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CHAPITRE XIII

Comment Jeanne d* Arc a été jugée depuis le quinzième siècle jusqu'à nos jours ; examen des principaux ouvrages composés sur la Pucelle. — Historiens de Jeanne d'Arc.

Il y a bien longtemps qu'on dit que la vertu et la vérité sont poursuivies sur la terre ; les annales humaines offrent pourtant quelque chose de consolant, c'est que le travail secret et continu des âges se fait toujours au profit de ce qui est juste et vrai; lorsqu'une grande iniquité s'accomplit dans le monde, on voit les rayons de la vérité luire et monter peu à peu, à mesure qu'on s'éloigne de l'époque où l'iniquité a été commise ; une génération calme succède à une génération passionnée ;

on met les faits à la place des ardentes préoccupations des partis, et c'est ainsi que le cours naturel des siècles amène la justice. Combien d'erreui's, de faux jugements ont été rectifiés de la sorte ! combien d'hommes , combien d'événements mal appréciés ont repris par l'effet du temps leur véritable physionomie ! Le temps est le grand réparateur dans les choses humaines.

Les quatre siècles écoulés depuis le supphce de Jeanne d'Arc ont complètement purifié' et vengé sa mémoire. On peut remarquer aussi que le caractère de Jeanne d'Arc a plus ou moins frappé les générations selon que les esprits s'élevaient plus ou moins aux idées de la grandeur morale, selon qu'on avait plus ou moins de penchant pour les choses héroïques et qu'on aimait plus ou moins la patrie et la gloire. Les générations actuelles, éprouvées par de longs malheurs, ont mieux senti la véritable grandeur, le véritable patriotisme ; et mieux que les derniers âges elles ont compris et admiré l'héroïque dévouement de la vierge de Domremy, C'est à nos enfants qu'il apppartiendra de sentir d'une manière complète tout le merveilleux des exploits de Jeanne ; les événements qui, dans le dix-huitième siècle, furent hvrés à la moquerie, seront environnés de plus de respect que les actions héroïques de l'antiquité.

Après avoir retracé l'histoire de la Pucelle pendant sa vie, nous ferons l'histoire des opinions

de chaque époque touchant l'héroïne ; nous passerons rapidement en revue les principaux auteurs qui ont parlé de Jeanne. Nous commencerons par les historiens, puis viendront les poètes.

Nous pourrions commencer par Enguerrand de Monstrelet, qui écrivit en présence même des événements ; ses Chroniques commencent en 1400 et vont jusqu'en l'année 1453. Monstrelet avait suivi le duc de Bourgogne à ce fameux siège de Compiègne où l'héroïne de Domremy trouva la captivité. Nous avons donné des extraits des Chroniques de Monstrelet dans l'Indication analytique des documents sur Jeanne d'Arc (1); nous pouvons donc nous borner à le mentionner ici. On sait que Monstrelet ne fut point partisan de Charles VII ; il était connu pour son attachement au duc de Bourgogne , et sa plume servit sa cause aux dépens de celle du roi. Ainsi dévoué au parti ennemi de la France, Monstrelet enregistre avec complaisance tous les faits qui peuvent honorer plus ou moins les Anglais et les Bourguignons, et la mémoire lui manque quand il s'agit de raconter des choses peu favorables aux hommes qu'il défend. Dans cette disposition d'esprit, Monstrelet, comme on le pense bien, n'a pu rendre une parfaite justice à Jeanne d'Arc : tantôt il accueille des bruits contraires à la vérité, tantôt il donne aux

