CHAPITRE IX
Séances du 1««, du 3, du 10, du 12, du 15, du 14, du 17, du27 du 28 mars. — Maladie de Jeanne d'Arc, et séance du 18 avril.
!«' mars. — Le cinquième interrogatoire porta d*abord sur les lettres que Jeanne avait écrites au comte d'Armagnac, au roi d Angleterre et aux cheis de l'armée anglaise ; elle reconnut le contenu de ces lettres, à l'exception de quelques mots qu'on y avait changés, et déclara qu'ellemême les avait dictées. Comme on lui adressa beaucoup de questions au sujet des menaces faites aux Anglais dans ces lettres, eDe rappela tout ce qu'elle avait prédtt Bur l'entière délivrance du
royaume des lis. « Lesilnglois, ajouta-t-elle,a6andonneront un plus grand gage quils nont fait devant Orléans, et perdront tout en France. — Commont savez-vous cela? — Par la révélation qui m'en a été faite : cela arrivera avant sept ans, et je suis fâchée que cela doive tant tarder. •
Toutes les fois que dans le procès il était question de la France, Jeanne oubliait sa propre cause, elle oubliait sa captivité et les périls dont elle était menacée; prisonnière des Anglais, elle leur parlait encore comme au temps de ses victoires. Au reste, la prédiction qu'elle fit à ses juges dans cette séance s'accomplit exactement; Paris fut enlevé aux Anglais dans la sixième année qui suivit la mort de Jeanne, et peu de temps après, toute la France fut délivrée de la domination des étrangers.
Le chapitre des apparitions fut de nouveau traité. On interrogea l'accusée sur sainte Catherine et sainte Marguerite. On lui demanda quels étaient les vêtements des deux saintes, si elles étaient des femmes, si elles avaient un visage, si elles avaient des cheveux, et si ces cheveux étaient longs et pendants ; si elles avaient des bras et des membres; comment elles pouvaient parler sans organes, quelle langue elles parlaient. « Sainte Catherine parle-t-elle anglais? — Commei^t parleroit-elle anglois, répond Jeanne, puisqu'elle n'est pas du parti des Anglois. » On interrogea ensuite l'accusée sur des anneaux qu'elle avait portés et
qu'où regardait comme des talismans. Oi aurait Youlu savoir si sainte Marguerite et sainte Catherine s'étaient entretenues avec Jeanne sous l'arbre des Fées. On lui demanda ce que les deux saintes lui avaient promis au bois Chesnu et ailleurs. — Les saintes lui promettaient trois choses : la première, qu'elle irait en France ; la seconde, que Dieu aiderait les Français; la troisième, qu'elle irait en paradis. » Elles m'en ont promis une quatrième, ajouta-t-elle, que vous ne saurez que dans trois mois. » — Ses voix lui avaient-elles dit qu'elle serait délivrée de prison ? — Elle demande trois mois pour répondre. Cet interrogatoire se termine par quelques questions sur les révélations faites au roi ; Jeanne répond quelle aimerait mieux qu'on lui coupât le cou que de parler sur des choses qu'elle a promis de ne jamais dire à homme vivant.
3 mars. — Quoique nous ayons eu soin d'être court dans ces extraits, nous n'avons pu éviter les répétitions, car les interrogatoires roulant toujours sur les mêmes faits et les mêmes accusations, les mêmes réponses s'y représentent sansi cesse. A l'ouvertm-e de cette séance^ on revient sur les apparitions de saint Michel, de sainte Catherine, de sainte Marguerite. La pauvre Jeanne persiste dans toutes ses assertions : et qu'elle âme généreuse oserait la contredire, puisqu'il ne lu reste plus d'autre consolation et d'autre appui que £es vLsions lûiracuieuses I Combien ne serait-il pafi
douloureux de penser que les amis qu'elle avait dans le ciel, et qui l'accompagnaient dans sa gloire, ont fait comme les puissances de la terre, et l'ont abandonnée dans cette terrible lutte avec l'adversité !
Dans cette séance, Jeanne d'Arc fut encore interrogée sur son étendard. « Disiez-vous point que les penonceaux en semblance du vostre estaient heureux? — Je disois aux gens d'armes du roi : Entrez parmi les Anglais ^ ^i jy entrais moi-même à leur tête. — Disiez-vous point qu'ils portassent hardiment votre drapeau, et quils auraient bonheur? — Je disois ce qui est advenu et ce qui adviendra encore. — On lui demandait si des papillons n'avaient pas été trouvés sur son étendard; si son drapeau n'avait pas été porté autour des châteaux et des églises avec certaines cérémonies, avant d'être montré dans les combats ? Jeanne répondait que non. — N'avait-eUe pas connu le frère Eichard, fameux prédicateur, et soupçonné aussi de quelques sortilèges? — Elle raconte naïvement qu'elle a vu ce Eichard devant Troyes en Cham- \ pagne. « Ceux de la ville, dit-elle, l'envoyèrent^ devers moi, croyant que ma mission ne fût pas ! chose de Dieu. En approchant, il faisoit grands signes de croix et jetoit eau bénite. Je lui dis : Approchez hardiment , je ne m'enroulerai pas. • L'accusée est interrogée sur Catherine de la Rochelle, qui s'était donnée pour une propMesse, et
qui estoit, disait-elle , visitée toutes les nuits par une dame blanche vestue de drap d'or. Jeanae convient qu'elle a vu à Gerg-eau cette Catherine de la Rochelle, et qu'elle lui a conseillé de retourner auprès de son mari et de ses enfants.
