , qui jusqu’alors avait été sans effet . Ils. pai^vinrent à le priver de tous ses commandements , en faisant passer au parlement ( le 29 mars } une formule de test ou déclaration , telle qu’aucim catholique ne pouvait en conscience la faire ; tandis qu’il était stipulé dans l’acte, que nul ne serait capable de tenir im emploi civil ou militaire , qu’ après avoir fait ce test^ ou cette déclaration. Ils encouragèrent en outré, en secret, le duc de Monmouth , à se prétendre fils légitime du roi , et par conséquent héritier de la couronne. Ce duc eut assez d’ambition et de faiblesse pour donner dans le panneau. Mais nous parie-;
VIE DE iACQDES n.
rons de cet événement quand il en sera temps.'
Le duc ayant été rendu, parcette déclaration , incapable de remplir sa place de grand-amiral d’Angleterre , le commandement de la flotte fnt confié au prince Rupert. Plusieurs combats eurent lieu pendant le cours de l’été , sans avantage décisif de part ou d’autre ; le peu qu’il ÿ en eut fut du côté des Anglaû. Vers la fin de la campagne, le parlement se montrant entièrement porté à la paix , elle fut conclue à Londres, l’hiver d’après. La déclaration ou test força aussilord Clifford de renoncer à la place de lord trésorier d’Angleterre et à l’entrée dans le conseil. Quoique nouvellement converti , ce seigneur écouta sa conscience, de préférence à ses intérêts. Quand il eut renvoyé les sceaux , ils furent donnés à sir Thomas- Osborne , qui venait d’être créé comte de Danby. Ce fut à la recommandation du duc et de lord Clifford lui-même , que sa majesté fit ce choix , sir Thomas ayant déjà donné' des preuves * de sa capacité et de son amour du travail , dans la place de trésorier de la marine qu’il avait occu* pée. Quoi qu’il en soit, il paya mal les bontés du duc, ainsi qu’on le verra par la suite.
Le roi commençant sJors à sentir combien il devenait nécessaire de marier son altesse royale, .ordonna au comte de Peteiborow, qui avait déjà été employé dans les négociations pour la princesse d’Inspruck, de se rendre incognito à Neu-
Digilized by Coogle
bourg èt à Modène , pour voir s’il n’y trouverait point quelque princesse qui lui parût convenable pourle duc. Lord Peterborow n’en ayant pas trouvé à Neubourg , alla à Modène , où il vit la princesse d’Est ; elle lui plut , et après qu’il eut décrit sa personne au roi et au duc, il fut autorisé à la demander à la duchesse sa mère , qui étâit chargée de la régence des états., à cause de la minorité du jeune duc. La jeune princesse n’y consentit pas sans peine ; car elle n’avait que quinze ans , et avait été élevée dans une si grande innocence, qu’elle ignorait jusqu’à l’existence de l’Angleterre et du duc d’York. Elle avait d’ailleurs dans ce temps-là beaucoup de goût pour la vie religieuse , au point que sa mère fut obligée de solliciter l’intervention du pape , qui lui écrivit, pour lui faire sentir que le service de Dieu et le bien public exigeaient qu’elle se rendît aux désirs de sa mère. Après de grandes difficultés sa Sainteté et la duchesse parvinrent à vaincre ses scrupules; et le comte de Peterborow fit son en- * trée publique à Modène , en qualité d’ambassadeur extraordinaire du roi. Les conditions du contrat de mariage ayant été arrêtées, l’ambassadeur l’épousa le 3o septembre , nouveau style , par procuration du duc son maître. ‘
Le bruit de ce mariage étant venu à la connais- • sançe de la Chambre des Communes, y causa des discussions très-vives; car, quand cette Chambre
est mécontente du gouvernement ,elîe s’on prend toujours aux papistes. Elle résolut donc de faire une adresse au roi pour le prier de rompre cet hymen , sous le prétexte qu’il avait été formé par la France et que la princesse était catholique.
11 est bon d’observer que ceci se passait au mois d’octobre et que le parlement ne s’était assemblé que dans l’intention de s’ ajourner au mois de janvier ; mais que par les ruses de milord Shaftsbury , qui, selon son usage, venait encore de changer de parti, et s’était rangé du côté des factieux , on trouva moyen de retarder la prorogation, jusqu’à ce que les'plus ardents de la Chambre eussent fait passer l’adresse au roi. Sa majesté n’y eut aucun égard. Ce n’est pas que quelques personnes, et entre autres milord Arlington, ne donnassent au roi le conseil d’arrêter la duchesse en France ; mais sa majesté, qui regardait son honneur comme engagé dans cette affaire , ne les écouta pas, et prorogea le parlement, tandis que la duchesse était en route , entre Paris et Calais. Quoique l’adresse de la Chambre des Communes n’eût pas eu l’effet qu’on s’en était promis en rompant le mariage , cependant la plupartdes courtisans en furent si effrayés , qu’il n’y en eut qu’ un très-petit nombre qui accompagnèrent le duc à Douvres, lorsqu’il alla au-devant de la nouvelle duchesse, qui y débarqua le 21 novembre. De
tous les évêques , il n’y eut que le docteur Crew, I. 17
évêque d’Oxford, et plus tard évêque de Durham , qui voulût consentir à faire la cérémonie de la déclaration du mariage. Voici comment on s’y prit. Le duc et la duchesse d’York se trouvant dans un salon , avec la duchesse de Modène , le lord Péterhorow et toute la cour, l’évêque demanda à la duchesse de Modène et au comte de Péterhorow, s’il était vrai que le comte eût épousé la duchesse d’York par procuration duduc. Sur leur réponse affirmative, l’évêque déclara que le mariage était légal. Cette cérémonie achevée , leurs altesses royales se rendirent à Whitehall, où ejles anivèrent le 26 novembre. Le roi et les principaux seigneurs de la cour étaient allés au devant d’elles sur la rivière.
La frayeur que l’adresse de la Chambre des Communes avait causée fut si grande, que le roi lui-même n’en fut pas exempt. Un des articles du contrat portait que la duchesse aurait une chapelle publique ; et celle de Saint-James, construite par la feue reine-mère, avait été indiquée à cet effet. Sa majesté se laissa néanmoins persuader par ses conseillers qu’il vaudrait mieux ne pas permettre à la duchesse de faire usage de cette chapelle publique. On lui en arrangea une dans l’intérieur du palais. Afin de donner quelque espèce de couleur à cette violation des articles du contrat, on engagea la reine à faire valoir des droits prétendus sur la chapelle de Saint-James,
qu’elle avait autrefois possédée, quoique à cette époque , elle ne s’en servît plus, en ayante une à l’hôtel de Sommerset.
