‹ Vie de Jeanne d'ArcChapitre 9 sur 44 · C II I NON . — POITIERS · texte numérisé non relu

C II I NON . — POITIERS

temer, furent chargées de ce soin et rendirent hommage à sa chasteté (*•).

On était aux premiers jours d'avril ; Charles Vif donna des ordres pour qu'un armement fût préparé, et pour qu'un convoi de vivres fût conduit, sous les auspices de la Pucelle , dans la direction de la ville assiégée.

Ici commence la mission publique de Jeanne : elle n'a rien fait encore , elle n'a rendu au pays aucun service, elle ne s'est signalée par aucune action d'éclat ; elle s'est fait accepter, et rien de plus. Mais ce premier pas est immense ; il décidera de tout le reste. Dans cette merveilleuse histoire, ce qu'il y a déplus merveilleux, c'est le début.

Voici une pauvre fille des champs, une enfant de dix-huit ans à peine, sans crédit comme sans lumières, qui ne dispose pas d'un deniers qui ne sait pas lire, reléguée aux derniers confins du royaume , épiée dnns toutes ses démarches par la tendresse inquiète de son père ; la voici qui se dérobe à sa famille , à sa chaumière, en compagnie d'un paysan pauvre et dénué comme elle : elle convertit , un par un , à sa foi , et intéresse à son œuvre les habitants d'une obscure bourgade; par l'attrait de la curiosité, elle fait venir à elle quelques rares gentilshommes, parmi lesquels deux seulement s'attacheront à sa fortune. Avec ses deux compagnons, eîle part! elle part , montée sur un mauvais cheval de douze francs qu'elle doit à la charité des gens du peuple ; sans ressources, sans précautions, sans appui, die s'engage, eu

plein hiver, au milieu de pays ennemis, dans un voyage téméraire, insensé, impossible. Après une marche de cent cinquante lieues, par un prodige, elle arrive! Que de travaux achevés! que de sacrifices accomplis! Et cependant tout cela n'est rien.

Il faut sur ce nouveau et plus vaste théâtre, il faut abaisser la barrière qui s'élève insurmontable entre le prince et les pauvres gens; il faut stimuler l'indifférence des courtisans, détruire la prévention du haut clergé, surmonter les répugnances du parlement, dissiper le dédain des hommes de guerre. Elle entreprend de persuader la cour, et la noblesse, et les clercs, et les magistrats ; elle tente d'amener le roi à risquer, sur sa parole , son dernier écu , son dernier homme , sa suprême chance de salut. Elle possède, sans l'avoir apprise, la langue qu'il convient de parler aux grands; à force de bon sens elle déconcerte la science des docteurs qui ont pâli sur les livres. Les épreuves se succèdent; elle les accepte sans préparation, et les surmonte sans effort. Elle ne sait rien , elle devine tout : et l'art de la guerre, et les secrets ressorts de la politique , et les subtilités de l'École. Toujours simple, toujours calme et toujours supérieure, par le doux éclat de sa vertu, par l'irrésistible ascendant de son génie, elle domine tout ce qui l'entoure, elle subjugue tout ce qui rapproche. En vérité, le souflle de Dieu est en elle. Pour croire à sa mission , les théologiens de Poitiers lui demandent un signe? Hommes de peu de foi , ce signe ne le voyez- vous pas? Il est partout : il se trouve dans son départ de Vau-

CHINON. — POITIEBS. 39

couleurs et dans l'accomplissement de son voyage; il se manifeste, à Chinon, devant le roi, à Poitiers devant vous-mêmes; il éclate dans chacune des réponses qu'elle fait à vos questions captieuses , et que n'aurait pas dictées la sagesse humaine !

Désormais Jeanne va marcher de succès en succès; et qui s'en étonne ? Après les obstacles qu'elle a renversés, tout lui devient possible. Les hommes d'armes qu'enfin on lui confie , l'extrême difficulté était de les conquérir, et non pas de les mener au triomphe, à la gloire. Ce qu'il faut admirer, bien plus que les combats qu'elle a rendus, que les victoires dont est semée sa route, c'est qu'elle soit parvenue à arracher au roi et à son conseil la permission de combattre et l'autorisation de vaincre.

Tours et Blois. — Orléans.

Une fois que sa résolution fut prise, Charles VII se hâta d'agir : il chargea le duc d'Aleneon et Ambroise de Loré, un de ses habiles capitaines , du soin de rassembler les vivres et les hommes d'armes qu'on devait tenter de faire entrer dans Orléans; la reine de Sicile, bellemère du roi , surveillait ces préparatifs (').

Cependant Jeanne était conduite à Tours, où elle fut recueillie dans l'excellente famille de Jean Dupuy, un des notables ( a ).

Il fallait songer à son équipement, à l'organisation de sa maison militaire. Elle reçut du roi une armure complète ( 3 ); le duc d'Aleneon lui fit présent d'un cheval de guerre ( 4 ). Il lui manquait encore un étendard et une épée. Par le conseil des Voix célestes, elle commanda h

Heuves Polnoir, peintre tourangeau , un étendard dont elle indiqua scrupuleusement tous les détails : il était en étoffe légère, de couleur b'anche, brodé de soie; le champ, semé de fleurs de lis, représentait Notre- Seigneur sur le globe du monde , ayant à sa droite et à sa gauche deux anges en adoration ; sur les côtés , on lisait les noms de Jésus et de Marie ( 5 ). Quant à l'épée , elle se ressouvint qu'en passant à Fierbois elle avait remarqué la tombe d'un chevalier dans une chapelle située derrière l'autel ; elle témoigna le désir qu'on tirât hors de terre l'épée qui était ensevelie avec le mort, et qu'on la lui apportât; cette arme devait lui être chère parce qu'il lui semblait qu'elle était bénie et consacrée par sainte Catherine, sa patronne vénérée ( 6 ). Le clergé de Fierbois s'empressa de déterrer l'épée ; il la dégagea aisément de sa rouille , et l'envoya enveloppée dans un fourreau de velours vermeil. Ceux de Tours, de leur côté , firent les frais d'un fourreau de drap d'or : don précieux , parce qu'il venait du peuple et qu'il attestait sa foi.

La Providence ménageait à Jeanne une joie inespérée. Pendant qu'elle attendait à Tours le signai de l'expédition, ses deux frères vinrent la rejoindre. Voici ce qui s'était passé au pays. De retour à Domremy, Durand Laxart avait raconté les événements de Vaucouleurs et les circonstances du départ de sa nièce. Alors la pauvre famille avait tenu conseil; elle avait décidé que Jacquemin, l'ainé des fils, demeurerait avec ses parents pour continuer d'aider son père au labourage, et que les

deux plus jeunes, Pierre et Jeau , parti raient , afin de veiller sur leur sœur, de protéger sa vie contre le danger, et sa vertu contre l'outrage. Eu conséquence, les deux jeunes gens s'étaient mis en route; ils avaient parcouru tous les pays qu'avait parcourus Jeanne , et il* arrivaient en Touraiue , apportant avec eux les souvenirs du village, les douces émotions de la famille, et. le pardon de leur mère, et la bénédiction paternelle. A Anebé, tout près de la ville, ils avaient fait la rencontre d'un moine augustin , nommé Jean Pasquerel , qui comme eux se rendait à Tours. Ils le présentèrent, à leur sœur en lui disant : « Nous t'avons amené ce « bon père; si tu le connaissais, tu l'aimerais. » Jeanne répondit « qu'elle était bien contente de le voir, « que déjà on lui avait parlé de lui , et qu'elle le priait le « lendemain de dire la messe pour elle et de l'entendre « en confession. » Depuis ce moment Jean Pasquerel fut attaché à sa personne et ne fut plus séparé d'elle que dans la fatale journée de Corapiègne ( ? ).

Il fut aisé de composer sa maison militaire. Son chapelain fut Pasquerel; ses deux frères devinrent ses hommes d'armes. Louis de Contes et Raymond , deux enfants de nobles familles, sollicitèrent et obtinrent la faveur d'être ses pages; Jean de Metz et Poulengy, ses fidèles, demeurèrent à ses côtés ; enfin, comme maitre de son hôtel, chargé spécialement de sa garde et de sa conduite, le roi désigna Jean d'Aulon, brave chevalier, jeune encore, mais réputé entre tous pour sa" sage prudence et sa sévère moralité ( s ). A son dépari de Tours, elle

Il CHAPITRE III.

se trouvait ainsi environnée et protégée par les hommes les plus honorables et les plus dévoués à sa personne.

Klle laissait dans cette ville une jeune fille avec laquelle elle avait eu le temps de se lier. Comme elle allait souvent chez Heuves Porooir, le peintre, pour surveiller l'exécution de son étendard, elle avait remarqué sa tille Héliote, et elle s'était prise à l'aimer. Entrafrnée bientôt par le courant des événements, elle parut l'avoir oubliée; cependant, neuf ou dix mois après, parvenue au faite de la fortune et de îa gloire, elle se rappela cette liaison si douce et sitôt rompue. Héliote allait se marier. Sur ces entrefaites , au mois de janvier de Tan 1430, le conseil de la ville de Tours reçut de Jeanne une lettre « faisant mention que on baille à Heuves « Polnoir, peintre , la somme de cent écus pour vestir « sa fille, et qu'on la lui garde. » Sans doute elle comptait la revoir avant son hymen. Le trésor municipal était épuisé , les conseillers ne purent souscrire à la demande de la Pucelle; ils voulurent du moins faire honneur à sa protégée : dans ce dessein , ils prescrivirent pour le jour du mariage des prières publiques , et ils fournirent le pain et le vin pour la fête

Qui ne serait touché de ce souvenir de la libératrice de la France, qui va rechercher dans son obscurité l'humble Mie du peintre de Touraine, et, plus encore, de cette confiance naïve qui l'engage à remettre à une cité tout

À son arrivée à Blois, Jeanne trouva beaucoup de

T0UBS ET BLOIS. — OBLÉANS. 45

mouvement et beaucoup de monde. Regnault de Chartres , archevêque de Reims et chancelier de France, s'était rendu dans cette ville , ainsi que les deux marcchaux de Rais et de Sainte-Sévère (ou de Boussac), l'amiral Louis de Gulant , Ambroise de Loré et Lahire ( ,0 ). On avait fait de grands approvisionnements de poudre, d'armes et de vivres; le duc d'Alençon avait reçu du roi l'autorisation de couvrir tous ces frais à l'aide d'un nouveau subside ("). Deux ou trois jours furent employés à charger sur les navires les vivres et les munitions, à prendre les dispositions nécessaires, à mettre ordre à toutes choses ( ,a ). La Pucelle, obligée d'attendre, profita de ce délai pour écrire aux Anglais et pour réformer la conduite des hommes d'armes.

Déjà , à Poitiers , elle avait dicté une lettre destinée aux chefs ennemis; on peut douter quelle leur ait été transmise , puisqu'alors le roi n'avait pas encore autorisé ses démarches. De Blois elle adressa une seconde sommation à Bedford et aux capitaines qui dirigeaient le siège d'Orléans :

« Jhésus, Maria.

« Roy d'Angleterre, et vous duc de Bethfort, qui

« vous dites régens le royaulme de France, Guillaume

« de Lapoule , comte de Suffort , Jehan , sire de Tha-

« lebot, et vous Thomas, sire d'Escalles, qui vous dictes

a lieuctenans du duc de Bethfort... rendés à la Pucelle,

« cy envoiéc de par Dieu le roy du ciel , les clefs de

« toutes les bonnes villes que vous avés prises et violées

« en France... Archers et compaignons de guerre, qui

CllAIMTBE III.

« estes devant la bonne ville (TOrliens , niés vous an , de « par Dieu, en vous pais; et se ainsi ne le faietes, attende dés lez nouvelles de la Pucelle, qui vous ira veoirbriefa ment à vostre bien grant domraaige... Duc de Ëethfort, « la Pucelle vous prie et requiert que vous ne vous « faietes pas destruire ( ,3 ). »

Les Anglais accueillirent ce singulier message avec des railleries et des injures ; ils retinrent prisonnier le héraut Guyenne qui l'avait rapporté (« 4 ).

