‹ Vie de Jeanne d'ArcChapitre 29 sur 44 · ROUEN. — LE SECOND PBOCÈS. — LE SUPPLICE · texte numérisé non relu

ROUEN. — LE SECOND PBOCÈS. — LE SUPPLICE

Voici ce que, la veille du supplice, ils apprirent de sa bouche ( ,u ) :

a Dès le jeudi , l'habit d'homme avoit esté mis en ung « sac en la mesme chambre où Jeanne estoit retenue pri- « sonnière; quant vint le dimanche matin, qui estoit « jour de la Trinité , et qu'elle se deust lever, elle dit aux « Anglois ses gardes : « Defferrez moy, si me lèverai. » « Et lors ung diceulx Anglais lui osta ses habillements • de femme que avoit sur elle, et les autres vuidèrent le « sac ouquel estoit l'habit d'homme , et le dit habit jet- « tèrent sur elle, en luy disant : « Liève toy. » Et mu- « cèrent (cachèrent) l'habit de femme oudit sac. Et elle « refusa de se vestir de l'habit qu'ils luy avoient baillé ; « en disant : « Messieurs, vous savez qu'il m'est deffendu ; « sans faulte, je ne le prendra y point. » Et néantmoins ne « luy en voulurent bailler d'auitre ; en tant que cest dé- « bat demoura jusques à l'heure de midy ; flnablement, « pour nécessité de corps, fut contrainte de yssir de- « hors, et prendre le dit habit; et, après qu'elle fust re- « tournée, ne luy en voulurent point bailler d'autre, noce nobstant quelque supplication ou requeste qu'elle en « feit("). »

Ce grossier guet-apens réussit à ceux qui l'avaient préparé. Éclairée sur sa position , Jeanne sentit qu'on ne reculerait devant aucun moyen pour se défaire d'elle ; elle renonça à défendre sa vie. Cette résignation n'adoucit pas ses geôliers; la tenant accablée sous le poids de ses fers , ils la frappaient impitoyablement 1 De leurs poings , ils lui meurtrissaient le visage! Un soir, un grand

seigneur anglais avait pénétré dans sa prison ; il s'était glissé dans l'ombre jusqu'au lit où elle était enchaînée , dans le dessein de consommer le plus lâche, le plus odieux attentat (••)!..

Pour rencontrer des forfaits comparables, il faut se reporter à cette époque de sang et de honte où , dans l'horreur des cachots de Tibère , le bourreau descendait pour flétrir ses chastes victimes!.. Encore n'était-ce que le bourreau !

Le jour fatal était arrivé. De grand matin, Massieu se rendit auprès de la condamnée pour lui lire l'acte de citation par lequel on la sommait de comparaître, à huit heures, sur la place du Vieux-Marché ( ,3 ). Il la trouva préparée. Dans tout le cours de sa captivité elle avait nourri un secret espoir; les âmes généreuses sont confiantes : longtemps après qu'on les a trahies, elles doutent encore de la trahison 1 La France qu'elle avait tant aimée , le roi qu'elle avait si bien servi , pouvaientils la laisser mourir, sans tenter un effort pour sa délivrance , sans lui donner un souvenir, un gage de sympathie et de regret? Jusqu'à la fin elle refusa de croire à ce complet abandon , à cet excès d'ingratitude. Ses voix ne l'autorisaient-elles pas à espérer? ne lui avaient-elles pas promis qu'elle aurait secours? « Pran tout en gré, « lui avaient-elles dit; ne te chaille de ton martire; acten « toy a nostre sire, et il te ayderal » Elle pouvait se méprendre, et elle se méprit sur le sens de ces paroles. Enfin,

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sa confiance s'évanouit devant la froide et sombre réalité. La veille du supplice, elle était désabusée. Les saintes lui avaient dit encore : «< Tu t'en viendras en a royaulme de paradis (» 4 ). » Elle s'arrêta à cette dernière promesse. Elle reconnut que, en lui parlant d'affranchissement et de récompenses , ses voix ne l'avaient pas trompée ; elle ne les avait pas bien entendues d'abord ; mais maintenant elle comprenait que, pour elle, l'affranchissement était dans la mort, et la délivrance dans le ciel !

Massieu sortait à peine du cachot, lorsque Martin Ladvenuy entra, accompagné d'un jeune frère de son ordre. « Il estoit envoyé vers Jeanne, pour luy annoncer « la mort prochaine et le genre de supplice; pour l'in- « duire à vraye contricion et pénitence ; et aussi pour « Fouyr en confession. Quant il annoncea à la pouvre « fille la mort de quoy elle devoit mourir ce jour-là, elle « eommencea à s'escrier doloreusement : Hélas! hélas! « me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement, qu'il « faille que mon cors net et entier, qui ne fut jamais « corrompu, sort aujourd'huy consumé et réduict en a cendres ! Ha ! a ! j'aymeroie mieulx estre descapitée « sept fois que d'estre ainsi bruslée... J'en appelle devant « Dieu , le grand juge , des grands torts et ingravances « qu'on me faict ( l5 )! »

Ce cri d'angoisse, ce regret suprême que la jeune fille de dix-neuf ans donne à la vie qu'elle va quitter, est le dernier tribut qu'elle paye à la faiblesse de notre nature.

Bientôt elle retrouve sa force en écoutant le ministre

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de Dieu , en déposant dans son sein ses pieuses confidences , en sollicitant de lui , après l'humble aveu de ses fautes , l'absolution qui les efface , et le divin pardon qui les rachète ( l6 ).

Sa confession est terminée ; elle demande , avec instance , la grâce de recevoir le corps sacré du Sauveur. Martin Ladvenu charge Massieu d'aller porter à l'évêque cette pressante requête, en l'appuyant de tout son pouvoir. L'évèque, après avoir pris l'avis de quelques docteurs , fait répondre à Ladvenu qu'il l'autorise à donner à Jeanne la communion , et à lui accorder tout ce qu'elle demandera (* 7 ). En conséquence, un clerc doit aller chercher la sainte hostie à l'église la plus voisine. Il s'acquitte de cette mission ; mais, dans la crainte d'encourir la vengeance des Anglais, il apporte l'hostie sur la patène, enveloppée dans le corporal , sans prières publiques , sans flambeaux , sans cortège. Cet excès de prudence, dans l'accomplissement d'un devoir religieux, était presque une lâcheté. Ladvenu s'en indigne ; il lui semble que, si jamais le Dieu du Calvaire doit se manifester dans sa gloire, c'est quand il visite et relève l'opprimé que l'infortune accable, et qui n'a plus ici-bas ni espoir ni recours.

Il va lui-même au temple ; à sa voix les cloches s'ébranlent , les cierges s'allument , les chants et les prières retentissent sous les saintes voûtes et dans les rues qui séparent l'église du château ; et le Roi du ciel entre en grande pompe et en grande solennité dans l'obscur cachot, où l'attend une pauvre fille des champs que le jugement des hommes vient de dévouer à l'infamie ( ,H ) I

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