LA CHARITE. — C0MP1ÈGNE. — BEAUREVOIR
arrive à Arras, où elle rencontre Jean de Pressy, qui la sollicite vainement de reprendre les habits de femme ( 54 ). Comme elle était dans cette ville, on lui montra un portrait d'elle : elle était représentée un genou en terre, donnant une lettre à son roi ( 55 ). Aucun portrait authentique de Jeanne ne nous a été conservé. A cette époque , elle était dans sa dix-neuvième année. Nous savons, par les témoignages, qu'elle était grande et bien faite, forte et infatigable, que sa taille était élégante et bien prise, sa poitrine d'une remarquable beauté , qu'enfin sa voix était douce et son visage ouvert et riant : telles sont les seules indications que l'histoire puisse donner avec quelque assurance ( 56 ).
D' Arras, la prisonnière est conduite au château de Drugy, où elle passe la nuit; de là, au Crotoy, où elle trouve Nicolas de Guenville, chancelier de l'église d'Amiens, qui dit la messe pour elle, l'entend en confession, et qui
conserve le plus vif souvenir de sa fervente dévotion et de sa haute vertu ( 5 ?). Informées de son séjour au Crotoy, les dames d'Abbeville viennent courageusement lui apporter leurs consolations et le pieux tribut de leur admiration et de leur hommage. A la fin de novembre, elle quitte le Crotoy, traverse la Somme dans une barque, aborde à Saint-Valery, s'arrête à peine à Eu et à Dieppe, et entre à Rouen dans le cours du mois de décembre ( 58 ). Aussitôt elle est jetée dans un des cachots de la forteresse.
Cependant, dès le 20 novembre, l'Université de Paris a revendiqué, près de l'évéque ( 5 *) et près du roi, le
triste privilège de s'emparer de l'affaire et d'en connaître. Pour être préférée elle fait valoir le nombre, le savoir, la renommée de ses docteurs ( 6o ).
En répondant officiellement à ces sollicitations, que sans doute il avait secrètement suggérées, le gouverne- I ment anglais eut soin de faire ses réserves : il n'abandonna pas absolument sa prisonnière à la justice ecclésiastique; il ne consentit pas à la mener à Paris.
Henri VI, dans sa lettre du 3 janvier 1431 à l'évêque, lui confère, il est vrai, le pouvoir d'examiner et de juger la Pucelle; mais il ajoute : « C'est notre intention de ravoir « et reprendre par devers nous icelle Jehanne, si ainsi « étoit qu'elle ne fût convainque et atteinte des cas des- « susdits, qu d'aucun d'eux, ou d'autres touchant et « regardant notre dite Foi » La haine avait tout prévu; dût-elle échappera l'infamie, Jeanne n'échappait pas au supplice.
H fut décidé que la cause serait instruite et jugée à Rouen ; il est aisé d'en indiquer les raisons : les Anglais n'étaient pas bien sûrs des dispositions du peuple de Paris. En cas d attaque, cette grande ville eût été difficile à I défendre. En outre, pour que l'évéque de Béarnais pût diriger l'affaire en dehors de son diocèse, il fallait qu'il obtint des lettres de territoire, lui conférant le droit de prononcer dans un diocèse étranger ; or Paris avait son évèque,ee qui pouvait faire naître des conflits. A Rouen, le siège était vacant , et, pendant la vacance, le chapitre concédait le territoire sans froisser aucune prétention , snns éveiller aucune susceptibilité ( Ka ).
LA CHABITE. — COMPIEGÏSE. — BEAUREVOIJR. 13»
Jiedford , avec son royal pupille et le comte de Warwick , \int se fixer à Rouen, où le cardinal de Winchester ne tarda pas à le rejoindre , et le procès commença.
Avant d'aborder la dernière période de l'existence de Jeanne, avant de retracer les scènes douloureuses qui se succéderont depuis sa captivité jusqu'à son supplice, il importe à l'historien de se recueillir et de se prémunir contre ses vives émotions et ses généreuses faiblesses. En
présence de la plus grande, de la plus noble infortune qui fut jamais, il conservera le calme de son âme et les clartés de sa raison, s'il est convaincu, comme nous le sommes, non pas que le cruel dénouement qui s'apprête soit nécessaire ou seul possible (Dieu nous préserve du fatalisme!), mais que, plus qu'aucun autre, \\ couronne dignement la vie de la libératrice.
Qu'on nous permette un rapide examen.
Jeanne échappe aux mains des ennemie : quel sera sorç sort?
Ou elle reprendra le chemin de son village ;
Ou elle poursuivra dans les camps et à la cour l'accomplissement de son œuvre.
Elle rentre au village ; qu'y fera-t-elle? nous ne rabaissons pas au niveau des natures vulgaires : telle est l'élévation de ses sentiments, telle est la grandeur de son caractère que, dans l'humble condition où volontairement elle se réfugie, elle ne donnera pas un souvenir, pas un regret à son existence militaire, si animée , si brillante, ni aux enivrements du triomphe, ni aux splendeurs de sa rapide
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fortune ; elle sera insensible à toutes les tentations de la gloire : mais, du fond de sa chaumière, elle suivra d'un œil inquiet les destinées du pays; elle apprendra la langueur du roi, la trahison des courtisans , l'inaction des gens de guerre : se résignera-t-elle à voir dissiper et perdre les fruits de l'intervention divine, les bénéfices de ses miraculeuses victoires? Ne se reprochera-t-elle pas avec amertume d'avoir trop tôt délaissé la mission à laquelle elle devait se dévouer jusqu'à la mort? Les murmures accusateurs du peuple ne viendront-ils pas la chercher et l'atteindre jusqu'au sein de son obscurité, éveillant trop tard dans son cœur le remords secret d'avoir déserté la sainte cause dont sa persévérance eût peut-être assuré le succès! Retirée dans son hameau, Jeanne y eût fait une fin misérable, dévorée d'angoisses, minée par les atteintes du doute, en proie au découragement, en butte à l'animad version publique.
Que serait-il advenu si elle eût persisté dans sa vie active?
Jeanne venait de Dieu ; depuis un an elle se trouvait en face du monde réel, qui se découvrait à elle avec ses vices, ses plaies et ses misères. Vertueuse et inspirée, sublime de désintéressement et d'abnégation , à chaque pas elle se heurtait contre les obstacles que lui suscitaient, sans relâche, l'intérêt, et l'envie, et la haine, et le cortège des passions hideuses qui dégradent le cœur de l'homme/ Plaçant sa force dans l'enthousiasme populaire, elle avait bien pu d abord déjouer d'ignobles intrigues , échapper à de lâches embûches; mais l'enthousiasme, irrésistible