L’orage qui venait d’ètre suscité, et ceux qui le furent par la suite contre le duc dans le parlement , eurent pour origine le soupçon de sa conversion à la foi catholique. Jusqu’alors ses ennemis n’avaient rien pu faire contre lui. Il avait toujours été regardé comme le bien-aimé de la nation , ayant tant de fois risqué sa vie pour l'honneur et l’intérét du roi et de la patrie , et ayant mis tant d’activité et de soin à tout ce qui pouvait tendre à l’avantage du commerce et de la navigation. Mais à peine eut-on donné l’alarme sur son changement de religion, que ses services furent oubliés ; et il fut par-tout signalé comme un ennemi commun contre lequel chacun devait s’armer. •
Il ne manqua pas de gens qui, par une amitié réelle ou feinte , conseillèrent à son altesse royale de se retirer pour quelque temps des affaires publiques et de la présence du roi. Certain noble lord (lord Barskhire), catholique lui-même, après de nombreuses protestations de son zèle pour le service du duc , voulut l’engager par politique à écrire de Douvres uiie lettre au roi , dans laquelle, tant pour son propre repos, que pour rendre plus faciles les communications de sa majesté avec le parlement , il le prierait de permettre qu’il
2Go vie de JV(;<21K$ II.
se retirât avec la nouvelle duchesse à Audlyend , ou (Jans quelque autre maison de campagne,, où il pourrait, sans inquiétude et sans offenser personne, se livrer à'ia chasse ou à la prière. Le duc remercia ces conseillers de leurs bonnes intentions; mais il leur dit qu’il était d’un avis tout contraire ; qu’il availrésolu de ne jamais s'éloigner du roi , jusqu’à ce que sa majesté le lui commanderait , et de lui rendre tous les services auxquels son devoir et son honneur l’obligeaient, ou que sa sûreté personnelle et celle du roi pourl aient exiger. 11 leur fit observer que, puisque ses ennemis avaient montré tant de témérité en su présence , on ne pouvait savoir jusqu’où ils se porteraient s’il s’éloignait; qu’ils iraient peutêtre jusqu’à présenter une nouvelle adresse de la Chambre des Communes (adresse qui finit presque toujours par avoir son effet) pour le bannir du royaume, ou même l’exclure de la succession. Cette réponse du duc fit taire les conseillers , si elle ne les convainquit pas.
Vers l’époque du mariage du duc (le 9 novembre) , les sceaux furent ôtés à lord Shaftsbury et donnés à sir Heneage Finch, avec le titre de garde des sceaux. Ce comte, si célèbre par ses variations, au moyen desquelles il sut conserver le pouvoir et l’influence sous les gouvernements les plus opposés, ne garda les sceaux qu’environ un an. Pendant ce temps, il se montra le
plus ferme soutien de la prérogative royale. Ce fut lui qui eu tla principale main dans la déclaration de sa majesté sur la liberté de conscience, llexcitala .seconde guerre de Hollande ; et quand la Chambre des Communes refusa les subsides nécessaires, ce fut lui qui ouvrit l’avis de fermer l’échiquier. A la se.ssion suivante , il justifia ses procédés dans un discours aux deux Chambres, et se .servit de la jihrase célèbre delcnda est Carlliago quel-
que temps après, quand le crigénéralde la Chambre des Communes força sa majesté de rapporter sa déclaration d'indulgence, le comte, voyant de quel côté se dirigeait le courant, se retourna toutà-coup avec adresse; et de zélé soutien de la pré-^ rogative royale , il devint ennemi furieux de la couronne, et le resta jusqu’à sa mort, comme les dernières actions de sa vie l’ont prouvé.
Le 9 février 1674 , la paix avec la Hollande, qui avaitété infructueusementnégociéeàCologne, fut signée parla médiation du marquis de Fresno, amba.ssadcur d’Espagne en Angleterre. Cette paix y fut proclamée le 28 février, et en Hollande , au mois de mars. La Chambre des Communes, qui autrefois avait mis tant d’acharnement à la guerre avec les Hollandais, n’eut pas moins d’ardeur cette fois-ci à traiter avec eux , après quoi elle fit parv'enir au roi adresse sur adresse, pour l’engager à déclarer la guerre à la France, sans pourtant lui offrir des subsides suffisants pour la soutenir.
Les ennemis du duc ayant réussi à le priver de tous ses emplois , crurent néanmoins qu’ils ne seraient en sûreté, que quand ils seraient parv'enus à l’éloigner de la présence du roi et de la succession à la couronne , dans la crainte qu’il ne se rappelât quelque jour trop fidèlement leur condoite envers lui. Pour obtenir le premier point, ils projetèrent de faire passer au parlement un nouveau test plus étendu que le premier, dans lequel on insérerait une renonciation à plusieurs autres points sur lesquels les catholiques et les protestants diffèrent. Ondevait ajouter que ceux qui refuseraient de faire cette déclaration , ne pourraient être admis dans la présence du roi , qu’après avoir obtenu la permission préalable de six conseillers privés. Quand il fut question à la Chambre d’aller aux voix sur cette déclaration, les amis du duc et le parti royaliste trouvèrent moyen d’y faire ajouter, en amendement, une exception en faveur du duc. Cet amem dement ne passa qu’à une majorité de deux voix. Le petit comte de Shaftsbury en fut si furieux , qu’il ne rougit pas de dire qu’avec cet amendement , il ne se souciait plus du bill qui leur avait coûté tant de peine.
Les factieux employèrent à diverses époques des moyens différents pour priver son altesse royale de la succession. Leur première tentative, celle de faire divorcer le roi , n’ayant pas réussi,
ils s’efforcèrent ensuite de se servir du duc de Monmoulh , qui fut assez ambitieux pour deve- . nir leur instrument. L’affection que le roi portait à ce duc les encourageait, et ils espéraient que sa majesté se laisserait facilement persuader à le’ reconnaître pour fils légitime. Les comtes de Carlisle et de Shaftsbury furent les deux principaux intrigants dans cette affaire. Ils eurent le courage , pour ne pas dire l’impudence , de faire « entendre au roi que, si sa majesté y consentait, ils se faisaient fort de procurer des témoins qui^ attesteraient la légitimité du duc de Monmoulh.
