‹ Vie de Jeanne d'ArcChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Séances du 21 février, du 22, du 24 et du 27 février.

Jeanne d'Arc comparut pour la première fois devant ses juges le 21 février 1430. Le tribunal qui devait la juger s'assembla d'abord dans la chapelle du cliâteau de Saint-Ouen ; la Pucelle fut amenée par un huissier ou appariteur. On la fît asseoir sur un banc auprès d'une table. Des bancs, qu'on appelait le Consistoire, étaient réservés à ceux qui dirigeaient le procès ; devant le siège élevé de Tévêque de Beauvais, on remarquait les trois notaires ou scribes en la cause ; beaucoup d'as-

sesseurs et de conseils se trouvaient confusément assis dans l'enceinte de la salle. On doit croire que des personnes étrangères au procès furent admises dans cette séance, et qu'il s'y trouva surtout un grand nombre d'Anglais. L'évêque de Beau vais, lorsque la séance fut ouverte, somma la Pucelle de jurer sur l'Évangile qu'elle répondrait avec vérité sur toutes les questions qui lui seraient faites; l'acusée refusa d'abord de faire le serment qu'on lui demandait, et déclara qu'elle ,ne répondrait point sur les révélations faites au roi Charles. Je n'en parleraipas, ajouta-t-elle, quand on devroit me couper la tête. Dans les séances qui suivirent, on revint sur le serment, et Jeanne ne voulut jamais faire qu un serment conditionnel, car il y avait des choses qu'elle avait juré de ne pas dire, et elle ne voulait pas se rendre parjure.

L'évêque de Beauvais lui demanda son nom(l).

<i Dans mon pays on m'appeloit Jeannette ; depuis que je suis venue en France, on m'appelle Jeanne; de mon surnom je ne sais rien. »

Jeanne fut ensuite interrogée sur le lieu de sa naissance, sur son père et sa mère, sur ses parrain et marraine, sur le pasteur de sa paroisse.

(1) Nous ne donnons ici qu'un abrégé des interrogatoires ; nous avons eu soin d'y conserver tout ce qu'il y a d'important dans les questions et les réponses, et tout ce qui peut faire connaître l'esprit et !a physionomie du procès de Jeanne. Nous nous sommes efforcés surtout de rendre faciles à lire des détails qui sont très-fastidieux, et surtout peu intelligible* dans les manuscrits coDScryés.

L'évêque de Beauvais, comme nous Tavons dit, avait déjà fait prendre des informations sur les premières années de Jeanne d'Arc ; un des commissaires envoyés à Domremy n'avait parlé, à son retour, que des vertus de Jeanne. De pareilLs informations n'allaient guère avec les intentions qui présidaient au procès, et le prélat espérait tirer meilleur parti des aveux de la Pucelle. Lorsqu'on demanda à Jeanne son âge : a Presque dix-neuf ans. » répondit-elle. Comment la pensée d'un âge si tendre ne touehait-elle pas les assistants ! On lui demande ce qu'elle savait de sa religion. — Elle avait appris de sa mère le Pater noster, Y Ave Maria et le Credo. On l'interrogea aussi sur le bois ChesnUy sur la fontaine où se rendaient les malades sur Y arbre des Fées où les filles de Domremy attachaient des guirlandes de fleurs : ceux qui dirigeaient le procès auraient bien voulu trouver ici dans les réponses de Jeanne quelque chose qui pût ressembler à la magie, quelque chose qui pût faire croire que sainte Catherine et sainte Marguerite, qui lui apparaissaient si souvent et lui avaient conseillé de venir au secours de Charles, étaient des enchanteresses ou des fées du bois Chesnu : on passa de l'arbre des Fées aux révélations qui Favaient fait venir en France, et aux prodiges qui avaient attesté sa mission ; quand on fut arrivé è ce chapitre, les questions se multipKèrent : chacun voulait l'interroger ; et comme les assertions

de Jeanne ne trouvaient que des incrédules ou des contradicteurs, des menaces et des plaintes se mêlèrent à l'interrogatoire, et la séance fat troublée. Jeanne parlait devant les Anglais, devant des hommes dévoués aux Anglais, et toutes les merveilles qu'elle racontait devaient les irriter et blesser leur orgueil. Quelle que fût toutefois la cause du tumulte qui s'éleva alors dans l'assemblée des juges, ce qui nous prouve que le scandale ne vint point de la part de Jeanne d'Arc, ce qui prouve au moins qu'on ne put en tirer aucun avantage contre elle, c'est que cette partie de la séance n'est pas même indiquée au procès- verbal :les notaires rédacteurs se soi.t contentés de rappeler en cet endroit une défense faite à la Pucelle de quitter la prison, o Je n'accepte point cette défense, répondit- elle, et si je m'évadois, personne ne pourroit me reprocher d'avoir violé ma foi, car je ne l'ai jamais donnée à personne. » La jeune captive se plaignit alors des fers qu'elle avait aux jambes ; elle se plaignit des maux qu'on lui faisait souffrir dans sa captivité ; l'évêque lui reprocha d'avoir tenté plusieurs fois de s'évader ; et voilà pourquoi, ajouta-t-il, on vous retient ainsi enferrée. Jeanne aurait pu répondre qu'elle était jugée par des gens d'église, et qu'elle aurait dû être envoyée dans les prisons ecclésiastiques. La Pucelle avait fait cette demande plusieurs fois, et iti plupart des conseillers ou assesseurs l'avaiint

