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CHAPITRE XII

Procès de révision.

DansTannée qui suivit la prise de Rouen, 1449, Charles s'occupa de faire réviser le procès de la Pucelle ; les lettres royales par lesquelles une enquête était ordonnée disaient expressément que le roi de France voulait savoir la vérité sur ce procès à la suite duquel on avait fait mourir Jeanne iniquemerd et contre raison. Plus tard, le cardinal d'EstouteviUe, archevêque de Rouen, obéit, comme il le dit lui-même, aux plaintes qui s'élevaient de toutes parts contre la condamnation de Jeanne, et fit faire une seconde enquête ; ces premières information^î

achevèrent de montrer à tous les gens éclairés les révoltantes nullités du procès ; on put voir que le temps de la justice arrivait, et que le moment était favorable pour offrir de solennelles réparations à rinnocenoe, à la gloire calomniée et livrée aux bourreaux. Comme les premiers juges de Jeanne s'étaient servis àa nom de l'Eglise et qu'ils s'étaient constitués en tribunal ecclésiastique, on crut devoir s'adresser dans cette affaire à la cour de Rome ; ce fut alors que se présentèrent les difficultés et qu'on eut à lutter contre cette puissance, toujours ennemie, qui avait donné des lettres de garantie à l'évêque de Beauvais, Les Anglais avaient accrédité au Vatican cette opinion, que le roi de France s' était servi des moyens sinistres de la Pucelle ; un changement de pontificat et le témoignage du cardinal d'Estoute ville, alors ambassadeur de France à Eome purent à peine changer la disposition des esprits ; et pour réussir dans une affaire qui devait paraître si simple, on fut obhgé de prendre un moyen détourné ; ce que Callistes III refusait à Charles VII fut enfin accordé aux parents de Jeanne, qui demandèrent justice en leur nom propre et personnel. Peut-être aussi n'était-il pas donné aux puissances de la terre qui avaient laissé mourir Jeanne, de réparer avec solennité la grande injustice de sa mort ! De même que Dieu, lorsqu'il voulut sauver la France de ses ennemis, leur opposa une simple bergère, de môme

lorsqu'il fut question de venger un grand attentat contre l'humanité, sa miséricorde suscita aussi les pauvres et les faibles. Dans cette cause d'ailleurs, où toutes les lois de la société et de la nature avaient été si indignement outragées, qu'elle intervention plus légitime et plus sainte que celle de la famille !

Le bref du Pape, qui autorisait le procès de révision, établissait trois commissaires, afin que les parents de Jeanne pussent recouvrer leur honneur et celui de la défunte. Le choix du souverain pontife tomba sur l'évêque de Coutances, sur l'évêque de Paris et l'archevêque de Reims, auxquels fut adjoint un inquisiteur ; le pape leur permit d'appeler tous ceux dont les lumières et l'expérience pourraient les éclairer dans la noble tâche qui leur était confiée.

Les lettres apostohques étaient datées des ides de juin 1455; le 17 novembre de la même année, les trois commissaires se réunirent dans le palais de l'archevêque de Paris ; à cette assemblée assistèrent un grand nombre de prélats, de maîtres en théologie et de docteurs en droit civil et canonique ; on y vit paraître ce qui restait de la famille de Jeanne : le père de la Pucelle, Jacques d'Arc, ainsi que son oncle Lapart, avaient succombé au poids des années et des chagrins ; Dieu n'avait conservé que la mère et les deux frères de Jeanne, qui venaient demander réparation pour sa mé-

moire ; la mère de l'héroïue infortunée paraissait plongée dans l'affliction ; elle était accompagnée de son conseil et d'un grand nombre de notables personnes, venues pour attester la nullité du procès et la grande injustice faite à l'un de ses enfants. Isabelle d'Arc, tenant un papier à la main et poussant de longs gémissements, adressa aux juges ces paroles simples et touchantes : « Jeanne d'Arc

• dit-elle, étoit ma fille, je l'avais élevée dans la

• crainte de Dieu et les traditions de l'Eglise, sui- » vant son âge et son état, qui la faisoient vivre » dans les prés et dans les champs ; ma fille fi"é- » quentoit l'Eghse, se confessoit et communioit » tous les mois, et jeunoit aux jours prescrits. Elle

