ROUEN. — LE SECOND PROCÈS. — LE SUPPLICE
Le bourreau a saisi sa victime; des archers anglais lui prêtent main-forte , et la poussent vers le bûcher avec furie ( 36 ).
En butte à leurs violences, l'infortunée élève la voix; elle demande un crucifix. Un soldat entend sa prière et l'exauce : avec deux bouts de bâton, il fait une petite croix informe et la lui présente ; elle la prend dans ses mains chargées de chaînes ; elle la soulève jusqu'à sa bouche; elle la serre contre son cœur. Massieu, qui est toujours là , a aussi entendu son dernier vœu ; il court à l'église de Saint Sauveur, prend le crucifix sur l'autel , le rapporte, et le remet aux mains d'Isambard, qu'il retrouve, ainsi que Ladvenu, près de Jeanne, au pied du bûcher
Par un raffinement inouï de cruauté, les Anglais avaient fait élever à une grande hauteur le poteau auquel la condamnée allait être attachée. Les flammes ne devaient monter que peu à peu jusqu'à elle. L'exécuteur placé en bas ne pouvait l'atteindre, et, selon l'usage, abréger le supplice ; ainsi tout était calculé pour que la mort vint lentement, et après d'horribles souffrances ( 38 ).
Enfin la jeune fille parait sur le bûcher; on la lie fortement au poteau d'infamie , les deux dominicains sont avec elle; Isambard lui présente le crucifix, Martin Ladvenu lui mont i-e le ciel.
Isambard se retire le premier et se place auprès de Massieu, en face de la victime ; de là il tient constamment élevée devant elle l'image de celui qui , « pour notre ré- « demption, a voulu souffrir en la croix. » Cédant aux
clans d'une charité sublime, Ladvenu demeure encore près delà condamnée; il l'entretient du triomphe qui l'attend, du paradis qui s'ouvre pour elle ; de son corps îl lui dérobe la vue du bourreau ( 39 ).
Cependant une fumée blanche se dégage, la flamme pétille, elle éclate : Jeanne s'en aperçoit et s'alarme pour le généreux moine; elle le supplie de la quitter, de descendre, de se hâter. Il obéit, et va rejoindre Isambard et Massieu ( 4o ).
Isambard, Massieu, Ladvenu, soyez bénis 1 Vous seuls avez, selon votre pouvoir, réparé l'ingrat oubli de la France; vous seuls avez dignement payé la dette de la patrie et de l'humanité. Grâce à votre piété courageuse, la libératrice à sa dernière heure n'a pas été dans l'abandon ; vous avez mêlé d'ineffables douceurs aux amertumes de son martyre; vos mains, des mains amies, se sont étendues vers elle ; une voix pieuse , votre voix , lui a parlé de Dieu 1 humbles prêtres , chrétiens au cœur simple et dévoué , une fois encore soyez bénis !
Déjà l'infortunée victime est enveloppée par la fumée et par la flamme. On ne la voit plus ; on l'entend encore : elle répète avec amour le nom de la Vierge sans tache , le nom de Marie! puis, d'une voix plus faible, elle prononce le nom de Jésus ( 4, )1
Puis il se fait un grand silence...
Jeanne était dans le sein de Dieu î
ROLEN. — LE SECOND PROCES. — LE SLPPUCE. 213
- Afin que nul ne puisse direque la Pucelle s* est échappée, le bourreau reçoit Tordre d'écarter les llammes. On entrevoit la jeune fille morte, et liée au fatal poteau. Son vêtement est consumé, son corps est nu! ses ennemis l'outragent dans sa pudeur jusqu'au delà de la mort.
Quand le peuple s'est rassasié de ce spectacle, on active le feu et l'exécution s'achève ; bientôt à la place où était le bûcher s'élève un monceau de cendres (* 2 ).
En remuant ces cendres encore brûlantes, le bourreau retrouva le cœur de la victime ; par un prodige, il était entier (< 3 ).
Tout ce qui restait de Jeanne fut jeté à la Seine ( 41 ). Les Anglais s'étaient vengés î
La foule s'écoula en silence. La terreur étouffait les murmures; mais le sentiment public n'était pas douteux. Une malédiction secrète, mais générale, planait sur les meurtriers et sur les juges. Dans les rues de Rouen , on montrait ceux qui avaient pris part au procès, et on se détournait d'eux avec horreur ( 45 ).
Et toutefois, parmi ces assesseurs, que poursuivait la haine populaire , combien il s'en trouvait qui n'avaient cédé qu'à la violence , et qui s'étaient sentis, par une vertu secrète, attirés ou ramenés vers Jeanne?
Le plus coupable de tous , Loiseleur, avait tenté de racheter son crime par l'éclat de sa réparation.
L'abbé de Fécamp , d'abord hostile , était devenu si favorable, qu'il avait encouru la colère des Anglais.
Pierre Morice , qui avait confessé la jeune fille, déela-
rait , au péril de sa vie, qu'il n'avait jamais entendu une confession comparable ( 46 ).
— a Je voudrais que mon âme fut où je crois qu'est « l'âme de la Pucelle! » s'écriait Jean Alespée.
Martin Lad venu répétait le même propos , et avec plus d'autorité.
Guillaume Manchon, l'un des notaires apostoliques, fut plus d'un mois sans se consoler; avec l'argent qu'il reçut pour sa participation au procès, il acheta un petit Missel, dans lequel il priait tous les jours pour celle dont il vénérait la mémoire ( 4 ?).
Les ennemis devaient être touchés à leur tour.
Le jour de l'exécution , dans l'après-midi , un homme se présenta au couvent des Frères prêcheurs; il était pâle et défait. I samba rd le reconnut , pour l avoir remarqué le matin sur la place : c'était un soldat anglais , qui , dans sa haine aveugle contre Jeanne, avait juré de jeter un fagot dans le feu qui devait la brûler ; comme il s'apprêtait à tenir sa parole, il avait été soudainement frappé de vertige, et il avait fallu remmener dans une maison voisine. Depuis ce moment , il était poursuivi par les remords, et il venait, au pied du confessionnal, implorer de Dieu le pardon de son crime ( 48 ).
Il n'était pas sorti du couvent, quand le bourreau y entra ; il demanda à parler aux frères Ladvenu et Isambard ; son trouble était extrême. Il avoua aux deux frères que « jamais il n'avoit tant craint à faire l'exécution « d'aucun criminel ; il paroissoit frappé et esmeu d une