IV. Les principaux détails de l'affaire
I. Trois notaires apostoliques, Taquel, Boisguillaume et Manchon , ont rempli les fonctions de greffiers pendant le procès; plus que personne ils ont été en position d'en apprécier la valeur; qu'en pensent-ils?
« Ce qu'on se propose , dit Nicolas Taquel , c'est de a rehausser le parti anglais et d'avilir le roi de France; si « Jeanne n'eût pas pris les armes contre les Anglais , on « n'aurait pas ainsi procédé contre elle. »
« Si la Pucelle, dit Boisguillaume, eût été du parti de « l'Angleterre , jamais on n'eût songé à faire le procès. »
« Je sais bien, en vérité, ajoute Manchon, que les juges « et tous ceux qui ont pris part au jugement ont encouru « Tanimadversion publique. »
Ecoutons les assesseurs, plus compromis que les greffiers ; nous choisissons parmi les dépositions , ne pouvant toutes les reproduire.
Richard de Grouchet dépose : « La sentence rendue « contre Jeanne m'a toujours paru injuste; je ne sais sur « quels motifs, sur quels titres on a pu se fonder pour « prononcer une condamnation. »
PREMIEBE SECTION. 219
a Le jugement a été porté contre la Pucelle, dit Isam- « bard, sous l'inspiration de la vengeance, et non selon les « règles de la justice. »
« C'est la haine, s'écrie Pierre Miget , le prieur de Lon- « gueville, c'est la haine qui a suscité le procès , et qui a « dicté la sentence. Combien de docteurs et de maîtres en « ont ressenti un chagrin violent. La voix commune s'est « élevée pour proclamer que c'était mal jugé ( 4 ). »
En dehors du tribunal, voici un témoignage d'une tçlle importance, que, fût-il se\il, il suffirait.
« Quand le procès fut commencé, maistre Jehan Lohier, « solempnel clerc normant, vint en ceste ville de Rouen, « et luy ftit communiqué ce qui en estoit escript , par le- « dict évesque de Beauvais. » Lohier prend les pièces, et, après les avoir soumises à un examen attentif , « il dict « que le procez ne valoit rien pour plusieurs causes : Pre- « mièrement, pource qu'il n'y avoit point forme de procez « ordinaire; item, qu'il estoit traicté en lieu clos et fermé , « où les assistants n'estoient pas en pleine et pure liberté « de dire leur pleine volonté; item, que l'on traictoit en « icelle matière l'honneur du roy de France, sans l'appeler « ne aucun qui fust de par luy; item, que n'avoit aucun « conseil icelle femme qui estoit une simple fille, pour « respondre à tant de maistres et de docteurs, et en si i grandes matières... et pour celui sembloit que le procez « n'estoit valable. » Desquelles choses monseigneur de Beauvais fut fort indigné.... Le lendemain matin, qui était un dimanche de carême, Lohier rencontre le notoire
apostolique Manchon dans l'église de Notre-Dame. 11 l'aborde ; il lui parle de Jeanne : « Vous voyez, lui dit-il, comte ment ils procèdent ; ils la prendront, s'ils peuvent, par ses « paroles, c'est assavoir ès assercions où elle dit : Je sçai « de certain, ce qui touche ses apparicions; mais si elle « disoit : il me semble, pour i celles paroles : je sçai decer- « tain , il m'est advis qu'il n'est homme qui la pust con- « damner. Il semble qu'ils procèdent plus par haine que « par autrement , et, pour ceste cause , je ne me tiendray « plus icy , car je n'y veuil plus estre. »
Il fallait que Lohier fût bien convaincu , car il renonça à sa position et à son pays ; il consentit à s'expatrier, plutôt que d'être exposé à parler contre sa conscience. Il se rendit à Rome , où sa haute capacité le fit élever au poste de doyen de la Rote ( 5 ).
Ainsi, dès le début, le procès de Rouen était réprouvé et flétri par un homme si versé dans le droit canonique, qu'il devait être bientôt chargé de prononcer, comme juge suprême, sur les appels portés en cour de Rome, dans les affaires ecclésiastiques les plus délicates.
L'autorité de Lohier est irrécusable et péremptoire; nous ne l'affaiblirons pas par d'autres citations.
