ROUEN. — INCIDENT
« soit brûlée vive. Visitez-la avec soin et guérissez-la ». La haine a sa sollicitude! Les deux docteurs introduits trouvent la malade en proie à un violent accès de fièvre ; ils pratiquent une abondante saignée , et recommandent le plus grand calme. Sur ces entrefaites, survient le promoteur, Jean d'Estivet, qui, selon son usage, traite brutalement la jeune fille de paillarde et de fille perdue!... Jeanne s'évanouit ( 38 ).
Cependant elle devait guérir ; Warwick et son roi pouvaient se rassurer.
Deux ou trois jours après cette douloureuse scène , le 1 8 avril, Tévêque, assisté desixou septdocteurs, pénètredans la prison. Jeanne n'était pas rétablie; aussi l'aborde- t-il . avec douceur : « il vient la visiter dans sa maladie pour la fortifier et la consoler. Sans doute , selon les opinions déjà recueillies, elle a gravement failli en matière de foi; mais elle est ignorante et sans lumières ; il faut qu elle accepte les conseils de quelque docteur habile et sage, qui l'amène à reconnaître ses erreurs , et à les rétracter. Les assistants sont tous des hommes d'Église, pleins de bon vouloir et de charité , disposés à assurer par tous les moyens possibles le salut de son corps et de son âme ( 3 *>). »
C'est sans doute à partir de ce moment que Pierre Morice fut désigné pour l'assister ( 4o ).
La malade écouta les paroles bienveillantes de l'évêque ; elle le remercia de ce qu'il venait de dire touchant son salut; puis elle ajouta d'une voix calme et résignée : « Il « me semble , veu la maladie que j'ay , que je suis en a grant péril de mort; et se ainsi est que Dieu veuille faire
« son plaisir de moy, je vous requiers avoir confession, et « mon sauveur aussi... et en la terre sainte. »
— a Elle n'aura pas les droiz de l'Église comme eatho- « lique , si elle ne se submect à l'Église. » — « Se le corps « meurt en prison, je me actend que le faciez mectreen « terre sainte; se ne luy faictes mectre, je m'en actend à « Nostre Seigneur î »
— « Croist-elleque la saincte Escripture soit révélée de cf Dieu? » — a Vous le sçavei bien, et est bon à sçavoir u que ouil. »
Alors Nicole Midi prend la parole ; il lui adresse une longue exhortation ; les autres théologiens se joignent à lui ; sans égard pour son extrême faiblesse, ils la pressent de questions subtiles. Accablée de fatigue, elle ne peut que s'en référer à se&réponses consignées au procès. Cette visite, que semblait avoir conseillée l'esprit de charité, se termine par une menace : « Si elle ne veut pas se sou- « mettre à l'Eglise , on la délaissera comme une sarrazine. »
— o Je suis boune chrestienne, s'écrie-t-elle, et bien « baptisée, et je mourrai, comme une bonne chrestien ne. . . « Je vouldroye aidier et soustenir saincte Église de tout « mon pouvoir I »
Au moment de sortir, on lui demande « s'elle ne « vouldroit point que on ordonnast une belle et notable a procession, pour la réduire en bon estât, s'elle n'y « est? »
Elle répond : — « Je veulx très-bien que l'Église et les « catholiques prient pour moy ! »
Pendant environ quinze jours, elle n'entendit plus parler de ses juges.
Le mercredi 2 mai , elle fut conduite dans le lieu ordinaire des séances. L'évêque et le \icaire de l'inquisiteur siégeaient, environnés de soixante-quatre assesseurs. Le but de la convocation était, selon le vœu exprimé dans la plupart des consultations écrites , d'adresser à l'accusée une admonition publique. Ce soin était commis à Jean de Châtillon, savant docteur en théologie. Il énuméra une à une toutes les charges contenues dans les douze articles , Rattachant à en signaler la gravité, et adjurant la prévenue de se soumettre et de se repentir. Jeanne s'était prémunie contre cette nouvelle attaque par un acte de foi et d'amour. Au début de la séance elle avait dit : « Je me « actens à Dieu mon créateur de tout ; je l'ayme de tout « mon cuer. » Après l'allocution, on l'interrogea avec détail ; on revint sur le point essentiel de l'obéissance à l'Eglise militante. L'insistance même des juges augmentait la défiance de la prudente jeune fille ; elle pressentait qu'on voulait l'amener à désavouer sa ferme croyance dans l'inspiration céleste , qui seule expliquait et justifiait sa mission. Aussi tous ses efforts devaient-ils tendre à concilier sa foi dans les envoyés divins qui l'avaient conduite , avec son respect pour les commandements de l'Église.
— « Veut-elle , lui dit-on, se submeictre à nostre sainct « père le Pape? » — « Menez m'y et je luy respondray. »
— <r II faut croire ce que croit l'Église militante qui ne
« saurait faillir. » — « Je croy bien que l'Église militante
« ne peut errer ou faillir; mais quant à mes dis et mes
100 CliAPITBE IX.
« fais, je les meicts et rapporte du tout à Dieu, qui me a fait « faire ce que je ay fait. — Et elle ne voulut faire autre <c responce ( 4l ). » On leva la séance.
