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IV. Le roi Charles, les Anglais, les juges

Jusqu'ici Jeanne est seule en cause; tel n'était par le but principal de l'évêque , il faut qu'il l'amène à compromettre le roi par ses aveux. La jeune fille a pénétré le secret dessein de son juge ; aussi, dès la première audience, elle déclare « que, plutôt que de rien révéler de ce qu'elle « a dit au roi Charles, elle se ferait couper la tète ( 46 ). »

En vain on la presse de questions, elle est en garde contre toutes les surprises :

« Quelles sont les révélations qu'a eues le roi? » — « Je ne vous répondrai pas; envoyez vers lui, et il vous a le dira. »

« Quel signe a-t-elle donné à son roi pour le persuader « qu'elle venait de la part de Dieu? » — a Je vous ai « avertis que, là-dessus, vous n'obtiendrez pas un mot « de ma bouche. »

« La voix lui défend-elle de répondre à ce qu'on lui « demande? » — a II y a des révélations qui touchent le « roi et que je ne vous dirai jamais, parce que Dieu ne le « veut pas. »

« Déplaît-il donc à Dieu qu'on dise la vérité? » — « Non ; mais il lui plaît qu'on dise au roi ce qui le con- « cerne, et non pas à vous ( 4 ?). »

Est-il possible de résoudre une objection captieuse avec plus de finesse et de force à la fois ?

Jeanne ne se laisse ni séduire ni abattre ; sous le poids de ses chaînes, elle réussit encore à porter la terreur dans le cœur des Anglais.

t60 CHAPITRE Mit.

Un jour, c'est à l'audience du 24 février, elle se présente confiante et presque joyeuse : — « c'est que , la nuit cr précédente, ses voix lui ont annoncé de bien heureuses « nouvelles pour le roi Charles, et, si elle pouvait les lui « faire savoir, elle consentirait bien à se priver de vin « jusqu'à Pâques ( 48 ). »

— « Avant qu'il soit sept ans , s'écrie-t-elle devant « les nombreux assesseurs qui siègent à l'audience du * 1 er mars, les Anglais éprouveront un bien autre échec a que l'échec d'Orléans , car ils perdront tout ce qu'ils « ont en France; le roi sera rétabli dans son royaume, « que ses ennemis le veuillent ou non ; je le sais, aussi suer rement que je sais que vous êtes là devant moi ( 4 9). »

Le 1 7 mars, dans sa prison, elle insiste :• — « Vous ver- « rez que les François gaigneront bientost une grande be- « soigne que Dieu leur envoyera; et je le dis afin que, « quant ce sera advenu , que on ait mémoire que je l'ay « dit... je scay bien que les Anglois seront tous boutéz « hors de France, tous, excepté ceulx qui y mourront ( 5o ).

Quand on songe à l'effroi que la Pucelle causait encore aux Anglais, on se figure l'effet que devaient produire ees menaçantes paroles.

Dans les moments où l'inspiration s'empare d'elle et lui donne plus d'audace, elle interpelle l'évêque lui-même. Dans la troisième séance , se tournant vers lui : — « Pre- « nez garde à vous, luidit^elle, prenez garde, vous qui vous a dites mon juge, car vous assumez un terrible fardeau.... a Réfléchissez à ce que vous faites , car , en vérité , je « suis envoyée de par Dieu, et vous vous mettez en grand

« danger... Et je vous en advertis afin que, si Nostre-Seio gneur vous en chastie , j'aye fait mon debvoir de le ■ vous dire ( 5| ). »

Les rôles sont renversés. Cest l'accusée qui jusque sur son siège fait frémir le juge indigne.

L évèque remis de son trouble tente de reprendre son avantage ; il veut contraindre Jeanne à blâmer son roi, il veut la réduire à exprimer contre les Bourguignons et les Ai glais des sentiments que réprouve la charité chrétienne :

Il lui rappelle l'attentat de Montereau , le meurtre du duc Jean sans Peur : « Son roy feist-il bien de tuer ou a faire tuer monseigneur de Bourgongne? » — « Ce fust « grand dommaige pour le royaulme de France; mais « quelque chose qu'il y eust entre eulx , Dieu m'a envoyée « au secours du roy de France. » Elle condamne ainsi le meurtre , sans blâmer personne.

« N'a-t-elle pas conçu contre les Bourguignons une vive • animosité? » — « J'ai eu seulement la plus ferme voa lonté de* rétablir te roi dans son royaume ( 5l ). »

« Dieu hait-il les Anglois ?» — « De l'amour ou haine « que Dieu a aux Anglois je ne sçais rien ; mais je sçais « bien que Dieu envoyera victoire aux François contre « eulx ( 5 *). »

Quelle que soit l'habileté de ses adversaires, elle repousse toutes leurs attaques avec une éclatante supériorité.

F. Les voix, la superstition, V idolâtrie.

Du moins sera-t-il facile de la convaincre de superstiion et d'idolâtrie.

lf>2 CHAPITRE V11T.

On multiplie à l'infini les questions qu'on lui adresse sur ses voix, sur son commerce mystérieux avec les anges et avec les saintes.