Ils s’imaginaient sans doute que la conscience du roi était aussilarge que la leur ; mais sa majesté réponditque quoiqu’elle aimât tendrement le duc de Monmouth, elle le verrait pendre à Tyburn, plutôt que de le reconnaître pour fils légitime. Cette déclaration ne découragea ni le parti ni le duc de Monmouth lui-même. Ses rêves d’ambition lui avaient d’abord été inspirés , selon toute apparence , par un Écossais , nommé Ross , qu’à son arrivée de France , le roi avait placé auprès de lui en qualité de gouverneur. Cet bomme', dans l’espoir de faire sa fortune , donna ces idées •de grandeur à son élève. Il ne manquait pas d’adresse ; et , pour faire réussir son dessein , il s’adressa au vieil évêque de Durham, le docteur , Coscns , à qui il fit entendre qu’il dépendait de lui de rendre un service signalé à l’église an-
glicane , en éloignant le papisme ; qu’il suffirait, pour cela , de signer un certificat de mariage du roi avec la mère du duc de Monmouth, qui prenait le nom de mistress Barlow , quoiqu’elle s’appelât Walters. L’évêque avait connu celte femme à Paris, où elle s’était confessée à lui, disant qu’elle était convertie et voulait changer de vie. Pour écarter toute difficulté , Ross promit à l’éveque qu’on ne ferait aucun usage du certificat, tant qu’il vivrait. Ce plan était hien combiné ; car, d’apres les lois anglaises, le certificat d’un évêque est regardé comme la preuve légale d’un mariage. JVIais le, bon vieillard rejeta cette proposition , et en donna même avis au roi , qui , pour le moment , crut n’en devoir rien dire , et se bornera renvoyer Ross de la place qu’il occupait. Plus tard , quand on commença à répandre le conte de la cassette noire , le roi , dont ces procédés coupables excitèrent le courroux , divulgua ce qui s’était passé entre Ross et l’évêque. Quoique toutes les intrigues qui tendaient à élever le duc de Monmouth au rang d’héritier de la couronne , n’eussent pour soutien que le faux et le parjure , cependant les personnes qui y étaient impliquées, les troubles qu’elles excitèrent dansla nation , et qui finirent par causer un grand mal, nous engagent à donner ici quelques détails sur la naissance et sur l’éducation de ce duc , ainsi que
sur sa conduite à son entrée dans le monde.
Le vrai nom de sa mère était, comme nous venons de le dire, Walters, quoiqu’elle se fît appeler Barlow. Elle était fdle d’un gentilhomme du pays de Galles. Possédant peu de bien et encore moins de vertu , elle vint à Londres dans l’espoir de faire fortune. Elle était d’une beauté remarquable; et quoiqu’elle n’eût pas d’esprit, elle ne manquait pas de cette sorte d’adresse qu’ont, d’ordinaire, les femmes de sa profession. Le fameux Algernon Sidney, qui était alors colonel dans l’armée de Cromwel, la vit, et chercha à se l’attacher. II a depuis raconté lui-méme à son altesse royale, qu’il avait conclu le marché pour cinquante larges pièces ( broad pièces') ; mais ayant été obligé tout-à-coup de quitter Londres avec son régiment , ce traité ne fut pas exécuté. Quelque temps après , miss Walters faisant un voyage en Hollande , y rencontra le colonel Robert Sidney, frère d’Algernoq, qui l’entretint ; mais le roi étant venu à La Haye , entendit parler de sa beauté , et trouva moyen de l’enlever au cplonel ; la demoiselle ne montrant pas de répugnance pour un changement si -avantageux. On assure que le colonel dit à cette occasion : La prenne qui veut; son affaire est faite. Elle devint en effet enceinte si peu de temps après avoir fait connaissance avec le roi, et accoucha si près du terme, que le monde eut d’autant plus de raisons de douter du père de l’enfant, qu’en avan-
2Ü6 vie de JACQUES II.
çant en âge , il ressembla , à s’y méprendre , au colonel , ayant même comme lui une verrue sur la figure. Quoi qu’il en soit, le roi le reconnut par la suite. Dans l’intervalle, sa majesté partit pour l’Ecosse ; et , pendant son absence , la demoiselle mena une vie si dissolue , qu’au retour du roi, aptes la bataille de Worcester, il ne voulut plus la revoir, quoiqu’elle fit usage de tous ses petits artifices et du secours de ses amis pour rentrer en faveur. Quand elle vit qu’il n’y avait plus d’espoir, elle s’abandonna' à ses goûts dépravés, et finit par mourir de la maladie ordinaire aux personnes de son état.
Pour ce qui regarde son fils, il fut d’abord élevé dans la religion catholique , sous les yeux du Père Goff, oratorien anglais. Il portait le nom de M, Crofts, et passait pour parent du lord ; mais, plus tard, ayant été appelé en Angleterre par le roi, et sa majesté le trouvant bien fait et d’une figure agréable, conçut de l’attachement pour lui, el résolut, en conséquence, de le reconnaître publiquement et de l’élever en fortune et en dignité. Afin que rien ne dérangeât ce projet, le roi le fit instruire dans la religion protestante , qui consiste à renoncer au papisme. Un jeune homme de vson âge s’y laissa facilement persuader par l’attrait du plaisir et par l’espoir de l’avancement. Bientôt après , il fut créé duc de Monmouth , et marie à une riche héritière d’É-
VIE DE JACQjPES 267
cosse , fille iimque du comte d^Bucclugh , qui lui apporta une dot de dix mille livres sterlings de rente. A mesure qu’il avançait en âge, les bonte's du roi allaient en augmentant; car, quoiqu’il n’eût pas beaucoup’ d’esprit, sa personne ef ses manières étaient agréables. Il était grand, bien fait , de bonne tournure , et fort poli. Personne ne dansait mieux que lui , et il avait beaucoup de bravoure , ce qui le rendait également cher aux deux sexes. Il ne manquait pas non plus d’adresse et d’insinuation quand il voulait plaire. Son altesse royale lui porta une véritable amitié, jusqu’à ce qu’elle eut acquis la preuve de ses mauvais desseins ; et alors meme elle continua à bien vivre avec lui, comme avec tous ceux que le roi aimait. Très-jeune encore, il avait accompagné son altesse royale dans la première guerre de Hollande, et s’était trouvé au combat dans lequel le vaisseau de l’amiral Opdam sauta. Quelque temps après , le roi acheta pour lui la compagnie des gardes de lord Macklesfeild. Lors de la seconde guerre de Hollande, en 1672, le roi l’enVoya ser>'ir en France, où sa majesté trèschrétienne lui fit donner, malgré sa jeunesse , l’emploi de lieutenant-gébéral au siège de Maëstricht. Il s’y distingua à la prise d’une demi-lune. Après cela , croyant avoir acquis assez de réputation , il s’ennuya des fatigues de la guerre , et ne resta à l’armée , pendant cette campagne et
268 JACQUES ÎI.
la suivante , quPle temps indispensable, et aussi long-temps que le roi de France ; car il préférait les plaisirs de la cour aux travaux du champ d’honneur.