II. La première condition de la validité d'un jugement, c'est l'impartialité du juge. Pour que le juge soit impartial , il faut qu'il soit inaccessible à la haine, à l'intérêt, à la crainte. En était-il ainsi?
Le tribunal qui a condamné Jeanne se composait d'assesseurs et de juges.
Quelle est la position des assesseurs?
Il y en a qui ne cherchent à convaincre l'accusée que pour atteindre le roi de France; ils procèdent par vengeance. D'autres procèdent par faveur et par avarice ; leurs nouveaux maîtres sont en mesure de payer cher leur dévouement ( 6 ).
Beaupère, Midi et les docteurs de Paris se signalent, entre tous, par Fardeur de leurs poursuites. L'animosité de l'Université, dans tout le cours de cette affaire, est un fait trop grave pour que nous ne cherchions pas â l'expliquer. La plupart des docteurs et des maîtres qui composaient ce corps célèbre , étaient des hommes recommandâmes par l'étendue de leur savoir, et par la sagesse de leur vie passée. Ce n'est donc pas un vil intérêt qui les pousse; mais ils ont embrassé le parti des Anglais ; ils se trouvent dès lors engagés à servir leurs ressentiments. Quelle est cette jeune fille dont le sort est remis entre leurs mains? que dit-elle d'elle-même? Elle dit qu'elle est envoyée de Dieu pour rendre à Charles son royaume. Or, si c'est Dieu qui l'envoie, eux, qui sont ses adversaires, ils sont rebelles à Dieu. Pour s'absoudre eux-mêmes, il faut qu'ils la condamnent. Ainsi, par une conséquence rigoureuse, leur première erreur politique, qui est un crime, les entraîne à se faire les instruments dociles et les complices volontaires d'une iniquité, contre laquelle leur conscience affranchie se fût soulevée avec horreur.
Si tels sont les sentiments qui influent sur la conduite de quelques assesseurs , c'est à une autre impression que cède le plus grand nombre. La terreur planait sur Rouen.
Les docteurs et les maîtres, convoqués impérieusement , n'osent se soustraire à l'obligation qui leur est faite. Dès que le procès est entamé , on leur enjoint de ne pas quitter la ville.
Mandé à la première séance, Nicolas de Houppeville est empêché de s'y rendre ; il se présente à la seconde séance. Il n'est déjà plus temps ; l'évêque le fait chasser avec colère ; bientôt il ordonne même qu'on le jette dans les prisons, d'où le crédit de l'abbé de Fécamp suffit à peine à le tirer.
Guillaume de la Chambre, docteur en médecine, appelé de Paris , arrive en hâte pour s'excuser sur sa profession, qui le rend étranger aux questions théologiques : l'évêque lui signifie que, s'il "prétend se récuser , il sera venu à Rouen pour son malheur.
Mus par un sentiment d'humanité , quelques clercs , à l'audience , se hasardent à donner à Jeanne quelques timides conseils ; ils sont repris avec aigreur par l'évêque et par Jean Beaupère; Châtillon, l'un d'eux, est gravement compromis ; un autre est poursuivi par le comte de Stafford , l'épée à la main , jusque dans l'asile d'un sanctuaire.
Jean Delafontaine et I samba rd descendent dans le cachot de l'accusée, pour lui recommander l'appel au concile ; Warwick menace Isambard de le faire jeter à la Seine; c'est par une fuite précipitée que Delafontaine échappe à la mort.
Pour avoir dit àTurquetil que, jusqu'alors, il n'a rien vu de mal en l'accusée, l'appariteur Massieu est traîné devant
l'évéque, qui lui déclare que, « s'il le fait plus, il le fera boire « plus que de raison. »
Une observation d'André Marguerie suffit pour mettre en danger sa vie et celle des docteurs qui sont avec lui.
Un mot, un signe d'intérêt , c'en est assez pour que trois docteurs , l'abbé de Fécamp , Pierre Miget et Pierre Morice , se trouvent en péril de mort ( 7 ).
La crainte qui enchaînait les assesseurs n'était , on le voit, que trop justifiée. ;
Les juges étaient-ils plus libres?