f Savez- vous, lui dit l'interrogateur, si ceux de votre parti ont fait pour vous service ou oraison? — Je ne sais; mais je serai toujours contente de voir des chrétiens prier pour moi. — Dans quelle intention ceux de votre parti vous baisoient- Is les mains et les vêtements? — Si on baisoit mes vêtements, ye nenpôuvoismais; venaient les pauvres gens volontiers à moi, parce que je ne leur faisois point de déplaisir. — A-t-on fait des images de vous en papier, en plomb ou autre métal? A-t-on porté ces images suspendues au cou ? — Si on m'a pris pour une sainte ou pour un ange, si on m'a nommée à l'église dans des prières, si on y a fait bénir des images en mon honneur, je n'en ai rien su. — Ceux de votre parti vous croient- ils envoyée de Dieu? — J'ignore si ceux de mon parti me croient envoyée de Dieu-pour ce que j'ai fait, et, dans le cas oii ils le croiraient , il m'est avis qu'ils ne se trompent pas. »
Elle est interrogée sur ce qui lui est arrivé au château de Beauvoir. « Blasphémâtes-vous point lors lé nom de Dieu ou des saints? — Je n'ai pas coutume de jurer. » On lui demanda si elle avait reçu les sacrements de l'égHsc en habits d'homme.
« Oui, mais je déposais mes armes. — Si elle avait tenu des enfants sur les fonts de baptême, et quels noms elle leur avait donnés? — Aux garçons le nom de Charles, aux filles celui de Jeanne. — Si un enfant de Lagni avait été rappelé à la vie par ses prières? — Toutes les vierges de la ville, assemblées à l'église, priaient Dieu de ressusciter un enfant pour qu'il fût baptisé, et Jeanne alla prier avec elles; l'enfant ouvrit les yeux, bâilla trois ou quatre fois, reçut le baptême et mourut : voilà tout ce qu'elle sait. » On avait l'intention de tirer de ses aveux la preuve qu'elle avait abusé du nom de Dieu et de l'autorité de ses saints pour des choses mondaines : qu'elle s'était livrée à de coupables superstitions ; qu'elle n'avait pas craint de se présenter elle-même aux peuples comme un objet d'idolâtrie.
Lorsqu'on lui demandait si elle était prophétesse, elle répondait qu'elle ne savait qu'une chose dans l'avenir, c'est que les Anglais ne resteraient pas en France. Une autre fois on lui demandait si Charles avait bien fait de tuer ou faire tuer le duc de Bourgogne : € Cette mort, répondit- elle, fut un très-grand malheur : mais Dieu ne m'a enenvoyée que pour secourir le royaume. » Il y avait tant de noblesse dans ces réponses, qu'on ne renouvela plus de pareilles questions.
10 mars. — Cette séance fut tenue dans la prison de Jeanne, ce qui ajoutait encore à l'ill égalité
comme à Todieux de la procédure : Tévôque do Beauvais s'y rendit avec un très-petit nombre d'assesseurs. On interrogea l'accusée sur sa sortie de Compièg-ne, et sur ce qui se passa lorsqu'elle I tomba aux mains des Bourguignons. Elle dit que ; dans la semaine de Pâques, s'étant trouvée sur les fossés de Melun, ses voix lui avaient annoncé quelle serait prise avant la Saint-Jean; les mêmes voix ajoutèrent qu'elle ne devoit s'ébahir, qu'elle devait prendre tout en gré, et que Dieu l'aiderait. On lui demande si cet avis lui avait été réitéré plusieurs fois ; elle répond que oui, et qu'elle a souvent prié Dieu de lui épargner les angoisses delà captivité. Du reste, en lui annonçant qu'elle serait prise, on ne lui avait dit ni l'heure, ni le lieu. Si elle l'avait su, elle n'y serait point allée, à moins que ses voix ne lui en eussent fait un devoir.
On lui fait plusieurs questions sur ses armes, sur le cheval qu'elle montait. On lui demande si elle avait un trésor. — Dix à douze mille écus qu'elle avait vaillant n'étaient pas grand trésor à mener guerre ; elle ne demandait rien au roi que de bons chevaux et de bonnes armes. — Le signe donné au roi fut-il de Dieu ? — Oui. — Durera-t-il longtemps? — Il peut durer mille ans et plus. — Est-il or ou argent, pierre précieuse ou couronne? — La plus riche couronne qui soit au monde. — Jeanne répugnait à en dire davantage, car ceux qui l'interrogeaient ne lui paraissaient pas gens à en être
frappés comme elle et comme ceux de son parti. • Le ^gne qu'il vous faudroit, à vous, kur ditelle, le seul qui pût vous émouvoir, est que Dieu me délivrât de vos mains, i On lui demanda si elle salua Fange lorsqu'il apporta le signe. — Elle ôta son chaperon et s'agenouilla, puis remercia Dieu de ce qu'il la délivrait des clercs qui arguoient contre elle.