Plus le duc de Monmouth avançait en âge,
plus son ambition croissait, et il se trouva une ^ »
foule de gens qui prirent plaisir à fomenter en lui cette passion. Il résolut d’abord de se rendre maître des troupes, afin que, si le roi venait à mourir, il pût avoir quelque chance de monter sur le trône. A cet effet, il s’efforça d’obtenir du roi le brevet de général en chef de toutes les forces de l’Angleterre ; et sachant que , dans les affaires de l’armée, le roi consultait toujours son frère avant de prendre une résolution, il crut nécessaire de gagner son altesse royale ; en conséquence, il la pria d’appuyer sa demande , comme une chose utile auser^^ce du roi. C’est ainsi qu’il ne se faisait pas scrupule de, se servir de l’amitié même de son altesse pour la perdre. Il croyait d’ailleurs que le duc n’avait aucun soupçon de ses desseins .secrets. 11 lui repi’ésenta donc la nécessite qu’il y eût un général en chef, afin que les officiers et les soldats sussent à qui obéir en cas d’insurrection, plusieurs militaires lui ayant dit que , sans cela , ils n’oseraient suivre ses ordres, ni faire feu. Du reste, il désirait que ce brevet ne fût qu’une commission révocable, et dont il ne devait faire usage qu’en cas de besoin..
Celle proposilion donna à penser à son allesse royale, qui ne douta pas qu’elle ne renfermât quelques vues indépendantes du service du roi. Sansmontrernéanmoins'de méfiance, elle se borna à répondre que les motifs allégués par le duc de Monmouth ne lui paraissaient pas suffisants pour exiger la nomination d’un général en chef, quand l’état étajt en paix et avait si peu de forces sur pied , qu’on pouvait à peine dire qu’il y eût une armée ; que le brevet de capitaine de la première compagnie des gardes , qu’il possédait , lui donnait le droit de commander toutes lès troupes que l’on pourrait rassembler dans un moment d’insurrection", et que celui de général n’y ajouterait rien , puisque les mots kiU and slaj ( tuer et occire), n’y seraient pas plus insérés qu’ils ne l’avaient été dans le brevet du feu duc d’Al- , bermale. Quant aux officiers qui lui avaient donné cet avis, le duc observa que , puisqu’ils étaient assez scrupuleux pour faire difficulté de lui obéir dans une occasion semblable, ils mériteraient qu’on leur retirât leur brevet , comme à des gens incapables de servir. Lors de la mort du duc d’Albermale., le duc avait déjà conseillé au roi de ne nommer personne à la place de général en chef, et cela sans s’excepter lui-méme. 11 ne pouvait pas, dit-il, se contredire au point de donner aujourd’hui un avis tout-à-fait opposé. Il conclut en obsen'ant que, si néanmoins le roi
jugeait convenable d’y nommer quelqu'un , il se sentirait grièvement offensé que tout autre que lui obtînt cette place. D’après cela, il engagea le duc<le Monmouth à renoncer à ses prétentions.
Celui-ci, s’apercevant, <ju’il était inutile de presser davantage son altesse royale, chercha d’autres moyens pour parvenir à son but ; et il fit si bien par les manœuvres de ses partisans, et par la grande amitié que le roi avait alors pour lui , qu’il persuada à sa majesté de se départir de la résolution qu’elle avait prise à la mort du duc d’Albermale , et de lui accorder le titre de général. Le dre observa tout patiemment ; il ne se plaignit pas même au roi ; car, quoiqu’il s’aperçût que le duc de Monmouth avait des projets plus vastes que ceux qu’il avouait, et qu’il sût que le roi abhorrait jusqu’à l’idée de permettre que ce . duc succédât à la couronne , son ambition n’était pas encore assez visible, pour que les preuves pussent agir sur l’esprit prévenu , pour ne pas dire aveugfé, de sa majesté. Il ne restait donc à son altesse royale que de se tenir sur ses gardes. Elle avait appris que dans quelques pièces concernant le duc de Monmouth, que le roiavait signées, les secrétaires à Whitehall avaient eu la coupable complaisance d’insérer le mot Jils , en supprimant ctdui de naturel. Son altesse royale crut donc devoir veiller, avec un soin particulier, à ce
qu’une pareille négligence n’eût pas lieu à l’égard du brevet de général. Ne voulant pas néanmoins en parler au roi, sans une nécessité absolue, elle fit appeler le procureur général sir William Jones, qui devait dresser le brevet , et lui i-ecommanda particulièrement d’y insérer le mot na/nrel , conformément a la loi. Pour plus de sûreté, le duc pria aussi sir J oseph Williamson, secrétaire d’état, par les mains, duquel le brevet devait passer, de le lui montrer, avant de le faire signer au roi. Malgré toutes ces précautions , quelques jours après, à l’issue du conseil, sir Joseph plaça devant le roi plusieurs brevets, afin que sa majesté les signât. Le duc éprouva le désir de les voir, et le roi étant* descendu au jardin, il resta dans le cabinet : et prenant en main un de ces brevets , le premier qui lui tomba était précisément celui du duc de Monmouth ; et il vit qu’on avait raturé par-tout le mot naturel, n’y laissant que celui de Jils. Le duc reprocha à sir Joseph d’avoir manqué à sa parole et au respect qu’il lui devait: celui-ci fit une réponse évasive, comme les gens qui n’ont rien à dire. Cependant le duc prit sur-le-champ le brevet , et le porta au i*oi qui faisait sa promenade dans le jardin. Il se plaignit de la conduite de sir Joseph, et supplia sa majesté de faire replacer dans le brevet le mot «Æto/’e/. Leroi prenant ses!ciseaux coupa en deux le brevet, et donna ordre qu’on en dressât un autre, dans lequel ce mot serait inséré.