Ils sont au nombre de deux : le vice -inquisiteur, Févêque.
Le vice-inquisiteur Jean le Maîtreest un homme faible et timide ; c'est avec une extrême répugnance qu'il intervient dans le procès; il s'efface devant l'autre juge; il subit son influence; il voit que, a sous peine de mort, » il faut procéder selon la volonté des Anglais. Il accepte en rougissant le misérable salaire que lui jettent, pour le payer de sa peine, les implacables maîtres qu'il a été contraint de servir : il est sous l'empire de la peur ( 8 ).
Quant à l'évéque, ce n'est pas la peur, c'est l'intérêt , c'est l'ambition , c'est la vengeance qui l'agitent et le dominent. Lorsque la Pucelle a été vendue, c'est lui qui a été l'entremetteur du marché ; il fait les affaires des Anglais ; depuis plus d'un an il est à leurs gages; le siège archiépiscopal de Rouen, il en a vu la promesse écrite, sera le salaire qui payera la condamnation de Jeanne et son supplice.
Jamais homme ne fut moins libre, jamais juge ne fut plus indigne.
Quel que soit le jugement que rende un tribunal placé dans de telles conditions, sa sentence est nulle; nulle devant l'équité , nulle devant la raison , nulle devant la conscience publique !
III. Pour que l'arrêt qui condamne ait quelque autorité, il faut que, dans le cours du procès , la position de l'accusé soit environnée de certaines garanties.
Ces garanties ont-elles été offertes à la Pu celle?
C'est l'Eglise qui fait le procès; elle réclame les prisons d'Église,
Cette réclamation est si légitime, que les assesseurs l'accueillent et l'appuient; que fera Pévéque? Malgré les murmures des docteurs, il refusera; et pourquoi? Parce qu'il sait que, s'il prononce conformément au droit, sa décision ne sera pas ratifiée par les Anglais, qui sont ses maîtres. Les Anglais veulent conserver entre leurs mains leur prisonnière; et pour quelle raison? ont-ils l'appréhension qu'elle ne leur échappe? Mais quoi! ne commandent-ils pas absolument à Rouen? N'est-ce pas dans Rouen même que sont les prisons ecclésiastiques ? Ne peuvent-ils pas veiller aux abords et bien garder les portes? S'ils contraignent leur évêque à enfreindre le droit, c'est qu'ils ont hâte d'appliquer à leur infortunée captive un système de persécution et de tortures»
qui assouvisse leur haine et rassasie leur vengeance (*) .
Jeanne demande un défenseur. On repousse sa requête; en a-t-on le droit ?
Les assesseurs, qui sont tous des théologiens ou des légistes , ne le pensent pas ; Lohier, un solennel clerc , et qui sait la loi, considère l'absence de défenseur comme une cause de nullité ( ,0 ).
Est-il vrai que, pendant le procès, le sort de Jeanne se soit adouci? Est-il vrai que l'évèque ait désapprouvé les rigueurs de sa captivité?
Les témoignages les plus respectables s'accordent à établir que la jeune fille était en butte aux plus mauvais traitements. Elle était chargée de chaînes ; des soudards de la pire espèce se tenaient nuit et jour enfermés avec elle, prenant à tâche de l'outrager. Fera-t-on valoir l'intervention de Warwick? Mais, grand Dieu! pour que Warwick intervienne, il faut que ces misérables en viennent à se porter sur leur victime aux plus exécrables violences. Quant à l'évèque, le voit-on s'élever jamais contre ces lâchetés préméditées, systématiques? Loin de là,; lorsque son promoteur, son confident, son ami, Jean d'Estivet, aborde Jeanne dans son cachot, sur son lit de douleur, cet homme, sans pitié comme sans pudeur, n'a à la bouche que des paroles obscènes et d'ignobles injures.
Interroge-t-on du moins la prévenue avecdouceur, avec loyauté?