12 mars. — On demande à Jeanne si l'ange qui apporta le signe parla au roi. — • Il dit qu'il falloit me mettre en besogne, et que la France seroit tantôt allégée, — Etait-ce saint Michel, le même qui vous avait d'abord apparu? — Le même. — Il vous aurait donc failli, au moins pour les biens de ce monde? — Puisque c'étoit le plaisir de Dieu, mieux étoit-cc encore que je fusse prise, — Ne vous a-t-il point failli pour le bien de votre âme? — Comment m'auroit-il failli, puisqu'il me conforte tous les jours dans ma prison. — Quand vous promites à Notre-Seigneur de garder votre virginité, parliez-vous à lui? — A sainte Catherine et à sainte Marguerite. — Avez-vous point parlé de vos visions à votre curé ou tout autre homme d'église? — Non, mais seulement à Robert de Beaudricourt et à mon roi. — Croyiez- vous bien iaire de partir sansi^ Toermission de père et mère? — Puisque Dieu me commandoit, il convenoit de le faire* quand j'aurais eu cent pères et cent mères, quand j'aurais été fille de rqi^ je.fussa partie. — Quand
VOUS voyiez saint Michel et ses anges, leur faisiezvous la révérence? — Oui, et je baisois la terre où ils s'étoient arrêtés. — Avez- vous eu messages et lettres de saint Michel et de vos voix? — Je répondrai dans huit jours. — Vos voix vous ont-elles quelquefois appelée Fille de Dieu, Fille de V Eglise, Fille au grand cœur?— Avant et après la délivrance d'Orléans, elles m'ont plusieurs fois appelée Jeanne la pucelle, fille de Dieu. »
Dans cette journée du 12 mars, il y eut une séance après dîner; on interrogea la Puceile sur le songe de son père et sur les inquiétudes de ses parents à son départ. On revint ensuite à l'habit d'homme : « Prîtes-vous cet habit, dit l'interrogateur, à la requête de Beaudricourt? — Par ma propre volonté et non à la requêta d'aucun homme au monde. — Pensiez- vous mal faire?— Non, « et t si j'estois de présent en l'autre parti, et en habit • d'homme, me semble que ce seroitun des grands « biens de la France, de fah'e comme j'ai fait de- « vaut ma prise. »
A la fin de cette séance, Jean Le Maistre, vicaire de l'inquisition, qui n'avait paru jusque-là que parmi les assesseurs, se présenta comme juge du procès, ce qui fut un motif de nullité au procès de révision.
13 mars, — Dans cet interrogatoire, on ne s'occupa guère que du signe qui fut donné au roi Charles ; Jeanne déclara d'abord qu'elle n'en par-
lerait pas ; puis elle en parla assez longuement. « Ce signe, dit-elle, fut ce que l'ange certifia à mon ïoi en lui apportant la couronne; l'ange lui déclara qu'il aurait tout le royaume de France, à l'aide de Dieu et moyennant mon labeur. Saint Michel ajouta que le roi n'avait qu'à me donner gens d'armes, et qu'il serait bientôt couronné et sacré. — De quelle manière l'ange apporta-t-il la couronne? — Elle fut baillée à l'évêque de Reims et mise au trésor du roi. — De quel métal était-elle composée? — De fin or et moult riche. — Quelle était la signifiance de cette couronne? — Que le roi reprendrait le royaume de France. — D'où venait cette couronne apportée par l'ange ? — Il n'y a orfèvre au monde qui la sût faire si riche et si belle. — Comment l'ange arriva-t-il? — Il entra par Y huis, et fit la révérence au roi, louant sa résignation dans l'adversité^ et lui annonçant les destinées futures de son royaume. — Jeanne accompagna l'ange et dit au roi : Voilà votre signe, prenez-le. La Trémouille, Charles de Bourbon et plusieurs prélats virent ce signe, et Dieu permit que ce signe fût ainsi vu, pour épargner à Jeanne les questions qu'on lui faisait sur sa mission. Parmi la multitude d'anges qui accompagnaient saint Michel, il y en avait avec des ailes, quelques-uns avec une couronne sur la tête, d'autres sans couronne. L'archange, après avoir remph son message, se sépara de Jeanne, qui se mit à plourer et qui l'aurait volontiers suivi s'il eût plu à Dieu. —
Fut-ce pour son mérite à elle que l'ange vint de
la sorte? — Il était venu pour que le roi crût à la
mission qu'elle avait reçue de Dieu, et pour que les
bonnes gens d'Orléans fussent secourus. — Pourquoi elle plutôt qu'un autre? — Dieu avait voulu
opposer une simple vierge aux ennemis du roi. • Tels furent les prodiges que Jeanne raconta dans cet interrogatoire. Si de pareilles choses avaient été vues de la cour de Charles VII, comment l'histoire contemporaine aurait-elle gardé le silence? Nous avons dit que Jeanne, en arrivant à Chinon, avait fait reconnaître au roi sa mission, en lui rappelant une prière à Dieu qu'il avait faite en secret dans un moment de désespoir ; l'héroïne voulait cacher aux juges l'esprit de découragement qu'elle avait trouvé dans le prince qu'elle était venue secourir; elle aima mieux raconter des choses merveilleuses que de rappeler des souvenirs et des faits peu glorieux pour le roi de France. Les deux dernières années de la vie de Jeanne sont le plus beau sujet de poëme épique qu'on puisse trouver dans l'histoire des hommes ; lorsque nous entendons la jeune vierge nous parler ainsi des anges et des magnificences du ciel qui viennent attester sa mission auprès de Charles, nous sommes tentés de croire que les merveilles de sa vie l'ont inspirée, qu'elle prélude elle-même au poëme dont elle est le héros, et qu'elle se fait ainsi devant ses juges le poëte de sa propre épopée. Si en effet quelque poëte.
d'un vrai génie, chantait la gloire de Jeanne d'Arc, i\ n'aurait rien de mieux à faire que de raconter i arrivée de l'héroïne à la cour de Charles, comme elle la racontait elle-même dans cette séance du 13 mars.