(1) Tome III de notre Collection des Mémoires (première série)*

faits une interprétation peu exacte , ou bien il ne dit que la moitié des choses. Son travail pourtant, tout diffus, tout imparfait qu'il est, conserve un grand prix, parce que l'auteur fut témoin des événements, et surtout parce qu'il a rassemblé un très-grand nombre de pièces, telles que des traités, des ordonnances, des discours, etc.^ etc. Les Chroniques de Monstrelet sont bien moins curieuses comme récit que comme recueil de pièces. Un prêtre de Liège, appelé Amelgard, contemporain de Charles VII et de Louis XI, a raconté les faits et gestes de ces deux rois dans un ouvrage resté manuscrit (1). Amelgard eut plusieurs 'fois l'occasion de s'entretenir avec Charles VII, et vécut dans la familiarité de plusieurs personnages considérables de cette époque, entre autres de Dunois. Chargé par Charles VII, en 1452, de revoir le procès de la Pucelle, il composa un livre de f examen de cette œuvre d'iniquité. Notre projet n'étant point ici d'extraire des faits, mais des opinions, nous n'entrerons point dans la série des événements racontés par le prêtre liégeois, quoique celui-ci les raconte quelquefois en témoin oculaire ; nous ne relèverons point quelques erreurs, quelques anachronismes qu'on remarque dans son travail

(1) Cet ouvrage, déposé à la Bibliothèque du roi sous le n» 5962, forme un in-folio relié en maroquin rouge, aux armes de Colbert, il a pour titre : De rébus gestis Caroli VII, Francorum régis, historiarum libri V; —De rebits gestis Ludovici Xlejusfilii,

historique ; il nous suffira de noter que cet auteur contemporain se montre admirateur sincère de la Pucelle, et qu'il regarde sa mission comme divine il protestait ainsi au nom de son siècle contre l'horrible condamnation de Jeanne d'Arc. Amelgard a peint l'effroi que la seule vue de l'héroïne inspirait aux Anglais. « Le nom de la Pucelle les » avait frappés, dit-il^, d'une terreur si grande, que » plusieurs d'entre eux ont affirmé sous les ser- » ments les plus saints que lorsqu'ils entendaient » retentir ce nom, ou lorsqu'ils apercevaient son » étendard, ils perdaient soudain leur force et leur » courage, et ne pouvaient plus bander leurs arcs » ni frapper l'ennemi; aussi étaient-ils généra- > lement convaincus qu'ils ne pourraient combattre p les Français ni les vaincre tant que vivrait cette j) Pucelle , qu'ils appelaient injurieusement devine » et sorcière. •

Voici la chronique anglaise de Hollinshed, écrivain du seizième siècle, où se trouvent exprimées toutes les indignes passions des compatriotes de Bedford, de Talbot et de Suffolk; en hsant les récits du chroniqueur, on sent que l'Angleterre humihée n'a point encore oubHé les victoires de Jeanne d'Arc, ou plutôt on peut dire que l'historien anglais se plaît à multipher les mensonges pour couvrir l'iniquité de sa nation. On connaît trois éditions anglaises de la Chronique de Hollinshed; nous avons consulté la seconde, qui passe pour h

meilleure. L'auteur, en parlant de son style dans sa préface, a mauvaise grâce à dire « qu'il a eu • plus à cœur la vérité toute nue qu'un langage » embelli parle charme de l'expression ; » il pouvait se dispenser de s'applaudir d'avoir été pourvu de renseignements si exacts et si complets, qu'il plaira à toute espèce de lecteurs ; la vérité a été grossièrement outragée dans ce livre ; et l'auteur ne s'est pas beaucoup mis en peine de l'exactitude des renseignements qu'il avait recueillis. Ce qu'il dit de l'introduction du convoi de vivres dans Orléans et de la levée du siège est démenti par tous les documents contemporains. Il prétend 'que la Pucelle coupa de sa propre main la tête à Franquet d'Arras; il la représente comme violatrice du droit commun et des lois de la guerre : les mémoires et toutes les pièces de cette époque s'accordent à nous montrer Jeanne d'Arc pleine de justice et d'humanité. Le chroniqueur anglais n'a pas craint d'adopter toutes les accusations infâmes suscitées par la haine contre la jeune héroïne. Ce but de la Chronique de Hollinshed n'était pas difficile à reconnaître; mais l'inexorable histoire est là, et il n'appartient à aucune puissance humaine de justifier la condamnation de Jeanne d'Arc.