La petite armée réunie à Blois avait reçu Jeanne avec enthousiasme ( ,5 ). Ces bonnes dispositions lui causèrent une joie vive et pure ; elle résolut d'en tirer parti pour réprimer les abus et pour corriger les vices des gens de guerre. Par ses ordres, Jean Pasquerel avait fait faire une bannière où était représenté Jésus-Christ sur la croix. Deux fois le jour, matin et soir, des prêtres se réunissaient en grand nombre, autour de cette bannière , pour chanter des hymnes en l'honneur de la Vierge , et pour entendre en confession tous ceux qui se présenteraient ( ,6 ) ; les jeux de dés furent interdits , les filles de joie chassées impitoyablement , les jurements et les blasphèmes rigoureusement défendus ( ,8 ) : on se préparait à la guerre de la délivrance comme à la guerre sainte. C'est ainsi qu'elle introduisit dans la vie des camps des mœurs régulières : tous craignaient de lui déplaire; tous cédaient à l'autorité persuasive de sa parole et de ses exemples; les soldats se convertissaient en foule, et, après les soldats, les capitaines. Lahire, pécheur en-

durci , qui blasphémait par habitude, se confessa comme les autres et ne jura plus que par son bâton

Le 27 avril, à l'aube du jour, l'armée entière s'ébranla au chant du Veni, creator ( a0 ). On marchait en bon . ordre, sur la rive gauche de la Loire, se dirigeant vers Orléans , par la Sologne , parce que , de ce côté , on jugeait l'accès plus facile. Les deux nuits suivantes on coucha dans les champs, sous les armes. Jeanne, encore novice dans les rudes travaux de la guerre, était toute meurtrie par son armure de fer, qu'elle n'avait pas voulu quitter Enfm, le 29 avril, on partit de grand matin de Chéey où l'on avait campé (") ; quelques heures après on était en vue d'Orléans.

11 y avait sept mois que les Anglais s'obstinaient au siège de cette héroïque et malheureuse cité. La perte de Salisbury, leur général, n'avait pas ralenti leurs efforts. Après sa mort, ils avaient remis le commandement aux mains plus habiles de Talbot. Sous sa direction et par ses ordres , de formidables bastilles s'étaient élevées sur les deux rives du fleuve; les immenses travaux exécutés i\ Saint-Laurent et à Saint-Loup , sur la rive droite, et, sur la rive gauche, aux Augustins et aux Tournelles, annonçaient aux assiégés qu'ils ne devaient attendre ni secours pendant l'attaque, ni merci après la défaite. De rares et d'impuissantes tentatives avaient eu lieu ; quelques hommes de cœur s'étaient jetés dans la place , engagés par l'excès même du danger, qui est un attrait pour les braves : c'est ainsi qu'au péril de sa vie Flo-

rent d'illiers venait d'y entrer. Mais que pouvait-on attendre de ces efforts isolés? Les ressources étaient épuisées, les courages abattus, la détresse effroyable ( a3 ). Dieu seul pouvait sauver la ville. Aussi était-ce Dieu qui, dans sa miséricorde, avait suscité Jeanne. Le peuple d'Orléans avait foi en elle ; il croyait à la vérité de sa mission, comme y avait cru le peuple de Vaucouleurs. Lorsque les bourgeois et les pauvres gens avaient été prévenus de son passage à Gien , ils s'étaient pris à espérer; et tous avaient supplié Dunois d'envoyer à Chinon deux de ses meilleurs capitaines, pour y chercher d'exactes informations. Les capitaines étaient revenus , et les bonnes paroles qu'ils avaient rapportées avaient fortifié la confiance dans tous les cœurs ( a4 ).

Aussi, dès que la nouvelle se répandit que la jeune fille inspirée approchait avec son escorte , une émotion inexprimable s'empara de la ville entière. Le vendredi 29 avril, Dunois, prévenu de son arrivée, dirigea la plupart de ses hommes d'armes contre la bastille de Saint- Loup , simulant une attaque afin d'attirer sur ce point l'attention de l'ennemi , pendant que lui-même traversait la Loire et se portait à la rencontre de Jeanne (* 5 ). Bientôt il la vit paraître. Le premier mot qu'elle lui adressa fut un mot de reproche : « Est-ce vous, lui ditce elle, qui êtes le bâtard d'Orléans? — C'est moi, et « je me réjouis de vous voir avec nous. — C'est vous « qui avez conseillé de m'amener par ce côté , au lieu de « me conduire droit à Talbot et aux Anglais? — Je (f lai fait, parce que j'ai juge, et que des hommes plus

TOURS Et BLOIS. — ORLEANS. 49

cr sages que moi ont jugé que cette voie était meilleure et « plus sûre. — Eu nom Dieu , le conseil de Messire « est plus sûr et plus sage que le vôtre : vous avez cru « m'abuser, et vous vous êtes abusé vous-même ; parce « que je vous apporte le meilleur secours qu'aient jamais « reçu aucune cité, aucun capitaine : c'est le secours du « roi des cieux , de Dieu , qui a eu pitié d'Orléans , et « qui n'a pas voulu que les ennemis eussent à la fois « la personne du duc et sa ville ( a6 ). »

Dunois n'insista pas ; il pria la Pucelle de passer le fleuve avec Lahire et lui-même , et d'introduire dans la ville assiégée les munitions et les vivres. Le maréchal de Sainte-Sévère devait retourner à Blois avec sa troupe, et, après l'avoir fortifiée et approvisionnée de nouveau , la ramener en toute hâte par la Beauce, en longeant, cette fois , la rive droite de la Loire. Jeanne hésitait à se séparer de ses gens , qui étaient tous confessés et prêts à bien faire; elle craignait qu'une fois partis, ils ne revinssent plus. On la rassura par de solennelles promesses. Enfin elle se rendit, à la condition que les hommes d'armes garderaient avec eux, et son chapelain , et la bannière au pied de laquelle ils avaient coutume de prier soir et matin (*<).

Il fallait surmonter un dernier obstacle : le vent était contraire, et le passage sur l'autre rive difficile et périlleux; tout à coup le vent changea et devint propice ( a8 ). Jeanne traversa le fleuve avec tout son conv oi et quelques hommes d'armes. La nuit tombait lorsqu'elle entra dans Orléans ('»).

Seigneurs , clercs et bourgeois , capitaines , soldats et menu peuple , tous se pressaient à sa rencontre ; mille torches éclairaient les rues, où s'agitait la foule. Jeanne avançait lentement, montée sur un cheval blanc, armée de toutes pièces, précédée de son étendard; Dunois était à sa gauche, « armé et monté moult richement. » Tous les habitants , hommes et femmes , faisaient une telle joie « comme se ils veissent Dieu descendre parmy eulx. » Cet immense cortège la suivit jusqu'à la maison du trésorier Jacques Boucher, qu'elle devait habiter ( 3 «).

Dès le lendemain , samedi 30 avril , elle voulait marcher à l 'ennemi, donner l'assaut à l'une de ses plus fortes bastilles, commencer sans délai l'œuvre dont Dieu avait confié l'exécution à son bras ( 3l ); elle jugeait qu'il ne fallait pas laisser ralentir l'élan populaire, qui faisait sa force. Les chefs de guerre entreprirent de calmer son impatience ; ils lui représentèrent qu'il serait insensé d'attaquer avant le retour du maréchal et de l'armée de IJlois ; pour achever de la satisfaire, Dunois lui promit que, dès le lendemain, il partirait lui-même avec d'Aulon, pour aller au-devant de Sainte-Sévère et précipiter sa marche ( 3î ). Elle se résigna donc à attendre, se proposant de consacrer ces jours d'inaction forcée à reconnaître les positions des Anglais et à entretenir de son mieux l'ardeur des habitants.

11 n'y eut ce jour-là qu'une escarmouche vigoureusement conduite par Lahireet Florent d'Illiers.

Le soir, la Pueelle envoya son héraut d'armes Anabk-

ville à Taibot pour le sommer de lever le siège et pour réclamer auprès de lui le héraut Guyenne, qui , contre le droit des gens, était encore retenu captif; si les deux hérauts ne revenaient pas sains et saufs, Dunois signifiait aux Anglais qu'il ferait sur-le-champ mettre à mort tous ses prisonniers. Guyenne fut reléché, et revint avec Arableville; tous deux étaient chargés de répondre à Jeanne que • les chefs de l'ost d'Angleterre la pren- « droient et qu'ils la brusleroient et feraient ardoir; » fatale prédiction , que plus tard les Anglais eurent la lâcheté d'accomplir ! Le mauvais succès de sa démarehe ne la découragea pas : du haut du boulevard de la Belle- Croix, elle-même parla à William Glacidas (ou Glasdale), qui commandait le fort des Tournelles, le pressant de se rendre lui et ses hommes, « leurs vies sauves « seulement. » Le capitaine, indigné, la menaça du bûcher, et la traita de ribaude qu'il fallait renvoyer à ses vaches (»).

Le dimanche 1 er mai, Dunois partit avec quelques hommes d'élite, et se dirigea du côté de Blois. Jeanne et Lahire, bien accompagnés, protégèrent son départ, en sortant eux-mêmes hors des murs et en attirant sur eux tout l'effort de l'ennemi ( J4 ).

A peine rentrée dans Orléans , la Pucelle fut obligée de parcourir les rues au pas de son cheval , pour répondre à l'empressement du peuple, « qui avait si grande vou- « lenté de la voir, qu'il rompoit presque l'uys de l'ostel « où elle estoit logée. » Elle se prêta de bonne grâce au désir de ces bonnes gens. Il y avait tant de monde dans

les rues où elle passait qu'à peine on pouvait s'y mouvoir, « et raoult sembloit à tous estre grant merveille « comment elle se pouvoit tenir si gentement à cheval « comme elle faisoit ( 3S ). » Partout, sur son passage, on l'accueillait avec autant de joie et de bonheur que si elle eût été un ange de Dieu ( 36 ). Elle répandait autour d'elle la foi qui ranimait; elle se montrait bien assurée de faire lever le siège. « Espérez, » répétait-elle à ceux qui se pressaient à ses côtés, f espérez dans le Seigneur, et il « vous délivrera de vos ennemis ( 3 "). »

Elle ne se lassait pas de faire aux Anglais de vives sommations. Vers la fin de cette journée , se trouvant près de la Croix-Morin, elle leur dit encore qu'ils se rendissent et « qu'ils auraient leurs vies sauves. Ils lui répondirent « aussi vilaines paroles qu'ils avaient fait des Tournelles « à l'autre fois. »

Le lundi 2 mai, la Pucelle sortit d'Orléans à cheval, et alla sur les champs visiter les bastilles et l'armée des Anglais. Quand elle eut vu et regardé à loisir les fortifications de l'ennemi, elle rentra dans la ville et se rendit à l'église de Sainte-Croix, où elle ouït les vêpres ( 38 ). Après s'être acquittée de ses fonctions de chef de guerre , elle venait s'humilier au pied des autels.

Jeanne consacra le mardi tout entier à la prière et à de pieuses pratiques ; elle demandait à Dieu l'arrivée de son monde, qu'elle attendait de Blois, et qui ne pouvait tarder.

Ces quelques jours, passés dans l'inaction, ne diminuèrent en rien la confiance et l'enthousiasme des habitants.

1 Is eurent Je temps de connaître et d'apprécier cette jeune lille extraordinaire , dont le génie défiait l'examen et se révélait dans répreuve. Ils furent témoins de sa simplicité, de sa douceur, de sa haute vertu, de sa dévotion profonde et solide. Sa sobriété était extrême ; souvent un morceau de pain lui suffisait pour tout le jour ( 3 9). Elle se montrait humble dans ses discours , irréprochable dans sa conduite; elle exhalait un tel parfum de chasteté, que les cœurs se purifiaient à son approche. Quand elle u était pas dans les camps, elle avait coutume de partager son lit avec des jeunes filles, dont l'âge même était une garantie d'innocence (<•). A toute heure on la rencontrait dans les églises, et, au moment de la consécration, on l'avait vue verser d'abondantes larmes ( 4 «). Il était impossible de l'observer de près sans se sentir attirer vers elle. C'est ainsi qu'une admiration fondée succéda àxies transports irréfléchis. L'armée la regardait comme une sainte; le jugement du peuple confirma le sentiment de l'armée.