Son altesse royale demanda que sir Josejih Williamson fût puni de la faute qu’il avait commise en changeant le brevet sans l’ordre du roi, et après qu’il fut sorti des mains du procureur général. Mais, à l’examen de l’affaire, il se trouva que les ratures avaient été faites par l’ordre exprès du duc de Monmouth , qui , ayant envoyé au secrétariat pour voir le brevet avant qu’il fût expédié , avait fait effacer par-tout le mot naturel, en sa présence, et par son propre secrétaire Vernon. G’était-là sans doute un grand crime, mais qui ne pouvait servir d’excuse à la négligence de sir Joseph Williamson. Quoi qu’il en soif, l’ambition du duc de Monmouth et la faveur du roi étaient alors l’une et l’autre portées aii plus haut point. Ayant obtenu le brevet de général des troupes anglaises, il voulut jouir du même pouvoir en Ecosse et réussit également. Il se donna beaucoup de peine pour que le brevet lui en fût expédié à vie, et avec la suppression du mot naturel; mais le comte de Lauderdale qui fut chargé de le dresser, ne voulut point s’y prêter: et il ne reçut en conséquence qu’une nomination révocable, et dans laquelle on ne supprima point le mot qui lui causait tant de chagrin.
J’aurais dû dire, qu’en même temps que le roi accorda au duc de INIonmoulh ce brevet de général, il en donnait un de généralissime à son altesse royale, afin de faire passer l’autre avec plus
Digltiz!^ by Googit
VIE DE jacqües ir; 273
de facilité ; car le caractère de sa majesté la portait à garder des mesures avec tout le monde# tout en se laissant aller à ses inclinations. Ce titre de généralissime ne pouvait, à la vérité, être d'aucune utilité à son altesse en Angleterre , à cause du lest; mais il conservait toute sa valeur hors du royaume ; de sorte que le roi , forcé par les importunités du parlement , que rien ne pouvait contenterqu’uneguerre avec laFrance, ayant retiré ses troupes du service de cet état , et les ayant envoyées en Flandre , son altesse royale se prépara à s’y rendre , pour les commander avec celles qu’on devait y faire passer encore. Le duc de Monmouth y aUa de son côté , et arriva dans l’armée du prince d’Orange assez à temps pour assister à la bataille de Saint-Denissous-Mons , que le prince d’Orange livra au moment où il savait que la paix entre la France et les Etats-Généraux était déjà signée , puisqu’il en avait une copie authentique dans sa poche. Ce fut durant ce voyage que le duc de Monmouth commença à prendre ses mesures avec le prince, et à poser les- fondements de ce qu’il entreprit par la suite , faisant tous ses efforts pour gagner sa faveur, en promettant de le servir fidèlement en Angleterre. Il s’attacha en même temps à se faire bien venir des troupes anglaises et écossaises au service des Etats- Généraux, et réussit auprès de plu.sieurs officiers ;
274 'lE DE JACQUES II.'
mais la paix ayant été conclue, elle le ramena etl Anglctci're, et empêcha le voyage de son altesse en riandre. Celte digression sur le duc de Monmoiith nous ayant fait perdre le fil des événements , il est juste d’y revenir.
INous avons déjà parlé de la fermeté que le roi avait montrée à l’occasion du mariage de son altesse royale , dont il avait ordonné l’accomplissement, nonobstant les discussions du parlement et les craintes de quelques-uns des ministres, qui auraient voulu, sinon le rompre, du moins le retarder. Quoique le parlement eût été prorogé le 24 février, afin que ce mariage pût se faire sans empêchements , les seigneurs qui étaient alors à la tête de l’administration, engagèrent le roi à rendre plusieurs ordonnances pour faire mettre à exécution les lois existantes contre les nonconformistes , et sur-tout contre les catholiques, etpourleur défendre de venir à la cour et d’approcher de la personne de sa majesté. Ces ministres avaient pour constante habitude, quand ils craignaient la Chambre des Communes pour euxmêmes , d’exposer les papistes à son animadversion , espérant par-là en être personnellement quittes. Ce fut pour cela , qu’au mois de janvier 1675 , nouveau style , le lord trésorier et le duc deLauderdale vinrent trouver son altesse royale, à ce qu’ils disaient de la part du roi , pour lui annoncer que les évêques avaient l’intention de
proposer àsa majesté , que les lois contre tous les dissidents fussent promptement mises à exécution, et que l’on s’occupât sur-tout à juger les catholiques ; ce qui jusqu’alors avait été fait avec trop de négligence. Us devaient demander aussi que tous les prêtres anglais fussent renvoyés du service de la reine, et que les enfants naturelsdu roi, tant fils que filles, fussent élevés dans la religion de l’état. Ils tentèrent ensuite de démontrer au duc la nécessité qu’il y avait, dans les circonstances présentes, à ne mettre aucun retard à l’exécution de ces mesures, et de l’engager à concourir avec eux dans un projet si utile au service du roi. Mais le duc leur répondit qu’il lui était impossible de partager leur avis ; que pour ce qui regardait les non-conformistes protestants, il voyait du danger à exaspérer un parti si nombreux ; et quant aux catholiques , il croyait que sa majesté agirait avec tropde rigueur en augmentant desévérité envers des gens qui avaient risqué leur vie et leur fortune pour son père et pour elle, sur-tout ne pouvant rien craindre de leur part, puisqu’ils étaientincapables d’être employés, soit dans le civil , soit dans le militaire. Le duc ajouta que l’éloignement des prêtres anglais de la chapelle de la reine, et l’éducation des enfants naturels du roi , étaient des choses qui ne le regardaient pas, et dans lesquelles il ne désirait pas de s'immiscer.
Celle confe'rence s’élant teraiince , le duc se* rendil sur-le-champ chez le roi , à qui il fit part de ce que ces seigneurs lui avaient proposé , espérant en même temps qu’il réussirait à dissuader sa majesté de cesmesures. Mais il y trouva le roi déjà déterminé ; et rien de ce qu’il put dire ne put l’en faire départir. 11 découvrit aussi que ces deux seigneurs s’étaient rendus à l’hôtel de Lambeth , avec le garde des sceaux et les deux secrétaires, et que loin d’avoir été pressés par les gens d’église , ainsi qu’ils le disaient , c’était eux , au contraire , qui avaient fait tous leurs efforts auprès de l’archevêque et des évêques, pour qu’ils fissent au roi les propositions dont nous avonsparlé, et auxquelles ceux-ci ne consentirent qu’avec peine.
