ROUEN. — PREMIÈRE SENTENCE
ne se lassait pas d'exhorter Jeanne à abjurer. Ce mot d'abjuration avait frappé la pauvre fille; elle répondait naïvement qu'elle ne savait pas ce que c'était qu'abjurer ( 53 ). Massieu cherchait à l'éclairer sur ce point, et Loiseleur se joignait à lui. Après qu'elle les eut écoutés, el le dit à haute voix à Érard : — « Je me rapporte à l'Église « universelle se je dois abjurer ou non. » Mais le docteur s'indigne contre elle : — « Tu abjureras présentement, répond-il, ou tu seras brûlée! » Jeanne frémit; l'impression du grand air qu'elle ressentait pour la première fois depuis si longtemps , les bruits et les mouvements de la foule, les menaçantes paroles du prédicateur, les conseils que murmuraient à son oreille Loiseleur et Massieu , tout contribuait à confondre ses idées et à lui donner le vertige. Au moment même où Érard lui répétait ce mot cruel : « Tu seras brûlée ! » ses regards , qui erraient sur la place, tombèrent sur le chariot qui l'avait amenée, et sur le bourreau qui était là et qui attendait ! Un éblouissement passa devant ses yeux; un sourire convulsif contracta ses lèvres... elle avait peur ( 54 ) ! Elle consentit à abjurer.
Un secrétaire anglais s'approcha d'elle; il lui apportait une petite cédule d'abjuration que Massieu lui lut d'un bout à l'autre : elle ne contenait que sept ou huit lignes, et, pour la dire, il fallait tout au plus autant de temps que pour réciter un Pater. Sommée d'y mettre sa signature, la jeune fille, qui ne savait ni lire ni écrire, se contenta d'apposer au bas un signe informe.
Cette pièce ne devait pas paraître au procès ; en sa place,
par un sacrilège artifice, on substitua une formule d'abjuration qui n'a pas moins de cinquante lignes! Dans cette infâme procédure que coûtait une infamie de plus ( 55 ) !
L'abjuration de l'accusée engagea l'évèque à suspendre la lecture de l'arrêt de condamnation. Il se tourna vers le cardinal et lui demanda tout bas : « Que faut -il faire? » — a II faut, répondit celui-ci, recevoir la coupable à la pénitence ( 56 ). »
Autorisé par ceux à qui il s'était vendu, le juge prit l'autre sentence et la lut en entier :
Jeanne était condamnée à la prison perpétuelle, à l'eau d'angoisse et au pain de douleur.
Cette conclusion excita parmi les assistants l'émotion la plus vive; il y eut des Anglais qui, dans leur exaspération, menacèrent de leurs épées les juges et les assesseurs; des pierres furent lancées contre le tribunal ( 57 ).
Au milieu du tumulte, la voix de la victime se fit entendre : « Or çà, gens d'Église, disait-elle, menez-moi à vos « prisons, et que je ne soye plus en la main de ces An- - glois. » Et en effet « raison estoit qu'elle fust mise aux prisons de l'Église, puisque c'estoit l'Église qui la comdampnoit. » On ne daigna pas lui répondre ; mais l'évèque et le promoteur, s'adressant aux gardes, leur dirent froidement : « Menez-la où vous l'avez prise ( :,8 J I »
Ordre fatal, qui présageait un arrêt de mort.
Rouen. — Le second protêt. — Le «opplfce.
Au moment où l'évêque de Beauvais descendait de son tribunal, et quittait le cimetière de Saint-Ouen pour se rendre à sa demeure, il reocontra le comte de Warwick tout consterné, qui lui dit d'un ton de reproche : a Le « roi va mal, car voilà que cette fille lui échappe. » Un des docteurs présents lui répondit : « Seigneur comte, <c n'ayez cure; nous saurons bien la ravoir ('). »
De quoi se plaignaient les Anglais? leur enlevait-on leur captive? ne la leur livrait-on pas, comme on livre une proie?
Le jour de la condamnation (jeudi 24 mai ) , dans l'après-midi, l'inquisiteur, accompagné de quelques assesr seurs, visita Jeanne dans son cachot. Il lui représenta « que le matin Dieu lui avait fait une grâce insigne ; que ses juges, en lui laissant la vie, s'étaient montrés cléments et miséricordieux, et que du fond du cœur elle en devait être
reconnaissante. 11 l'exhorta à témoigner de ses fautes un repentir sincère, à renoncer à ses erreurs passées, à se montrer docile à l'avenir ; enfin, il l'avertit que, en cas de rechute, l'Église l'abandonnerait, et ne pourrait plus l'admettre à la pénitence. »
Après cette courte allocution, il lui fit apporter des vêtements de femme, qu'elle reçut avec soumission; elle consentit à ce qu'on coupât ses cheveux, qu'elle portait en rond autour de la tête à la manière des hommes; elle promit de se diriger en tout d'après les conseils des 'gens d'Église (»).
Mais, leur tâche une fois accomplie, les gens d'Église allaient s'éloigner d'elle. L'inquisiteur se retirait ce jourlà et les jours suivants elle demeura seule... seule avec ses gardes, choisis à dessein parmi les hommes les plus grossiers et les plus cruels, qui n'avaient plus à redouter les révélations de l'audience, et qui, plus que jamais, étaient exaspérés contre leur infortunée captive.
Le vendredi et le samedi s'écoulèrent, sans que rien de ce qui se passait dans la prison transpirât au dehors.
Le dimanche 27 mai, vers midi, on remarquait aux alentours du château un mouvement inaccoutumé. Un bruit d'abord incertain et confus, mais qui prend bientôt un caractère plus précis, s'élève et se propage. On dit, on répète que, contrairement à sa promesse solennelle, la Pucelle a rejeté ses vêtements de femme; la nouvelle s'accrédite et se confirme ; « les maîtres notaires et autres qui s'entremettoicnt du procez v sont mandés à la hâte ;