Il s'est rencontré un Français, Du Haillan, qui, dans un livre intitulé : Be l'État et succès des affaires de France, publié au commencement du dix-

septième siècle (1), a osé, le premier parmi les écrivains de notre nation, attaquer le caractère et les mœurs de Jeanne d'Arc; on a dit qu'il avait pris dans du Bellay cette manière de jug-er la Pucelle ; cela n'est pas exact. Du Bellay, dans le dix-neuvième chapitre de ces Instructions sur le fait de la guerre, prétend que l'intervention de Jeanne fut une ruse de la part de Charles VII pour ranimer le courage de ses soldat^ "^ais il s'abstient de tout jugement sur elle.

Les jugements de Du Haillan n'exercè.'eLt cas une grande influence sur les écrivains qui le suivirent; Estienne Pasquier, dans son livre intitulé : Recherches de la France , commet de fréquentes inexactitudes quand il s'agit des faits relatifs à Jeanne d'Arc; mais tout ce qu'il y a d'élevé, de pur dans cette renommée, n échappe point à sa clairvoyance et à son patriotisme ; il se montre plein d'admiration pour l'héroïne et répute son histoire un vrai miracle de Dieu; Estienne Pasquier déplore le triste destin de la libératrice de la France. « Grande pitié! dit-il, jamais personne ne » secourut la France si à propos et si heureuse- » ment que ceste Pucelle, et jamais mémoire de » femme ne fut plus déchirée que la sienne... et à » dire vrai, jamais une personne accusée ne fut » tant chevalée par un juge pour estre surprise,

.(1) Un vol. in-8. Paris, 1609.

» et toutesfois jamais personne ne respondit plus • à propos que ceste-ci. »

On trouve aux manuscrits de la Bibliothèque du roi une Histoire de la Pucelle d'Orléans (1), par Edmond Eicher, que les historiens modernes da Jeanne d'Arc ont souvent mise à contribution, et qui mériterait bien de voir le jour. L'ouvrage d'Edmond Eicher, écrit en 1628, se divise en quatre parties, dont la première renferme la vie de Jeanne; la seconde^ l'histoire du procès de condamnation ; la troisième , l'histoire du procès de révision ; la quatrième partie donne des extraits de divers auteurs qui ont fait l'éloge de la Pucelle. Ce travail, composé sur les manuscrits latins des deux procès, n'est remarquable ni par le style ni par la distribution et l'arrangement des matières ; son mérite, et c'en est un grand, consiste dans une parfaite exactitude (2). En sa qualité d'historien véi'idique, il a naturellement rendu hommage à la Pucelle ; Edmond Richer déclare la mission de Jeanne miraculeuse et réellement divine ; il en parle avec une très- curieuse naïveté : selon lui, la prouve que c'étaient des esprits célestes et non point de malins esprits qui apparaissaient à Jeanne,

(1) M. s. p., no 285.

(2) Edmond Richer, en composant son Histoire^ a profité des recherches de Jean Hordal, l'un des descendants des frères de la Pucelle; Jean Hordal publia en 1612 une publication de l'héroïne : on trouve dans son ouvrage des extraits de plus de soixante auteurs, théologiens, historiens, poètes, médecins, qui ont écrit sur Jeanne d'Arc

c'est i que leurs voix étoient douces et agréables » et fort intelligibles ; » d'après notre auteur, les voix f des malins esprits sont rudes, horribles, » efîroyables, tout ainsi que des vis à pressoir, le » bruit des roues de charrette ou quelque éclat de I tonnerre, et en outre pleine de ténèbres et de » puanteur sulfurée. » Edmond Richer comprend très-bien que Jeanne ait été affranchie des infirmités de son sexe ; a il lui semble que Dieu l'ayant » destinée à porter les armes, il l'eût expressément » dispensée de cette maladie, à ce qu'elle n'en fût » affoiblie et empêchée de faire continuellement • la faction de la guerre, comme elle y étoit inces- » samment attachée : et d'ailleurs afin que ses » mamelles ne grossissent pas trop et n'empê- » chassent qu'elle ne pût porter la cuirasse et la B lance. » Edmond Richer s'affligeait que les précieux monuments de la vie de Jeanne d'Arc, les manuscrits latins renfermant les deux procès, ne fussent pas imprimés ; la main du temps, disait-il, les détruit tous les jours : pourquoi ne point se hâter de les sauver de l'oubh? L'auteur offrait ses soins pour accomplir cette œuvre. Plus de deux siècles se sont écoulés depuis, et les deux procès de la Pucelle sont encore en manuscrit. L'ouvrage de ce pauvre Edmond Richer n'a pas eu un meilleur destin; son Histoire de la Pucelle d'Orléans et les deux procès dorment dans la même tombe ou dans la même poussière.