Elle raconte avec une simplicité naïve comment l'archange Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite lui sont apparus. Elle témoigne pour ses voix, sans varier jamais, la vénération la plus profonde : « Elle croit en « elles, comme elle croit à la foi chrétienne, comme elle u croit qu'il y a un Dieu , comme elle croit que Notre- « Seigneur Jésus-Christ souffrit mort et passion. »

« Et qui lui donne dans ses voix cette ferme croyance? » — « Ce sont les bons conseils , confort et bonne doctrine « qu'elles lui ont fais et donnés f 5 *). »

« Mais, en révérant ces apparitions, elle rend un culte « à de vains fantômes? » — « Non, car elle sait bien que « ceux qu'elle révère sont bien saintMichei et les saintes qui « sont dans le paradis. En offrant des cierges à sainte « Catherine , ajoute-t-elle , je le fais en l'onneur de Dieu , « de No9tre Dame, et de sainte Katherine qui est dans le « ciel , et ne fais point de différence de sainte Katherine a qui est au ciel et de celle qui se appert à moy ( 55 ). »

Après ces explications si claires et si complètes, que devient l'accusation d'idolâtrie ?

Sur les points les plus délicats l'interrogatoire se poursuit, hérissé de détails quelquefois puérils, toujours difficiles et périlleux. Pour conjurer le danger, Jeanne, toujours prudente , essaye de s'en référer à ses réponses de Poitiers, qui, du moins, ont été faites devant une commission équitable {^). On n'a garde d'admettre ce moyen; il

faut qu'elle réponde de nouveau; elle s'y prête saus résistance.

« Les voix qui lui apparaissent ont-elles des yeux ? » — « Vous ne le saurez pas de moi ( 5 7). »

• Comment les voix parlent-elles si elles n'ont pas de « membres? » — « Je m'en réfère à Dieu. »

« Sainte Marguerite parle-t-elle anglais? » — « Pour- « quoi parlerait-elle anglais, puisqu'elle n'est pas du parti « des Anglais ( 58 ). »

« Comment saint Michel lui est-il apparu ?» — « Il es- * « toit en 1 a forme d'un très-vray preudomme. »

« Était-il nu? » A cette question brutale elle répond avec une vivacité dédaigneuse : — « Pensez-vous a que Dieu n'ait pas de quoi le vêtir ( 5 ») ? »

a Quel est le signe mystérieux qui vint à son roy? » Déjà maintes fois elle a déclaré que, à cet égard, elle ne dira pas la vérité f 60 ) ; comme on ne se lasse pas de revenir à la charge, elle se décide, dans sa prison, à donner, en apparence, quelques explications : elle parle d'un ange qui a apporté au dauphin une couronne mille fois plus précieuse que toutes les couronnes de la terre. Ainsi représente-t-elle l'assistance divine, qui, par son entremise, a rétabli Charles VII sur le trône de ses aïeux («'). Son langage allégorique et figuré n'apprend absolument rien aux docteurs , qui s'épuisent à l'interroger.

Si, sur ce point, elle ne s'énonce pas avec une entière clarté, elle le fait à dessein ; sur tout le reste, elle ne laisse pas subsister un doute, pas une ombre :

« Que faut-il penser d'elle et de sa mission? » — « Je

« viens de la part de Dieu, et ici je n'ai rien à faire; ren- « voyez-moi à Dieu, d'où je suis venue. »

« Ceulx de son party croyent-ils fermement qu'elle « soit envoyée de Dieu? d — « Ne sçay s'ils le eroyent , « et m'en actend à leur couraige; mais, s'ils le eroyent, « ils n'en sont pas abusez. »

« Ses voix ne l'ont- elles pas appelée : Fille de Dieu , « fille de t Église, la fille au grand cœur? » — « Au dece vant du siège d'Orléans levé, et depuis, tous les jours, « v quand les voix me parlent, elles m'appellent : Jehanne « la Pucelle, fille de Dieu (*). »

« Mais ces voix ne sont pas infaillibles? » — a Jamais « elles ne m ont trompée ; c'est sans leur commandement « que j'ay fait une vaillance d'armes devant Paris, et « que , à la requeste de mon roy , alai contre la Charité ; « c'est malgré leur conseil que jay sailli du donjon de « Beaurevoir ( 63 ). »

Quand Jeanne a échoué , c'est donc pour n'avoir pas écouté les avis de la voix céleste.

Dans sa captivité , dans sa détresse , l'inspiration n'a pas cessé ; — « La voix se fait entendre tous les jours, et « jusqu'à trois fois dans la même journée. Sans l'inef- « feble consolation qu'elle en ressent, elle serait déjà « morte («) 1 »

Cette douloureuse révélation de la noble victime nous permet de deviner les souffrances de sa captivité.

L'évêque cherche à savoir si elle songe à s'échapper : « Les voix lui ont dit qu'elle serait sauvée; en conclut^ « die qu'elle doive s'évader? Jeanne ne se laisse pas sur-

er prendre : — Ceci , dit-elle , ne touche pas au procès. « Voulez-vous donc que je parle contre moi-même ( C5 ) ? »

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