14 mars. — On demande à Jeanne pourquoi elle se précipita d'une tour du château de Beaurevoir. « On disoit, répond l'accusée, que ceux de Compiègne, tous, jusqu'aux enfants de sept ans, dévoient être mis à feu et à sang , j'aimois mieux mourir que de vivre après une pareille destruction de bonnes gens; je savois d'ailleurs que j'étoy vendue aux Anglois. — N'avez- vous pas dit alors à sainte Catherine ces paroles : Plaira-t-i à Dieu de laisser si mauv aisément mourir ces bonnes gens de Compiègne? — Je n'ai point dit mauvaisement, mais seulement Dieu laissera-t-il mourir ces bonnes gens de Compiègne, si loyaux à leur seigneur? — On lui demande si elle a fait ce saut dans l'intention de se tuer. — Non, mais pour échapper aux Anglois. »
Jeanne avait dit à l'évêque de Beauvais qu'il se mettait en danger en se déclarant son juge : » Advisez bien que vous ne jugiez mal (ce sont ses expressions) ; je vous en avertis, et si Notre-Seigneur vous en chastie, j'aurai fait mon devoir de vous le diro. » Le procès- verbal ne dit point qu« l'évêque de Beauvais ait répondu à ces paroles da "Jeanne. Comme elle avait dit que sainte Catherin»
viendrait à son secours, et qu'elle serait délivrée, on voulut qu'elle s'expliquât là-dessus. — Elle répondit que ses voix lui avaient annoncé la délivrance, mais ne lui avaient point dit quand Qi comment; seulement il lui avait été annoncé qu'elle serait sauvée par une victoire. « Quand ce sera au jugement, ajouta- t-elle, je ne sais s'il y aura aucun trouble qui me délivrera; mes voix me disent : Ton martyre [mira et tu viendras au royaume duparadis; entendent- elles par le mot de martyre la peine et adversité que je soufîi'e en prison, ou bien ai-je encore de plus grands maux à souffrir? Dieu le sait et je m'en rapporte à lui. — Etes- vous sûre, lui demanda l'interrogateur, que vous serez au paradis? — Aussi sûre que si j'y étois déjà. — Cette réponse est grave et d'un grand poids. — Aussi en tiens-je la pensée pour un grand trésor. — Croyez-vous, après cette révélation, que vous ne puissiez faire péché mortel? — Je n'en sais rien et je mets toute ma confiance en Dieu. » La séance est suspendue, et reprise dans Taprès-dîner du même jour 14 mars. Le compte -rendu de cette séance commence par quelques phrases inintelligibles. On demande ensuite à Jeanne si elle tient son serment de garder sa virginité de cœur et d'âme. — Point de réponse dans le procès- verbal, la séance est de nouveau suspendue et reprise une seconde fois. On demande à Jeanne si elle croit qu'elle ne peut pas pécher mortellement et.
dans ce cas^ pourquoi elle se confesse. — Elle ne sait; mais si elle était en péché mortel, elle croit que sainte Marguerite et sainte Catherine l'abandonneraient. — On veut savoir si elle a mai. gréé ou renié Dieu dans la prison. — Les gens envoyés auprès d'elle avaient sans doute surpris quelques mots échappés à sa douleur; aucunes fois elle disait, bon gré Dieu, bon gré saint Jean, bon gré Notre-Dame. On avait fait de ces mots autant de blasphèmes. Jeanne se contente de répondre qu'on l'a mal entendue et qu'elle n'a pas l'habitude de jurer.
Prendre un homme en rançon, lui disait- on, et le faire mourir, n'est-ce pas péché mortel? — On faisait allusion à Franquet d'Arras qu'elle avait fait prisonnier. — Elle répond qu'elle avait voulu échanger Franquet contre un prisonnier de son parti; mais ce dernier étant mort pendant la négociation, elle avait laissé faire la justice, qui réclama Franquet comme meurtrier, larron et traître. — On reprochait à Jeanne d'avoir baillé de l'argent à celui qui avait pris Franquet, afin de le livrer à la justice de Lagny et de Senlis. — f Je n'étois, répondit-elle, ni monnayer, ni trésorier du roi de France. »
On ne peut juger ici de l'embarras où devaient se trouver ceux qui cherchaient d-es crimes dans la vie de Jeanne, puisqu'ils en étaient réduits à s'arrêter sur de pareilles circonstances. L'accusée
il aurait-elle pas pu leur répondre que ce qu'on lui reprochait, au sujet de Franquet d'Arras, on pouvait le reprocher aussi au roi d'Angleterre, qui l'avait achetée elle-même des Bourguignons pour la faire juger et condamner? On lui fit plusieurs questions sur des faits qui pouvaient être regardés comme des péchés mortels : elle avait livré un assaut à Paris le jour de Notre-Dame; elle s'était approprié la haquenée de l'évêque de Senlis ; elle avait voulu se donner la mort en se précipitant du haut d'une tour ; elle portait l'habit d'homme. — Toutes les questions qu'on lui adressait ainsi semblaient n'appartenir qu'au tribunal de la pénitence ; l'accusée répondit que sur toutes ces choses, elle ne connaissait que le jugement de Dieu et celui de son confesseur ; elle ajouta que le cheval de l'évêque de SenHs avait été payé deux cents saluts d'or, et qu'elle l'avait même envoyé au prélat comme impropre à la guerre ; quant au saut de Beaurevoir, elle en avait demandé pardon à Dieu; pour l'attaque de Paris dans un jour de fête, elle avait obéi à ses chefs ; et pour l'habit d'homme., elle le portait parce qu'elle avait fait les œuvres d'homme ; si cet habit déplaisait à Dieu, elle était; prête à le quitter.