Le mercredi 4 mai , jour fixé pour le retour de Dunois et de Sainte-Sévère , dès le matin , Jeanne , accompagnée deLahire, de Jamet duTillay, deVillars, de Florent d'Illiers, et à la tète de cinq cents combattants, saillit aux champs et se porta à leur rencontre. Ils arrivaient de Blois avec de nouveaux renforts , qu'avait réunis et que commandait le maréchal de Rais, et avec des vivres que ceux de Bourges, d'Angers, de Tours et de Blois envoyaient à ceux d'Orléans. On passa devant la grosse bastille des Anglais, où rien ne bougea, et on entra dans la >ille, sans coup férir ( 4ï ).

Ce qui s'est passé depuis six jours n'est qu'un prélude. L'ardeur de la Pucelle était eontenue. Enfin , toutes ses forées sont réunies, elle peut agir ; c'est à eette heure seulement que commence l'œuvre de la délivrance.

A peine descendu de cheval , Dunois s'était rendu à la maison qu'habitait Jeanne, près la porte Regnart; il venait l'informer « qu'il sçavoit pour vray par gens de bien « que Ffalstolf , le fameux capitaiue anglois, estoit à Yeu- « ville, et que de là il debvoit brief venir par devers les « ennemys estans au dit siège , tant pour leur donner sea cours , et renforeier leur ost , comme aussi pour les ad- « vitailler. » Elle l'interrompit vivement : « Bastard, Bas- « tard , en nom Dieu , je te commande que tantost que « tu sçauras la venue dudit Ffalstolf, tu le me faces sça- « voir; car s'il pasSe sans que je le sache , je te pro- « metzque je te feray oster la teste. A quoi lui respondit « le seigneur de Duuoys que de ce ne se doubtast , car il « le luy feroit bien seavoir ( 4i ). » Éclairée par son infaillible bon sens, l'héroïque jeune fille pressentait que les chefs de l'armée pourraient bien songer à l'écarter des conseils et des combats.

L'événement sembla tout aussitôt justifier ses soupçons.

On était au milieu du jour ; après son frugal repas , Jeanne s'était jetée sur son lit, pour se remettre des fatigues de la matinée ; d'Aulon, qui était las et travaillé par la marche de la nuit précédente, reposait dans la même chambre. Tout à coup elle se relève, elle appelle : « En nom « Dieu, nos hommes ont beaucoup à faire! Mon conseil « me dit que j'aille contre les Anglais;... où sont ceux

« qui me doivent armer... le sang de nos gens coule ... il « inonde la terre ! » Son hôtesse accourt et sa fille avec elle ; elles se joignent à d'Aulon, et tous trois s'empressent de l'armer. Frémissant d'impatience, elle ne leur donne pas le temps d'achever, elle leur échappe, et rencontrant son page : « Ah ! sanglant garçon, lui dit-elle avec l'accent « de l'affliction et du reproche, vous ne me dîtes pas que « le sang de France est répaudu ! » Elle n'attend ni sa réponse ni ses excuses, s'élance à cheval, saisit son étendard qu'on lui fait tenir par la fenêtre, et précipite sa course dans la direction du bruit. Elle vole; des pieds de son cheval jaillissent des étincelles ( 4 *) ; avant que d'Aulon l'ait rejointe , elle est à la porte de Bourgogne. Là un douloureux spectacle attire ses regards : quelques hommes rapportent un pauvre blessé! Elle s'arrête, elle s'informe, elle apprend que c'est un Français ; ses yeux se remplissent de larmes : « Mon Dieu , mon Dieu , s'écrie-t-elle, <c jamais je n'ai vu sang de Français que mes cheveux ne « se soient dressés sur ma tête ( 45 ) I » Cependant elle laisse derrière elle et la porte et les mure de la ville ; rapide comme l'éclair, elle apparaît au pied de la bastille de Saint- Loup, sur le lieu du combat.

Il était temps; les hommes d'armes s'épuisaient en vains efforts, et déjà ils commençaient à plier.

Que s'était-il donc passé? Les chefs de guerre avaientils voulu profiter, sans retard, de l'enthousiasme qui saisissait et le peuple et l'armée? Avaient-ils été entraînés, eux-mêmes par l'élan populaire? On l'ignore. Ce qui est certain, c'est qu'un engagement, aussi vif qu'imprévu,

avait lieu devant la forteresse qui , le matin , n'avait opposé aucune résistance à rentrée des deux maréchaux. Enfin Jeanne voyait rennemi !

C'est à ce moment que se révèlent en elle les qualités qui font les grands capitaines : elle commande à son émotion ; en face du péril , elle se retrouve calme ; d'un œil pénétrant et sûr, elle voit d'où dépend le succès : elle sent qu'il importe d'isoler ses adversaires et de leur enlever tout espoir d'être secourus ; à son signal, et sur son ordre, Hais et Sainte-Sévère, et Dunoiset Graville dirigent toutes leurs forces contre Saint-Laurent, où Talbot commande, et contre les autres redoutes.

Assurée que tous les Anglais sont à la fois tenus en échec, elle-même , à la tête d'une poignée de braves, se charge de réduire le fort Saint-Loup. Pendant trois heures la lutte se prolonge; l'ennemi se défend avec un acharnement terrible. Il cède enfin, il cède devant la valeur des Français, que la présence et l'exemple de la Pucelle ont rendus invincibles. Avant la nuit, la bastille, teinte du sang de presque tous ses défenseurs , devient la proie des flammes, et Jeanne, rentrée dans Orléans aux acclamations du peuple, peut reporter à Dieu l'hommage de sa première victoire ( 46 ).

Elle voudrait bien sans délai , sans répit , poursuivre et achever son œuvre; mais le lendemain, jeudi 5 mai, est le jour de l'Ascension. Elle-même décide que, par respect pour la fête , on s'abstiendra de combattre.

Elle était encore sous l'impression du spectacle sanglant qui, la veille, avait pour la première fois attristé ses rc-

TOURS ET BLOÏS. — ORLEANS. . r >7

gards : elle avait sauvé sans doute tous ceux qu'elle avait pu sauver; mais combien plus nombreux étaient ceux qui s'étaient fait tuer sur la brèche. Elle gémissait tout bas sur le sort de tant de victimes, de tant de chrétiens morts sans être confessés, et qui peut-être n'avaient pas trouvé grâce au tribunal de Dieu ! Elle se croyait responsable du salut de tant d'âmes, et, pour calmer ses remords, il avait fallu que , le soir même, son chapelain l'entendit en confession ( 4 ?).

Pendant ce jour que célébrait l'Église, et qui était consacré à la paix du Seigneur, Jeanne espérait encore que les Anglais, ébranlés par un premier revers , pourraient consentir à se retirer, sans rendre de nouveaux combats. Elle leur adressa donc une troisième sommation, une troisième lettre, qu'ils reçurent avec d'insultantes railleries , et à laquelle ils répondirent par des propos obscènes. La pauvre fille, qui était si chaste et si pure, ne tint pas contre ces ignobles outrages; elle en fut profondément émue, et ses larmes coulèrent en abondance. Mais après cet instant de faiblesse, elle invoqua, à genoux, l'aide de Dieu, son créateur, et elle se releva consolée ( 48 ).

La brutale insolence des ennemis cachait mal leurs secrètes terreurs ; l'hésitation se trahissait dans leurs démarches ; le trouble était dans leurs conseils : eux qui naguère, fiers de leur avantage, semaient l'épouvante jusque dans le sein de la cité , renonçant désormais à leur rôle d'agresseurs, se tenaient timidement sur la défensive. Les assiégés, au contraire, sentaient d'heure en heure

o8 CHAPITRE III.

grandir leur courage, et ne doutaient plus de leur prochaine délivrance : la Pucelle n'avait-elle pas hautement annoncé qu'avant cinq jours Orléans serait libre et l'armée anglaise dissipée ( 49 ) 1

Dunois, les maréchaux Graville, Xaintrailles, Villars, Lahire, Gaucourt et les autres chefs se réunirent, afin d'arrêter le plan d'attaque pour le lendemain. Jeanne, qui prenait part à la délibération , voulait qu'on en finit avec Talbot, en emportant le fort Saint-Laurent. Cet avis fut rejeté comme téméraire , et on décida que d'abord on tenterait d'affranchir le cours de la Loire en s'emparant des bastilles de la rive gauche ( b0 ). Ce point étant convenu on se sépara pour se réunir bientôt dans les temples : le reste du jour appartenait à Dieu.

Jeanne exerçait dans Orléans un irrésistible empire. Son influence s'étendait sur l'armée autant que sur le peuple; les grands eux-mêmes ne pouvaient s'y soustraire. Un seigneur puissant avait nié Dieu devant elle ; elle va à lui : « Ah ! maître , lui dit-elle , osez- vous bien renier « notre Sire et notre Maître! En nom Dieu, vous vous en « dédirez avant que je parte d'ici. » Le seigneur se repentit et ne blasphéma plus. Les chevalière se convertissaient à sa voix ; à sa parole , des hommes perdus de mœurs étaient touchés de remords ( 5l ). Nul n'osait, en sa présence, ni jurer ni mal faire. Elle avait tant d'abnégation et de modestie ( 52 ) , son âme était si candide , sa foi si simple et si ardente , sa piété si douce et si sincère, que, près d'elle, on devenait bon et on se sentait attiré à Dieu. Toute la ville courut aux églises; le soir, les cloches s'é-

branleront, et , |>endant une heure, on célébra les louanges de la sainte Vierge et les bienfaits du roi des eicux ( 6J ).

C'était par la prière qu'Orléans se disposait au combat.

Le lendemain, vendredi 6 mai, à l'aube du jour, Jeanne, qui déjà avait entendu la messe et reçu la sainte communion ( 54 ), sortait des remparts à la téte de sa petite armée. On devait se porter d'abord contre la bastille de Saint-Jean-le-Blanc. On passa le fleuve en bateaux , à la hauteur où se trouvait alors l'ilot de Saint- Charlemagne, et on débarqua sans obstacle sur l'autre rive ( 55 ). Il fut aisé de prendre possession de Saint- Jean-!e-Blanc, qui était désemparé; les Anglais la vaient abandonné pour se retirer dans leur forteresse des Augustins. Les Français, voyant qu'ils n'étaient pas assez forts pour prendre les Augustins , s'en retournaient sans rien faire. La Pucelle, quel que fût son désappointement, se voyait obligée de céder; déjà elle avait repassé la Loire, ainsi que presque tout son monde; Gaucourt , d' Aulon et Villars étaient restés à Pàrrièregarde pour assurer le retour. Tout à coup les ennemis, poussés par la honte, convaincus qu'il leur serait facile d'enlever la petite troupe de Gaucourt, que le ileuve isolait du reste de l'armée , se précipitent , des Augustins, sur cette poignée de braves , comme sur une ' proie assurée. Jeanne a vu leur mouvement ; elle s'élance dans une barque, Lahire s'y élance après elle; leurs chevaux, retenus par la bride, les suivent à la nage. Ils touchent tous deux à l'autre bord, les hommes d'armes les rejoignent en foule; une lutte acharnée

r,0 CHAPITRE III.

s'engage; le terrain est disputé pied à pied (* 6 ). Longtemps les chances se maintiennent égales; enfin, les Anglais sont ébranlés, leur confiance les abandonne; ils reculent lentement d'abord, puis dans une extrême confusion; ils rentrent en tumulte dans leur fort des Augustins , les Français y entrent avec eux : la garnison est massacrée, la redoutable bastille succombe.