• n'a jamais rien pensé ni médité contre la foi. » Cependant ses ennemis, au mépris du prince » sous lequel elle vivoit, lui ont fait un procès en

• matière de foi; ensuite, pour l'autorité légitime, » ils n'ont pas eu égards à ses appellations tacites » et expresses ; ils lui ont imputé de faux crimes à

• la perte de leur âme ; ils lui ont fait subir une i infamie irréparable pour elle et pour sa ia- » mille. »

Dans une supplique qui fut lue ensuite par le défenseur d'Isabelle, cette mère infortunée ajoutait qu'elle s'était adressée à /a source de justice, au Saint-Siège, pour obtenir le remède après tant de maux, et que le chef des fidèles n'avait point repoussé ses prières ; elle finit en suppliant ses

juges d'^^.couter les ^émissemens du pauvre et les doléances de la veuve.

Ce même défensem' prononça, en forme de requête, un discours ou mémoire dans lequel il cherchait à prouver l'illégahté du premier procès et l'iniquité des juges. Après avoir présenté la justification ou l'apologie complète de Jeanne, il produisit les pièces qui avaient été recueillies et parmi lesquelles se tro uvaient les lettres de garantie à l'évêque de Beauvais, trop fidèle expression de la crainte et même du remords des premiers juges. Le défenseur d'Isabelle termina sa requête en demandant que le procès de condamnation fut déclaré nul, que les douze articles qui avaient été toute l'accusation fussent déclarés le produit du mensonge, delà violence et de l'iniquité; il demanda que Jeanne fût reconnue innocente, fidèle catholique, exempte de tout blâme ; que sa famille fût relevée de toule note d'infamie^ et qu'on ordonnât des offices et prières des morts pour la défunte. Il demanda enfin que le procès de révision fût déposé dans les Chroniques de France, et aux Trésors des chartes du roi. Toutes ces plaidoiries furent entendues avec un profond recueillement par l'assemblée ; les juges eux-mêmes se montrèrent pleins de compassion pour une famille éplorée ; mais ils hésitaient encore à se charger de la mission que le pape leur avait donnée. Ce ne fut qu un mois après, et dans une session qui se tint au palais

épiscopal de Eouen, que les trois prélats prirent la qu alité de juges et formèrent leur tribunal. Dans leurs premières séances, ils entendirent les héritiers et les représentants de Pierre Cauchon, évêque de Bauvais ; ceux-ci déclarèrent qu'ils ne voulaient point défendre ni soutenir les actes d'un procès qui ne les concernait en rien. « Nous avons » entendu dire, ajoutèrent-ils, que l'envie et la » haine des Anglois avoient fait brûler Jeanne » d'Arc, parce qu'elle avoit bien servi -le roi de » France ; que les Angiois avoient pris un prétexte » pour attirer ce procès en cour d'église, parce B qu'elle leur avoit causé de grands dommages". » Ils finirent par demander que le procès intenté pour la justification de J eanne d'Arc ne fût pas à leur préjudice, attendu que lesédits donnés parle roi de France avaient tout pardonné.

On voit dès l'abord combien ce procès de révision devait différer du premierprocèsde Jeanne. Ici nous ne voyons plus ces hommes passionnés qu'animait une vengeance personnelle, ou qui obéissaient aveuglément à une politique cruelle et jalouse; nous ne trouvons plus que des juges qui hésitent dans la tâche qu'ils ont à remphr, que la cause de lïnnocence intéresse vivement, et qui cherchent des coupables avec crainte. Plus les premiers juges dédaignèrent les formes judiciaires, garantie de la justice, plus les derniers se montrèrent scrupuleux dans leurrespect pour lesloisetpour les règles établies.

Témoins de Domremy et de Vaucouleurs. — Dans le premier procès^ aucun témoin n'avait été entendu; dans celui-ci on en entendit plus de cent. Plusieurs enquêtes furent établies : l'une au pays de Jeanne, une autre à Orléans, la troisième à Rouen, la quatrième à Paris. Les déclarations des témoins remirent toute la vie de la Pucelle sous les yeux de ses juges. Nous ferons ici un résumé de ce qui appartient particulièrement à l'histoire. Nous commencerons par Domremy et Vaucouleurs.

