LA- CHARITÉ. — COMPIEGÎNK. — BEAUREVOIR
(leur, surmontée de la royale eouronne que sa vertu a reconquise!
Le père de Jeanne et ses frères purent se prévaloir de leurs titres et de leur blason. Quant à elle, sa noblesse lui venait de Dieu, et non pas des hommes ; aussi ne portat-elle jamais ses brillantes armoiries.
Tel était son désintéressement qu'à peine elle consentait à recevoir la solde qui subvenait à l'entretien de sa maison militaire ('?). Sur cette somme, elle ne se réservait rien : sesgensune fois payés, le reste s'écoulait en aumônes ( ,8 .^
Elle passa l'hiver dans le Berry ou sur la Loire. Le 10 janvier elle fit une visite à ses grands amis d'Orléans, qui se mirent en frais pour la bien recevoir ('9). Aux approches du printemps, elle se trouvait à Sully-sur-Loire avec toute la cour.
Les ennemis se préparaient à entrer en campagne, et ils se mettaient en mesure de recouvrer les places que, l'année précédente , l'armée du roi, dans sa course triomphale, leur avait si rapidement enlevées. Deux lettres, dictées par Jeanne, autorisent à penser que Reims était plus particulièrement menacée (*°) ; ce qui du moins est incontestable , c'est que tout l'effort de la guerre devait se porter sur les confins de l'Ile-de-France et de la Champagne. Il était temps de reprendre les armes et de prévenir les desseins des Anglais; c'est ce que la libératrice ne cessait de redire à Charles, qui ne voulait plus ni l'entendre ni la suivre : « Dès lors et depuis, de longtemps après, il « n'entreprist nulle chose à faire sur ses ennemis où il « voulsist estre en personne f 1 '). »
Désespérant de le persuader, la jeune fille se dispose seule au départ. Comme si elle eût prévu son sort, elle fait instamment prier le roi, par son chapelain, d'instituer des messes pour le repos de l'âme de tous ceux qui auraient succombé dans la guerre delà délivrance (**). Enfin, le 28 mars , n'y tenant plus, elle s'échappe de Sully, sans prendre congé de personne, et se dirige au nord , cherchant le danger ( ,3 ).
Lagny-sur-Marne était le poste le plus exposé; elle se jette résolument dans Lagny.
Bien qu elle fût à peine accompagnée , sa présence suffit pour relever tous les courages. Malgré sa retraite devant Paris et son échec de la Charité , elle inspirait toujours aux ennemis la plus profonde terreur. Comment en douter quand on voit Bedford, dans le cours de l'année 1430, réduit à promulguer deux édits, où il flétrit la conduite des capitaines et des soldats anglais, qui refusent de passer en France ou qui désertent par orainte de la Pucelle (* 4 )? Que peut-on ajouter à un pareil témoignage?
Jeanne demeura peu de temps à Lagny ; elle consacra le mois d'avril à parcourir les villes françaises depuis Melon jusqu'à Compiègne , « et de sa venue fust grant voix et « grant bruit à Paris et autres places contraires du « roy C 5 ). »
Il y avait alors dans le parti ennemi un capitaine de routiers bourguignons , qui se nommait Franquet d'Arras : c'était un de ces hommes qui font la guerre à leurs risques et à leur profit, sans merci comme sans pitié, ardent à l'attaque, plus ardent au pillage; il était le
LA CHARITE. — COMPIEGHE. — BEAUREYOIB» t2*
iléau du pays et l'effroi des gens de bien. Au commencement du mois de mai , ce hardi compagnon se mit aux champs avec sa bande, et résolut de tenter un coup de main sur Lagny ( a6 ). Jeanne le prévient, arrive à temps pour couvrir la ville , et, avec une poignée d'hommes déterminés, se porte à sa rencontre. Les deux petites troupes se choquent avec impétuosité et se combattent à outrance; enfin la compagnie de Franquet d'Àrras est exterminée , le chef lui-même tombe aux mains des Français, qui le mettent en jugement et lui font expier, par le dernier supplice, tous les crimes dont il faisait impudemment l'aveu
L'affaire de Lagny n'était pas une bataille; e était à peine un combat ; toutefois cette action, conduite avec vigueur, couronnée d'un complet succès, eut pour effet de grandir encore la renommée de l'héroïne et de déconcerter les plans des ennemis, qui n'osèrent pkis se hasarde* dans des expéditions partielles.
Plus que toute autre ville , Compiègne avait encouru le ressentiment des Bourguignons; voici pourquoi :
Lorsqu'en 1430 Charles, après son sacre, avait conclu une trêve fatale avec le duc de Bourgogne , il s'était engagé à lui remettre Compiègne , comme garantie de sa bonne foi ; mais les habitants , qui venaient à peine d'ouvrir leurs portes au roi, ne consentirent pas « à se « commettre audit sieur duc , pour la grande haine qu'il « avait conçue contre eux, à cause qu'ils n'avaient voulu « faire ce qu'il désirait, au préjudice du bien et service
126 chapitiu: vu.
« tle sa Majesté. » Sur leur refus obstiné, Pont-Sainte- Maxenee, une des clefs de l'Oise, avait été offert et livré aux Bourguignons, qui, depuis ce jour, ne cherchaient qu'une occasion de se venger de ceux de Compiègne (>«).
