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— VAliCOULEt HS.
# tournant vers la jeune fille, qui s éloignait : « Va, lui dit-il, et... advienne que pourra (> 8 ) ! »
Cet adieu contraint et glacé, qui trahit la défiance, ne fut pas l'adieu du peuple.
Le peuple s'assurait dans la vertu de Jeanne et dans sa foi. Il l'environnait et la soutenait de ses vœux ardents, et, dans son simple langage, il priait Dieu de la bénir.
Cette bénédiction , le pays tout entier l'a répétée d'Age en âge.
Chinon. — Poitier».
Si jamais entreprise fut téméraire, c'était assurément celle où Jeanne venait de s'engager. Pour rejoindre le dauphin, il lui fallait faire un voyage de cent cinquante lieues à travers un pays qui était tout entier au pouvoir des Anglais ou des Bourguignons, où les ennemis se présentaient à chaque heure, et les obstacles à chaque pas. Ainsi, pour coup d'essai dans sa nouvelle carrière, elle se trouvait en face de la plus redoutable épreuve ; elle faisait son apprentissage au milieu de dangers qui eussent troublé les cœurs les plus aguerris. Mais il n'était pas de considération humaine qui fût capable de la détourner ni de l'émouvoir. Lorsque son hôte de Vaucouleurs lui avait dit combien il redoutait pour elle la rencontre des hommes d'armes : « Si les hommes d'armes sont sur
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(( mon chemin, avait-elle repondu , j'ai avec moi le Sei- « gneur mon Dieu , qui m'aplanira la route jusqu'à mon- « seigneur le dauphin ('). » Elle s'avançait à la tête de la petite escorte, avec précaution, mais sans peur, évitant les sentiers battus, recherchant les vallées peu fréquentées et les passages ignorés, marchant tout le jour, et parfois la nuit, tant elle avait hâtel Ses gens prévoyaient-ils quelque danger, elle trouvait aussitôt de bonnes paroles pour dissiper leur hésitation et pour relever leur courage : a Ayez foi , disait-elle; mes frères du « paradis m'instruisent de ce que j'ai à faire ; ce sont « eux qui nous conduisent (*) S » Et le danger s'éloignait, et tous reprenaient confiance.
Après la première journée de marche, on arriva le soir à Saint-Urbain , où l'on trouva dans l'abbaye une douce hospitalité. Le lendemain on ne partit qu'après avoir entendu la messe ; mais on ne devait pas s'attendre tous les jours à une aussi heureuse fortune : d'ordinaire il fallait coucher loin des lieux habités. Alors on faisait halte dans quelque bois écarté , on demandait un lit à l'herbe de la forêt; Jeanne se plaçait, toute vêtue de ses habits de guerre , entre Jean de Metz et Poulengy, qui tous deux avaient promis de veiller sur elle, et qui , dans ces circonstances singulières et délicates , n'eurent jamais que les plus chastes pensées ( 3 ). Ces dures nécessités n'étaient pas ce qui coûtait le plus à la jeune fille ; elle s'y soumettait sans effort ; ce qui la privait surtout, c'était de ne pouvoir pas fréquenter les églises : t Si nous enten- « dions la messe, disait-elle souvent, ce serait bien
CHIiNON. — POITIEBS.
fait ( 4 ). » Cette satisfaction ne lui fut accordée que deux fois dans tout le voyage : il est vraisemblable que ce fut à Saint-Urbain et à Auxerre, car ce sont les deux seuls pays quelle nomme dans son interrogatoire ( 5 ). Ses Voix y en se faisant entendre plus souvent que jamais, lui rendaient cette privation plus légère ( 6 ); et elle-même se consolait en répandant ses charités sur tous les pauvres du chemin. Ne possédant rien à elle , elle n'hésitait pas à recourir à Jean de Metz; elle comprenait que qui avait offert sa vie devait aussi donner sa bourse ; elle le payait de son dévouement en l'associant à ses aumônes (?).
A Gien elle passa la Loire ; enfin , après onze jours de fatigue, elle arriva en Touraine, dans un pays ami , aux portes de Chinon, auprès du dauphin. Le 23 février elle avait quitté Vaucouleurs , le 5 mars elle touchait au but de son voyage ( 8 ). Comme elle passait dans un village de Touraine, appelé Fierbois, elle fut informée que près de là était une antique chapelle, placée sous l'invocation de sainte Catherine , sa patronne bien-aimée. Elle se hâte de s'y rendre, se prosterne, entend de suite trois messes, * se relève et dicte pour le dauphin une lettre où elle lui annonce qu'elle a fait heureusement cent cinquante lieues pour venir à son aide, qu'elle lui apporte de bonnes nouvelles, et qu'elle sollicite la grâce de se présenter devant lui (s). Mais l'impatience précipite ses pas; elle n'attend pas qu'on lui réponde : le lendemain, à midi, elle entrait à Chinon ( ,0 ).
