‹ Vie de Jeanne d'ArcChapitre 14 sur 44 · LA CHARITÉ. — COMPIÈGNE. — BEAUREVOIK · texte numérisé non relu

LA CHARITÉ. — COMPIÈGNE. — BEAUREVOIK

Les conseillers de Charles Vil semblèrent partager la joie des Anglais ( 38 ).

Le sire de Ligny garda d'abord sa prisonnière auprès de lui, dans le camp devant Compiègne; mais au bout de trois ou quatre jours , convaincu que le siège se prolongerait , il résolut de l'envoyer sous bonne escorte dans son château de Beaulieu , qui était situé à peu de distance (*>).

Jeanne demeura à Beaulieu pendant cinq ou six semaines ; dans les premiers jours de juillet, elle essaya de s'échapper, et fut sur le point d'y réussir : elle était parvenue, on ne sait comment , à mettre sous clé les hommes d'armes qui veillaient sur elle. S'emparant alors de deux longues plauches, qui cachaient son visage, elle se dirigeait vers la porte, et déjà elle touchait le seuil lorsque le gardien la reconnut, l'arrêta, et la reconduisit dans la forteresse ( 4o ). Elle ne se reprochait pas cette démarche, parce qu'elle affirmait que jamais elle n'avait engagé sa foi ( 4, j.

Cette audacieuse tentative d'évasion détermina Jean de Ligny à faire transférer sa captive près des sources de l'Escaut, dans le château plus fort de Beaurevoir, où habitaient Jeanne de Luxembourg, sa tante, et sa femme, Jeanne de Béthune. La jeune fille devait y passer environ quatre mois, depuis la moitié de juillet jusqu'au commencement de novembre ( 4a ).

Cependant une pensée l'obsédait et la rendait insensible à ses propres maux ; c'était la pensée de Compiègne , de sa position critique , du châtiment qui la menaçait. Les

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Bourguignons qui étaient avec elle à Beau revoir ne manquaient pas de lui retracer, sous les plus sombres couleurs, les projets de vengeance de leur duc : « La ville , lui di- « saient-ils, ne peut tenir longtemps contre une aussi puisce santé armée; à coup sur, elle succombera, et tous les « habitants , depuis l'âge de sept ans , seront massacrés « sans merci ( 43 ). » Ces propos barbares lui causaient l'affliction la plus vive. Alors, suivant son habitude, elle avait recours à la religion; elle priait avec plus de ferveur, afin d'obtenir de Dieu le salut de tant de braves gens qu'elle aimait , parce qu'ils combattaient pour la France* Peu à peu la confiance renaissait dans son âme; elle finit par être tout à fait rassurée. Un jour Jean d'Aulon , qui la servait dans sa prison et qui continuait à s'alarmer, vint à lui dire : « Cette pauvre ville de Compiengne que u vous avez moult aînée, à cette fois sera remise es « mains et en la subjection de nos anemisl n — « ]\on « sera, lui répondit-elle, car toutes les places que le roy « du ciel a réduites et remises en la main et obéissance « du gentil roy Charles, par mon moïen, ne seront pas « reprinses par ses anemis, en tant qu'il fera dilligence de « les garder ( 44 ) . »

La fidèle et courageuse cité ne fit pas mentir cette prédiction ; elle força le duc de Bourgogne à lever le siège.

Pendant son séjour à Beaurevoir , Jeanne ne sentit pas d'abord toute l'horreur de sa position. Son triste sort était adouci par les soins des deux châtelaines, qui l'environnaient d'égards et la comblaient d'attentions délicates. Plus tard, devant ses juges, elle rendit à ces généreuses

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femmes un touchant hommage, que l'histoire recueille de sa bouche et répète avec un sentiment de pieuse gratitude. Toutefois , malgré leurs instances, les deux dames ne purent obtenir d élie qu'elle renonçât à ses habits d'homme, dont, sans doute, elle croyait avoir encore affaire dans un prochain avenir f 45 ).

En effet, ne devait-elle pas nourrir de secrètes espéran ces? Si désormais les occasions et les moyens de fuir venaient à lui manquer , n'avait-elle pas lieu de compter

sur les démarches du roi , sur les négociations du gouvernement français?

On a reproché à Charles VII et à ses conseillers le honteux abandon où ils ont laissé Jeanne pendant la durée de son fatal procès. Il nous semble qu'en ceci on a commis uue erreur de date ; une fois à Rouen, la captive ne pouvait plus être sauvée. Mais il n'en était pas ainsi tant qu'elle était retenue à Beaulieu ou à Beaurevoir. L'animosité des Bourguignons contre elle n'approchait pas des implacables ressentiments de l'Angleterre. C'est auprès du sire de Ligny qu'il convenait d'intervenir, avec la plus énergique insistance, pour le rachat de sa prisonnière; il fallait, sans marchander , lui offrir de l'or, des titres, des faveurs; en cas de refus , il fallait faire appel à sa loyauté de gentilhomme, et réclamer de lui le serment de ne jamais la vendre aux Anglais. Pour la cour, pour le conseil, pour le roi, n'était-ce pas là une question de dignité et d'honneur? Nous rougissons d'être réduit à déclarer que, dans ce moment décisif, tous les hommes qui étaient en crédit

se sont renfermés dans la plus complète indifférence ; il n'existe pas un acte, pas une ligne , pas un mot qui trahisse de leur part l'intention de secourir, dans sa détresse, celle qui avait assuré leur salut et rehaussé leur fortune : leur lâche égoïsme avait tout oublié !

