ROUEN . — LE SECOND PROCÈS. — LE SUPPLICE. 19U
ils accourent de divers côtés : les plus exacts ont déjà pénétré dans la cour ; ils attendent qu'on les introduise. Les soldats anglais, plus nombreux et plus animés que d'habitude, sont mêlés parmi eux. Les premiers arrivés forment çà et là des groupes, où on s'entretient du grave incident qui motive la convocation. Dans un de ces groupes André Marguerie élève la voix : « Il paroît avéré, dit-il, a que Jeanne a repris ses habits d'homme; mais cela ne a suffit pas; il faut savoir pourquoi elle les a repris. » Ce propos si naturel, si honnête, si simple, frappe l'oreille de quelques soldats et les rend furieux ; ils prodiguent à Marguerie les noms à' Armagnac et de traître; ils lèvent leurs lances pour le frapper ; c'est à grand'peine qu'il échappe au danger qui menace sa vie. Cet acte brutal est le signal du désordre; dans la cour intérieure il se fait un grand tumulte; tous les clercs présents sont accablés d'injures et d'outrages. En vain Jean Beaupère et Nicole Midi, qui, plus que personne, ont donné aux Anglaisdes gages de leur dévouement, surviennent et tentent de rétablir le calme; on ne les épargne pas plus que les autres, on parle hautement de les saisir et de les jeter dans le fleuve. Au milieu de la confusion, ce n'est qu'après de longs efforts que les assesseurs parviennent à fuir et à se mettre en sûreté ( 3 ).
Pour ce jour-là rien ne fut fait.
Le lendemain lundi, nouvelle et plus pressante convocation. Les conseillers , en fort petit nombre , s'y rendirent , sous la sauvegarde et avec l'assistance du comte de Warwick. L'évêque de Beauvais se mit à leur tète, et tous pénétrèrent dans la prison.
Ils trouvèrent Jeanne revêtue de ses habits d'homme ; son corps portait des traces de violences, son visage tout défiguré était inondé de larmes. Comme, dès l'entrée, l'évêque la traitait SMreciique obstinée et rencheue , elle répondit en soupirant : « Si vous Messeigneurs de l'Église « m'eussiez menée et gardée en vos prisons, par ad van turc a ne me fùt-il pas ainsi ! » Alors elle rappela , en insistant, qu'on lui avait promis de la mettre dans les prisons de l'Église ; elle supplia qu'on lui accordât la société d'une personne de son sexe ( 4 J ; elle sollicita la grâce d'ouïr la messe et de recevoir son Sauveur. Quant au changement d'habit, elle dédaigna de s'en expliquer devant ses juges. En peu de mots elle revint sur l'abjuration que , le jeudi précédent, on lui avait arrachée; elle la désavoua avec une simplicité touchante : « Pour ce qui est en la cédulle de « l'abjuration, dit-elle, je nel'entendois pas; oe que j'ay « faict c'est de paour du feu. Depuis ce jour, les sainctes « sont venues à moy, et elles m'ont dit que c'estoit grand « pitié de la trayson que j'avoie consentye, et que, pour « saul ver ma vie, je me dampnois , et qu'il estoit bien vray « que c'estoit Dieu qui m'avoit envoyée. Quelque chose a qu'on m'ait fait révoquer, ajoutait-elle, j'affirme « icy que je n'ay jamais rien fait contre Dieu ou la « foy ( 5 ). »
Dans cet interrogatoire décisif et suprême , la noble et malheureuse jeune fille obéit à deux sentiments : elle a subi tant de traitements indignes, qu'il lui vaut mieux mourir que de continuer à vivre ainsi; aussi n'essaye-t-elle pas même de se justifier d'avoir repris ses habits d'homme ;