Jean de Metz et Poulengy pouvaient se croire dégagés de leur serment, mais il ne leur sembla pas que leur mis-
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sion fût accomplie. Ils racontèrent aux seigneurs de la cour et aux familiers du roi les détails de leur voyage et son succès inespéré : a Ils étoient fort esmerveillez com- « ment ilz estoient peu arriver sauvement , veuz les périlo leux passaiges qu'ilz avoient trouvez, les dangereuses « et grosses rivières qu'ilz avoient passées à gué , et le « grand chemin qu'il leur a voit convenu faire, au long « duquel avoient passé plusieurs villes et villaiges tenant « le party anglois , sans celle estans françoises èsquelles « se faisoient innumérables maulx et pilleries ("). » Ils allèrent trouver l'évêque de Castres,' confesseur du prince , et, dédaignant de se faire valoir, ils attestèrent modestement qu'ils n'avaient pas rencontré d'obstacles , et que ce passage libre et facile à travers tant d'ennemis leur semblait tenir du miracle ( fi ). Ils communiquaient à tout venant la foi qui les animait eux-mêmes ; ils ne tarissaient pas sur l'éloge de Jeanne; ils affirmaient que, depuis qu'ils étaient auprès d'elle, ils se sentaient enflammés de l'amour de Dieu f l3 ).
Justice a-t-elle été rendue à ces deux hommes de bien , qui , les premiers , se sont associés à l'œuvre de la délivance ? Sans doute on les a indemnisés de leurs dépenses ; on a fait les frais de leur équipement , quand ils ont voulu suivre , dans sa glorieuse carrière, celle dont ils avaient protégé les premiers pas(' 4 ); et puis, après douze ans d'attente, l'un d'eux a reçu des lettres de noblesse ( ,5 ). Satisfaction incomplète, tardive récompense! Jusqu'ici l'histoire elle-même n'a pas acquitte dignement la dette du pays ; plus équitable désormais , parce qu'elle est plus
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éclairée, elle dira que Jean de Metz et Poulengy ont contribué plus que personne au succès de la mission de Jeanne; qu'après avoir été, pendant la route, ses défenseurs et ses guides , ils se sont faits , à l'arrivée, ses introducteurs et ses garants, bravant pour elle le ridicule, comme pour elle ils avaient bravé le danger : l'histoire leur rendra ce témoignage , et elle ne prononcera leurs noms qu'avec l'accent de la reconnaissance et du respect.
La jeune fille était à Chinon , reléguée dans une humble hôtellerie ; elle attendait avec une anxiété inexprimable qu'il plût au roi de l'écouter. Charles VII était informé de sa présence , mais il hésitait à l'admettre : peut-être n'était-elle qu'une aventurière hardie, qui tentait sa crédulité et spéculait sur sa détresse; peut-être encore tenaitelle du malin esprit son charme et sa puissance. Il courait le risque, ou bien d'être dupe, et il devenait un objet de raillerie, ou bien de se rendre coupable , et il encourait le reproche d'impiété et de sacrilège. La cour était en suspens : la curiosité l'emporta ; après deux jours d'incertitude, on décida que Jeanne serait entendue. Ce fut le 9 mars qu'eut lieu l'entrevue qu'elle avait souhaitée avec tant d'ardeur ( ,6 ).
Le comte de Vendôme était chargé de l'introduire. « La pauvre petite bergerette , » dont le maintien était simple et modeste, distingua d'abord le jeune roi d'entre les courtisans ('?). Elle marcha droit à lui : « Gentil « dauphin , dit-elle, j'ay nom Jehanne la pucclle, et « vous mande le roy des ciculx par moy, que vous serez « sacré et couronné dans la ville de Urims , et que vous
« serez le lieutenant du roy des cieulx, qui est le vray cr roy de la France (■*). » Ce début engagea Charles à lui adresser plusieurs questions, et l'entretien, en se prolongeant, prit un caractère confidentiel. Dès ce moment il y eut un secret entre l'humble fille des champs et le roi de France; ce secret, quel est-il ? Sur ce point, on en est réduit aux conjectures ('s). Ce qu'il est permis d'affirmer, c'est qu'à partir de ce moment Charles prit confiance dans la parole de Jeanne, et qu'il voulut la revoir les jours suivants. En terminant cette première conversation, elle éleva la voix : a Gentil daulphin, dit- « elle, je te dis de la part de Messire que tu es vray « héritier de France et fils du roy; et Messire m'envoie « à toi pour te conduire à Reims , où tu recevras ta eou- « ronne et ta consécration, si tu le veulx ainsi ( ao ). »
Elle prit congé, mais le lendemain elle était au château ; elle y trouva un nouvel hôte, qui se tenait auprès du roi. Elle demanda qui c'était , et quand elle eut appris que c'était le duc d'Alençon : « Soyez le très-bien venu , « lui dit-elle ; plus il y aura ensemble de princes du sang « royal, et mieux cela sera ( ai ). » Mot plein de sens, que les politiques n'auraient pas désavoué.