Après ce succès inespéré, Dunois et les maréchaux ramènent danslesmurs d'Orléans leurs troupes \ictorieuses. La nuit est encore éloignée; ils tiennent conseil. Que doivent-ils faire? Faut-il pousser jusqu'au bout leur avantage? Faut-il attaquer les Tournelles ? « 11 ne se « trouva pas un capitaine à qui il ne semblast impossible « que la ditte place deust estre prinse en ung mois, à plus « de gens la moitié que ilz n'estoient. » Telle fut l'opinion unanime : on décida donc qu'on se maintiendrait dans la position qu'on avait conquise, et qu'on attendrait de nouveaux renforts.

Jeanne n'assistait pas à l'assemblée des chefs, qui s'étaient cachés d'elle pour émettre leurs timides avis ; elle était rentrée chez son hôte , et, quoique ce fut son usage de jeûner le vendredi , elle avait cru, après la fatigue de la journée, devoir prendre quelque nourriture; elle achevait son repas, lorsqu'un chevalier se présenta devant elle et lui apprit la détermination des chefs de l'armée : * « Nous sommes peu nombreux, lui dit-il, en comparaison a des Anglais: Dieu nous a fait une grâce insigne en nous ei accordant aujourd'hui la victoire; mais il ne faut pas «tenter Dieu. La ville est approvisionner de vivres;

« nous pourrons la bien garder, en attendant les secours « du roi. Il ne nous parait pas sage que les hommes « d'armes sortent demain. » A ces paroles, Jeanne se lève : « Vous avez été à votre conseil, lui dit-elle avec dignité, « et moi j'ai été au mien; et croyez bien que le conseil « de Messire s'accomplira, et que le vôtre sera mis à « néant ; par mon Martin ( bâton ) , ajoute-t-elle en g'a- « nimant, demain, demain je prendrai cette place, et « je retournerai dans la ville par-dessus les ponts ( 5 ") î >i

La Pucelle ne commandait pas en chef; son autorité était toute morale : elle s'appuyait sur l'opinion , sur la foi populaire. Au milieu de son entreprise, les hommes qui avaient le commandement et l'expérience de la guerre opposaient leur défiance à son enthousiasme; ils la rendaient suspecte en l'écartant de leur conseil , ils enchaînaient son action , ils paralysaient son bras ; ils attendaient! Mais attendre c'est tout perdre : elle le voit, elle le sait : aussi leur opposition ne l'arrêtera pas; elle surmontera leur résistance, elle ira droit devant elle, en prenant le peuple pour appui , et Dieu pour guide ! Ce n'est pas le lendemain, c'est le soir même qu'elle mettra le siège devant les Toûrnelles.

Les chefs ont pénétré son dessein : Gaucourt a mission de garder les portes ; Jeanne ne tarde pas à se présenter à lui, suivie d'une multitude de combattants ; il s'oppose à sa sortie : « Vous êtes un méchant homme, lui dit-elle ; que vous le vouliez ou non, les hommes d'armes passeront ( 58 ) I »

En vain Gaucourt insiste, les portes s'ouvrent; et,

avant la nuit, toute une armée de volontaires défile jusqu'au pont et s'établit devant la formidable bastille.

Cet aete d'audace était un trait de génie : désormais l'assaut était inévitable, et les capitaines étaient contraints d'y prendre part , sous peine de se déshonorer en abandonnant leurs hommes.

La Pucelle retourna dans la ville et rentra à sa demeure, pour y prendre quelques heures de repos (*î>). Le samedi 7 mai, avant le jour, elle était debout et tout armée. Comme elle montait à cheval , ses hôtes lui présentèrent une alose, qu'on avait apportée pour elle, et l'engagèrent à en manger avant de partir : « Gardez- la « jusqu'à ce soir, leur dit-elle ; je vous amènerai un « Godon (Anglais) qui en prendra sa part. » Cette saillie de gaieté toute française ne l'empêcha pas de se préparer, avec une pieuse gravité, aux épreuves de cette grande journée; elle prévoyait qu'elle serait blessée, aussi avaitelle communié avec plus de dévotion encore que de coutume.

Les habitants d'Orléans avaient employé toute la nuit à porter à la petite armée, qui campait devant le pont, des vivres, des munitions, des matières inflammables. Tout était prêt; on n'attendait que Jeanne.

Dès qu'elle a paru, l'assaut commence; il est conduit et soutenu avec une égale furie : les Français , chefs et soldats, font des prodiges; Glacidas et ses huit cents hommes d'élite , fortifiés derrière d'inexpugnables murailles , se défendent en gens qui comprennent qu'il y va de leur honneur et de leur vie.

Cette lutte acharnée se prolongera pendant toute la durée du jour.

A une heure après midi, la Pucelle sent que l'ardeur des siens se ralentit ; pour la ranimer, elle tente un grand effort : elle s'avance jusqu'au pied de la bastille, et dresse de sa main la première échelle contre le rempart... Soudain, à la vue des deux partis, elle tombe I Une flèche la atteinte, et lui a fait à l'épaule une blessure large et profonde f r> °). On la transporte hors du champ de bataille; des hommes superstitieux et grossiers lui offrent de charmer sa plaie , pour la guérir : « J'aimerois' mieux « mourir, leur dit-elle , que de faire quelque chose que « je saurois être un péché , ou qui seroit contre la volonté « de Dieu! »

Cependant, à la vue de son sang qui coule en abondance, elle se sent défaillir et se prend à pleurer; mais les anges du Seigneur la consolent et ses saintes descendent vers elle pour la réconforter ( 6l ).

Son absence a jeté la consternation dans tous les rangs. Elle l'apprend : alors son énergie renait; sa blessure est à peine pansée que déjà elle a revêtu son armure ; elle monte à cheval , retourne à l'ennemi , rétablit le combat, ressaisit l'avantage et le conserve jusqu'au soir. Enfin les hommes dermes qui , depuis plus de dix heures , se conduisaient en héros, tombent d'épuisement et de lassitude; le découragement les gagne ; ils ne reculent pas encore, mais ils ne vont plus en avant. Dunois s'apprête à faire sonner la retraite! Jeanne vole vers lui; elle le conjure de persister un instant encore. Elle se retire à l'écart, dans

une vigne , se jette à genoux , adresse au Seigneur une courte et fervente prière; puis, revenant vers ses gens : « En nom Dieu , leur dit-elle , vous entrerez brief dedans, « n ayez doubte. Reposez- vous ung peu , beuvez et man- « gez. » Ce qu'ils firent ; car à merveille lui obéissoient . a Et quand ils eurent beu, elle leur dist : <r Retournez, « de par Dieu, à l'assaut de recbef , car sans nulle faute « les Angloys n'auront plus nulle force de eulx défendre, « et seront prinses leurs Tournelies et leurs boulevers. »

Elle s'élance et tous la suivent, son étendard la précède et déjà il touche au rempart... En ce moment, une colombe blanche vole au-dessus de sa tète ; elle aperçoit ce présage et s'écrie : « Dedans, enfants; ils sont nôtres! » o Et oncques on ne veit grouée d'oisillons eux parquer v sur ung buisson , comme chacun monta contre le bou- « levard. » C'en était fait! les Tournelies étaient prises : Glacidas, survivant presque seul à tous ses soldats, s'était noyé dans la Loire en cherchant à fuir ; et la Pucelle, ainsi qu'elle l'avait dit la veille, rentrât dans Orléans, par le pont qu'elle avait reconquis ( 6a ) !

« Dieu sçayt à quelle joye elle et ses gens y furent re- « ceus. » Après les premières actions de grâces rendues au Seigneur, Jeanne fit visiter sa blessure par les chirurgiens, qui la guérirent en quinze jours; et, comme elle n'avait pris aucune nourriture , elle soupa avec quelques tranches de pain trempées dans du vin étendu de beaucoup d'eau ( r>3 ). Puis elle se livra au sommeil.

Le dimanche 8 mai , Talbot , ayant donné l'ordre de

mettre le feu à toutes ses bastilles, avait réuni les débris de son armée et s'était résigné à lever le siège ( 64 ).

Jeanne le laissa partir et ne voulut pas qu'on inquiétât sa retraite. Elle convoqua au pied d'un autel dressé hors des murs, en plein air, cette population qu'en trois jours elle avait délivrée. L'hymne majestueux du Te Deum , entonné par tout un peuple, s'élevait au ciel et montait vers Dieu, pendant que les derniers bataillons anglais disparaissaient à l'horizon.

Campagne de la Loire.

La délivrance d'Orléans n'était pas un événement ordinaire ; c'était presque une révolution : les plus renommés capitaines de l'Angleterre, chassés de leurs inexpugnables forteresses, réduits à laisser après eux vivres , artillerie et bagages , fuyaient devant une beryerette, qu'escortaient quelques hommes d'armes. Profondément blessé dans son orgueil , l'ennemi se sentait tout à coup ébranlé dans sa conquête. Comme un malade que la science a condamné , et qu'une crise inespérée rend à la santé et à la vie , la France se relevait de son évanouissement , et retrouvait la conscience d'ellemême dans la victoire que Dieu lui avait donnée. A la nouvelle de la glorieuse issue du siège, des bords de la

Loire aux rivages de la Méditerranée, toutes les villes fidèles, que le roi lui-même prenait soin d'in former, se répandirent dans les églises x et portèrent au pied des autels leurs prières et leurs actions de grâces (*).

Jeanne n'avait accompli que la première partie de sa mission : n'avait-elle pas promis de conduire le dauphin à Reims et de l'y faire consacrer roi? Empressée de s'acquitter de cet engagement solennel , dès le lundi 9 mai, elle se déroba aux vives démonstrations de vénération et d'amour que les habitants d'Orléans lui prodiguaient, a et elle entreprit à faire son saint voyage ( a ). »

Charles VII l'attendait en Touraine. Comme elle allait le rejoindre, elle vit, tout le long du chemin, les populations des villes et des campagnes se porter à sa rencontre et se presser sur son passage. Devant elle les femmes s'agenouillaient , et les pauvres gens, retenant son cheval , cherchaient à toucher son armure , et s'efforçaient de baiser ses mains et ses pieds. Ces témoignages d'admiration, ces transports de reconnaissance, tout spontanés , mais excessifs, l'affligeaient , loin de lui complaire ; sa sévère piété s'en alarmait autant que sa modestie; et, de toute son âme, elle aspirait après le recueil* liment et la solitude ( 3 ).

A Tours, elle revit le roi ; à peine admise en sa présence, elle fléchit le genou et lui dit : « Gentil dauphin , venez « prendre vostre sacre à Reims ; je suis fort aguillonnée «que vous y allez, et ne faictes doubte que en cestc cité « recevrez vostre dingne sacre. » — « A laquelle le roy « feisl moult grande chière, et si feirent tous ceulx de la

CAMPAGNE DE LA LOlAK.

« court , eonsidérans l'onneste vie d'elle , et ses grans « faitz et merveilles d'armes ( 4 ). »

Après le signe éclatant qu'elle venait de donner en faisant lever le siège, il semblait qu'on dût désormais suivre ses plans sans les discuter, et s* abandonner absolument à sa conduite. Cependant l'avis qu'elle ouvrait était si téméraire, que la prudence humaine devait en être révoltée. Les habiles représentaient que, pour parvenir jusqu'à Reims, il faudrait affronter la puissance des Anglais et des Bourguignons, maîtres de tout le pays ; que le roi n'avait pas grandes finances « pour soudoyer son armée ; » que dans cette voie périlleuse le moindre échec serait irréparable : a Par mon Martin , répondait Jeanne avec assurance v <x je conduirai le gentil roi Charles au dit lieu de Reims , « sans destourbier, et là le verré couronner ( 5 ). » Les politiques ne se rendaient pas ; vivement pressés d'agir , ils proposaient de diriger les forces du roi contre la Normandie, qu'il serait plus aisé d'atteindre et de réduire. La Pucelle s'élevait avec indignation contre ce parti, qui manquait de netteté et d'audace : « C'est à Reims qu'il « faut aller, répétait-elle avec insistance ; c'est à Reims « qu'il faut faire couronner et sacrer le gentil dauphin ; « après son sacre, la puissance de l'ennemi tombera, et « il ne pourra plus nuire ni au roi ni au royaume ( 6 ). » La jeune fille , qui sortait du peuple , savait que, dans l'opinion populaire , c'était le sacre qui légitimait les rois; en même temps elle sentait que, dans les instants de crise et d'émotion générale , il faut , sous peine de tout compromettre, marcher droit et ferme au but le plus élevé, sans

tenir compte des obstacles, qui s'aplanissent devant qui les dédaigne ou les affronte. Mais- ce sont les secrets du génie, que les esprits vulgaires n'ont pas le privilège de deviner.