Après tout ce qu'on sait des infortunes de Jeanne et de l'injustice de ses ennemis, on se plaît à retourner par la pensée dans les lieux qui furent son berceau, où s'écoula sa paisible enfance. Quels avaient été d'abord les sentiments de ces bons et simples villageois, en apprenant que la pauvre Jeannette, élevée et nourrie au milieu d'eux, avait fait lever le siège d'Orléans et conduit le roi à Reims? Quelle avait été ensuite la profonde douleur de ces braves gens, lorsque la renommée vint leur apprendre que Jeanne avait été prise à Compiègne, qu'elle était livréo aux Anglais, et qu'on lui faisait un procès con'zne magicienne? A cette époque, comme on Fa vi i au procès, des commissaires anglais étaient ai rivés dans le pays ; leur présence avait répandu l 'efift-oi, et beaucoup d'habitants quittèrent leurs foyers. La nouvelle enquête ne produisit pas le même effet : comme cette

fois il était question de réhabiliter la mémoire de Jeanne, tout le monde accourut; tous ceux qui avaient connu Jeanne, ou qui avaient entendu parler d'elle, vinrent raconter ce qu'ils savaient : les plus petits détails avaient pris de l'importance aux yeux fie tous par le rôle merveilleux que Jeanne avait joué. La vie de bergère, ses penchants , ses amitiés, son caractère, ses moindres paroles, l'intérieur d'une famille villageoise, des détails qui ont coutume de rester cachés sous le chaume, tout cela fut montré au grand jour de l'histoire, et l'enfance d'une pauvre fille élevée dans les prés et dans les champs se trouva tout à coup plus connue que celle des grands rois. L'arbre des Fées ou des Dames^ pour lequel Jeanne avait été tant tourmentée au procès, le bois Chesnu, la fontaine dont les eaux guérissaient de la fièvre, ne furent point oubliés dans les dépositions ; on sut enfin que les insph-ations de Théroïne ne venaient point de là, et que toutes ses adorations ne s'adressaient qu'à Notre-Dame ainsi qu'aux benoists saincts et sainctes du Paradis. Le curé qui desservait l'éghse de Domremy au temps de Jeanne était mort ; mais son successeur et tous les fidèles du lieu vinrent affirmer que le vénérable défunt avait coutume de la proposer pour modèle aux jeunes filles, et qu'il la regardait comme la meilleure de sa paroisse.

Nous ne voyons pas, dans les dispositions de

Domremy, que Jeanne, avant de quitter la maison paternelle, ait jamais parlé de &^ mission; elle fit ses adieux à ses parents, à ses amis, à ses compagnes, sans leur dire qu'elle était appelée à sauver le royaume des lys. Cette réserve impénétrable d'une jeune fille n'est pas ce qu'il y a de moins merveilleux dans la vie de Jeanne. Nous ferons une autre remarque sur cette enquête : il y a des gens qui ont cru que Jeanne n'était qu'un instrument politique, et qu'un homme habile l'avait formée pour faire tout ce qu'elle a fait. Si cela était vrai, comment cet homme, qui ne pouvait être un homme ordinaire et qui avait préparé tant de merveilles, aurait-il échappé à tous les regards? comment n'aurait-on jamais prononcé son nom? comment aucun témoin n'en aurait-il parlé? Ce personnage mystérieux, que personne n'aurait connu , ne serait-il pas aussi miraculeux que saint Michel ou sainte Catherine? Les Anglais, comme nous l'avons vu, plaçaient Jeanne sous l'influence de l'esprit de ténèbres, et c'est à cette influence qu'ils attribuaient les grandes actions de la jeune héroïne : cette invention de la haine nous parait encore moins invraisemblable que l'hypothèse dont on vient de parler, et nous ne craignons pas de dire qu'ici les œuvres de la politique seraient plus difficiles à croire que celles du démon.