Si la France oubliait et restait inactive, les Anglais se souvenaient et agissaient, tout prêts aux derniers sacrifices pourvu que leur mortelle ennemie pût tomber entre leurs mains. Avant tout ils voulaient la tenir; une fois maîtres d'elle, leur dessein était de la déshonorer, et de 1Ktrir , avec elle, le roi qu'elle avait servi. Pour atteindre ce double but, que fallait-il faire? Intenter contre elle une accusation d'hérésie et de sortilège.

Un homme qu'animaient au plus haut degré l'ambition et la vengeance se présenta de lui-même s'engageant à tout diriger : il s'appelait Pierre Cauchon.

Né dans les environs de Reims , il avait fait ses études dans l'Université de Paris, où bientôt il avait acquis une haute réputation; promu à la dignité de recteur, puis nommé conservateur des privilèges de ce corps célèbre , il était considéré, selon l'expression de Chastelain, « comme un grand et solennel clerc. » Le duc de Bourgogne, l'ayant pris en singulière affection , l'avait fait élever au siège épiscopal de Beauvais (ce qui le faisait comte et pair de France), et lui-même avait voulu l'accompagner lors de sa prise de possession. Dévoué aux Bourguignons, le nouvel évêque se montra « fort enclin au parti anglais. » Aussi, lorsqu'en 1429 Beauvais ouvrit ses portes à

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Charles VII, se vit-il obligé de fuir i 4G ). Ainsi dépossédé, outré de dépit et de colère , il se retira près du duc de Bedford ; dans le même temps le siège archiépiscopal de Rouen vint à vaquer, le fugitif conçut l'espoir d'y monter ; pour y parvenir il sentait qu'il fallait se rendre utile : or, plus que personne il était en position de traiter avec le duc de Bourgogne ; il le fit remarquer à Bedford, en même temps qu'il se livrait à lui corps et âme. L'habile régent accepta ses services et son dévouement, qu'il s'obligea d'avance à récompenser, comme le prouve la promesse formelle qui est consignée dans les registres du conseil privé ( 4 ?). Dès lors le prélat, considérant l'archevêché de Rouen comme un magnifique salaire , se mit en mesure de le gagner en se faisant l'agent et le complice des odieuses combinaisons de l'Angleterre.

Jeanne avait été prise le 23 mai ; dès le 26, le vicaire général de l'Inquisiteur écrit de Paris au duc de Bourgogne une lettre pressante pour le sommer de remettre la captive entre les mains de la sainte Inquisition. Cette première démarche est appuyée de deux réclamations successives de l'Université de Paris, toutes deux adressées au duc. Ce corps savant , qui , en matière de foi, exerçait une autorité presque souveraine, écrit bientôt une troisième lettre, qu'il envoie directement à Jean de Luxembourg ( 48 ); enfin, le 14 juillet, lorsque les voies sont ainsi préparées , l'évêque intervient lui-même.

Une circonstance fortuite et fatale semble favoriser ses vues : c'est devant Compiègne que la Pucelle a succombé ;

or Compièghe se trouve dans les limites du diocèse de Beauvais. D'accord avec l'Université et avec l'Inquisiteur, Pierre Cauchon signale Jeanne « comme soupçonnée et « diffamée d'avoir commis plusieurs crimes tels que sorti- « léges, idolâtrie, invocation de démons et autres plu- 0 sieurs cas touchant notre foi et contre icelle, » et , attendu qu'elle a été prise dans le ressort de sa juridiction spirituelle , il évoque l'affaire et revendique le droit d'instruire et de juger le procès. Ainsi s'exprime-t-il dans sa lettre au duc de Bourgogne ; mais il ne s'arrête pas là. Emporté par son zèle, il oublie tout à coup ses fonctions de juge et d'évêque, et, dans la même lettre, il se fait ouvertement l'entremetteur du prince anglais; il discute sans pudeur le prix et les conditions du marché qu'il a charge de conclure; dans ses propositions, il débute par six mille francs et finit par dix mille. Il faut citer le texte; car, en vérité , c'est à n'y pas croire î « Pour la rémuné- « ration de ceux qui l'ont prise et- détenue, le roi veut « libéralement leur bailler jusqu'à la somme de six mille « francs. » — Puis , douze lignes plus bas : « Combien « que la prise d'icelle femme ne soit pareille à la prise de « roi, princes et autres gens de grand état (lesquels tou- « tefois, s'ils étoient pris, le roi les pourroit avoir, s'il « vouloit, en baillant au preneur dix mille francs, se- « Ion le droit, usage et coutume de France), le dit « évêque somme et requiert les dessusdits , que la dite ;< Pucelle lui soit délivrée, en baillant sûreté de la dite « somme de dix mille francs pour toutes choses quelcon- « ques (-te). »

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