Un jour, c'était à Loches : Charles VII était enfermé dans sa chambre de retrait, avec Dunois, l'évèque de Castres, les seigneurs de Trêves et d'Harcourt, tous membres de son conseil privé. On frappe doucement à laporte ; on lentr'ouvre : c'est Jeanne , Jeanne que l'impatience consume, que l'inquiétude dévore, et qui vient tenter un effort suprême sur l'esprit du roi. Elle entre, elle se jette à genoux I a Noble dauphin, s'écrie-t-elle, ne tenez plus « tant et de si longs conseils; venez au plus tôt à Reims, où « votre couronne est prête et vous attend. » Le seigneur d'Harcourt lui demande si ce sont ses Voix qui la poussent à parler ainsi : « Oui, répond-elle, ce sont mes « Voix, et elles me pressent sans relâche! Bien souvent « je ressens un grand déplaisir, parce qu'on ne veut pas « me croire, quand je parle de la part de Dieu; alors « je me plains à Dieu de ce qu'on ne me croit pas, et « je le prie ; et , après que je l'ai prié , j'entends une voix « qui me dit : Fille de Dieu , va, va, va; je serai à ton « aide, val Et lorsque j'entends cette voix, j'éprouve « une joie profonde, et toujours je voudrais être ainsi ! » En parlant, elle levait les yeux au ciel ; sa figure s'illuminait, l'inspiration divine rayonnait sur son front. Les témoins de cette scène inattendue furent touchés et convaincus. Se condamnant eux-mêmes, ils renoncèrent aux

calculs de la sagesse humaine , et se laissèrent aller à et» saint enthousiasme qui venait de Dieu (").

Le rendez-vous fut fixé à Gien sur Loire, et on disposa tout pour la grande expédition de Reims.

Pour tout disposer, il faut des délais, il faut du temps : Jeanne ne consent pas à demeurer inactive. 11 y a un intérêtquilui est presque aussi cher que l'intérêt du roi : c'est celui du captif d'Azincourt. « Comme elle a toujours l'œil « et la pensée aux affaires du duc d'Orléans, » elle se rend à Saint-Florent près Saumur, où réside son gendre le duc Jean d'Aleneon, que les Anglais avaient prisa la journée de Verneuil , et qui venait de se racheter au prix d'une énorme rançon. Elle l'aborde avec confiance, elle lui fait part de son dessein : « Sans doute , lui dit-elle, les Anglais <c ne sont plus devant Orléans; mais ils sont encore à « Beaugency, à Meung, à Jargeau. Le fief de son infor- « tuné beau-père est toujours envahi ; tandis que le roi « s'apprête à aller à Gien, elle lui propose de se joindre « à elle, pour recouvrer les places de la Loire ( 8 ). » Le duc Jean accepte cette offre avec reconnaissance ; il présente la généreuse fille à sa femme , à sa mère , « et Dieu sait la a joie que tous trois lui firent par les trois ou quatre jours « qu'elle fut audit lieu. »

Quand elle prit congé de son beau duc, ainsi qu'elle l'appela toujours depuis cette visite , la jeune duchesse, qui s'alarmait, lui recommanda son époux avec une tendre vivacité. Elle lui répondit avec une confiance toute française : « Ne craignez rien , Madame; je vous le

« rendrai sain et sauf, et encore en meilleur état qu'il n'est « aujourd'hui »

Elle partit; le duc d'Alençon la rejoignit à Loches, et ils sollicitèrent ensemble l'agrément du roi, qui autorisa l'entreprise. Le duc fut nommé lieutenant général du roi, et il reçut l'expresse recommandation de se conformer aux conseils de la Pucelie ( ,0 ).

Toujours emportée par l'ardeur de combattre , Jeanne part la première. Avant de quitter le gentil dauphin, elle le supplie de hâter les préparatifs , et de se trouver a Gien au jour convenu : « Je ne durerai qu'un an , lui dit- « elle en s'éloignant; il faut mettre cette année à profit (") l » Son admirable instinct l'avertissait que des missions telles que la sienne sont d'autant moins durables qu'elles sont plus éclatantes.

Le lundi 6 juin, elle était à Selles sur le Cher, en compagnie de son beau duc. Deux nobles témoins, rejetons dune illustre famille, dans une lettre curieuse , ont rendu compte de son passage en cette ville ; ils la virent prête à monter à cheval : « Elle était armée tout en blanc , sauf a la tête, une petite hache en sa main; son grand coursier « noir se démenait très-fort à l'huis de son logis et ne sou f- « frait qu'elle montast. Elle dit : Menez-le à la croix qui est a devant l'église, et lors elle monta sans qu'il se meust. Elle « se tourna vers l'huis de l'église, qui était bien prochaine, « et dit en assez voix de femme : Vous, les prêtres et « gens d'Église, faites processions et prières à Dieu ! Puis, « se tournant à son chemin, dit : Et vous, les hommes

« d'armes, tirez avant l Son étendard ployé était porte « par un gracieux page, et un sien frère partoit aussi a avec elle, tout armé en blanc ( ,a ). »

Elle se rendait à Romorantin, où l'attendaient les maréchaux de Rais et de Sainte-Sevère , Dunois, Lahire, Xaintrailles etd'autres capitaines ( ,3 ). Lorsque son monde fut réuni, elle se mit en marche pour Orléans, où elle entra le jeudi 9 juin, un mois, jour pour jour, après lavoir quitté. « Elle y fut reçue à très grand' joie de tous les ei- « toyens, qui de la voir ne se pouvoient saouler ( ,4 J. » Lorsque le duc d'Alençon visita les forteresses que les Anglais avaient abandonnées, il ne put se défendre d'un profond sentiment de surprise et d'admiration. 11 lui semblait qu'il lui eût été facile, avec quelques hommes, de tenir dans les Augustins et dans les Tournelles contre l'effort d'une armée entière. Comment , sans un miracle , avait-on réussi à emporter ces formidables bastilles? En voyant les obstacles que la Pucelle avait renversés, il ne douta plus de sa mission divine ( ,s ).

C'est le samedi 1 1 juin que la petite armée entre en campagne. Elle se dirige contre Jargeau , que le comte de Suffolk défend avec six ou sept cents hommes ( ,6 ). La réputation du chef, le nombre des soldats, la force de la place, tout inspire aux capitaines français de sérieuses appréhensious ; les plus prudents sont d'avis qu'on ne doit pas risquer l'attaque. Jeanne les écoute et les rassure : « Ne craignez pas, leur dit-elle, la multitude des ennemis; « ne faites pas difficulté de donner l'assaut aux Anglais;

« car c'est Dieu qui conduit votre entreprise. Eh! si je « n'étais sûre que Dieu nous conduit, n'aimeraisrje pas « mieux garder les brebis que de m'exposer à de si grands « périls ! » Ce n'est pas seulement la défiance qu'il faut rassurer et convaincre, c'est encore la témérité qu'il faut modérer et contenir. « A l'arrivée, les gens du « jçommun à qui il estoit advis que, à l'entreprinse de la « Pucelle, rien ne pouvoit tenir, saillirent ès fossés sans sa « présence et sans les gens d'arme* qui, à ce moment, « entendoient à eulx logier; il y en eut de bien batus, « et s'en revindrent ( ,8 ). »

Jeanne se vit obligée de déployer son étendard pour réparer ce léger échec ; avant le soir elle prenait position dans les faubourgs (**).

Alors , selon son usage , elle s'adresse aux ennemis : « Rendez- vous, leur dit-elle; rendez la place au Roi « des cieux et au gentil roi Charles; autrement, il vous « mescherra (••). » Comme sa sommation demeure sans réponse, le lendemain , dimanche, au point du jour, ellemême dispose l'artillerie (") et commande l'assaut. La lutte s'engage, et, pendant quatre heures, elle se poursuit opiniâtre et sanglante ("). Le duc donnait l'exemple de la valeur; il se tenait auprès de la Pucelle. Tout à coup celle-ci l'attire à elle , et, lui montrant une machine des assiégeants dirigée sur lui : « Retirez-vous de cette place, a mon beau duc , lui dit-elle vivement , ou cette machine a vous tuera. » Le duc suit l'impulsion de Jeanne, il s'écarte, et aussitôt le capitaine du Lude est mortellement atteint à la place qu'il vient de quitter. Cependant, au-

CAMPAGNE DE LA LOÏRE. 7.*i

sein du danger, l'héroïque jeune fille sent croître son ardeur : « Sonnez trompilles ; et en avant , gentil duc , à « l'assaut ! En nom Dieu ! que craignez-vous?Ne vous sou- « vient-il pas que j'ai promis à votre femme de vous «ramener sain et sauf? » Elle dit, et elle s'élance. Déjà elle touche au pied du rempart lorsqu'une énorme pierre tombe sur elle et la précise meurtrie jusqu'au fond du fossé. L'ennemi, qui pa - ut de se rendre et demandait en vain à capituler, la croit perdue et pousse des cris de joie; mais son énergie la soutient, et sa foi la protège ; elle se relève plus redoutable ; elle s'écrie : <r Amis, amis, susl sus! notre Sire a condamné les An- <* glois; ayez bon courage; à cette heure ils sont nôtres 1 » Un instant après, Jargeau succombe ( a3 )î Suffolk a perdu quatre cents hommes , et lui-même est fait prisonnier.

Le lundi 13 juin , Jeanne ramène à Orléans son armée victorieuse; mais, impatiente du repos, dès le mardi soir elle appelle son beau duc et lui dit : « Je veux demain , « après diner , aller voir ceux de Meung ; faites que la a compagnie se tienne prête à l'heure marquée ( 24 ). » En effet, le lendemain mercredi, elle part; avant le soir elle est en vue de Meung, où commande le sire de Scales ; elle s'empare du pont de vive force , rejette les Anglais dans la ville ( lS ) , passe la nuit dans cette position ; le jeudi matin, sans perdre de temps, elle lève son camp, poursuit sa marche ; au milieu du jour elle est devant Beaugency. Quel est le motif de cette extrême précipitation? Le voici : elle sait que l'ennemi revient en forces ; elle

76 CHAPITRE ÎV.

veut le prévenir et, avant son retour, se rendre maîtresse de tout le cours du fleuve ( a(i ). Dans l'exécution de ce plan hardi tout lui succède : le bailli d'Evreux, Jean Guéthin et Mate-Gough, qui partagent le commandement à Beaugency , se déconcertent à son approche ; abandonnant la ville , ils se retirent et se fortifient avec leurs huit cents hommes dans le château du Pont La Pucelle en forme aussitôt le siég^* et, pour rendre la retraite impossible, elle occupe toutes les issues. Le vendredi 27 juin , l'artillerie et les machines ne cessent de battre la place. Tout le monde se prépare gaiement à l'assaut.

Cependant un incident imprévu menace de faire échouer l'entreprise : vers le milieu du jour, on apprend que le connétable de Richemont s'avance avec une poignée de braves, qui se sont réunis autour de sa bannière.

Victime des coupables intrigues de La Trémouille, Richemont vivait dans la disgrâce ; on le tenait écarté des conseils, éloigné des combats. Il a pu se résigner jusqu'au jour où s'est produit le grand mouvement populaire qui se manifeste par des actes si éclatants. Ce jour-là, l'inaction lui semble trop douloureuse; alors que tous les glaives sont dirigés contre l'ennemi, il ne peut plus sans honte laisser se rouiller au fourreau l'épée de connétable , cette épée qui doit toujours être tirée la première pour la défense du royaume. Il désobéit donc, il part, il rejoint le duc d'Alençon sur la Loire; ce n'est pas un général qui s'impose, c'est un volontaire qui sollicite une place dans les rangs de cette armée qu'il devrait conduire.