Parmi les moyens dont ces ministres comptaient faire usage, pour se rendre le parlement favorable, se trouvait le projet du mariage de la princesse Marie, fille aînée du duc, avec le prince d’Orange. Le roi y consentit avec joie ; mais il restait une grande difficulté à surmonter , c’était d’obtenir le consentement de son altesse royale. Sa majesté commença donc un jour à entretenir le duc de la nécessité d’envoyer le comte d’Arlington en Hollande , afin de découvrir avec certitude , avant l’ouverture de la campagne , si le prince d’Orange était porté à la paix ou non , afin que l’on pûtprendre des mesures en conséquence
Digiiized by Googic
Le duc exprima sa surprise, et représenta au roi qu’il croyait cette mission mieux confiée à sir William Temple , ambassadeur ordinaire en Hollande , qui pourrait s’en charger , sans exciter la jalousie des Français ; tandis qu’en y envoyant lord Arlington , un des principaux ministres , ceux-ci ne pouvaient manquer de soupçonner qu’il y avait sur le tapis quelques négociations secrètes à leur désavantage. Le duc observa en outre , qu’il croyait celord si porté pour le prince d’Orange , que l’on ne pourrait pas comptersur le rapport qu’il ferait, dans le cas où le prince ne pencherait pas autant qu’on s’y attendait à conclure la paix. Le roi répondit qu’il n’y avait rien à craindre du côté de la France , puisqu’il en avait déjà parlé àl’ambassadeur, M. de Rouvigny, qui approuvait la démarche ; et que , pour ce qui regardaitlord Arlington , onpourrait être sûr qu’il ferait un rapport fidèle. Le duc ajouta alors que l’envoi d’un personnage aussi considérable, pour une semblable mission, pourrait paraître aux yeux du monde une trop grande condescendance pour le prince d’Orange, àquil’on aurait l’air de faire la cour./Juoi qu’il en soit , les arguments du duc ne firent aucune impression sur le roi , qui avait déjà pris sa résolution d’avance ; et ce que sa majesté en avait dit, ne devait servir que d’introduction à l’affaire princl- Ijialc. Deux jours après , elle dit au duc qu’elle
27^^ vit DE JACQUES II.
avait oublié de lui parler d’une chose , savoir, qu’elle avait l’intention d’envoyer lord Ossory , avec lord Arlington , pour faire au prince d’Orange des ouvertures sur un sujet que le duc préférerait sans doute ne pas confier à lord Arlington. n était probable que le prince demanderait quels étaient les avantages qu’il pourrait espérer, dans le' cas où il consentirait à ffiire la paix , et à remplir, sur d’autres points, les désirs de sa majesté ; qu’alors lord Ossory lui dirait que , si le prince demandait en mariage la princesse Marie, il connais.s"ait assez bien les intentions du roi et du duc, pour pouvoir l’assurer que sa proposition serait bien reçue. Le duc marqua beaucoup de surprise à cette communication inattendue ; et voyant à regret que l’on prétendait disposer de sa fille sans l’avoir consulté il dit au roi , qu’il n’était nullement d’avis de charger lord Ossory d’une pareille commission ; que c’était, selon lui, une démarche peu délicate, que de faire ainsi des avances au prince d’Orange; et qu’en traitant d’une affaire de ce genre avant la conclusion de la paix , on exciterait en France une jalousie incurable : qu’il ne fallait par conséquent pas y penser pour le moment. Le roi repartit qu’il n’y aurait pas de traité à ce sujet avant que la paix ne fût conclue ; que lord Ossory ne ferait qu’en glisser un mot comme venant de lui, sans que le roi ni le duc eussent l’air d’en rien savoir. D’ailleurs, la ré-
solution de sa majesté parut si ferme, qu’il ne resta plus au duc qu’à y ac<[uiescer. Le succès de ce voyage répondit entièrement à l'idée que le duc s’en était formée; car les propositions du comte d’Arlinglon et de lord Ossory furent reçues du prince d’Orange avec une froideur qui ne peut être comparée o^à celle que le duc avait mise à y consentir.
Ce fut à-peu^près vers cette époque , que le docteur Compton, évêque de Londres, très-connu par son zèle contre le papisme , vint trouver le duc, et lui dit que sa fdle, la princesse Marie, était d’âge à se préparer à recevoir les sacrements, et qu’en conséquence il demandait la permission de la confirmer selon le ritanglican. Leduc répondit que sa conscience ne lui permettant pas de suivre lui-même les usages de l’église d’Angleterre , il ne pouvait pas non plus consentir à les laisser suivre par ses filles ; que c’était même contre son gréqu’ elles allaientà l’église, etqu’eiles étaient élevées dans la religion protestante ; que la seule crainte qu’on ne les lui retirât tout-à-fait, l’empêchait de les faire instruire dans sa propre religion. L’évêque répliqua qu’il espérait dumoins que son altesse royale ne le prendrait pas en mauvaise part , s’il remplissait son devoir en confirmant la princesse ; à quoi le duc se contenta de répondre qu’il ne pouvait y consentir ; et ils SC séparèrent. Le lendemain, le duc ayant ren--
28 o vie de JACQUES II.
' contré l’évêque , lui dit qu’il ferait bien de rapporter au roi leur entretien , et révê<jue répondit qu’il allait en demander la permission à son altesse. Il se rendit en conséquence sur-le-champ auprès du roi , qui lui donna l’ordre de confirmer sa nièce. Le duc n’était pas fâché que cela se passât ainsi ; car, s’étant aperçu que l’évêque y .était résolu à tout prix , il plus convenable que la chose se fit par l’or<^ du roi , que de l’autorité privée de l’évêque. Il voulait aussi que le monde pût voir qu’il n’y avait pas donné son consentement.