Les témoins de Vaucouleurs ne sont pas moins curieux à entendre que ceux de Domremy. C'est

à Vaucouleurs que commença véritablement la mission ou la vie merveilleuse de Jeanne, car elle y parle de ce que Dieu lui avait ordonné ; les habitants de Veaucouleurs la trouvèrent douce, simple et bonne. Elle portait une robe rouge d'une étoffe grossière, et logeait chez une pauvre famille ; elle fréquentait l'église et les gens pieux. Ils lui demandèrent ce qu'elle venait faire à Vaucouleurs, et elle leur rappela une prédiction qui annonçait que la France serait sauvée par une jeune fille des Marches de Lorraine; ils ne surent pas trop ce que cela voulait dire, et si nous en croyons les témoins, ils ne firent attention à ces paroles-que longtemps après. Jeanne ajouta qu'elle était venue prier Robert Baudricourt de la conduire ou de l'envoyer au Dauphin : « Il ne no soucie pas de moi, « disait-elle, ni de mes discours ; il faut cependant

• que je parte; personne en ce monde, ni roi, ni

• ducs, ni fils de roi ne peuvent faire recouvrer

• au Dauphin son royaume ; moi seule je puis le a rétablir dans ses droits et lui rendre sa cou- € ronne. » Qu'on se figure la surprise que montrèrent ses auditeurs : car la jeune vierge était encore parmi les siens, et l'Evangile a dit que nul n'est prophète dans son pays. La surprise fut si grande, que plusieurs crurent qu'il pouvait y avoir en cela quelque chose des mauvais esprits , et le curé de Vaucouleurs, qui vint la voir avec Baudricourt, ne l'aborda qu'avec de grandes précau-

tions, c'est-à-dire qu'il fît sur elle des exorcismes, et lui dit : fl Si vous êtes mauvaise, n'approchez € pas; mais si vous êtes bonne, approchez. » Cependant Jeanne ramena par ses paroles ceux qui doutaient , et tout le monde finit par s'intéresser à sa mission miraculeuse. Quand son départ eut été décidé, elle se fit faire un habit d'homme, sans que personne fût scandalisé. Il lui fallait un cheval : les témoins nous apprennent qu'on se cotisa, et que l'oncle de Jeanne, Durand Lapart, signa en cette occasion un billet de huit hvres tournois. Eien n'est plus touchant, dans les informations prises à Vaucouleurs, que les souvenirs qui étaient restés, dans cette petite cité, du départ de la Pucelle.

Autres dépositiotis. — Tous les témoins qui parlèrent de l'arrivée de Jeanne à Chinon, et parmi eux il se trouva des prélats, des gens de cour, des docteurs, admiraient la décence de son maintien et de ses manières, la noblesse de ses sentiments, réunie à une grande modestie ; ils admiraient surtout la vivacité de son esprit et l'éloquence de ses discours. Une chose qu'on n'a peut-être pas assez remarquée dans la vie de Jeanne d'Arc, ce sont les paroles vives, entraînantes, quelquefois subHmes que lui inspirait une conviction naïve, et qui seules auraient pu suffire pour faire croire qu'elle venait au nom du ciel. Loyseleur, l'avait longtemps suivie dans sa prison, disait que, lors-

qu'elle racontait ses visions célestes, on s'enterveilloit de l'entendre. Cette éloquence si naturelle, ce don de persuader par la poésie de ses discours, doit être rangé parmi les prodiges qui durent le plus accréditer la mission de Jeanne; la jeune héroïne invoquait le témoignage des anges et des saints qui lui apparaissaient ; mai, s pour faire croire à ces apparitions, à ces miracles qu'on n'avait point vus, ne fallait-il pas qu'il y eût aussi dans ses paroles quelques chose de miraculeux ?

Parmi tous ceux qui furent entendus dans ce procès de révision, on aime sui-tout à suivre les témoignages des compagnons d'armes de la Pucelle; le duc d'Alençon, Gaucourt âgé alors de quatre-vingt-cinq ans, le comte de Dunois, le chevaher Daulon, qui fut son écuyer , tout ce que l'armée française avait d'illustres guerriers, s'accordent tous à dire qu'elle les étonna souvent par son habileté dans les combats, de même qu'elle les édifiait par la piété et la sainteté de sa vie. Que de merveilles eurent à raconter ceux qui!' avaient vue sous les murs d'Orléans ! Comme leurs dépositions sont devenues l'histoire elle-même, et que tout le monde les connaît, nous ne nous y arrêterons point. Nous nous bornerons à rappeler ici quelques traits qui feront connaître le genre d'héroïsme et le caractère particuher de Jeanne d'Arc.