L'historien Mézerai, frappé des prodiges de la vie de la Pucelle, a non-seulement adopté tout ce qui pouvait révéler l'intervention du ciel, mais encore il a cru devoir enchérir sur le merveilleux de cette histoire. Son récit d'ailleurs n'est pas toujours (^vOnforme à la vérité. Mézerai, à différentes reprises, exprime l'idée que Jeanne avait outrepassé sa mission en restant dans l'armée de Charles VII après le sacre : « Dieu, qui est jaloux B qu'on lui obéisse ponctuellement, dit 'l'auteur, » n'étoit pas obligé de continuer ses miracles en » sa faveur. » Revenant sur cette idée dans l'Abrégé de sa grande histoire, Mézerai dit que Jeanne » se laissa retenir par les louanges des gens do B guerre. Elle ne s'en trouva pas bien, ajoute » Mézerai, le ciel n'étant pas obligé de l'assister B en ce qu'il ne lui avoit pas commandé, b Mézerai, comme on voit, est dans Terreur; tous les documents contemporains nous parlent de la tristesse de Jeanne, obligée par le roi de se mêler encore aux opérations de la guerre après le sacre à Reims.

Rapin Thoyras, dans le tome IV® de son Histoire d'Angleterre, a parlé de la Pucelle aussi bien que pouvait le permettre sa malveillance habituelle contre les Français. « La mission extraordinaire » de Jeanne, dit-il, s'accordoit parfaitement avec B les sentiments de la reine, d'Agnès Sorel et des » principaux courtisans, qui faisoient tous les

» efforts possibles pour détourner le roi de la ré-

• solution qu'il avoit prise de se retirer en Dau-

• phiné. » r^a résolution dont parle ici Eapin Troyras est un fait inexact ; le roi vivait dans les angoisses et n'avait pris aucun parti. Il n'est pas exact non plus de dire qu'Agnès Sorel se trouvait alors à la cour ; Agnès Sorel n'y parut qu'un mois après le supplice de Jeanne. En général, Rapin Thoyras se montre peu instruit de l'histoire de cette époque; il cite Monstrelet comme le seul auteur contemporain qui nous ait fait connaître la Pucelle. En résumant son opinion sur Jeanne d'Arc, il conclut que la prétendue inspiration de la Pucelle n'était qu'une invention pour ranimer les Français abattus. Rapin Thoyras réprouve cependant la manière barbare dont l'héroïne fat traitée, et avoue « qu'il n'est pas possible de donner quelque

• couleur à cette injustice. »

Lenglet Dufresnoy, auteur d'une Histoire de Jeanne d'Arc, vierge, héroïne et martyre d'Etat (1), publiée au milieu du dix-huitième siècle, exprime, dans son étroite sphère d'érudit, quelque chose de l'incrédulité de son temps; en sa qualité d'esprit fort, il rejette Jeanne l'inspirée, pour ne voir qu'une simple guerrière ; il ne dit pas un mot des apparitions de la Pucelle, ce qui rend sa narration pâle, inanimée et même obscure, car en ôtant lo

(1) Trois parties, in-12. Paris, 1753-54.

merveilleux du récit, on ne peut plus s'expliquer l'enthousiasme et la confiance sans bornes de la Pucelle. Du reste, ce bon abbé Lenglet se débat sous le merveilleux de l'histoire de Jeanne; il s'efforce de nier tout ce qui est inspiration, tout ce qui est apparition ; et puis son génie philosophique l'abandonne : il finit par regarder la mission de Jeanne comme providentielle, et ses hauts faits comme autant de miracles.