Vers le commencement du mois de juin de l’année i6'77, le prince d’Orange envoya M. de Bentinck à Londres : c’était la personne en qui il mettait le plus de confiance. Il l’avait chargé de faire à sa majesté de grandes protestations de respect, et de l’assurer qu’il était décidé à se laisser entièrement diriger par elle, en ce qui regardait la p$iix ou la guerre ; qu’il espérait seulement que sa majesté n’oublierait pas ce qu’il devait à sa gloire, et ne lui proposerait rien qui pût y porter aUeinte. M. de Bentinck chercha aussi à gagner la faveur du duc , qui lui répondit qu’il aurait ' toujours pour son neveu l’amitié que son mérite personnel et l’intérêt de la famille royale ne pouvaientmanquerde luiinspirer.il ajouta dureste que M . de Bentinck ne devait considérer la rép ugnance du roi à entreprendre une nouvelle guerre, que
comme dictée par le soin de sa c&nservation ; la ruine totale de la famille royale ne pouvant qu’être le fruit d’une guerre commencée sans flottes ni magasins , et cela au moment où le parlement lui donnait tant affaire , qu’il avait besoin de prendre les plusgrandes précautions pour que rien ne troublât la paix intérieure. Déjà la Chambre des Communes avait empiété sur la prérogative royale dans un point important, celui de la guerre et de la paix : que ne fallait-il pas attendre d’elle , si le roi se mettait entre ses mains pour obtenir des subsides? et le parti républicain manquerait-il de profiter d’une occasion si favorable ?
Loi'd Shaftsbury, qui était devenu le chef du parti des factieux , trouvant que la Chambre des Communes n’était pas encore assez dévouée à ce parti, pour qu’il pût réussir dans tousses projets contre la couronne , et espérant que la nouvelle élection lui procurerait des membres plus favorables, imagina de prouver que l’année étant révolue depuis la clôture de la dernière session , le parlement était dissous de plein droit. Le parti répandit dans le public plusieurs écrits dans lesquels cette opinion était débattue. On s’adressa à différentes personnes, et notamment à quelquesuns des Pairs catholiques , en leur faisant entendre qu’un autre parlement leur serait plus favorable. Lord Shaftsbury se permit même de faire
VIE DE JiCQUES II,
demander au duc s’il avait lu et examiné- les brochures qu’on avait publiées sur la dissoUitio» du parlement, et ce qu’il en pensait. 11 fit ajouter que si son altesse royale le délirait , il lui ferait paiv'enir une nouvelle pièce , dans laquelle elle trouverait des arguments qui ne lui laisseraient aucun doute à ce sujet , et qu’il espérait en conséquence que le duc se joindrait à feux qui avaient intention de soutenir cette discussion dans le parlement ; ce qui ferait inévitablement pencher 1^ balance en leur faveur. Le duc répondit qu’il avait lu ce qui avait déjà paru , et qu’il lirait avec plaisir tout ce que l’on écrirait encore sur ce point de droit ; mais qu’il ne pouvait fixer son opinion avant d’avoir entendu les deux côtés ; qu’il attendrait donc la discussion , et que si les arguments étaient aussi décisifs qu’on le prétendait, celle qui s’ouvrirait à ce sujet dans la Chambre des Pairs , en montrerait l’évidence.
II est bon d’observer que dans une des brochures , il était dit que le parlement avait le droit de changer l’ordre de succession de la couronne. Lord Shaftshury , pour ne pas aliéner le duc , envoya chez lui , la veille de l’ouverture du parlement, pour l’assurer que cette clause y avait été insérée à son insu, par l’avocat qui s’était chargé de l’impression. Lord Wharton fit dii'e la même ' t^hose à son altesse. Le duc de Buckingham s’en excusa aussi ; mais il ajouta que ce passage y avait été mis par l’ordre de lord Shaftshury, Il
est possible qu’ils y aient tous concouru , dans l’espoir d’effrayer son altesse, et de la forcer parla à se mettre de leur côté.
A l’ouverture de la session , le duc de Buckingham commença par prononcer un long discours, préparé d’avance , pour démontrer qu’une prorogation de quinze mois avait dissous le parlement : sur quoi le lord Fretchewill s’écria sur- le- . champ , « A la barre ! » Les lords Salisbury > Shaftsbury et Wharton appuyèrent la motion de lord Buckingham, qui fut combattue par d’autres membres. Enfin on proposa que le duc de Buckingham et ceux qui avaient appuyé sa motion , fussent appelés à la barre. Après une longue dis- « cussion, la première proposition du duc de Buckingham fut écartée par la question préalable. Onproposa ensuite de faire sortircesquatrelords; quelques medibres s’y étant fortement opposés , la discussion fut renvoyée au lendemain. La proposition passa alors à une majorité de cinquante-trois voix contre trente. Ces lords étantsortis, onse mit à discuter sur ce qui les regardait personnellement. On décida que le duc de Buckingham \dendrait à la barre, etqu’il demanderait pardon à sa majesté et à la Chambre. L’huissier à la verge noire ayant été envoyé pour le chercher, ne le trouva point; sur quoi la Chambre ordonna à l’huissier de se saisir de sa personne , et de l’amener à la barre le lendemain matin à dix heures. Ce fut ensuite le
284 TIE de JACQUES II.
tour du comte de Salisbury, on lui ordonna de se mettre à sa place; et après s’ètre découvert , il devaitd’abord être repris, au nom de la Chambre, par le lord chancelier, et puis demander pardon au roi et à la Chambre. Ayant refusé de se soumettre à cette peine, il fut envoyé à la Tour. Le comte de Shaftsbury refusa aussi, et encourut la même disgrâce.
Lord Wharton fut appelé le dernier ; il répondit qu’il avait déjà demandé pardon au roi et à la Chambre ; le lord chancelier lui dit que cela ne suffisait pas , et qu’il devait obéir à la Chambre, et renouveler ses excuses. Il répondit encore qu’il l’avait fait. Le lord chancelier ayant répété trois fois sa sommation , il fut appelé à la barre , • pour se voir condamner à être envoyé à la Tour. En arrivant à la barre , il voulut demander pardon ; mais on lui répondit qu’il était trop tard , et il fut obligé de suivre les autres.
Le lendemain , à l’ouverture de la séance , l’huissier à la verge noire rendit compte à la Chambre qu’il n’avait pas trouvé le duc de Buckingham. La Chambre ordonna alors que s’il ne paraissait pas avant la fin de la séance, on supplierait sa majesté de le faire arrêter et de mettre un embargo dans les ports pour empêcher sa fuite. Mais au moment où la Chambre allait se séparer , il parut ; et la sommation de demander pardon lui ayant été faite, il fut, sur son refus, envoyé comme le.s autres à la Tour.
Vers cette époque, le duc d’Ormonde s’adressa au duc , pour le prier d’obtenir du roi qu’il fût réintégré dans sa vice - royauté d’Irlande, dont il avait été privé quelques années auparavant. Le roi y consentit, malgré l’opposition du lord tré- i
sorier, et quoique lord Ranelagh eût engagé le duc de Monmouth à solliciter cette place, dans l’espoir de faire nortimer lord Conway lieutenant du vice-roi. Son altesse n^apprit ces manœuvres qu’après qu’elle eut parlé au roi en faveur dir duc d’Ormonde.