A la nouvelle de l'arrivée de Jeanne, le duc avait quitté Saint-Florent , où il chassait aux cailles, et il était venu en hâte, pour voir de près cette jeune fille dont le peuple faisait tant de bruit (**). \
Jeanne se réjouit de cette rencontre qui lui permettait de voir réunis les deux hommes qu'elle venait servir. Klîc exprimait avec une généreuse vivacité les secrètes
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inspirations du peuple d'où elle sortait; or dans ces jours de malheur, il y avait deux noms que le peuple environnait de son affection pieuse et de son respect compatissant : c'étaient les deux noms de Charles de France et de Charles d'Orléans. Il les aimait tous deux d'un amour égal : il aimait l'un , parce qu'il était déshérité par l'infamie de sa mère , dépouillé par la trahison et par la violence, opprimé par l'ennemi, proscrit au sein de son royaume envahi et ruiné; parce que, depuis sept ans que le vieux roi fou était mort, il n'avait pu môme aller jusqu'à Reims pour se faire consacrer roi : il aimait aussi l'autre, parce qu'un odieux attentat l'avait fait orphelin dès l'enfance, lui enlevant du même coup son père , le duc Louis , frappé par le poignard , et sa mère Valentine, qui n'avait plus voulu vivre; parce qu'à la journée d'Azincourt il avait trouvé la captivité en cherchant la mort pour ne pas fuir; parce qu'il était poète , et que sous l'œil de ses geôliers il chantait la patrie absente; parce qu'il languissait dans les fers de ces Anglais, qui venaient lâchement lui voler son héritage qu'il ne pouvait pas défendre. Le peuple était ému de ces deux grandes infortunes, et Jeanne, sa noble interprète, avait appris de ses Voix célestes que le duc d'Orléans, aussi bien que le gentil dauphin, était chéri de Dieu ( a3 ).
Elle s attacha de prédilection au duc d'AIençon, qui n'était pas le fils du captif, mais qui était son gendre, et à qui il appartenait d'embrasser sa querelle et de sauver son héritage.
Cette seconde audience se termina bien. Le jour suivant, la jeune fille assista à la messe du roi ; après l'office, Charles VII fit signe aux courtisans de s'écarter , ne retenant avec elle que le duc et la Trémouille. Alors elle lui adressa plusieurs requêtes, le sommant de faire don de son royaume au roi du ciel qui , en retour , le rétablirait dans son État. La conversation se prolongea jusqu'à Tlieure du diner; après le repas, Jeanne s'exerça au maniement de la lance, et elle s'en acquittait déjà de si bonne grâce, que le duc d'Alençon charmé lui fit présent d'un cheval ( a4 ).
Cependant le roi ne pouvait s'engager légèrement , sur la foi d'une pauvre fille inconnue , dans une aventure aussi merveilleuse. Jeanne fut confiée aux soins de Guillaume Bellier , lieutenant de Gaucourt à Chinon, dont la femme avait une réputation parfaite et était d'une haute dévotion ( a5 ). Elle fut conduite et logée par Bellier dans une tour du château du Coudray près Chinon , où des prélats et des docteurs eurent l'ordre de l'interroger ( l6 ).
La commission chargée de l'examiner se composait des
évêques de Castres , de Poitiers et de Maguelonne; de maître Simon Bonnet , depuis évèque de Senlis ; de maître Pierre de Versailles , depuis évèque de Meaux ; de maître Jordan Marin et de quelques autres (* 7 ). Après de longs et minutieux interrogatoires , les évêques et leurs assesseurs firent au roi un rapport favorable, qui toutefois ne leva pas ses derniers scrupules.
A Poitiers résidait, avec le parlement Ddèle, l'université qui était restée française; il fut décidé que Jeanne