ROUEN* — PREMIERE SENTENCE
s'en écartent ; tout à coup il s'écrie : « Ha! noble maison « de France , qui as toujours été protectrice de la Foi , <r comment as-tu été ainsi abusée de te adhérer à une hé- « rectique et scismatique ! » Et Se tournant vers la prévenue , il ajoute : « C'est à toy, Jehan ne , c'est à toy que « je parle, et je te dy que ton roy est hérectique et « scismatique î » A ces mots , à ce nom du roi qu'elle vénère et qu'elle a si bien servi, la jeune fille, qui jusqu'alors avait paru distraite et accablée , se relève ; elle interrompt le prêtre, et, d'une voix émue : — « Je vous ose « bien dire et jurer sur peine de ma vie, lui dit-elle, que « ce roy que vous offensez est le plus noble crestien de « tous les crestiens, et qui mieux aime la Foi et l'Église ; et « qu'il n'est pas tel que vous le dites î » — « Fais la taire ! » crie Érard à l'appariteur Massieu qui est à ses côtés ( 48 ).
Ainsi, dans ce moment suprême où son sort va s'accomplir, Jeanne , oublieuse d'elle-même, retrouve encore d'énergiques et de généreuses paroles pour venger de l'outrage le roi qui l'abandonne!
La prédication est achevée ; l'orateur insiste une dernière fois : — « Veéci messeigneurs les juges, dit-il à l'accusée, « qui, plusieurs fois, vous ont sommée et requise que voul- « sissiez submectre tous vos fais et dis à nostre mère * saincte Église. »
Elle répond : — « De mes fais et dis je ne charge per- « sonne , ne mon roi ne autre ; et, s'il y a quelque faulte , a c'est à moy et non à autre quelconque. Que toutes les « œuvres que j'ay faictes et les dis soient envoyés à Rome, « devers notre sainet père le Pape, auquel et à Dieu
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« premier je m'en rapporte. » On lui objecte qu'on nr I peut aller quérir nostre saint Père si loin, « et que les Or- « dinaires sont juges, chacun dans son diocèse ; qu'il est « besoin qu'elle se rapporte à eulx ( 4 9). »
Jeanne demeurait muette. Pendant ce temps, Venderez, un des assesseurs, achevait de rédiger une formule d'abjuration ( 5o ). L évêque; éprouvait quelque trouble à ( l'instant de prononcer le terrible arrêt; il hésitait; il voulut que l'infortunée fût « ammonestée jusqu'à la tierce monicion. »
Il y eut un moment de morne silence et d'inexprimable anxiété.
Bientôt on put remarquer un mouvement qui se faisait autour de l'évêque; voici quelle en était la cause : un clerc anglais, de la suite du cardinal et gardien de son sceau privé, s'indignait des lenteurs du juge : — « Hâtez-vous « donc, lui disait-il ; vous êtes trop favorable à cettefemme. « — Vous mentez, répond l'évèque avec colère; j'agis « selon ma conscience. » Et , jetant à terre les pièces du procès, il déclare qu'il n'ira pas plus avant ( 5l ). Le cardinal ordonne à son clerc de se taire ; il calme l'évèque de Beauvais , qui se remet peu à peu et consent à poursuivre son œuvre. Il avait entre les mains deux sentences, l'une rigoureuse , l'autre adoucie, dans le cas où la prévenue consentirait à se rétracter. 11 prend la sentence de rigueur, et commence à lire d'une voix lente et accentuée ( 5l )...
Pendant que cet incident avait lieu parmi les juges, une autre scène se passait sur la petite estrade. Erard