Malgré sa simplicité de cœur, Jeanne avait une grande fermeté dans ses résolutions ; à force de

courage, et malgTé son sexe, elle soumit à ses volontés les chefs et les soldats. Un jour elle dit au brave Dunois qu'elle lui ferait couper la tôte, s'il ne l'avertissait pas de la présence de l'ennemi, ces paroles d'une jeune fille furent pour le brave Dunois comme la parole de Dieu, et il obéit ; un autre des chefs, qui dans un conseil avait appelé Jeanne d'Arc péronnelle, vachère, lui en demanda pardon sur le champ de bataille ; l'ayant -vue blessée à ses côtés, il la releva en lui disant : Sans raîicime, Jea7ine; et depuis ce jour-là, il ne cessa point d'être plein de respect et d'admiration pour la jeune héroïne. Ce qui affligeait le plus la Pucelle au miheu des combats, c'étaient les injures grossières dont la poursuivaient les Anglais : ces injures lui firent quelquefois verser des larmes ; elle s'en plaignit à Dieu et aux personnages célestes qui venaient la consoler dans tous ces chagrins. Poussée par une sainte colère, elle invita en plu sieurs rencontres ceux qui l'insultaient de la sorte à venir la combattre en champ clos ; mais personne ne vint. Au reste, les Anglais qui l'outrageaient comme femme et qui lui reprochaient son sexe , rendaient eux-mêmes le plus éclatant témoignage à sa bravoure, car ils ne pouvaient supporter un moment sa présence, et lorsqu'ils la voyaient paraître, ils ne songeaient plus qu'à fuir. A son aspect, dit le chancelier Gerson, la terreur les faisoU crier comme des femmes dans la douleur de

tcnfanlemeni. L'héroïsme de Jeanne était surtout remarquable par son incroyable obstination à tout supporter, plutôt que d'abandonner le champ de bataille ; une ardeur invincible la portait toujours en avant dans les combats et ne lui permettait pas de jamais songer à la retraite, quel que fût le péril. Eestée seule sous les murs de Saint-Pierre le Moutier, et toujours convaincue qu'elle prendrait la ville, elle croyait voir encore autour d'elle, nous dit son écuyer, une armée de cinquante mille combattants. A l'attaque de Paris, elle avait été blessée ; elle resta toute seule dans les fossés de la ville jusqu'à la nuit obscure ; il fallut que le duc d'Alençon vmt la prendre, et le forçât de quitter le champ de bataille. Cette valeur indomptable, cette fermeté opiniâtre, furent souvent pour Jeanne comme cette foi de l'Evangile qui transporte les montagnes, et cette fois pourrait nous expHquer plusieurs des merveilles de sa vie.

La Pucelle donna toujours dans les champs l'exemple de la piété; elle entendait la messe chaque matin, et le soir, elle se rendait encore à l'église, où les religieux chargés du service divin pour l'armée chantaient les louanges de Dieu et de la Vierge. Son confesseur, disent les témoins, était un vrai prud'homme ; elle se confessait souvent et communiait deux fois par semaine ; elle jeûnait tous les jours prescrits; sa dévotion était tendre, et souvent on la voyait pleurer à chaudes larmes

^irélévation de l'hostie. Elle avait une conversation pleine de douceur, quelquefois enjouée. Jamais la colère n'inspira ses discours ; elle ne pouvait supporter les blasphèmes et les jurements des mihtaires ; le duc d'Alençon nous dit qu'il n'avait jamais osé jurer devant-elle. Elle avait adouci le caractère impétueux de La Hire, et l'avait accoutumé à ne plus jurer que par son bâton. Toujours empresser de soigner les soldats blessés et malades, elle disait qu'elle avait été envoyée pour le soulagement de ceux qui souffraient. Un de ses compagnons d'armes dépose que Jeanne ne pouvait voir couler le sang d'un soldat français sans qu'elle sentît ses cheveux se dresser sur son front. Le pillage lui paraissait toujours une chose odieuse, même pour les vivres dont on avait besoin ; on la vit plus d'une fois défendre les prisonniers de guerre contre la violence, et prier pour les Anglais mourant sur le champ de bataille. La chasteté était la première de ses vertus; elle ne souffrait point que les femmes de mauvaise vie parussent dans

l'armée.-

Dans toutes les dépositions des guerriers, rien ne nous a plus touché que cette particularité rapportée par le duc d'Alençon. Le roi était parti de Reims et marchait vers la Ferté et Crespi-en-Valois, au miheu d'un immense concours de peuple qui criait : Noël! A ce spectacle, la Pucelle était attendrie jusqu'aux larmes. « Jamais, disoit-elle, peuple