lippuyéo : ils adressèrent même à ce sujet plusieur<? réclamations à l'éveque de Beauvais ; mais celuici leur répondait toujours qu'il ne Youlait pas dépkire aux Anglais.

22 février. — La seconde séance du procès ne se tint point dans la chapelle du château, mais dans la salle dite des Préparatoires. On avait eu soin de placer des gardes à la porte, chargés de ne laisser entrer que ceux qui étaient appelés par leur office ? cette mesure avait été prise pour éviter le scandale de la veille. La Pucellefut d'abord interrogée, comme dans la séance précédente, sur son éducation et les premières années de sa vie. Il résultait de ses réponses que dans son enfance, comme on l'a déjà vu, elle avait quelquefois gardé les troupeaux de son père, qu'elle avait été ensuite occupée des soins du ménage. On lui demanda si elle avait appris un métier. — Elle avait appris à coudre du linge et à filer, et rieusî pas craint femme de Rouen pour fier et coudre. — A qui avoit-elle coutume de confesser ses péchés? — Au curé du village ; quelquefois à des moines mendiants; elle communioit tous les ans à Pâques. — Eecevoit-elle l'eucharistie à d'autres solennités? — Passez outre. — La plus grande partie de son interrogatoire porta sur la mission qu'elle avait reçue de Dieu ; voici le résumé de ses réponses, que nous transcrivons de suite et qu'on pourra Hre comme une page de sa vie écrite sous sa dictée :

t A Vàge de treize ans j'eus une voix do Dieu « pour m'aider à me gouverner, et la premièf e fois « i'eus grand'peur ; cette voix vint à l'heure de « midi^ en été, dans le jardin de mon père ; c'étoit

• un jour déjeune ; j'entendis la voix à droite^ du

• côté de l'église : je vis en même temps une grande 0 clarté : après que j'eus entendu trois fois cette fl v^ix, je reconnus que c'étoit la voix de l'archange « Michel; cette voix m'a toujours très-bien guidée, a et je comprends très-bien ce qu'elle m'annonce ; « elle me disait trois ou quatre fois par semaine « qu'il me falloit partir et venir en France ; elle me « répétoit que je fer ois lever le siège d'Orléans ; « en vain je lui représentois que je n'étois qu'une a pauvre fille qui ne savoit ni chevaucher ni coiifl duire la guerre , la voix insistoit de la part de <i Dieu ; j'avois une telle impatience de lui obéir, 0 que je ne, pouvais tenir où fétois, et je partis sans fl en parler à mon père, de peur que les Bourguii gnons ne le sussent et ne missent obstacle à c mon voyage. Un frère de ma mère me conduisit « à Vaucouleurs^ et là je connus Robert de Baus dricourt sans l'avoir jamais vu, parce que mes

• voix me disoient que c'étoit lui; je lui déclarai que a j'étois appelée par Dieu à secourir la France : il a refusa de me croire, et me repoussa jusqu'à deux

• fois; la troisième il m' écouta, comme mes voix me l'avaient prédit ; ledit Robert fît jurer à ceux

• qui dévoient me cunduirc qu'ils me conduiroient

• bien et sûrement, et il médit quand je le quittai :

• Vas, et advienne que pourra »

Jeanne fut interrogée sur les révélations qu'elle disait avoir été faites au roi. « Allez au roi, et il vous le dira. — Y avoit-il de la lumière quand les voix lui montrèrent le roi? Faites-moi grâce! — Ne vit-elle point d'ange sur la tête du roi? Passez outre. B On lui demanda aussi qui l'avait portée à prendre l'habit d'homme. Cette question, comme nous le verrons plus tard, l'importunait, et ses réponses sur ce point sont presque toujours vagues et embarrassées ; il est évident qu'elle avait pris l'habit d'homme parce que sa nouvelle destinée ou sa mission l'appelait à vivre parmi les hommes. Sa pudeur souffi-ait d'avoir à s'expliquer là-dessus, et nous concevons facilement cet embarras d'une jeune vierge. On demanda à Jeanne quelle récompense elle attendait de ce qu'elle avait fait : « Je n'ai jamais rien demandé à mes voix que le salut de mon âme. » Après le sacre de Reims, elle avait eu plusieurs fois la pensée de déposer les armes et de se retirer auprès de ses parents; mais on n'avait jamais voulu la laisser partir.