15 mars. — On s'aperçoit, à la seule lecture des procès-verbaux, que les séances se tiennent dans une prison, et que l'accusée est interrogée devant un petit nombre d'assesseurs et de témoins dévoués
à la cause de ses ennemis ; de plus fréquentes lacunes se font sentir dans le compte -rendu des interrogatoires ; plusieurs réponses semblaient altérées ou passées sous silence.
Pour mieux faire connaître la physionomie du procès, nous dirons encore quelques mots sur l'esprit qui présidait aux interrogatoires. La grande affaire pour les juges était de découvrir des motifs de condamnation, et tous les moyens étaient bons pour cela. Tantôt on s'efforçait d'incriminer les moindres actions de Jeanne ; tantôt on scrutait ses plus secrètes pensées, avec le dessein d'y trouver quelques erreurs condamnables. Les questions sur les faits sont simples, quelquefois naïves, et souvent la Pucelle a l'air de s'en moquer. Quant aux questions sur les doctrines, comme elles offrent à l'accusation un champ plus vaste, c'est de ce côté que les interrogateurs dirigent le plus souvent leurs efforts. Leur investigation opiniâtre va de subtilité en subtilité, et ne s'arrête que lorsqu'elle a cru trouver, dans la réponse de Jeanne, quelque sens équivoque, quelque contradiction apparente qui puisse faire suspecter sa foi. Quoique l'ignorance de l'accusée sur certaines matières mette lort à l'aise les docteurs qui veulent la tromper, ceux-ci ne restent pas moins cachés sous un voile mystérieux. Lorsqu'ils font une interrogation à laquelle ils attachent une grande importance pour l'issue du procès, ils craignent avant tout
d'être parfaitement compris, et de laisser devine? leur intention. Pour l'ordinaire, c'est le crime qui, en présence des lois, redoute la umière; ici ce sont les juges. Toute franchise leur déplaît; toute explication, toute définition leur est odieuse. S'il arrive dans les débats qu'une question soit a&sez éclaircie pour que l'accusée se mette en garde contre les embûches qu'on lui dresse, aussitôt la même question est présentée sous d'autres formes et dans des termes plus vagues. Alors la jeune vierge, pressée de répondre, hésite. Quelquefois même elle varie dans ses réponses. Mais qu'importent à ceux qui l'interrogent les variations et les incertitudes de l'accusée ! Ils n'écouteront rien de ce qui peut servir sa cause, et ne retiendront de ses paroles que ce qui peut lui nuire.
Dans cette séance du 13 mars, Jeanne fut invitée à s'en rapporter, pour ses faits et dits, à la décision de rÉghse. Elle demande que ses réponse soient vues par des clercs, et si on y trouve quelque chose contre la foi chrétienne, elle s'en expliquera avec ses consens qui sont au ciel ; s'il y a quelque mal dans ce qu'elle a fait ou dit, elle ne veut pas le soutenir ; elle serait désolée d'être sur quoi que ce soit en opposition avec l'Église. Après cette réponse de Jeanne, qui aurait satisfait des juges uniquement occupés de la vérité, on en vient à la distinction entre l'Éghse militante et l'Éghse triomphante. Le procès-verbal mentionne à peine
les explications qui furent données à ce sujet.
Cette grande question de la soumission à l'Église, qui allait devenir le fond du procès, est jetée d'abord comme par distraction dans les débats ; puis on revient à d'autres questions dont on s'était occupé dans les séances précédentes; on interroge l'accusée sur diverses tentatives d'évasion. « Notre-Seigneur, répondoit Jeanne, ne m'a pas permis jusqu'ici de réussir. — Partiriez- vous de présent si vous trouviez votre point de partir? — Si je voyois l'huis ouvert, si mes gardes et les Anglois ne songeoient point à m'arrêter, je croirois que c'est la volonté de Dieu et je m'en irois. — Si Dieu ne vous envoyoit secours et ne vous montroit sa volonté, feriez- vous quelque entreprise pour sortir? — Le proverbe dit : Aide-toi, Dieu f aidera. » Ces tentatives d'évasion paraissaient beaucoup préoccuper les juges, car ils y revenaient souvent. Croyaient-ils par là justifier les rigueurs exercées envers la jeune captive, ou craignaientils pour sa délivrance l'effet des sortilèges dont ils poursuivaient l'aveu ?
Jeanne n'avait point entendu la messe depuis qu'elle était arrivée dans la bonne ville de Rouen, et elle s'en plaignait; on lui objecta que pour assister au service divin il fallait quitter l'habit d'homme, t Faites- moi faire , dit- elle alors, une robe longue jusqu'à terre pour aller à l'éghse ; puis à mon retour je reprendrai l'habit que je
porte. • Des juges exigeaient qu'elle ne prît plus les habits de son sexe. On en resta là, et l'interrogateur en revint à la question de la soumission à l'Église, t Toutes mes œuvres, dit la jeune vierge, sont dans les mains de Dieu, et je m'en rapporte à ses jugements ; je certifie que je nevoudrois rien dire et faire contre la foi chrétienne, et si j'avois rien fait ou dit qui fût trouvé par les clercs contraire à la vraie religon de Notre-Seigneur, je ne voudrois le soutenir, mais le bouterois hors, > Rien de plus simple que cette réponse; mais ce n'est pas ce qu'on cherchait; il s'agissait d'amener Jeanne à répondre de manière à laisser des doutes sur l'orthodoxie de ses croyances. Ce n'est qu'au procès de révision qu'on put savoir quels moyens avaient été employés pour parvenir à ce but odieux. On avait aposté auprès de la Pucelle, comme nous l'avons dit, des hommes chargés de gagner sa confiance et de la préparer à faire les aveux ou les déclarations dont on avait besoin; un des assesseurs dévoués à l'évêque de Beauvais, Nicolas Loiseleur, se présenta à Jeanne comme un prisonnier français, comme un compagnon d'infortune, et d'après les instructions qu'il avait reçues, il devait amener la captive à ne point se soumettre au jugement de l'Église.