Le mercredi 9 mai, huit jours plus tard, les deux juges, accompagnés de six docteurs ou maîtres, descendaient dans une des salles basses de la grosse tour de Rouen. C'était la salle de la torture. Bientôt après eux, Jeanne y était introduite. A la vue de l'horrible appareil de la question , dont les divers instruments étaient étalés devant elle , à l'aspect du tourmenteur tout prêt à la saisir, elle proteste , sans rien perdre de son courage : « Vraiement , s'écrie- « t-elle, se vous me deviez faire détraire les membres, et « faire partir Pâme hors du corps , si ne vous diroy-je « autre chose ; et se aucune chose vous en disoye-je, après « si diroye-je toujours que vous le me auriés fait dire « par force. » Après cette énergique déclaration, les tourments n'avaient plus de but. De plus, la santé de la patiente n'était pas encore bien rétablie ; on pouvait craindre qu'elle succombât pendant l'épreuve : il fallait ménager sa vie, qui était chère aux Anglais ( 4a )!
Cependant le dessein de l'appliquer à la question n'était pas abandonné. Le samedi 12 mai, l'évéque réunit dans sa demeure quelques-uns des principaux assesseurs pour les consulter sur ce point. Il ne s'en trouva que trois sur quatorze qui opinèrent pour la torture : c'étaient Aubert Moreau, Thomas de Courcelles et Nicolas Loiseleur. L'histoire doit vouer leurs noms à l'exécration de la postérité ( 43 ).
Jeanne ne fut pas livrée aux tourments.
Le 19 mai , l'évéquc convoqua dans la chapelle du palais archiépiscopal tous les théologiens et tous les légistes. Cinquante et un assesseurs répondirent à son appel. On les réunissait pour leur donner lecture des délibérations de TUniversité de Paris. Les quatre docteurs déléguésétaientenfinderetour, etils rapportaient l'avis énoncé par TUniversité, conformément aux décisions prises séparément par les deux Facultés de décret et de théologie. Les réponses des Facultés étaient selon le vœu des Anglais. Sur chacun des douze articles, elles exprimaient un blâme ou une condamnation. « Les apparitions de la prévenue procédoient des démons Belial, Satan et Behemmoth; ses assertions étoient autant de mensonges ; c'était une femme pleine de présomption et de vanité , avide de saug humain, blasphématrice, idolâtre et schismatique. » Aprèsla lecture de tous les documents qui émanaient de Paris , on consulta les assistants, qui se mirent tous à couvert derrière l'autorité de la célèbre Université ; les plus bienveillants se bornèrent à ajouter quelques mots, qui trahissaient leur compassion et leur intérêt pour l'accusée ( 44 ).
Quatre jours après, le 23 mai, en présence des évêques de Thérouanne et de Noyon, et de sept ou huit assesseurs, les juges firent comparaître Jeanne dans une salle voisine de la prison. Là, Pierre Morice, docteur en théologie , lui adressa une nouvelle exhortation , la sollicitant de se rétracter. Elle demeura inébranlable : — « Quant à mes fais « et mes dis , que j'ay dit au procès , répéta-t-elle, je m'y « rapporte et les veul soutenir ; et si je veois les bourrées « aluraés, et le bourreau prcst de bouter le feu , et si j'es-
« tois dedans te feu , si n'en diroye-je autre chose, et le 1 « soustendroye jusques à la mort ( 45 ).
Le promoteur et l'accusée ayant déclaré qu ils n'avaient rien à ajouter, l'évèque de Beau vais annonça que le procès était clos et terminé; il remit au lendemain pour prononcer la sentence.
Le 24 mai, qui était le jeudi après la fête de îa Pentecôte, la garnison anglaise et la population de Rouen se pressaient en foule dans l'enceinte du cimetière de Saint-Ouen , au pied de deux estrades d'inégale gran- I deur, qui avaient été dressées et disposées pendant la nuit. Le matin les deux juges prirent place sur la grande estrade; avec eux siégeaient le prince cardinal de Win- | ehester, les évéques de Thérouanne, de Noyon et de Norwich ; ils étaient environnés d'un nombre considérable d'assesseurs (•**). Quelques instants après leur arrivée, on vit paraître Jeanne , traînée sur un chariot , étroitement gardée par son escorte. On la conduisit sur la petite estrade, où se trouvait, à peu de distance d'elle, Guillaume Érard , théologien célèbre , chargé de prendre la parole dans cette circonstance solennelle. Érard obéissait à regret ; mais , comme il avait accepté cette tâche sous l'impression de la peur, il la remplit avec une extrême violence. II avait pris pour texte ces paroles de l'Apètre : Séparé de l 'arbre, le rameau ne peut porter de fruits ( 4 7). Il en fit l'applieation à l'accusée; il démontra combien il importe au salut des fidèles de demeurer dans le sein de l'Église , et combien sont coupables ceux qui