ROUEN. — LE SECOND PROCÈS. — LE SUPPLICE
en abjurant, elle a commis une faute que, dans sa magnanimité, elle ne consent pas à se pardonner; aussi cherche-t-elie à l'expier par la franchise de ses aveux ( 6 ).
Les scrupules qui agitaient cette conscience délicate échappèrent à Pévêque ; il obtenait d'elle plus qu'il n'eût osé lui demander; le succès dépassait son attente. En présence même de sa victime, il avait peine à contenir sa joie. 11 se retire donc brusquement ; aussitôt qu'il est sorti, il éclate : c< Farewell , dit-il en riant aux premiers An- <r glais qu'il rencontre, Farewell ! faites bonne chère! Il <r est fait ; nous la tenons (?) ! »
Ce qui le rendait si joyeux , c'est que Jeanne était irrévocablement perdue, et que, en assurant sa perte, il gagnait son salaire I Ce salaire , si chèrement acheté , Dieu permit qu'il ne lui fût jamais payé ; ses maîtres, dans leur mauvaise foi, eurent la pudeur de lui manquer de parole !
Dans la chapelle archiépiscopale , le mardi 29 mai , les docteurs et les maîtres réunis au nombre de quarantedeux, sous la présidence des deux juges, délibéraient une dernière fois sur le sort de la captive ( 8 ). Appelé le se- * cond à exprimer son vote, l'abbé de Fécamp, tout en reconnaissant que Jeanne était hérétique et relapse , et qu'elle devait être abandonnée à la justice séculière , insista pour que*, avant toutes choses, on lui lût de nouveau la cédule d'abjuration, en la lui expliquant: restriction importante! car s'il était démontré que la jeune fille , dans sa simplicité, n'avait rien entendu à la cédule d'abjuration , pouvait-on , sans iniquité, la déclarer coupable d'a-
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voir enfreint un engagement, dont-elle n'aurait jamais compris le sens ni la portée? Tous les assesseurs consultés après l'abbé de Fécamp , à l'exception de deux , adoptèrent sa formule et votèrent comme lui ( 9 ).
Cette protestation presque unanime, significative, quoique timide, devait être aussi vaine que toutes celles qui l'avaient précédée; l'évèque n'en tint aucun compte, et il annonça aux assistants que, le lendemain matin , il prononcerait publiquement la sentence.
Que s'était-il passé dans la prison depuis quelques jours? Dans la séance du lundi , Jeanne, sur ce point, était restée muette. Impatiente de consommer son sacrifice , elle n'était pas descendue à dénoncer la conduite de ses gardes ; on ignorait encore quel motif l'avait poussée à reprendre ses habits d'homme. On pouvait croire qu'elle emporterait dans la tombe le secret des outrages dont l'avaient accablée ses persécuteurs. Mais, cequ'ellen'avaitpas dit le lundi à ses juges, elle devait, le mardi, le révéler en confidence à trois hommes de bien, dont l'âme s'était émue depuis longtemps au spectacle de sa vertu et de ses infortunes , et qui allaient se partager la noble tâche de la consoler et de la soutenir pendant la douloureuse agonie qui terminait son martyre.
Ces trois hommes, dont il faut retenir les noms , sont : l'appariteur Massieu, que ses fonctions appelaient sans cesse auprès d'elle, et les frères prêcheurs Martin Ladvenu et Isambard de la Pierre , chargés de l'assister dans ses derniers moments.