Mais, quelle que soit la noblesse des sentiments qui le dirigent, ses services ne sauraient être agréés ; la décision du roi est formelle, l'interdiction est absolue. D'Alençon, qui est le chef de l'expédition, rassemble les capitaines ; il leur déclare qu'il se conformera, quoiqu'à regret, aux instructions de son maître , et que l'arrivée de Richemont le détermine à lever le siège et à ordonner la retraite (* 8 ). A cette fatale nouvelle la consternation s'empare de tous les cœurs , mais nul n'ose résister aux volontés du roi ; on se résigne à l'obéissance. Soudain un homme d'armes de la compagnie de Lahire accourt, se présente à l'assemblée des chefs de guerre et s'écrie : « Voici que les Anglais viennent à nous; dans un mo- « ment nous les aurons en face! » C'est l'armée de Talbot, grossie de cinq mille hommes d élite, que Bedford lui a envoyés sous la conduite du célèbre Falstolf. Gomment conjurer ce nouveau péril ? Jeanne seule peut y réussir. Dans les instants de crise son ascendant devient irrésistible ; elle ne conseille plus, elle commande. Guidée par son génie , elle décide qu'on accueillera le connétable et qu'on marchera à l'ennemi. Sur son ordre Riehemont est introduit : « Ah! beau connétable , lui dit- « elle, vous n'êtes pas venu de par moi; mais puisque « vous voilà, vous serez le très-bien venu. (* 9 ) » Aussitôt, laissant au siège une part de son monde, elle se porte , avec tout le reste, au-devant des Anglais; Alençon, Dunois, La Fayette, Xaint railles, Lahire l'accompagnent. Les deux armées sont en présence. Déjà le jour baissait quand les généraux ennemis font offrir la bataille. On

leur répond au nom de la Pucelle : « Allez vous loger « pour maishui (aujourd'hui), car il est assez tard; « mais demain , au plaisir de Dieu et de notre Dame , « nous nous verrons de plus près. » Alors les seigneurs anglais, voyant qu'ils ne seraient pas combattus, se partirent de cette place et chevauchèrent vers M eung, où les attendait le sire de Scales et où ils se logèrent le soir inême( 3 °).

Jeanne ramena toutes ses troupes devant le château da pont deBeaugency, dont les défenseurs , perdant toute espérance, capitulèrent au milieu de la nuit ( 3| ).

Libre dece cèté,le samedi 18, de grand matin, elle commande le départ ; elle pressent qu'à la nouvelle de la capitulation de Beaugency, Talbot et Falstolf se retireront vers l* Ile-de-France, Son dessein est de les atteindre et de les battre dans leur retraite; ou bien, s'ils demeurent, de les écraser entre son armée et les garnisons françaises de la Loire.

Au moment de se mettre en route, elle remarque chez les hommes d'armes une légère hésitation. Elle se tourne vers eux : « Avez- vous tous de bons éperons? » leur diU elle. Cette brusque interrogation les surprend : « Eh! « quai, devons-nous donc tourner le dos?» demandent-ils tout émus. « Non pas vous, répond-elle , mais bien les « Anglais, qui ne se défendront pas et qui seront vaincus, « Et, pour les poursuivre, il vous faudra de bons éperons.» Cette saillie ranime les courages; on lève le camp, on s'achemine eri bel(e ordonnance : le connétable, selpji

son droit et, avec lui, Sainte-Sevère , Jaraet du Tillay, Âmbroise de Loré, Lahire et Xaint rai lies sont à l'avantgarde. La Pucelle,le duc d'Alençon, Dunois, Rais et Vendôme conduisent la bataille. On s'enfonce dans les immenses plaines de la Beauce : en vain on interroge l'horizon; on ne découvre rien dans ces vastes solitudes. On commence par s'en étonner; puis à r étonne ment succèdent le doute, l'impatience, le désappointement. « On « a fait fausse route ; on a laissé échapper l'ennemi I » Jeanne intervient encore, et, comme si déjà elle voyait les Anglais devant elle : « En nom Dieu ! dit-elle, il les faut <t combattre; s'ils étoient pendus aux nues, nous les « aurons, car Dieu nous les envoie pour leur châtiment. » Elle avait de bons motifs pour montrer cette assurance; elle ne marchait pas à l'aventure , mais elle se dirigeait sur Yenville , la première place anglaise , où Talbot devait infailliblement terminer son étape.

Sur aucun point son bon sens ne l'avait trompée : le samedi , tous les ennemis avaient en effet quitté Meung et s'étaient engagés dans la plaine; des mouvements de terrain les dérobaient aux yeux des Français, qui déjà se trouvaient dans leur voisinage. Ils avançaient avec précaution, lorsque leurs éclaireurs leur signalèrent l'avantgarde du connétable, qui s'approchait en grande hâte : un moment après elle était en vue. Les Anglais pouvaient eDcore refuser le combat et gagner Yenville. Falstolf, qui voyait « que la Fortune tournait sa roue rudement à leur « contraire, » avait, depuis son arrivée, conseillé constamment d'éviter une rencontre; mais Talbot, outré de

80 CHAPITBE IV.

douleur, avait dit « que, quand il n'auroit que sa gent et « ceux qui voudroient le suivre , si iroit-iï combattre les « François , à l'aide de Dieu et de monseigneur Saintce Georges. » Son avant-garde et son artillerie venaient de pénétrer entre deux rangées de haies situées à la hauteur de Patay. Cette position offrait des moyens naturels de défense. Talbot s'y porte à la course avec cinq cents archers d'élite ; il ordonne à Falstolf de faire faire halte au corps de bataille, pour laisser à l'arrière- garde le temps de le rejoindre. Lui-même , protégé par les haies, se repliera lentement avec son monde, de manière à réunir toutes ses troupes avant d'engager l'action. Ce plan fut déjoué par l'impétuosité de Richemont et de Lahire. L'avant-garde et les archers anglais étaient déjà fortement ébranlés lorsque le gros de l'armée française parut à son tour. Les paroles de Jeanne retentissent dans les rangs : « Le gentil « roi Charles, sécrie-t-elle, aura aujourd'hui la plus grande « victoire qu'il eut piéçà( jamais) , et m'a dit mon con- « seil qu'ils sont tous nôtres! o Elle dit et fond sur l'ennemi; à son exemple et sur ses pas, tous se précipitent avec furie dans l'étroit espace compris entre les deux haies; ils achèvent le combat et décident la déroute. En vain Falstolf arrive au secours ; il est emporté dans la fuite. Les Anglais laissent quatre mille morts ; Talbot et le sire de Scales sont au nombre des prisonniers ( 3a ) ; Yenville et toutes les places de la Beauce redeviennent françaises le jour même. Sur le champ de bataille la Pucelle fît bénir son humanité, comme elle avait fait éclater son courage. Quelques hommesd'armes poussaient devant eux

un prisonnier, le maltraitant avec une extrême cruauté. A cette vue, la jeune fille descend de cheval , réclame le pauvre blessé, soutient sa tète entre ses bras, lui prodigue, selon son pouvoir, ses consolations et ses soins. Jamais les vaincus n'imploraient en vàin sa pitié ( 33 ).

On coucha à Patay, sur le lieu consacré par la victoire. Le lendemain, dimanche 19 juin, on rentrait à Orléans ( 34 ). Toute la campagne avait duré huit jours.

En huit jours , Jeanne a repris Jargeau de vive force ; Meung , Beaugency, Yenville par la terreur de ses armes ; elle a fait prisonniers Talbot , de Scales et Suffolk, mis en fuite le redoutable Falstolf ; elle a délivré la Loire et reconquis la Beauce ; enfin elle a battu les Anglais en pleine campagne, après les avoir battus dans les sièges. A Patay elle a pour auxiliaires les deux maréchaux , Alençon , Vendôme, de Loré , Xaintrailles , Lahire, tous les preux, toute la fleur de la chevalerie; elle a pour lieutenants Bieheraont et Dunois, les vainqueurs futurs de Castillon et de Formignies , les deux héros qui effaceront du sol la dernière trace de la domination étrangère en restituant à la France la Guyenne et la Normandie.

Connétable, maréchaux, princes du sang royal, chevaliers blanchis sous l'armure, tous s'accordent à déclarer que Jeanne était l'âme de leurs conseils et leur guide dans les combats , qu'elle a eu l'initiative de toutes leurs grandes entreprises , que son inspiration ne les a jamais égarés, que son bras les a toujours conduits à la gloire; tous, dans leur sincérité modeste et loyale, ont attesté

qu'elle possédait autant que personne les talents du général et les qualités de l'homme de guerre ( 35 ).

Eten effet, dans cette courte campagne, ces qualités, ces talents ne se révèlenWls pas à la fois? Que doit-on le plus admirer, ou de cette intrépidité qu'aucun danger ne déconcerte ; ou de cette sûreté de coup d'œil qui saisit le point précis et le moment décisif; ou de cet instint merveilleux qui lui fait deviner l'emploi et la puissance de l'artillerie, cette arme nouvelle; ou de cette perspicacité qui pénètre les desseins de l'ennemi et lui en donne la pleine connaissance; ou de cet esprit d' à-propos éclatant en vives saillies, en traits de feu qui rendent les armées invincibles ; ou enfin de cette rapidité foudroyante qui semble le signe et le privilège de ceux qui sont doués au plus haut degré du génie de la guerre? C'est avec vérité qu'une voix éloquente a pu dire d'elle « que Dieu avait « instruit ses mains à combattre, et ses doigts à tenir « l'épée! »

dieu. — Trojes. — Reimi.

Jeanne passa quatre jours à Orléans ('); elle y reçut un don de peu de valeur qui lui causa beaucoup de joie : le prince dont elle avait reconquis l'héritage s'était montré reconnaissant; du fond de sa prison d'Angleterre, il avait ordonné qu'on lui offrit en son nom un habillement de velours aux couleurs de sa maison. Ce simple souvenir loi était cher, parce qu'il lui venait du noble captif

Ceux d'Orléans faisaient de grands préparatifs pour recevoir dignement le roi, qui était à leurs portes et qui ne vint pas. Ils furent sensibles à cette indifférence, qu'ils n'avaient pas méritée ( 3 ), et n'eurent même pas la consolation de garder dans leur ville, autant qu'ils l'auraient voulu, leur bien-aimce libératrice.

« Le vendredi bien matin , la Pueelle dit au due d'A- « lençon : faites sonner trom pilles et montez à cheval ; « il est temps d'aller vers le gentil roi Charles pour le « mettre à son chemin de son sacre à Reims. Et ainsi fut « fait. Tous montèrent à cheval en la ville et ceux des « champs, et celui jour (24 juin) furent au gtte devers le « roi en la ville de Gien ; et ce jour fust moult parlé par « touz les seigneurs les chevaliers, les escuyers, les gens a de guerre et tous gens de quel qu'estât qu'ils feussent, « qui tous tenoient à très grans merveilles les grans « aventures de guerre qui , le samedi devant, estoient « advenues par l'entremise de la Pueelle à elle et à sa

« compagnie; et croy que on ne vit nul qui ait veu la « pareille ( 4 ). »

Mais, quel que fût l'éclat de ses services, elle devait désormais rencontrer à la cour une opposition d'autant plus redoutable qu'elle était cachée, et qu'elle émanait d'un homme qui exerçait sur l'esprit du faible prince un empire absolu. Cet homme, c'est La Trémouille, le mauvais génie de la France.