Les dépositions sont unanimes pour attester que les interrogatoires sont dirigés avec l'art le plus perfide; que
les questions sont posées de manière à embarrasser et à confondre le théologien le plus consommé : les choses sont portées à ce point , que le timide inquisiteur lui-même ne peut s'empêcher de protester tout bas contre les pièges qu'on tend incessamment à la simplicité de la pauvre fille (")•
Que dire du rôle de Loiseleur? Voici un membre du tribunal, voici un prêtre, qui se glisse dans la prison de Jeanne sous un déguisement, qui surprend sa confiance, qui lui offre de l'entendre en confession ; cependant les murs ont été percés; des scribes, l'oreille tendue, la plume à la main, sont postés dans la pièce voisine, pour recueillir et exploiter, au profit de l'accusation, les paroles de la pénitente, ces paroles, qui, sous peine de sacrilège, ne doivent être entendues que de Dieu( ,a )!
Sur ce point comme sur beaucoup d'autres, qui révoltent toutes les consciences, invoquera-t-on le droit inquisitorial, qui, dit-on, permettait au juge de fouler aux pieds les règles de la justice ordinaire et les éternels principes de la morale? La procédure inquisitoriale nous est mal connue; mais, en vérité, nous craignons qu'on n'en vienne à calomnier l'Inquisition elle-même I Nous ne ferons que trois remarques : 1 ° Dans ce procès, auquel l'inquisiteur ne s'adjoint que deux mois après qu'il est ouvert, c'est lui, c'est Jean le Maître, qui blâme les moyens extrêmes, qui gémit des mesures de rigueur. 2° Les assesseurs, qui sont tous des clercs versés dans la connaissance des décrétales et du droit canonique, sont loin d'être édifiés sur la régu-
I'REMIEBE SECTION
larité des actes du procès; l'infâme conduite de Loiseleur excite leur indignation et leurs murmures. 3° Enfin quel est l'homme qui poursuivra l'œuvre de la réhabilitation avec le plus d'ardeur î C'est Jean Bréhal, le grand inquisiteur de France, un des quatre juges. Or, si l'affaire de Rouen eût été scrupuleusement conduite d'après les règles du droit inquisitorial, est-il croyable, est-il possible que le chef de l'Inquisition ait consenti à condamner cette procédure dans ses détails, et à la flétrir dans son ensemble?
Pour nous, il reste démontré que, par un déni de justice l'accusée a été distraite des prisons de l'Église; que, par un déni de justice, elle a été privée de conseil et de défenseur; que, par un crime de lèse-humanité, elle a été environnée de pièges indignes, exposée à des persécutions inouïes.
Ce système d'oppression, pendant la durée de la cause, frappe la sentence qui la termine de nullité absolue.
IV. Comment l'affaire est-elle instruite? comment estelle dirigée?
L'honneur du roi de France est engagé , et nul n'est appelé pour le représenter. Cette cause de nullité n'échappe pas à la sagacité de Lohier.
Des informations sont prises dans le pays de Jeanne et
ailleurs; elles doivent servir de base à l'instruction : que deviennent-elles?
• Le 1 3 janvier, on les lit devant six assesseurs que Ton suppose dévoués. Mais comment les leur présente-t-on? On a soin de les confondre avec les bruits publics, qui ont été également recueillis, et aussitôt on décide que le tout sera réduit sous forme d'articles. Le 1 9 février, en présence des mêmes assesseurs et des docteurs de Paris, tout prêts à seconder les desseins de l'évêque, on donne lecture de ces articles. Dans l'instrument définitif du procès, rédigé et traduit par Thomas de Courcelles, assisté de Manchon, ces deux lectures sont mentionnées. Cependant, à l'époque de la réhabilitation, Manchon et Gourcelle* déclarent que les informations n'ont pas été jointes au procès. Y a-t-il là contradiction? Nous ne le pensons pas. Sans doute les informations ont été recueillies, et puis signalées le 13 janvier et le 19 février; après les avoir défigurées et mutilées, on les a lues, mais sans les déposer. Les bruits publics seront seuls reproduits dans l'impudent acte d'accusation du promoteur; quant aux informations proprement dites, dès lors elles s'évanouissent; et pourquoi?
Parce qu'elles sont toutes a l'avantage de la Pucelle. La personne notable qui les a rapportées de Lorraine a été injuriée par l'évêque , qui a refusé de l'indemniser, parce qu'elle a rempli sa mission avec conscience.