Avant de terminer cette séance, on demanda à Jeanne quelle espèce de culte elle rendait à sainte Catherine, à sainte Marguerite, à saint
Michel. On lui demande ai elle leur avait offert des cierges, et si elle avait fait dire des messes en leur nom : elle répond qu'elle a offert des cierges par la main du prêtre, et que ses prières comme ses offrandes ont toujours été adressées aux saints et saintes dm paradis. On voulait lui faire dire qu'elle rendait un culte à ses apparitions, et déclarer ensuite que ces apparitions étaient l'œuvre du démon, t Avez- vous fait vos offrandes aux êtres surnaturels qui vous ont apparu? — Je n'ai rien fait qu'en l'honneur de Dieu, de Notre-Dame et de saiiitje Catherine qui est au ciel. — Comment vous est apparu saint Michel? — Sous les traits d'un vrai jyrudliomme. Quelle doctrine vous enseignat-il? — Sur toutes choses, il me disoit que je fusse bonne enfant et que Dieu m'aideroit ; il me disoit que je vinse au secours de Charles, et me racontoit la piliv qui estait au royaume de France. »
Une chose dont les juges ne parlaient jamais, et dont la Pucelle parlait souvent, c'était la gloire de la France : tantôt elle disait que Dieu l'avait envoyée à Charles, fils de Charles, roi de France, qui serait aussi rai de France ; tantôt elle disait que les Français auraient de si grands avantages à la guerre, que tout le royaume de France leur revien droit. Jeanne répétait chaque jour ces prédictions devant les Anglais et devant ses juges dévoués aux Anglais. Elle se persuadait qu'on ne la persécutait que pour la forcer à désavouer la mission
que Dieu lui avait donnée de sauver la France, et voilà pourquoi elle revenait sans cesse sur le même sujet, au risque d'irriter contre elle tou-s ceux qui tenaient sa vie entre leurs mains.
17 mars. — Dgà plusieurs fois on avait parlé de la soumission à l'Église militante, mais toujours sans explication. La Pucelle, pressée par l'évêque de Beauvais, lui avait dit dans un de ses interrogatoires : • Qu est-ce que l'Église? Est-ce vous? Si c'est vous qui êtes l'Eglise, je ne veux pas me soumettre à mes ennemis. » Nous n'avons pas besoin de dire ici que cette réponse de Jeanne n'est point rapportée dans les procès-verbaux ; elle ne fut connue qu'au procès de révision. Dans la séance du 17 mars, on revint à la question de la soumission à l'Église; et quoique cette question ne fût pas encore très-nettement définie, on enti'a néanmoins dans quelques détails. * Dites-nous si vous vous en rapportez à la détermination de l'Eglise? — Je m'en rapporte à Notre- Seigneur qui m'a envoyée, à Notre-Dame, à tous les benoîts saints et saintes du Paradis, et m'est ad vis que c'est tout un de Notre Seigneur et de l'Église. -— € Alors lui fut dit (nous copions le procès-verbal) qu'il y a l'Église triomphante oii est Dieu, où sont les saints, les anges et les âmes sauvées, et l'Église militante qui se compose de Notre Saint-Père le Pape, des caidinaux, du clergé, et de tous les bons chrétiens et catbohques; cette Église bien
assemblée ne peut errer et est gouvernée par le Saint-Esprit. » — Je suis venue au roi de France, dit alors Jeanne, de par Dieu, de par la Vierge Marie, de par l'Eglise victorieuse de là-haut ; à cette Église-là je soumets tous mes faits et dits : pour l'Eglise militante, je n'ai rien à répondre maintenant. » On voit, par cette réponse incertaine de Jeanne, que les perfides conseils de Loiseleur avaient produit leur effet : toutefois l'accusée aurait fort embarrassé ses juges si elle les avait interrogés à son tour et les avait sommés, au nom du Dieu protecteur des opprimés et des faibles, d'expliquer clairement ce qu'il y avait d'obscur et d'équivoque dans les questions qu'ils lui adressaient. Elle aurait pu leur demander si eux-mêmes, comme juges, se donnaient pour les représentants de l'universalité des chrétiens , et comment la chrétienté, sans l'intervention du Pape et du concile, leur avait délégué le pouvoir de la juger ; elle aurait pu leur demander comment le roi d'Angleterre, au nom duquel le procès avait commencé et se poursuivait, avait le droit de faire parler l'Eglise dans une cause qui lui était personnelle, et d'invoquer l'autorité de Jésus-Christ contre des prisonniers de guerre.