Dans la seconde quinz nne de mai , le duc avait donc rassemblé toutes ses forces et pris ses dispositions pour envahir la place. Secondé par les comtes de Montgomery et d'Arundel avec leurs Anglais et par les seigneurs de Ugny-Luxembourg, de Créquy et Bando de Noyelle, il s'était successivement emparé de Choisy, de Gournay, de Saintines; puis, faisant ses approches, et resserrant le cercle de ses opérations, il avait pris ses positions à Coudun, à Clairoix , à Marigny, à Venette ( 2 9).
Jeanne se trouvait à Crespy. A la nouvelle de ces démonstrations menaçantes, elle réunit ses hommes d'armes; en vain on lui objecte qu'elle a bien peu de monde pour passer parmi l'armée des Anglais et des Bourguignons : « Par mon Martin, répond-elle, nous sommes assez ; j'irai « voir mes bous amis de Compiègne ( 3o ). »
Dans la nuit du 22 au 23 mai, elle passe entre les postes ennemis , et réussit à pénétrer dans la ville. Dès le matin du 23 elle convoque les habitants en armes, les fortifie par ses paroles, et prépare tout pour une sortie que, le jour même, elle doit diriger en personne. Dans l'aprèsmidi , sur son ordre , la porte s'ouvre , le pont s'abaisse ; à la tète des plus braves, elle se précipite sur Marigny, où commande Bandode Noyelle. Celui-ci, attaqué à l'improviste, soutient le premier choc en vaillant capitaine; ce-
LA CHARITE. — COMPIEGNE. — BEAUREVOIR. t27
pendant, Luxembourg et Créquy, campés à Clairoix, font armer leurs Bourguignons en toute hâte ; Arundel et Montpomery, postés à Venette , accourent avec leurs Anglais: le duc lui-môme est averti, et s'empresse de venir à l'aide ( 3t ). Cernés de tous côtés par des forces supérieures, sur le point d'être accablés par le nombre et de se voir couper la retraite, les Français prennent l'alarme. La Pueelle, selon son usage, était engagée plus avant que tous les autres; ils la rappellent, ils lui crient : « Metez paine de « recouvrer la ville, ou vous et nous suymes perdus! » Elle s'indigne de ce timide langage : « Taisez-vous , leur « dit-elle, il ne tiendra qu'à vous que ces gens ne soient « déconfits; ne pensez que de férir sur eux ( 3a ). » Vaines paroles, que le sentiment de l'extrême danger les empêche d'entendre; l'épée au poing, ils se replient en bon ordre vers la porte par où ils sont sortis ; Jeanne recule avec eux , mais lentement et toujours la dernière, a Passant « nature de femme, dit d'elle un ennemi, elle soutint grant « fès, et mit beaucop paine à sauver sa compagnie de perte, « demorant darricre, comme chief et comme le plus vail- « lant du troppeau ( 33 ). » Grâce à ses efforts héroïques, tout son monde rentrait dans la place ; elle-même touchait au pont, lorsqu'un archer « redde homme et bien aigre, « aiant grand despit que une femme fust rebouteresse de « tant de vaillans hommes , la prist de costé par sa heuque « de drap d'or, et la tira de cheval, toute platte à terre, « qui oncques ne pot trouver rescousse ne secours de ses « gens. » Un homme d'armes, nommé le bâtard de Wandonne, survint au moment de sa chute; il s'empara d'elle;
et, plus joyeux que s'il eût eu un roi entre ses mains, il l'amena hâtivement à Marigny, où il la garda jusqu'à la fin de l'action.
Avec elle avaient été pris son frère Pierre d'Are , et Jean d'Aulon, maître de son hôtel ( 34 ).
Au moment où ce funeste événement s'accomplissait presque au pied des remparts, la porte se refermait et le pont était relevé , sur l'ordre du gouverneur Guillaume de Flavy, qui pouvait craindre que les Anglais et les Bourguignons ne fissent irruption dans la place. Cette fatale précaution de Fiavy, qui abandonnait ainsi Jeanne sans défense, lui fut plus tard reprochée comme un crime. L'histoire, qui l'eût honoré s'il eût fait preuve alors d'une généreuse audace, peut blâmer son excès de prudence sans avoir le droit de l'imputer à la trahison ( 35 ).
Le duc de Bourgogne arrivait à Marigny en même temps que la noble captive. Il voulut la voir et l'entretenir; après quoi, il la commit à la garde du seigneur de Ligny, à qui appartenaient les hommes qui l'avaient prise ( 36 ).
Cette importante nouvelle se répandit rapidement dans tout le royaume; le duc, dans le premier élan de sa joie, l'écrivit de sa main, le jour même, aux habitants de Saint- Quentin. Paris en lut aussitôt informé ( 3 "). Le parti français « en eut moult grant desplaisance ; » les Anglais s'en réjouirent plus que a d'avoir prins cinq cens combatans; « car ils ne crémoient ne redoubtoient nul capitaine ne « aultrechief de guerre, tant comme ils avoient tous jours « fait , jusques à che présent jour, y celle Pucelle. »