Maintenant est-il vrai que la procédure inquîsitoriale autorisât à supprimer les informations, et que, en conséquence, Thomas de Courcelles ait pu se croire en droit de les rayer d'un trait de plume , lors de sa fameuse traduc-
PREMIÈRE SECTION. 22î>
tion? Si la chose eût été si simple, les juges de la réhabilitation, c'est-à-dire l'archevêque de Reims, lesévêquesde Paris et de Coutances, et Jean Bréhal le grand inquisiteur, eussent-ils pris la peine de poser, relativement à la suppression des informations, une question qu'un seul mot eût rendue illusoire? Et Courcelles, lorsqu'il fut interrogé sur ce point , n'eût-il pas invoqué tout d'abord les règles de l'Inquisition, lui qui était le plus habile théologien de son temps, et qui avait tant d'intérêt à alléger le poids de la responsabilité qui l'accablait ( ,3 ) ?
Les informations avaient dans l'instruction une extrême importance. Si elles eussent été contraires à Jeanne, on les eût mises en relief; comme elles se sont trouvées favorables, on les a dissimulées d'abord, puis, contre toute espèce de droit, on les a fait disparaître.
Les débats s'ouvrent.
Les notaires apostoliques régulièrement institués ne sont pas les seuls à enregistrer les interrogatoires ; cachés derrière un rideau , par ordre de l'évêque , deux hommes écrivent de leur côté, « rapportant ce qui est à la charge de Jeanne, et taisant ses excusacions ( ,4 ). » L'honnêteté de Manchon et de Boisguillaume parvient à peine à déjouer la tentative de ces faussaires.
Certaines réponses de la jeune fille embarrassent le juge ; il s'oppose impérieusement à ce qu'on les écrive
De l'acte d'accusation, qui est un tissu d'impostures, on
extrait les douze articles , sur lesquels désormais on discute et on prononce. On décide que, dans la rédaction de ces articles, des rectifications seront admises ; les plus considérables n'ont pas lieu. On ne daigne même pas donner à la prévenue lecture de cette pièce , qui contredit toutes ses réponses, et sur laquelle on la condamnera ( l6 ).
Dans le cimetière de Saint-Ouen, avant la première sentence, Jeanne consent à souscrire une cédule d'abjuration. Cette cédule est de la longueur cYwnpater; elle a sept lignes; un témoin a pu les compter. C'est Massieuqui en a donné lecture, et c'est lui aussi qui l'affirme; ces témoignages sont explicites , irrécusables. A cette cédule de sept lignes on substitue , pour la joindre au procès , une cédule de cinquante lignes (*') !
La captive est victime d'un odieux guet-apens ; privée de ses habits de femme, elle est réduite à reprendre ses habits d'homme. C'est pour ce fait qu'on la condamne, qu'on la livre au bourreau ; mais ce fait ne constitue pas une hérésie! Cette interprétation est monstrueuse ( >8 ).
Les assesseurs sont presque unanimes pour demander qu'on lise et qu'on explique à la condamnée la cédule d'abjuration. On ne tient aucun compte de leur réclamation, qui est si grave («s).
Sur la place du Vieux-Marché, en présence du bûcher, Jeanne est livrée à la justice séculière ; c'est au juge sé-
PBEM1ÈRE SECTION. 231
culier seul qull appartient de prononcer l'arrêt de mort. Le juge ne rend aucun arrêt, et Ton n'en procède pas moins à l'exécution fatale ( a0 ) !
Après le supplice , l'évêque arrange et produit à son gré une information posthume. Les notaires apostoliques ont le courage de l'annuler, en refusant d'y apposer leur signature ( ai ).
Pour racheter tant d'irrégularités, pour couvrir tant de vices et tant d'abus, on invoque l'autorité d'un homme plus recommandable par sa vertu que par son savoir, l'autorité du dominicain lsambard. Que dit donc Isambard? « II me semble qu'on observait assez bien l'ordre « du droit, autant que pouvaient le faire des juges qui « procédaient sous l'inspiration de la haine et de la ven- « geance("). » Mais cette déposition, qu'on cite en faveur de la procédure, contient contre les juges l'accusation la plus accablante.