Qui pouvait motiver son animosité? Le voici : il n'y avait place dans le cœur de Jeanne que pour deux sentiments : l'amour de Dieu , l'amour du pays. C'était à ces deux sources qu'elle puisait sa force; c'étaient là ses deux moyens d'action , moyens infaillibles auprès de ceux en qui respirait encore le patriotisme ou la foi; impuissants sur ceux qui n'étaient pas accessibles à ces nobles passions. Les hommes qui ne savent pas se dévouer, qui ont le culte de leur intérêt et qui consument leur vie dans les

GIEIf. — THOVES. — REIMS. 8d

intrigues devaient d'abord l'accueillir froidement et bientôt après se tourner contre elle : tels étaient les courtisans. Elle leur devint suspecte, parce qu'elle menaçait de détruire leur crédit, qui ne se fonde que sur la faiblesse et sur les vices du souverain : le retenir dans l'indolence, l'enchaîner dans l'inaction, voilà leur but; leur chefd'œuvre est de le corrompre pour l'annuler; toute généreuse inspiration qui pénètre jusqu'à lui les alarme, parce qu'ils comprennent qu'en s'élevant il leur échappe.

La Trémouille n'aimait pas Jeanne par cela seul qu'il était le favori; lorsqu'il l'entendit, selon sa promesse, solliciter la rentrée en grâce du connétable, il devint son implacable adversaire. Il avait conçu contre Richemont une aversion d'autant plus profonde qu'il se souvenait d'avoir été sa créature et d'avoir trahi sa confiance ; il savait avec quelle rigueur son ancien maître châtiait les courtisans indignes : la lin sanglante des sires de Giac et de Beaulieu se représentait sans cesse à son esprit et entretenait sa terreur. Que n'avait-il pas à craindre d'une réconciliation ? Aussi ne négligea-t-il aucun artifice pour nourrir les ressentiments du roi et pour envenimer sa haine. En vain Jeanne, secondée par le duc d'Alençon, employa-t-elle les raisons les plus convaincantes, en vain descendit-elle aux prières les plus humbles et les plus vives; Charles demeura inexorable, et le connétable, à l'instant critique où son concours était le plus nécessaire , se vit condamné à l'exil dans un de ses domaines ( 5 ) .

Ce honteux succès enhardit La Trémouille ; il se tlatta

d'écarter Jeanne des conseils , d'étouffer son influence, de l'anéantir enfin, comme il avait anéanti Richemont. Pour le salut et pour l'honneur du pays, ses lâches calculs furent déjoués, et il se trouva désarmé devant l'enthousiasme populaire, que les exploits de la dernière campagne avaient porté à son comble.

L'expédition de Reims avait été résolue et publiquement annoncée ; le roi était lié par sa promesse ; mais, aux yeux du favori, cette promesse ne rengageait pas. Affectant une sage prudence, celui-ci représentait au conseil qu'il y avait une multitude de cités . « de villes « fermées , de châteaux et places fortes , bien garnis « d'Anglois et de Bourguignons, entre le dit lieu de « Gien et Reims. » — A cela laPucelle répondait « qu'elle « le savoit bien, et que de tout ce ne tenoit compte ( 6 ). » — La Trémouille insistait : a Le roi , disait-il , n'a pas « d'argent pour soudoyer son armée. *> La Pucelle, pour toute réponse , étendait la main et montrait la plaine couverte de chevaliers , d'hommes d'armes et de gens du commun , qui de tous côtés accouraient à son appel , empressés de marcher comme volontaires sous ses auspices et en sa compagnie. Il y avait tel gentilhomme qui, n'ayant pas de quoi s'équiper, consentait à servir dans les rangs des arehers, convaincu que, dans l'expédition du sacre , le dernier poste était encore un poste d'honneur

Quels arguments vulgaires, quelles objections timides opposer à de pareilles manifestations? En présence de cet élan patriotique, que devenaient de misérables intrigues?

Gl£N. — TBOYES. — HEIMS. 87

Dès cette époque , la renommée de Jeanne était répandue dans toutes les provinces. Selon la croyance populaire , quiconque lui était hostile était abandonné de Dieu : c'est ainsi que le duc de Bretagne, allié des Anglais, était soupçonné, pour cette seule cause, d'attirer sur ses vassaux et sur ses terres la malédiction du Ciel ( 8 ). Ce n'était pas seulement la foule ignorante et crédule qui se déclarait, les théologiens les plus renommés se prononçaient comme la foule. L'archevêque d'Embrun, dans un savant mémoire , déduisait les motifs qui déterminaient sa conviction. A ceux qui conservaient des appréhensions et des doutes il rappelait les actes de la sainte fille : « Cherchez-vous, disait-il, à distinguer des « suppôts du démon les élus du Seigneur? c'est à leurs * fruits que vous les connaîtrez ! » et alors il énumérait les vertus de Jeanne, sa piété, sa pudeur, son humanité , son abnégation, et il concluait à la nécessité d'avoir foi en son inspiration , et de suivre en toutes choses ses avis, qui venaient de Dieu ( 9 ). Du fond de sa retraite de Lyon, Jean Gerson, qui allait mourir, voulut apporter à la libératrice son glorieux témoignage. Dans le dernier écrit que sa main ait tracé il la couvre de son autorité , il l'encourage dans son œuvre : « La grâce di- « vine éclate en elle, s'écrie l'illustre docteur, et elle ne « s'en prévaut pas pour rechercher les vanités du monde, « pour briguer la fortune, les honneurs et les titres, pour « assouvir des haines privées, de secrètes Vengeances , « pour exciter des séditions et des troubles; elle se si- « gnalc par son ineffable douceur ; elle se répand en

88 CHAP1TBE V.

« prières et en actions de grâce , accomplissant tous les « devoirs, vertueuse et tempérante envers elle-même, « juste envers le prochain, pieuse envers le Seigneur ( l0 ).

Au delà des frontières du royaume l'opinion commençait à s'émouvoir : le vice-chancelier de l'université de Cologne, Henri deGorcum, publiait des propositions pour et contre la Pucelle ("). Un clerc allemand du diocèse de Spire composait un traité où il consignait les noms et les actions des sibylles de l'antiquité, pour arriver à Jeanne, qu'il appelait la sibylle de la France. L'auteur de cette étrange dissertation rend hommage à sa conduite et à son caractère; sauf plus ample information, il la considère comme une envoyée céleste ("). Tel était le jugement que les peuples des bords du Rhin portaient sur sa mission.

Les souverains étrangers s'informaient de la vie et des actes de cette jeune fille inspirée , qui changeait à son gré la fortune des combats et la destinée des empires. Il fallait que les familiers de Charles VII- prissent la plume pour satisfaire cette légitime curiosité. Deux des lettres qui furent écrites dans ce temps et pour cet objet nous ont été conservées : l'une est de Perceval de Boulainvilliers, conseiller chambellan du roi , et elle s'adresse au duc de Milan ; l'autre est adressée à la maison de Savoie, et elle est attribuée à Alain Chartier ( l3 ). Cesépitres ont un double intérêt : elles constatent le retentissement qu'avaient en Europe l'entreprise de la Pucelle et ses premiers exploits , et en outre elles nous font connaître comment on racontait à la cour son enfance et ses jeunes années. Quant aux circonstances de sa mission, le récit ne

GIEN. — TBOYES. — REIMS. 89

pouvait en être altéré , parce qu'elles étaient toutes présentes et publiques.

«v Jeanne, écrit Boulainvilliers, est née la nuit de TÉpia phanie. Aussitôt tous les habitants du village se sentent « saisis de joyeux transports, dont ils ignorent la cause; <f ils courent çà et là pour apprendre ce qui est arrivé « d'heureux ; pendant deux heures entières les coqs, se « faisant les hérauts delà bonne nouvelle, battent des « ailes et font résonner l'air de leurs chants d'allégresse ( ,4 ). « Parvenue à sa septième année, l'enfant va garder les « brebis ; or, pas un de ses agneaux n'est atteint de la « maladie , pas un n'est emporté par la bête fauve ; sa « famille est constamment préservée de la misère du temps « et des attaques de l'ennemi ( lf> ). Tout en elle est exce traordinaire : si elle court avec ses petites compagnes, « en prenant pour enjeu une poignée de fleurs, elle ne « touche pas la terre; elle vole A douze ans, elle « entend une voix mystérieuse qui sort d'une nuée « éblouissante, et qui lui annonce qu'elle sera chef de « guerre et que tout sera soumis à son commande- « ment (* 7 )... » Voilà comment, du vivant même de l'héroïne, on pouvait déjà signaler la malencontreuse invasion de la légende dans une histoire qu'aucune fiction ne saurait embellir.

Il est un point sur lequel il faut rendre justice aux auteurs de ces lettres ; ils sont d'accord pour exalter les mérites de Jeanne et ses services. Écoutons surtout Alain Cbartier: « 0 fille vraiment extraordinaire, s' écrie-t-il, « tu ne nous viens pas de la terre; tu es descendue du

CHÀP1THE V.

« ciel pour relever la France de sa ruine, pour ranimer « son courage en réprimant l'orgueil de l'Anglais. Tu es « digne de toute louange , de tout hommage , tu es digne « des honneurs divins, tu es la lumière du royaume, « l'éclat des lis, le soutien de la France et de la chré- « tienté! Que Troie célèbre Hector, la Grèce Alexandre, « l'Afrique Annibal; que Rome soit flère de ses héros et « de ses Césars : notre patrie, déjà féconde en grands « hommes, n'eût-elle produit que cette jeune fille, se « comparerait pour la gloire des armes aux autres nations, < et pourrait l'emporter sur toutes ( ,8 ) 1 »

Ces louanges, qui semblent excessives, étaient l'expression de l'exacte vérité : le courtisan , dans son enthousiasme d'emprunt, était le fidèle interprète du sentiment populaire.

Mais le peuple, qui appelait le départ de tous ses vœux, ne pouvait en donner le signal ; la Pucelle , à laquelle ses envieux opposaient la plus perfide des résistances, celle qui consiste dans l'inaction , dans l'inertie, ne négligeait aucun moyen pour engager le roi de plus en plus dans le grand mouvement qu'elle dirigeait, et pour l'obliger ainsi, malgré lui-même, à tenir sa parole. Elle écrivait aux villes les plus éloignées du royaume, les requérant de se faire représenter par des députations dans la cité de Reims, où allait se faire sacrer le gentil Dauphin ('9).

ïl y avait trois jours qu'elle était à Gien lorsque, le 27, irritée des lenteurs des conseillera et des capitaines , « elle se délogea par dépit, et allalogeraux champs ( a0 ). o Son arrivée au camp eut pour effet de soumettre l'armée

G1BN. — TBOYES. — BEIMS. SU

a une discipline austère et chrétienne ("), et (l'entrai ner enfin le roi et la cour.

Le 29 juin, jour de Saint-Pierre , on leva l'étendard royal et on se mit en marche. Charles était environné des princes du sang et de la noblesse : le duc d'Alençon, les comtes, de Clcrmont, de Vendôme , de Laval, de Boulogne se tenaient à ses côtés ? à sa suite étaient Dunois, les deux maréchaux, l'amiral de Culant, les seigneurs de Thouars, de Sully, de La Trémouille , Jamet du ïïllay, lahire et Xaintrailles; il se trouvait à la tète de douze mille combattants « tous preux , hardis , vaillants et de « grand courage »

Jeanne n'était pas le chef de l'armée, elle en était l'âme; elle n'avait pas voulu qu'on lui fixât un rang , qu'on lui assignât un poste, « Aucunes fois elle se tenoit à la ba- « taille, avecques le roy, en alant son chemin; autrefois «en l'avant garde, et autre en l'arrière garde, ainssi « qu'elle veoit convenir à son entente ( a3 J. » Elle avançait au milieu d'un pays ennemi avec une incroyable sécurité, a et toutes les forteresses d'un côté et d'autre de sa « voie se mettoient en son obéissance (»<). » Tous s'émerveillaient de ces succès faciles, de ces progrès certains : « Jamais, lui disaient-ils, on n'a vu ce qu'on voit « de votre fait; jamais, dans aucun livre, on n'a rien lu de « semblable, » « C'est que mon Seigneur, répondait- « elle, a un livre auquel n'a jamais lu aucun clerc, quel- « que parfait, quelque savant qu'il puisse être (* 5 ). » Elle lisait dans ce livre divin , et la foi qu'elle y puisait se répandait autour d'elle. Un des nobles seigneurs qui

raccompagnaient pouvait dire, avec l'accent de la conviction : « Tous ont si bonne espérance en Dieu que je « crois qu'il nous aidera ( ,6 ). »

On arriva, sans coup férir, jusque sous les mors d'Auxerre (1 er juillet), la première place considérable qu'on eût encore rencontrée. On préparait le siège et l'assaut lorsqu'on apprit que la ville avait conclu une trêve, et qu'elle s'engageait à demeurer neutre. La Trémouille avait conduit dans l'ombre cette fâcheuse négociation , dont les habitants lui avaient payé la conclusion au prix de deux mille écus. Ce résultat excita les murmures des capitaines ; Jeanne surtout en était indignée: dans la guerre qu'elle entreprenait, ne convenait-il pas de répudier et de flétrir toute menée secrète , tout honteux marché? Devant le roi de France les cités françaises devaient ouvrir leurs portes de bon gré ou de vive force; elles ne devaient, dans aucun cas, acheter le droit de les tenir fermées ( a 7).