• n'aima mieux son roi ; je voudrois mourir ici

• pour y être enterré. » L'archevêque de Reims, qui entendit ces paroles, lui demanda alors en quel lieu elle espéroit mourir. — Où il plaira à Dieu, répondit-elle; je ne sais ni l'heure ni le heu. « Ah! » s'il étoit dans la volonté de Dieu que je pusse » retourner auprès de mon père et de ma mère, et » retrouver ma sœur et mes frères, qui seroient » sans doute bien contents de me revoir ! » Souvent les voix de Jeanne, qui ne faisaient qu'exprimer la tristesse de son cœur, l'avertissaient des grands malheurs qui l'attendaient. Un autre témoin rapporte qu'on lui avait quelquefois entendu dire cp^elle ne durerait pas plus d'un an. Cette profonde mélancolie la suivait au milieu des combats et ramenait souvent ses pensées vers la chaumière paternelle qu'elle avait quittée.

Témoins pour le procès de condamnation et le supplice de Jeanne. — Tout ce qui vient d'être dit faisait ressortir les vertus de Jeanne ; mais il fallait montrer les nullités de son procès, il fallait montrer par quelles iniustices, par quels moyens odieux elle avait été condamnée. Les plus coupables des juges, leurs comphces les plus criminels avaient cessé de vivre ; on entendit ceux qui avaient survécu et qui purent être retrouvés. Dieu avait permis que les trois greffiers du premier procès fussent encore vivants. C'est par leur témoinage que l'on connut plusieurs iniquités à l'aide desquelles Jeanne

avait été envoyée au bûcher; on sut par eux les illcg-alités dont ils avaient été témoins et auxquelles ils n'étaient pas restés tout à fait étrangers. L'un deux, Guillaume Manchon, apporta au nouveau tribunal la minute du procès de condamnation. Dans ses interrogatoires, qui farent longs, il apprit aux juges de révision que beaucoup de choses avaient été omises dans les procès-verbaux des séances ; ont connu par lui les moyens coupables employés pour la rédaction des douze articles sur lesquels on demande l'avis des doctem-s, et qui furent le principal motif delà condamnation. Son témoignage ser\it aussi à prouver que l'abjuration de la Pucelle, telle qu'eUe se trouvait au pro ces-verbal, était fausse, et que celle qu'une mam infidèle y avait substituée ne fut jamais connue de Jeanne d'Arc ni même de ses

juges.

Guillaume Manchon fut un des témoins qu'on interrogea le plus souvent, et qui donna le plus de renseignements propres à éclairer la conscience des nouveaux juges : il se trouva quelquefois embarrassé pour répondre aux questions qu'on lui faisait, car il avait prêté son ministère à beaucoup d'iniquités; il dit pour s'excuser qu'il avait obéi aux juges, et qu'il n aurait jamais osé contredire d'aussi grands docteurs. Au reste, Guillaume Manchon n'était pas de ceux qui avaient refusé leur compassion à la Pucelle ; il fut même si touché de

la mort de Jeanne, qu'après l'exécution il acheta avec ses honoraires de greffier un beau Missel ou livre de prières, et avec ce livre il fit maintes oraisons dans la pensée de cette pauvre femme, qu'il avait vu mourir si saintement.

Plusieurs assesseurs du premier procès furent aussi interrogés. Quelques-uns persistaient à dire que les révélations de la Pucelle venaient d'une source humaine. Quelques-uns même ne savaient pas^ disaient-ils, si Jeanne avaient été condamnée justement ou injustement ; et ceux-là furent écoutés avec calme comme tous les autres. La plupart rendirent une justice éclatante au caractère de Jeanne d'Arc. Ces dernières dépositions ne laissent plus aucun doute sur la malheureuse influence des Anglais ; rien ne fut mieux prouvé au procès de révision que les violences exercées envers ceux des premiers juges qui n'écoutèrent que la voix de leur conscience ou qui montrèrent quelque modération. Parmi tous ces témoins qui avaient participé ou assisté à la condamnation et au supphce de Jeanne , on aime à retrouver les trois hommes charitables dont les consolations la mWwç^ià jusque sur le pas de la mort. On entendit les dépositions de l'appariteur Massieu, celles du frère Martin Ladvenu et pe Pierre Isambart. Nous avions appris par d'autres dépositions comment la Pucelle avait vécu : ces anges consolateurs nous apprennent comment elle quitta la vie ; nous connaissons par