L'évêque et ses complices sont si convaincus que leur procès est une œuvre d'iniquité , qu'ils sollicitent du roi d'Angleterre des lettres de garantie qui les rassurent et les protègent. Ils se réfugient à l'abri de sa puissance ( a3 ). Ils dictent au monarque anglais , à l'Université de Paris, les relations qu'il convient d'adresser au pape, aux cardinaux , aux souverains de l'Europe. Ils font condamner quiconque les désapprouve; ils contraignent le grand inquisiteur, Jean Gravèrent, à flétrir à Paris la mémoire de
leur victime : en compromettant avec eux tout le monde, ils espèrent se faire un rempart contre l'infamie.
C'est vainement qu'ils le tentent. Le peuple se détourne d'eux et cite leurs noms comme des noms funestes. L'animadversion publique les poursuit ; le courroux céleste semble les atteindre : à peine arrivé à Bâle, Loiseleur tombe frappé de mort subite ; d'Estivet se noie dans un bourbier aux portes de Rouen; Midi est rongé de la lèpre ; Pierre Cauchon foudroyé par l'apoplexie !
Quant aux instigateurs du procès , quant aux Anglais, quel sera leur sort? Princes, nobles et peuple, tous ont pris part à l'attentat , tous auront part au châtiment.
Bedford , en se tenant lui-même à l'écart , a tout préparé , tout conduit. Bientôt après, une mort prématurée l'enlève; et, en mourant, il voit avec désespoir ses projets détruits et ses plans renversés; déjà il peut prévoir la défection de la Bourgogne, et la conclusion du traité d'Arras.
Warwick a présidé à tous les détails de la captivité de Jeanne et de son procès. Tuteur du roi , il verra son pupille voué à l'infortune et au dédain. Père, il léguera à son fils un nom fatal , qui retentira au milieu des horreurs de la guerre civile , et que les divers partis, qu'il a soutenus et trahis tour à tour, ne prononceront qu'avec l'accent de la terreur et du mépris.
Les Anglais , qui riaient hier au pied du bûcher de Rouen, demain auront perdu la France; chassés de toutes leurs conquêtes, ils tourneront contre eux-mêmes leurs armes sacrilèges ; sur vingt champs de bataille leur
sang coulera comme l'eau ; les nobles qu'auront épargnés les combats succomberont dans les massacres , et leur race épuisée se courbera honteuse et tremblante sous le despotisme des Tudors , le plus excessif qui fut jamais.
Ainsi le supplice de Jeanne devait être expié ; ainsi devaient s'accomplir les décrets de la justice de Dieu !
La Réhabilitation (')• — La Légende et l'Histoire. — La Poésie et les Arts.
Charles "VII, parvenu à sa maturité, avait fait oublier les égarements de sa jeunesse, parce qu'il avait enfin consenti à se laisser bien servir. Inspiré par les conseils, et secondé par les efforts de Jacques Cœur et de Jean Bureau, il s'employait avec persévérance à réparer son royaume à peine reconquis. Lorsque, à la fin de 1449, il fit son entrée dans la ville de Rouen, redevenue française, il voulut que la mémoire de Jeanne fût réhabilitée dans le lieu même où, vingt ans auparavant, son corps avait été livré au supplice, et son nom voué à l'infamie.
En vertu d'une commission royale, en date du 15 février 1450, Guillaume Bouille, savant théologien et
membre du grand conseil , commença à Rouen une information préparatoire, qui fut bientôt abandonnée. Sept témoins seulement avaient été entendus; leurs dépositions sont de la plus haute importance (*).
En 1452, vers le mois d'avril, le cardinal Guillaume d'Estouteville , se trouvant en France en qualité de légat du saint-siége , reprit d'office l'œuvre que Bouillé avait à peine ébauchée. 11 s'associa le grand inquisiteur Jean Bréhal , et, jusqu'aux mai, il assista lui-même aux dépositions des témoins qu'il avait fait citer : ces dépositions sont au nombre de cinq. Après quoi , se voyant obligé de quitter Rouen , il délégua en sa place Philippe de la Rose , trésorier de la cathédrale, qui recueillit seize témoignages ( 3 ).
Le cardinal , quoiqu'il vînt d'être promu à l'archevêché de Rouen, ne tarda pas à quitter la France pour se fixer à Rome. Après son départ , l'information fut de nouveau interrompue.