Au mois d’octobre de la même année , la campagne de Flandre étant terminée , le prince d’Orange vint en Angleterre^ il débarqua à Harvvicli, et se rendit sur-le-champ auprès du roi, àNewmarket. Le principal objet de son voyage était de concerter avec le roi les articles de paix qu’il conviendrait de proposer à la France , afin que, dans l’avenir, la Flandre, et par conséquent la Hollande , fussent à l’abri des incursions des Français. Sa majesté devait offrir sa médiation , et menacer de joindre ses troupes à celles des confédérés, dans le cas où le roi de France refuserait. Le second point que le prince d'Orange venait traiter, était son maiiagc avec la princesse Marie. Il désirait conclure ce mariage avant de commencer la discussion des affaires publiques, sous prétexte que ses alliés pourraient, sans cela, penser qu’il les avait sacrifiés à ses intérêts
personnels ; mais le roi, et plus encore le duc , furent d’avis qu’il valait mieux terminer que commencer les négociations par ce mariage. Ce point fut débattu durant quelques jours, qui , du reste, furent consacrés aux cérémonies et aux plaisirs, sans qu’il fût question d’affaires. Enfin l’opiniâtreté du prince d’Orange , soutenue par le trésorier, qui dès ce moment se dévoua à ses intérêts, vainquirent la douceur du roi. Le prince fit en conséquence une visite au duc , à qui jusqu’alors il avait soigneusement évité de parler d’affaires ; il dit à son altesse royale qu’il désirait l’entretenir sur une chose qu’il regardait comme le but principal de son voyage : c’était le désir de lui appartenir de plus près , en épousant la princesse Marie. Le duc répondit qu’il avait pour le prince toute l’ estime qu’il pouvait mériter ou désirer; mais que, selon lui, il n’était pas convenable de traiter ce sujet, avant d’avoir mûri l’affaire plus importante de la guerre et de la paix. Le prince d’Orange insista; mais le duc tint ferme, et la visite finit sans amener de résultat.
Le même soir le duc informa sa majesté de l'entretien qu’il avait eu avec le prince d’Orange. Sa majesté dit qu’il avait bien répondu; mais elle ajouta que c’étaitla grande importunité du prince qui l’avait’ engagée à permettre qu’il parlât du mariage à son altesse royale. Le duc en parut
VIE BE J.VCQr.ES II. 287
fort surpris, disant qu’il aurait désiré d’être instruit d’avance des intentions de sa majesté, parce qu’il se serait mieux tenu quand le prince lui en fit la proposition. A ces mots, le roi rompit la conversation , et dit au duc qu’il lui en parlerait une autre fois.
Peu de jours après , le roi ayant fait appeler le duc et le lord trésorier, leur parla de la convenance du parti qui se présentait pour la princesse , sans dire néanmoins que la chose fût déjà résolue. Le duc pria le roi de remettre la conférence au lendemain matin, ce qui fut fait. Son altesse royale ayant alors acquiescé à la proposition , la résolution fut définitivement prise ; et le duc reçut du roi l’ordre d’annoncer au prince que sa majesté et lui avaient consenti au mariage. Le jour d’après, sa majesté étant dans son conseil , fit appeler le duc , et lui déclara que le prince d’Orange ayant désiré de s’allier plus étroitement avec lui, en épousant la princesse Marie, elle avait agréé sa demande , la regardant comme très-propre à assurer l’union de sa famille et à tranquilliser ses peuples , qui recevraient par-là une preuve du soin qu’elle mettait à conser^'er la religion : ces raisons lui avaient fait regarder cette alliance comme la plus convenable qu’elle pût faire. Quand le roi eut fini de parler, le duc déclara qu’il consentait de son côté à ce mariage; qu’il espérait donner par -là une preuve suf-
Digilized by Coogle
a88 VIE DE JACQUES II.
fisante de ses bonnes intentions, et qui empêcherait que désormais le peuple ne s’imaginât qu’il eût l'intention de changer le gouvernement de l’église et de l’état: car, quelle que fût son opinion particulière , il n’avait qu’un seul désir, qui était que personne ne fût persécuté pour des motifs de conscience.'
Le mariage ayant été ainsi déclaré dans le conseil , le contrat fut dressé , et le lord trésorier y mit tant de diligence , qu’il ne lui fallut que trois jours pour mettre les articles au net. Après cela, on commença à travailler à la paix. Le grand objej; du prince d’Orange était d’entraîner sur-le-champ le roi dans une guerre contre la France ; c’est pourquoi , sous prétexte de demander une frontière pour la Flandre et une barrière pour la Hollande , il fit des propositions auxquelles il savait, aussi-bien que sa majesté , que le roi de France ne consentirait jamais. De l’autre côté , il était de l’intérêt de sa majesté d’obtenir les meilleures conditions possibles , sans s’engager dans la guerre. Les discussions furent donc longues et vives. On décida enfin que les villes d’Ath , de Charleroy, d’Oudenarde, de Courtray, de Tournay , de Condé, de Valenciennes, de Saint-Guilain et de Binche , devaient être rendues aux Espagnols, pour servir de frontières et de barrières , et que le roi enverrait une personne en France avec ces propositions, et
Digilized by Coogle
avec l’ordre de demander une réponse positive sous deux jours, sans entrer dans aucune discussion.
On choisit lord Duras pour porter ce message. La cour de France fut surprise , tant de la chose elle-même , que de la manière dont elle était proposée. Elle feignit néanmoins de la prendre en bonne part, disant que le roi d’Angleterre n’ignorait pas qu’il serait toujours le maître de la paix , mais qu’il paraissait dur de rendre Tournay et quelques autres villes de Flandre , dont les fortifications avaient coûté des sommes énormes , sans obtenir de dédommagement. Elle demandait néanmoins du temps pour réfléchir. Lord Duras dit qu’il ne pouvait accorder que deux jours. A force de prières , on l’engagea à rester quelques jours de plus, et il partit enfin avec une réponse vague par laquelle , sans rien accepter ni refuser, on disait que l’ambassadeur de France en Angleterre recevrait des pleins-pouvoirs pour conclure le traité d’une manière satisfaisante pour sa majesté.