‹ Vie de Jeanne d'ArcChapitre 23 sur 44 · ROUEN. — INCIDENT · texte numérisé non relu

ROUEN. — INCIDENT

trente membres présents , déclare , à la majorité , que , « avant tout, il faut que les articles relatifs à une certaine « femme retenue dans les prisons lui soient expliqués en 1 « français , et qu'on l'avertisse charitablement de se sou- « mettre aux ordres de l'Église ; et, afin de pouvoir donner « un meilleur avis sur les questions soumises, les chanoicr nés demandent que Ton consulte l'Université de Paris, « principalement les théologiens et les jurisconsultes, et « qu'on communique leur réponse au chapitre , qui jus- « que-là ajourne son avis. »

Une autre délibération moins explicite et moins courageuse est mentionnée à la date du 4 mai suivant ; mais elle ne contient pas les signatures des membres présents , et elle ne se trouve pas dans les registres capitulaires ( 3 *).

Les consultations n'étaient pas toutes recueillies , lorsqu'un incident vint répandre l'alarme parmi les Anglais. Vers le milieu d'avril , Jeanne était tombée si gravement malade , qu'on désespérait de sa vie.

Lorsqu'on se figure les souffrances physiques et les tortures morales dont elle était assaillie depuis plus de trois mois , on s'étonne que sa constitution ait été assez robuste pour résister aussi longtemps.

Sa santé avait été ébranlée, et par l'odieux régime de la prison, et par l'extrême fatigue des interrogatoires ( 33 ).

Que n'avait-elle pas dû ressentir, pendant les deux longues séances consacrées à la lecture des soixante-dix articles du promoteur! Que d'outrages publics il lui avait fallu dévorer! Chaste et pure entre toutes les femmes,

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elle se voyait représenter comme une fille sans pudeur, élevée , dès son enfance, à l'école du vice et de la débauche ! Sublime de désintéressement, elle s'entendait accuser de brigues coupables et de honteux calculs! Justement lière de n'avoir jamais donné la mort à personne, elle était transformée en furie sanguinaire , avide de meurtres et de carnage ! Animée enfin de la piété la plus fervente et la plus profonde, elle subissait le reproche de rébellion à l'Église; par une dérision barbare, on affectait de la convaincre de mépris pour les sacrements et pour les cérémonies du culte catholique, alors qu'on savait avec quelles touchantes instances elle avait sollicité , dans son infortune , la faveur d'être admise à confesser ses fautes et à recevoir la sainte communion ( 34 ) !

Combien ce système de lâches calomnies devait révolter cette âme noble et délicate!

Son désespoir dut s'augmenter encore , lorsque les cloches , ces cloches qu'elle aimait depuis sa tendre enfance, s'agitèrent joyeusement pour célébrer la plus grande féte du christianisme, la résurrection du Seigneur. Pendant que les fidèles se pressaient dans les temples, où toutes les misères trouvent un asile , tous les affligés d'ineffables consolations , elle, elle seule, au fond de son cachot, plongée dans l'abandon et dans la détresse , se sentait écartée du confessionnal et de l'autel ! Qui pourrait mesurer l'étendue de cette privation pour la sainte fille, qui puisait toute son énergie dans la religion !

En fallait-il plus pour altérer sa santé et ruiner ses forces? Cependant elle avait encore à subir d'autres atteintes :

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Les Anglais, exaspérés de la trouver toujours supérieure à ses juges, toujours irréprochable dans ses réponses , se vengeaient d'elle en redoublant de cruauté. Dans la prison, ses gardes la chargeaient de si lourdes chaînes, qu'elle ne pouvait pas se mouvoir ; ils ne cessaient de l'insulter par les plus grossières railleries.

Elle n'était pas à l'abri de plus graves dangers.

Un jour le comte de Ligny , qui l'avait vendue , se trouvant à Rouen , eut l'insolente fantaisie de la voir. Il entre dans son cachot, en compagnie de i'évêque de Thérouanne , des comtes de Stafford et de Warwick. Il s'approche : « Jeanne, lui dit-il, je suis venu ici pour traiter de votre « rançon, pourvu que vous promettiez de ne plus vous ar- « mer contre nous ». — a C'est une dérision, repond la capi tive. En nom Dieu , vous n'en avez ni le vouloir ni le « pouvoir ; je sçais bien que ces Anglois me feront mourir, « croyant que, après ma mort, ils gagneront le royaulmede « France ; mais quand ils seroient cent mille de plus qu'ils « ne sont présentement , ils n'auront pas le royaulme. » Stafford , qui la voyait sans armes et dans les fers, tira son épée pour la frapper!., il fut retenu par Warwick, que ce châtiment n'eût pas satisfait ( 35 ) .

Les menaces et les mauvais traitements n'étaient pas ce que la malheureuse jeune fille avait le plus à redouter.

Lorsque le promoteur et les juges attaquaient ses mœurs et flétrissaient sa conduite, ils commettaient une lâcheté dont ils avaient conscience. En effet , par ordre de la duchesse de Bedford, un examen secret avait eu lieu, qui, à cet égard, ne laissait de doute à personne. U n des plus hono-

rables témoins, le notaire apostolique Boisguillaunae , affirme que, au mépris des lois divines et humaines, le premier personnage de l'Angleterre , le régent, Bedford luimême, soigneusement caehé dans l'ombre , assistait à tous les détails de cette épreuve ! On se refuse à croire à tant d'infamie ( 36 ) !

La chasteté de Jeanne étaitsolennellement constatée par ses mortels ennemis; ce qui devait la rendre plus respectable à leurs yeux ne fit que les animer contre elle. Ses gardes conçurent l'idée de lui faire subir un nouveau genre de supplice. Pour se garantir des plus honteux outrages, l'infortunée se vit obligée de garder nuit et jour ses vêtements d'homme ; deux fois Warwick, attiré par ses cris déchirants , accourut à temps pour la sauver des dernières violences ( 3 ?) !

Tant et de si cruelles secousses avaient enfin épuisé la séve de cette nature vigoureuse ; tout à coup les Anglais s'aperçurent avec effroi que, dans leur férocité, ils avaient manqué de prudence ; ils n'avaient pas assez froidement calculé ce que, avant de succomber, leur victime pouvait supporter de tortures l

Informé que sa prisonnière , couchée sur son lit de douleur, est hors d'état de se soulever, Warwick mande en toute hâte les deux plus habiles médecins ; il ne leur cache pas ses appréhensions, son trouble : « Songez à cette femme, « leur dit-il , car pour rien au monde le roi ne voudroit « qu'elle mourût ainsi ; le roi la tient pour très-chère, il « C a chèrement achetée ! Il ne veut pas qu'elle périsse « autrement que par la sentence des juges ; il faut qu'elle

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