Pour que l'affaire pût être menée à bien, il fallait obtenir l'autorisation du souverain pontife; Nicolas V, arrêté par de graves considérations politiques, hésitait à la donner. S'il consentait, ne courait-il pas le risque d'offenser mortellement l'Angleterre?
Afin de surmonter ces hésitations , on fit intervenir la famille de Jeanne. Ce n'était plus dès lors le roi de France, qui poursuivait la réhabilitation; c'étaient une mère et des frères , blessés dans leur honneur, qui demandaient
réparation au saint-siége. Peu de temps après son élection, Calixte III , par ses lettres apostoliques du 8 avril 1455, fit droit à la requête de la famille offensée ( 4 ). Le tribunal se constitua :
Il se composait de Jean Jouvenel desUrsins, archevêque de Reims, de Guillaume Chartier, évêque de Paris, de Richard de Longueil , évêque de Coutances, et de Jean Bréhal, grand inquisiteur. Depuis trois ans, Bréhal parcourait la France, dans le but d'informer sur la vie de Jeanne; il était entré en correspondance avec les plus fameux docteurs, sur une matière si délicate ; c'est sans doute à sa demande que le célèbre Théodore de Léliis, auditeur delà Rote, rédigea sa remarquable réfutation des Douze Articles ( 5 ). Des quatre juges, ce fut le grand inquisiteur qui prit à l'affaire la part la plus active.
Pierre Mauger, ancien recteur de l'Université de Paris et député au concile de Bàle , se présenta comme avocat de la famille d'Arc.
Simon Chapitault, maître ès arts, licencié en droit canon , remplit les fonctions de promoteur.
François Ferrebouc, licencié, et Denis Le Comte, bachelier en droit canon , firent l'office de notaires apostoliques.
Le tribunal siégea à Paris et à Rouen. Comme l'instance était établie sur divers points du royaume, il délégua ses pouvoirs à des commissaires, qui le représentèrent en Lorraine, à Orléans, à Lyon.
Le procès dura huit mois, du 7 novembre 1455 au 7 juillet 1456.
Les trois prélats et l'inquisiteur avaient ouvert des assises nationales, où le pays entier, sortant , après vingtcinq ans, de son indifférence apparente , et recouvrant tout à coup la mémoire, vint déposer en faveur de Jeanne son témoignage de reconnaissance et son tribut d'admiration. •
Tous ceux qui l'avaient connue et qui survivaient, sans acception de rang et de fortune, furent appelés et religieusement écoutés. On entendit ses voisins du hameau , ses bonnes amies d'enfance , Durand Laxart, son premier confident, Poulangy et Jean de Metz, ses protecteurs et ses guides; on consulta ceux qui avaient composé sa maison militaire, Jean Pasquerel son aumônier, son maître d'hôtel Jean d'Aulon et son page Louis de Contes ; on interrogea, les vieux capitaines , comme Gaucourt; les princes, comme d'Alençon et Dunois; et les braves habitants d'Orléans; et les assesseurs du procès de Rouen. Ces voix qui , de toutes parts, s'élevaient de concert , pour bénir et pour glorifier la sainte fille, semblaient ne former qu'une voix, qui était la voix de la France.
Le 7 juillet, l'arrêt de réhabilitation fut prononcé à Rouen; les douze articles, sur lesquels les premiers juges avaient condamné, furent lacérés en public; l'odieuse sentence fut cassée et annulée , des processions se rendirent solennellement au cimetière de Saint-Ouen et à la place du Vieux-Marché, sur les lieux consacrés par le martyre de Jeanne.
Jean Bréhal , qui était heureux du succès de ses démarches, se rendit en hâte parmi ceux qui, mieux que
tous les autres, pouvaient comprendre et partager sa joie : il vint à Orléans, où, le 21 juillet , il conduisait lui-même la procession expiatoire que l'auguste tribunal avait prescrite.
Il ne devait pas moins à cette cité généreuse , auss reconnaissante, après la délivrance, qu'elle avait été vaillante pendant le combat , et qui , dans sa pieuse sollicitude , avait adopté la vieille mère de la libératrice.