Le P. Daniel, historien religieux, parle de la mission de la Pucelle comme d une œuvre merveilleuse. « Ceux, dit-il, que le nom seul de miracle » effarouche, me semblent devoir être assez em- B barrasses à imaginer un système bien juste D pour trouver d'autres causes d'une suite d'évé- B nements aussi singuHers. b Toutefois le. P. Daniel ne prétend point s'engager à cautionner la vérité de toutes les prophéties de la vierge guerrière, parce que « les prophéties ne parlent pas toujours en prophètes. • L'historien éprouve de l'embarras lorsqu'il rapporte les circonstances du procès et celles de l'exécution qui suivit ; il avoue que l'évêque de Beauvais montra peu d'équité dans les interrogatoires, mais il assure que le procès I fut fait avec tout l'appareil et toutes les formahtés de la justice. » Le P. Daniel attribue à Jeanne, à son heure suprême, des paroles d'abjuration qui sont complètement démenties par la vérité historique. Une étroite et fausse manière d'entendre

les intérêts de l'Eglise a empêché l'historien de rendre une entière justice à la sainte mémoire de Jeanne d'Arc.

Villaret, continuateur de Velly, a donné dans les tomes XIV et XV de son Histoire de France un récit intéressant de la vie de la Pucelle ; les vertus, les qualités et surtout la bonne foi de Jeanne y reçoivent un hommage éclatant; Villaret ne croit pas aux inspirations de la jeune fille et cherche à dépouiller sa mission de tout caractère miraculeux; ce parti pris de tout exphquer par des raisons humaines entraîne quelquefois l'auteur dans des suppositions très-incertaines ou même contraires aux faits étabHs.

Le célèbre historien d'Angleterre, Hume, a jugé Jeanne d'Arc avec un amour de la vérité et cette supériorité de raison qui placent un écrivain audessus des mauvaises et mesquines passions des partis ; Hume a puisé quelquefois à des sources inexactes, et son récit n'est point exempt d'erreurs ; mais l'impartialité forme la couleur générale de son récit. Ce qu'il dit des sentiments et des dispositions des Anglais à l'arrivée de la jeune bergère est précieux à recueillir : • Ils affectaient,

• dit l'aàiteur, de parler avec moquerie de cette

• fille et de sa mission divine ; ils disaient que le » roi de France devait être en une situation dé- » sespérée, puisqu'il avait recours à un expédient

• si ridicule ; mais en réalité ils étaient frappés se-

I crètement de la conyiction qui, sur ce point, B s'était emparée de tous les esprits ; ils attendaient D avec une inquiétude mêlée d'effroi l'issue de ces » préparatifs extraordinaires. » Hume convient que le duc de Bedford méditait depuis longtemps la mort de la Pucelle, unique auteur de ses revers^, et qu'il se proposait bien de mettre à profit la première occasion qui la ferait tomber entre ses mains. La prise de Jeanne devant Compiègne est racontée par l'historien d'Angleterre ave(3 un intérêt touchant ; Hume accuse les généraux français d'envie et de trahison. « Mais, dit-il, une preuve » de son mérite (du mérite de Jeanne), plus grande B encore que celle qui résulte de l'envie de ses » compagnons, ce fut la joie extraordinaire que » témoignèrent ses ennemis lorsqu'elle fut en leur » pouvoir, Bedford se regarda dès ce moment » comme le maître de la France ; il n'eut point de » cesse que la captive ne fut remise entre ses B mains, et soit vengeance ou politique, il ne tarda B pas à se montrer aussi vil que barbare. . . Jeanne ; D dit Hume, devait être considérée comme prison- B nière de guerre ; son droit sur ce point était 1» incontestable : on lui devait tous les égards » qu'en de semblables occasions les peuples civi- » lises accordent toujours à leurs ennemis vaincus. » Guerrière, elle était sans reproche ; aucun acte » de sa part, déloyal ou crueL n'avait provoqué » le traitement que ses ennemis lui infligèrent:

» elle vécut pure et sans tache ; elle se montra B toujours fidèle aux vertus de son sexe et aux B devoirs de son état. Le duc de Bedford fut donc D obligé, pour en venir à ses fins, de couvrir de

• l'intérêt de la religion cette violation flagrante

• de la justice et de l'humanité . » Cette protestation contre une grande iniquité de sa nation honore l'auteur anglais, et méritait de trouver ici sa place.