Il fallut se résigner et passer outre. Saint-Florentin se rendit, ainsi que les petites places de Brinon et de Saint- Phal. Le 5 juillet à neuf heures du matin, Charles établissait son camp devant Troyes.

Cette importante cité s'apprêtait à la résistance; quelques jours auparavant, ses habitants avaient « baillé « advis à ceux de Reims que les ennemis du roy ( An- « glois ) et du duc de Bourgoingue estaient près d'Auxerre « pour aller en la ville de Reims, leur mandans que s'il « advenoit que eulx fussent requis par les dietz ennemis de « faire quelque chose contraire au party qu'ilz tenoient ,

G1EN. — THOVKS. — REIMS. 93

« qu'ilz estoient délibérés de faire response toulte néga- « tive , et de se tenir en ce party du roy et du duc de « Bourgoingne jusques à la mort inclusivement ( î8 ). »

Charles VII et Jeanne leur avaient écrit la veille pour les engager à se rendre (»*). Un singulier personnage s'était chargé de ces deux lettres : il s'appelait frère Richard , de Tordre des Cordeliers [*>). C'était un moine qui, depuis quelques mois, faisait grand bruit à Paris et dans les provinces. Il disait qu'il venait de Jérusalem, et il se mêlait de prédire. Son éloquence était fort populaire. Il avait passé dans la capitale la seconde quinzaine d'avril, prêchant à Sainte-Geneviève et aux Innocents, a C'étoit, dit le prétendu bourgeois de Paris, un « homme de très-grande prudence, savant à oraison, se- « meur de bonne doctrine pour édifier son proxisme; il « commençoit son sermon environ cinq heures au matin, « et il duroit jusques entre dix et onze heures , et toust jours y avoit quelque cinq ou six mille personnes à son a sermon ; et vrayment dix sermons qu'il fist à Paris et a un à Boulongne tournèrent plus le peuple à dévotion

* que tous les sermonneurs qui puis cent ans avoient

• presché à Paris. » Les Anglais, alarmés de cette vogue, l'avaient fait partir le 30 avril. Depuis ce jour, l'infatigable orateur parcourait la Bourgogne et la Champagne, où il avait acquis par sa parole une véritable autorité. Comme il se trouvait à Troyes à l'arrivée de l'armée royale, il s'était chargé volontiers d'aller au-devant de la Pucelle, afin de l'observer. Il soupçonnait qu'elle pouvait être inspirée par le malin esprit ; aussi l'avait-il abordée

avec précaution, en faisant de grands signes de croix et en lui jetant de Feau bénite. Jeanne s'était mise à sourire, et elle lui avait dit : « Approuchez, approuchet « hardiement : je ne m'envouleray pas ( 3l ). » Ses soup^ çons une fois détruits, elle l'avait chargé de la lettre du roi et de la sienne.

Ceux de Troyes gardèrent avec eux frère Richard; quant aux deux lettres, ils n'y firent aucune réponse , et ils en envoyèrent copie à ceux de Reims, ajoutant « qu'ils « étoient délibérés de bien en mieux eux garder et la ce dite cité en l'obéissance du roi anglois et du Duc de « Bourgogne, jusqu'à la mort, qu'ils l'avoient tous « juré sur le précieux corps de Jésus-Christ, sans aucun « souci delà Pucelle, qu'ils certiiioient être une fille « pleine du Diable ( 3 *). »

Telles étaient les dispositions des habitants.

Charles demeura quatre jours dans son camp aux portes de la ville, essayant de négocier, et comptant sur quelque mouvement du peuple en sa faveur. Cependant le cinquième jour, qui était le 9, il se trouvait à bout de ressources et de vivres. Il réunit son conseil , et commença à prendre les avis. Les plus prudents, effrayés des obstacles, opinèrent pour une prompte retraite ( 33 ). Quelques-uns, plus téméraires, engageaient le roi à laisser derrière lui Troyes, qui semblait imprenable, et à marcher directement sur Reims ( 34 ). Ce qui paraîtra incroyable, c'est que Jeanne n'assistait pas au conseil ! Robert le Maçon, seigneur de Trêves, prenant la parole à son tour, demanda instamment quelle fût introduite et consultée,

G1EN. — TROYES. — BEIMS. &î

rappelant que c'était sur sa foi qu'on avait entrepris ce périlleux voyage, et non pas d'après des considérations humaines. A sa requête, la Pucelle fut entendue. La première condition de son succès, c'était de ne jamais faillir; malgré ses merveilleux exploits, un seul échec pouvait tout perdre ; si elle reculait devant Troyes, c'en était fait de sa mission et d'elle-même: telle était la conséquence fatale de sa position extraordinaire. Elle parut devant l'assemblée, simple et assurée comme toujours : <c Noble « Dauphin, dit-elle dès son entrée, ordonnez de ras- « sembler vos gens et d'assiéger la ville. A quoi bon ces « éternels conseils? En nom Dieul avant qu'il soit trois « jours, par amour ou par force, je vous ferai entrer dans « la cité de Troyes ( 35 ). » Le chancelier Regnault de Chartres lui répondit : « Jeanne , si l'on était certain de « l'avoir dans six jours , on attendrait bien ; mais dites « vous vrai? » et derechef elle dit qu elle n'en faisait nul doute.

On résolut de la laisser faire.

Dans l'après-midi du 9 juillet, elle prend le commandement, et prépare l'assaut. L'armée, qui se décourageait dans l'inaction, se ranime à sa voix et retrouve sa joyeuse confiance ; « chevaliers, écuyers et autres gens de tout « état se mettent en besogne. » Le soir et la nuit sont employés à placer l'artillerie, à amonceler des fascines et des matériaux destinés à combler les fossés : l'attaque doit commencer dans la matinée du 10. Ces préparatifs, dirigés avec une précision et une habileté qui eussent fait honneur aux meilleurs capitaines ( 36 ), suffisent pour

répandre la conternation dans la ville. Le peuple s'émeut, les bourgeois sont dans le trouble ; enfin, au moment où Jeanne va donner le signal, la porte s'ouvre, et l'évêque, au nom des habitants, apporte aux pieds du roi des paroles de soumission et de repentir.

Le lendemain Charles VII faisait son entrée solennelle dans la cité redevenue française. Comme la Pucelle l'accompagnait, son attention fut détournée par les prières et les sanglots des prisonniers que, aux termes de la capitulation, la garnison bourguignonne, qui partait, traînait impitoyablement à sa suite. Ce spectacle afflige et révolte l'âme de la jeune fille; elle ne peut consentir à ce fatal départ. Elle vole vers les captifs; elle les revendique comme le prix de sa victoire; elle supplie le roi, qui, touché par ses instances , trouve encore au fond de son trésor épuLsé quelques écus pour payer la rançon de ces pauvres gens et les rendre à la liberté et à la patrie ( 3 ?). j

De Troyes à Châlons-sur-Marue la route est ouverte et facile. Cette dernière ville s'était engagée dans le parti des Anglais; mais, à la première sommation que lui fait le héraut Montjoie, elle envoie ses députés jusqu'à l'Estré au devant de Charles Vil , et le reçoit bientôt dans ses murs ( 38 ).

L'armée fait à peine halte; le lendemain, samedi 1G juillet, de grand matin, elle dirige sa marche vers Reims.

On n'attendait, de la part de cette antique cité, aucune opposition sérieuse. Dès longtemps elle était sollicitée de se rendre. Charles , dès le 4 juillet, lui avait écrit de

G1EN. — TRÛYE8. — REIMS. »7

Brinon. Ceux de Troyes et de Châlons, depuis leur rentrée en grâce, rengageaient vivement à suivre leur exemple. Ces actives démarches devaient avoir d'autant plus d'efficacité que , dans la bourgeoisie de Reims , il y avait un parti nombreux qui, de cœur, était resté Français. Les capitaines de la faction anglaise le savaient si bien qu'ils n'avaient eu garde de s'enfermer dans la ville ; ils avaient eu la prudence de se tenir à l'écart, abandonnant les habitants à leurs propres inspirations ( 3 s).

Ceux-ci n'hésitèrent pas : ne voulant pas attendre le roi derrière leurs murs, ils députèrent les notables à sa rencontre jusqu'à Sept-Saulx, château des archevêques; Charles accueillit leur soumission avec bonté, et s'engagea à respecter leurs droits et leurs privilèges ( 4 °). Le chancelier archevêque de Reims, Regnault de Chartres, prit les devants afin de recevoir le souverain dans sa ville archiépiscopale , où lui-même n'était pas encore entré depuis son élévation à ce siège. Avant le soir le roi arrivait aux portes de Reims ; a et furent à rencontre de lui « l'archevesque et tous les collèges de la ville, les bour- « geois et autres en bien grand nombre, tous faisans « grand' joye, en crians Nouél ! pour sa venue ( 4l ). »

C'était le lendemain, dimanche 17 juillet, que devait avoir lieu l'auguste cérémonie du sacre ; la nuit se passa en apprêts; tous y apportèrent tant de bon vouloir et tant de zèle que la solennité fut aussi imposante et aussi magnifique que si on l'eût disposée en temps de paix et à loisir. À neuf heures, la fête religieuse commença, et elle se

prolongea jusqu'à deux heures. Les maréchaux de Sainte- Sevère et de Rais, l'amiral de Culant et le sire de Graville, armés de toutes pièces, à cheval et portant leurs bannières, allèrent, selon l'usage, chercher la sainte ampoule à l'abbaye de Saint-Remy ; ils escortèrent l'abbé qui la portait, et, mettant pied à terre à l'entrée du chœur, ils assistèrent à la consécration. Le duc d'Alençon, en place du duc de Bourgogne, fit l'office de premier pair de France; le seigneur d'Albret eut l'honneur détenir l'épée; les quatre autres pairies laïques furent représentées par les comtes de Clermont et de Vendôme et par les seigneurs de Laval et de La Tïémouille. Deux pairs ecclésiastiques étaient présents : c'étaient Messeigneurs de Reims et de Châtons; les absents furent suppléés par les évêques d'Orléans et de Séez et par deux autres prélats. « Durant « le dit mystère la Pucelle se tint toujours joignant le « roy, et estoit moult belle chose de voir ses belles ma- « nières. » Elle avait à la main son étendard : « il avait « été à la peine ; c'était bien le moins qu'il fût à la gloire ! »

A l'instant où l'archevêque posa la couronne royale sur le front de Charles, tout homme cria : « Nouël 1 et « trompettes sonnèrent en telle manière qu'il sembloit « que les voultes de l'Église sedeussent fendre. »

Cette matinée se passa dans une sainte ivresse. Lorsque tout fut terminé, Jeanne, qui jusque-là avait prié dans le recueillement et dans le silence, se jeta aux genoux du roi, et, fondant en larmes, elle lui dit : « Gentil Dauphin, « or est exécuté le plaisir de Dieu, qui vouloit que levasse « le siège d'Orléans et que vous amenasse en ceste cité

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