Pendant que la Pucelle vivait encore, alors qu'elle était à l'apogée de sa fortune et de sa gloire, la légende envahissait déjà son histoire ( 6 ). Après sa mort, elle propagea plus facilement ses récits et ses erreurs, substituant à la simple vérité des fictions qui ne la valaient pas.
On composa bientôt et on représenta en son honneur des Mystères où Dieu le Père, la sainte Vierge, et les anges, et les saints étaient appelés à jouer leur rôle, aussi bien que Bedford, Dunois et d'Alençon (').
Avant la fin du seizième siècle, la chronique de Lorraine attribuait à Jeanne tous les exploits du règne de Charles VII ( 8 ). Ce monument suffit pour faire apprécier, dans son exagération même, le sentiment populaire.
Par un phénomène singulier, que nous ne tenterons pas d'expliquer ici, jusqu'à une époque très-rapprochée de nous, Jeanne n'a pas occupé dans l'histoire la place qui lui était due. Ce n'est qu'à la veille de la révolution française que Laverdy, dans son excellent mémoire, a tracé la véritable route, où ont tenté de le suivre Lebrun deCharmettes et Berriat Saint-Prix.
La vie de Jeanne renferme trop de traits merveilleux , pour que la poésie n'ait pas cherché à s'en emparer, pour les reproduire.
Jusqu'à ce jour, pas une de ses tentatives n'a réussi.
Shakspeare a parlé de Jeanne incidemment, et moins en poète de génie qu'en Anglais passionné.
Schiller, dont le drame n'est pas sans beautés, a pourtant échoué : parce qu'il a dénaturé le caractère de la jeune fille; parce qu'il l'a montrée accessible à l'amour; parce qu'il a mutilé son histoire , cette histoire où le doigt de Dieu est partout.
Peut-on parler sans sourire du long et honnête poème de Chapelain?
Faut-il mentionner l'œuvre de Voltaire, cette débauche d'esprit que la haute société de son siècle avait provoquée et applaudie, mais que ne lui pardonnent pas les cœurs français ! Il est des plaisanteries qui , à toutes les époques , sont des profanations.
Nous ne citons pas les noms obscurs d'une foule de gens de lettres qui se sont donné l'innocent plaisir de rimer en l'honneur de Jeanne.
La poésie vit de fictions; son pinceau réclame une riche variété de nuances et de couleurs. Nous ne pensons donc pas que ce grand sujet convienne à la poésie : parce que toute fiction l'amoindrit loin de l'embellir; parce qu'un seul sentiment y domine, toujours sublime, mais toujours le même.
S'il n'est pas du domaine des poètes , il peut être du domaine des artistes : la sculpture surtout peut s'emparer
avec succès de cette figure, et la reproduire dans sa noble simplicité.
C'est le dix-neuvième siècle qui a payé à la mémoir e de la Pucelle le tribut d'hommages le plus digne et le plus complet.
Comme érudit, M. Jules Quicherat a élevé un monument qui ne périra pas.
Comme historien, M. Michelet, dans l'éloquent épisode qu'il a consacré à la vierge de Lorraine, sans satisfaire complètement les justes exigences d'un goût délicat et sévère , n'en a pas moins surpassé tous ses devanciers.
Comme artiste, une jeune fille que la Providence avait placée sur les marches du trône, et que Dieu devait trop tôt rappeler à lui, la princesse Marie, plus noble encore par le talent que par la naissance, avant de retourner au ciel d'où elle venait, nous a légué une image de Jeanne, qui, si elle n'est pas absolument fidèle, n'en est pas moins un chef-d'œuvre de grâce poétique et d'inspiration naïve.
Notre siècle s'honore, en attestant par de pareilles œuvres son culte de vénération et d'amour pour la patronne de la France. Qu'il poursuive sa mission et qu'il l'achève.
Le pays n'aura payé sa dette que quand il aura élevé à Jeanne trois monuments, dans les trois villes où elle a laissé les traces glorieuses de son passage.
1 1 est digne de la France de montrer à ses enfants la sainte libératrice :
A Orléans, dans le combat ; A Reiras , dans le triomphe ; A Rouen , dans le martyre !
C'est le vœu de notre patriotisme.
Puissions-nous le voir exaucer !