Dans cette séance du 17 mars revinrent les questions faites plusieurs fois sur l'habit que la Pucelle s'obstinait à garder ; son esprit était alors préoccupé d'une pensée triste : un arrêt fatal pou-
vait avancer pour elle le moment où il faut tout quitter, elle conjura d'avance les seigneurs de l'Eglise de lui faire donner à sa mort wie longue chemise de femme, un chaperon ou couvre-chef ^OMi sa tête. « Du reste, j'aime mieux faire mon martyre tout d'un coup, ajouta -elle; j'aime mieux mourir que de révoquer ce que Notre-Seigneur m'a fait faire. •
On lui demande si sainte Marguerite et sainte Catherine haïssent les Anglais, a Elles aiment ce que Notre-Seàgneur aime, et haïssent ce que Dieu hait. — Dieu hait-il les Anglais? — Religieusement parlant, je ne sais rien ; mais je sais bien qu'ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront. — Dieu était-il pour les Anglais quand leurs armes étaient triomphantes? — Dieu a permis peut-être que les Français fussent battus à cause de leurs péchés. »
On fit de nouvelles questions à Jeanne sur ses apparitions, sur le langage, sur la forme, sur la nature des anges et des saints ; l'accusée renvoie à ce qu'elle a déjà répondu, ou garde le silence. On l'interroge de nouveau sur ses armes et sur son étendard, t Quelles armes offrîtes-vous à saint Denis? — Un blanc harnais entier pour un homme d'armes, avec une épée gagnée devant Paris. — A quelle fin offrîtes-vous ces armes ? — Par dévotion, ainsi quil est accoutumé par les gens d'armes quand ils sont blessés. — Etait-ce pour
qu'on les adorât?— Je les offrois à saint Denys parce que cétoit le cri de France. — Pourquoi les cinq croix surTépée trouvée à Sainte Catherine de Fierbois? — Je l'ignore. — Sur quel modèle avez-vous fait peindre les anges en votre étendard? — D'après les images qui sont dans les églises. — Disiez-vous à vos gens d'armes qu'en vertu de votre étendard, vous gagneriez les batailles ? — Je leur disois qu'ils suivissent mon étendard hardiment, et que Dieu les aideroit. — L'espéranc3 de la victoire était -elle fondée sur vous ou sur votre étendard? — Sur Notre- Seigneur. — Que signifiaient ces mots, retracés sur votre étendard, Jésus, Maria? — Les clercs l'avaient ainsi écrit. — Pourquoi votre étendard fut-il plus porté que les autres en l'église de Eeims ? — // avait été à la peine, cétoit bien raison quil fût à f honneur. »
Nous abrégeons beaucoup cet interrogatoire, qui fut repris l'après-dîner. Dans cette seconde eéance, tous les chefs d'accusation furent passés en revue : on l'abandonna, on reprit tour à tour les questions sur les fées, sur les anges, sur les mauvais esprits, sur l'étendard de Jeanne, et, parmi toutes ces questions, revenait quelquefois celle de la soumission à l'Eglise. Comme on demanda à l'accusée si elle se croirait obligée de répondre au Pape, vicaire de Dieu, sur toutes choses concernant la foi : « Je requiers, répliqua-t ellc^
d'être menée devant lui, et je répondrai comme il conviendra. •
27 et 28 mars. —Il n'y eut. point d'interrogatoir ou^ de séance judiciaire depuis le 17 mars jusqu'au 27. Dans cet intervalle, ceux qui menaient Je procès convinrent de réduire les chefs d'accusation à un certain nombre d'articles qui seraient tirés des réponses mêmes de l'accusée, et sur lesquels Jeanne serait de nouveau interrogée. Les notaires-greffiers écrivent ici en marge de leurs minutes qu'on ysl passer du procès d'office au procès ordinaire : avec des juges qui respectaient si peu les règles établies, les mots de procès ordinaire et de procès d'office ne sauraient avoir un sens bien précis. Déjà plusieurs fois le procès de Jeanne avait changé de face, et les formes nouvelles qu'on allait suivre ne devaient pas rassurer les amis de l'humanité et delà justice, car elles n'avaient pour objet qu'une prompte condamnation. A mesure que nous avançons dans ce procès, nous croyons assister à quelque drame terrible, à un drame oii tout se complique et prend une couleur plus sombre de scène en scène, où chaque acte redouble notre effi'oi et notre compassion, et nous fait pressentir la catastrophe.
Le 27 mars, jour du mardi saint, l'évêque de Beauvais et les assesseurs se réunirent dans la grande salle du château de Rouen; Jeanne y fut amenée ; le promoteur, qui faisait l'office d'accu-
sateur public, fit lecture de trente articles, ou assertions renfermant tous les griefs allégués jusquelà au Drocès; tous ces griefs étaient autant de crimes qui, d'après la justice du temps, devaient être punis par le feu ; le même promoteur jura de calomnie et déclara que sa poursuite serait juste et smcere ; l'évêque de Beauvais s'adressa ensuite à Jeanne, et lui dit que ses juges désiraient sur toutes choses la ramener à la voie de la vérité ; il l'invita à choisir, parmi les assistants, des conseils capables de l'aider dans sa défense ; Jeanne remercia le prélat et la compagnie de c? quon lui disait pour son bien, mais elle refusa les conseils qu'on voulait lui donner, ajoutant qu'elle n'avait pas envie de se séparer du conseil de Dieu^ c'est-à-dire qu'elle s'en tenait à ses voix, qui l'avaient dirigée jusque-là. Dans la séance du 28 mars, mercredi saint, Jeanne répondit aux trente articles qui avaient été lus la veille; Jean Chastillon, un des assesseurs^ fut chargé d'admonester et de prêcher l'accusée ; puis les débats s'engagèrent sur la soumission à l'Eglise militante; Jeanne croyait bien que l'Eglise militante ne pouvait faillir ; mais pour ses faits et dits, elle ne s'en rapportait qu'à Dieu ; on lui demanda si elle navoit point de juges en terre, et si Notre Saint-Père le Pape n'était point son juge ; on lui dit en outre que si elle ne voulait croire l'Eglise, et l'article Ecclesiam sanctam catholicam, elle se déclarait par cela même hérétique, et courait
le risque d'être brûlée. « Si je voyois le feu, répondit-elle, si je voyois le bûcher allumé devant moi et le bourreau prêt à me précipiter dans les flammes, je ne dirois pas autre chose. »
Ici le procès verbal se tait sur la discussion scandaleuse qui s'éleva dans l'assemblée ; nous y suppléons par le récit des témoins entendus dans le procès de révision. Lorsqu'on pressait la Pucelle de se soumettre à Y Eglise militante, qui lui était définie très- vaguement, et quelquefois même en latin, un des assesseurs, prit pitié de son ignorance, qui l'exposait aux plus grands périls, et lui donna les exphcations dont elle avait si grand besoin. Il termina ces exphcations en recommandant à Jeanne de se soumettre au Pape et au concile assemblé à Baie. « Qu'est-ce que le concile ? répondit Jeanne. — C'est la réunion de l'Eglise universelle, et, dans cette réunion, il y a autant de docteurs du parti français que du parti anglais. — En ce cas, s'écria-t-elle, je me soumets à Notre Saint-Père le Pape et au sacré concile. • Cette déclaration de Jeanne jeta une grande confusion dans l'assemblée ; l'évêque de Beauvais, dont les projets se trouvaient déconcertés, ne put dissimuler son dépit; et, jetant un regard plein de colère sur celui qui venait de parler, il s'écria : Taisez-vcns, de par le diable ! puis s'adressant au notaire qui rédigeait ce qui avait été dit, il lui défendit d'écrire le moindre mot de celte soumission au concile de Basle,
Ce fut sans doute en cette occasion que Jeanne clit ces mots : Vous écrivez ce qui est contre moi, et vous passez ce qui fait pour moi.