L'Averdy a publié en 1790 le travail le plus étendu, le plus savant que nous ayons sur le procès de la Pucelle ; ce travail est imprimé dans le tome IIP des Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi, et le remplit presque tout entier. Les ditférentes notices de L'Averdy se distinguent par une érudition profonde mêlée à une rare sagacité ; l'auteur met à nu les vices, les fraudes, tous les mensonges de l'évêque de Beauvais qui dirigeait ce procès inique. L'Averdy a le défaut de s'attacher sans cesse à la recherche des formes légales dans un procès qui les violait toutes ; les questions de droit le préoccupent tellement qu'il ne craint pas de reprocher à Jeanne d'Arc son système de défense, comme si, dès le premier instant de sa captivité, l'héroïne n'avait pas été dévouée à la mort. L'auteur a fait une longue dissertation pour prouver que Charles VII ne pouvait porter aucun secours à la Pucelle ; malheureusement l'histoire nous dit trop formellement qu'il n'y eut au-

cune démarche, aucun effort de la part du roi pour arracher au supplice la libératrice de la France. L'Averdy tut ministre sous Louis XV ; son nom figure sur la liste des victimes de la Eévolution. L'Averdy, âgé de soixante-dix ans, vivait en paix dans sa terre de Gambry, près de Montfort-rAmaury, lorsqu'on l'accusa d'avoir favorisé le monopole qui s'était exercé sous son ministère quarante ans auparavant ; on l'accusa aussi d'avoir fait jeter des grains dans des bassins de son parc, et de s'être par là rendu complice de la famine^ en Laine du peuple. L'Averdy entendit son arrêt de mort avec calme et résignation, regrettant seulement la peine qu'il avait prise de prouver son innocence. Cette justice passionnée et barbare dut lui rappeler et lui faire douloureusement comprendre l'iniquité des juges de Jeanne d'Arc.

M. Berriat-Saint-Prix publia en 1817 un volume intitulé : Jeanne d'Arc, ou coup d/œil sur les révolutions de France au temps de Charles VI et de Charles VII, el surtout de la Pucelle d'Orléans. L'auteur nie les révélations et les inspirations de Jeanne ; mais le génie et les vertus de la ieune bergère excitent son admiration ; il semble croire que Jeanne se soit prêtée à un arrangement concerté entre le roi et quelques généraux, ce qui est démenti par les documents contemporains. Dans Topinion de M. E'oiriat-Saint-Prix, le merveilleux de l'histoire de Jeanne fut l'ouvrage des chefs, qui voulurent ainsi

relever le courage et le patriotisme des Français, Nous ne saurions partager cet avis. M. Berriat- Saint-Prix a réuni dans son volume un grand nombre de notes très-curieuses sur les expéditions de Jeanne d'Arc ; nous regrettons qu'il n'ait pas pris la peine de .es rédiger et d'en faire un corps d'ouvrage, qui eût été très-mtéressant.

Dans cette même année 1817, M. Lebrun des Charmettes publia en quatre volumes in-S» une histoire complète de Jeanne d'Arc. L'auteur a mis beaucoup de soins à rassembler les matériaux historiques qui se rattachaient à son sujet ; il a porté dans son œuvre un zèle louable, cette conscience qui se plaît à la recherche de la vérité. Le travail de M. Lebrun des Charmettes fait passer sous nos yeux les événements de cette époque avec leur physionomie toute vivante. Lorsqu'un doute se pré sente, lorsqu'un point s'offre à la discussion, M. Lebrun des Charmettes éclaircit sagement L^.s faits obscurs et montre une critique habile danp la solution des problèmes. L'auteur cite les liistoriens ses devanciers et leur emprunte de longs passages. Du reste, cette méthode, qui consiste à multipher les citations dans un hvre, est assez à la mode aujourd'hui. Il y a de^ gens qui font des hvres avec les œuvres d'autrui, et qui, en histoire, sont moins Ihstoriens que rapporteurs.