eux le courage qu'elle opposa à ses bourreaux, l'héroïque constance qu'elle mit à soutenir jusqu'au bout la gloire de sa mission, la résignation sublime qu'elle montra à ses derniers moments. Pierre Isambart et Martin Ladvenu déposèrent, entre autres choses, que la justice sécuhère n'avait point prononcé sur le sort de Jeanne, et que celleci avait été livrée au bourreau sans jugement. Ils déclarèrent tous deux que la fin de Jeanne avait été digne de sa vie, et que tout le monde en était ému jusqu'aux larmes. Parmi tous ces témoins des derniers moments de Jeanne, on pourrait s'étonner de ne pas trouver Y exécuteur de V œuvre; car il était de ceux que le remords avait longtemps poursuivis et qui s'accusaient des souffrances qu'on avait fait subir à la Pucelle. Lorsque le corps de Jeanne eut été réduit en cendres et que l'exécution fut terminée ( nous trouvons ce fait dans deux dépositions), le bourreau s'approcha de Pierre Isambart et de Martin Ladvenu, restés auprès du bûcher^ et leur dit qu'zY éloit fort désespéré^ et quil craignoit de ne pouvoir jamais impetrer pai^don et clémence de Dieu j)Oiir ce qu'il avoit fait à cette sainte femme.

Nous avons souvent relu les dépositions des témoins qui avaient vu la terrible agonie de Jeanne. Quelques auteurs disent qu'elle conserva jusqu'à la fin l'espérance d'être délivrée. Les témoignages des assistants ne nous offrent ici que des conjectures ou des notions vagues : toutefois nous avons

cru remarquer dans la jeune vierg-e près de mourir quelques retours vers cette vie, quelque hésitation à marcher au-devant du trépas. On ne peut expliquer autrement les paroles qu'elle adresse à plusieurs reprises à la ville de Rouen, les adieux si pathétiques qu'elle fait à toutes manières de gens, à ses amis et même à ses ennemis. Jeanne, qu'une sentence renvoyait à d'autres juges, avait bien pu croire que son procès n'était pas fini, et qu'elle avait encore à plaider sa cause. En ce cas, quel plaidoyer admirable que ces prières prononcées à haute voix, ses invocations à tous les habitants du cfel; cette croix faite avec un bâton qu'elle presse sur son sein^ ses paroles touchantes adressées pubhquement à son confesseur, à ses juges, à ceux qui l'ont aimée dans ce monde comme à ceux qui l'ont méconnue et persécutée ! Nous pensons que 'amais l'éloquence humaine n'alla plus loin ; aussi jamais ne produisit-elle un effet plus merveilleux, car les juges pleuraient, les bourreaux étaient émus; tous ceux qui avaient désiré la mort de Jeanne ne pouvaient l'entendre sans ^ondre en larmes. Beaucoup d'historiens n'ont pas été frappés comme nous de tout ce qu'il y avait dans le spectacle du supphce de Jeanne, et prétendent que l'héroïne deDomremy mourut sans hésitation et sans regrets. Si cela était vrai, nous avouons que nous serions moins touchés que nous ne le sommes de tout ce qu'on nous raconte, et iioiu ne savons

môme pas si la renommée de Jeanne en serait plus grande ! Pourquoi la jeune héroïne n' aurait-elle pas eu pour elle les inquiétudes, les alternatives d'espérance et de crainte que nous avons nousmêmes, lorsque nous assistons par la pensée à ce terrible drame de son exécution? Combien de fois notre cœur n'a-t-il pas battu à la seule idée que les hommes et les anges la délivreraient, et qu'un miracle pourrait la sauver? Pourquoi d'ailleurs ne voir jamais le véritable héroïsme, surtout l'héroïsme d'une femme, que dans une résignation impassible qui n'est pas de notre nature?

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