Dans une séance tenue le samedi saint, 31 mars, Jeanne répondit encore sur les trente articles présentés par le promoteur du procès. Pressée de nouveau de se soumettre à l'Eglise militante, elle déclara qu'elle s'y soumettrait en tous points, hors pour ce qui était chose impossible. « Qu'entendaitelle, lui demandait-on, par chose impossible? — De désavouer ses apparitions, et tout ce qu'elle avait fait pour la cause de Charles. » C'était là pourtant ce que demandaient les juges.
9 avril. — Tandis qu'on s'occupait sans relâche de poursuivre le procès de Jeanne, elle tomba gravement malade ; aussitôt le cardinal d'Angleterre et le comte de Warwick envoyèrent chercher Guillaume Des Jardins, Guillaume de La Chambre, et plusieurs autres médecins ; le comte de ^^avwick leur annonça la maladie de Jeanne, et il ajouta et pour rien au monde le roi ne voudroit que cette femme mourût de mort naturelle. Le roi, disait-il, l'a achetée assez cher; il ne veust pas qu'elle meure axitrement que par justice, et entend quelle soit brûlée. Après ce discours, il invita les médecins à prendre tous les soins pour sa guérison. Les médecins s'étant rendus dans la prison de Jeanne lui trouvèrent la fièvre, et conclurent à la saigner ; b comte de Warwick s'y opposa d'abord, disant
qu'elle étoù rusée, et qu'elle pourrait laisser couler son sang jusqu'à se donner la mort. Cependant elle fut saignée et la fièvre se passa. Com'^e on craignait encore pour la santé de la malade, o^ plutôt de la victime, qu'on voulait guérir poui* la brûler, un autre médecin, Jean Tiphaine, fut appelé, et ce fut le promoteur, Jean Destivet, le plus fougueux des ennemis de Jeanne, qui le conduisit dans la prison. Le nouveau médecin interrogea la Pue elle, et lui fit des questions sur le mal qu'elle soufirait ; elle répondit que l'évêque de Beauvais lui avait envoyé une carpe et qu'elle avait vomi après en avoir mangé. Là- dessus, Destivet se mit en colère et lui dit : Tu mensj paillarde ! lu as mangé des harengs et des choses à toi contraires. Elle répondit que non ; la discussion devint très- vive de part et d'autre, et la Pucelle reprit la fièvre. Cet incident étrange qui jette une si afîreuse lumière sur la malheureuse situation de Jeanne et sur le procès qu'on lui faisait subir, est attesté par plusieurs témoins entendus au procès de révision.
Jeanne était encore malade, lorsque l'évêque de Beauvais et quelques-uns de ses assesseurs vinrent tenir une de leurs séances judiciaires auprès de son lit de douleur. On lui proposa d'abord de choisir des conseils parmi les plus habUes et les plus sages docteurs ; on lui rappela que le procès commencé la mettait en grand danger de sa personne. « Il me semble, répondit>elle, que vu la ma-
ladie que j'ai, je suis en grand péril de mort, et si ainsi est que Dieu veuille faire son plaisir de moi, je voudrais avoir confession, recevoir notre Sauveur et être en terre sainte. — Si vous voulez avoir les sacrements de l'Eglise, lui dit Tévêque de Beauvais, il faut que vous fassiez comme les bons catholiques et que vous vous soumettiez à l'Eglise. » Elle répond qu'elle ne saurait dire autre chose que ce qu'elle a dit. On revient plusieurs fois à la même question : toujours même réponse. Quelques-uns des docteurs présents lui citent plusieurs exemples de l'Ecriture pour l'engager à faire ce qu'on lui demande ; les docteurs lui répètent que si elle n'obéit^ elle sera traitée comme une Sarrasine. L'évêque de Beauvais paraît s'attendrir, et prenant le langage de la compassion, lui dit que si elle le veut on ordonnera une belle et notable procession pour la réduire à bon état. Elle se contente de oi répondre qu elle voudrait bien que les bons catholiques priassent pour elle.