M. Walckenaer a fourni au vingt et unième vo lume de la Biographie universelle un article sur

Jeanne d'Arc que nous ne pouvons passer sous silence ; cet article est un excellent résumé de la vie et du procès de la Pucelle ; il en dit plus que de gros livres. L'auteur juge la Pucelle et son époque avec un grand amour de la vérité et une science profonde.

M. de Barante, dans son Histoire des ducs de Bourgogne, a raconté avec détails la vie et les exploits, le procès et la mort de la Pucelle ; il y a du charme et de l'intérêt dans son récit. On sait la manière de M. de Barante ; son style est une imitation du style contemporain ; c'est la simple reproduction des couleurs de l'époque. Nous n'examinerons point ici jusqu'à quel point cette manière d'écrire l'histoire est bonne ; nous observerons seulement que ce genre a l'inconvénient de nous priver des propres idées, du propre jugement de l'auteur: après avoir lu, dans T ouvrage de M. de Barante, ce qui touche aux aventures de Jeanne d'Arc, nous n'avons pu savoir ce que l'historien pense de sa mission. Il nous semble pourtant que l'appréciation des faits forme une partie essentielle de l'histoire ; le dix-neuvième siècle ne doit point parler de la Pucelle d'Orléans comme en parlait le quinzième, et le jugement de chaque génération qui s'écoule est toujours précieux à recueillir. Puisque M. de Barante a pris le parti de se placer dans le quinzième siècle, il aurait peut-être bien f?it d'en adopter toutes les croyances ; on pourrait lui reprocher le

soin qu'il prend à écarter de son récit le merveilleux qui en fait le véritable caractère. Cette observation critique est importante, car, en cherchant à mettre de côté le merveilleux dans l'histoire de Jeanne, on ne fait que rabaisser son rôle, on lui dispute les actes les plus glorieux de sa vie, lesquels ne s'expliquent que par le merveilleux. La crainte de paraître crédules a rendu plusieurs historiens de Jeanne d'Arc peu justes pour elle : ce qui fit le succès de la mission de Jeanne est précisément ce qui lui a nui auprès des écrivains modernes. Monstrelet et le Journal d'un bourgeois de Paris senties sources ordinaires où M. de Barante a puisé son récit ; avec de tels guides, l'auteur n'a pas pu toujours être parfaitement exact. Toutefois nous aimons à reconnaître que M. de Barante parle noblement de Jeanne d'Arc.

Lingard^ qui a été traduit en français, et qui méritait de l'être sous beaucoup de rapports, n'a mis cependant ni impartialité ni exactitude dans sa manière de juger Jeanne d'Arc ; il paraît que le noble exemple de Hume avait peu touché le dernier historien d'Angleterre. Lingard avance sans hésitation que Jeanne d'Arc avait vécu comme servante dans une hôtellerie de la petite ville de Neufchâteau, et nie tout ce qui porte un caractère merveilleux dans la mission de la Pucelle : pour excuser les barbaries des Anglais à l'égard de l'héroïne, Lingard ne craint pas de raconter, comme

une chose certaine, que Jeanne avait ordonné l'exécution de Franquet d'Arras. Dans cette partie de son ^listoire, on voit que Lingard s'est contenté de copier d'autres historiens, sans trop s'occuper de savoir si ces historiens avaient dit la vérité.

Le treizième volume de Y Histoire des Français de M. Sismondi renferme une narration des principaux faits de la vie de la Pucelle ; l'ensemble des événements s'y trouve raconté avec exactitude ; mais l'esprit de scepticisme qui n'abandonne presque jamais l'auteur l'empêche de comprendre Jeanne d'Arc ; une froide et sèche philosophie est trop au-dessous de l'héroïsme religieux de la Pucelle. Il y a dans les annales françaises plusieurs grandes époques qui ne peuvent être comprises que par le sentiment religieux et le sentiment patriotique.

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