24 février. — Dans les premières séances, Jeanne avait consenti à jurer qu elle dirait la vérité sur tout ce qui lui «erait demandé concernant la foi; l'évêque de Beauvaisla somma de faire un serment sans restriction, ce qu'elle refusa, en disant qu'elle avait assez juré et qu'on devait la laisser au juge-

ment de Dieu qui l'avait envoyée ; après quelques débats, elle jura néanmoins de dire ce qu'elle savait touchant le procès. Or, qu'était-ce que le procès ? Jeanne l'entendait d'une manière, ^es juges de l'autre ; aussi rien n'était plus vague que les paroles de ce serment.

A chaque interrogatoire, Jeanne montrait un caractère plus ferme, plus opiniâtre, et c'était un nouvel embarras pour ses juges. A l'ouverture de cette séance, on lui demanda ce que lui' avaient dit ses voix : « Elles m'ont conseillé de vous répondre hardiment. » La plupart de ses réponses prouvent que jamais conseil n'avait été mieux suivi. Jeanne reprocha à l'évêque de Beauvais de s'être déclaré son juge, lui qui était son ennemi personnel ; elle lui adressa souvent le même reproche dans le cours du procès, et lui parla plus d'une fois de la terrible responsabilité qu'il encourait devant Dieu. « Le roi d'Angleterre, répondit le prélat, m'a ordonné devons juger et je vous jugerai.» Ces paroles, peu dignes d'un juge, achèvent de nous prouver que les Anglais dirigeaient en maîtres le procès de Jeanne, et que lautorité ecclésiastique, qu'on affectait de mettre en avant, n'était au fond que l'instrument de la politique anglaise.

Tous les interrogatoires se ressemblent, à peu de cnose près ; ce sont toujours les même« incriminations et les mêmes réponses. Dans cette "éance, on revient aux apparitions : Jeanne est interrogée

sur la manière dont les voix se font entendre^ sur ce qu'elles lui ont dit ; on lui demande si elle les a touchées, si elles ont un visage, des yeux, des oreilles ; l'accusée répond laconiquement : quelquefois elle garde le silence, ou demande du temps pour s'expliquer. — Les habitants de Domremy étaient-ils Bourguignons ? — Il n'y avait qu'un seul Bourguignon dans le village , et Jeanne aurait voulu qu'il eût la tête coupée^ toutefois si cela avait plu à Dieu. — Le village de Marcey était-il pour les Bourguignons? — Toujours prêt à s'armer contre ceux de Domremy. — Les voix avaient-elles ordonné à Jeanne de haïr les Bourguignons ? — Elles les a moins aimés depuis qu'elle a compris que les voix étaient pour le roi de France. — Avait-elle été avec les enfants de Domremy qui allaient combattre ceux de Marcey ? — Non, mais elle les vit souvent revenir bien blessés et saignants. — Eut-elle, dans son enfance, grande envie de nuire aux Bourguignons ? — Elle avait grande volonté et effection que le roi eût son royaume. On revint à l'arbre des Fées ou des Dames, à la fontaine dont les eaux guérissaient les malades. Il faut croire que toutes les questions qu'on faisait làdessus étaient suggérées par les "'nformations prises au pays de Jeanne. Les commissaires envoyés d'abord à Domremy avaient sans doute parlé à leur retour des traditions merveilleuse accréditées parmi les ^àllageois ; ils avaient répété tout ce

qu'ils avaient entendu dire des apparitions et de la puissance magique des fées. Mais quel rapport pouvait exister, dans l'esprit des juges, entre cette poésie des hameaux et les factions qui se disputaient alors le royaume de France? Qu'avaient de commun les fées du bois Chenu avec le parti des Anglais et des Bourguignons^ et avec la cause du roi Charles, le véritable motif du procès? Dans son interrogatoire, Jeanne avoue que bien des gens qui avaient la fièvre venaient visiter l'arbre des Dames, et buvaient de l'eau de la fontaine voisine ; mais elle ne sait s'il guérissoient ou non ; elle avait ouï dire à quelques anciens que les fées apparaissaient en ce lieu; sa marraine Jeanne lui avait dit les avoir vues ; mais si cela étoit vrai, elle ne sait. Bien souvent, en été, elle était allée avec les autres jeunes filles danser et chanter autour de l'arbre des Fées ; aucunes fois elle y faisait des couronnes de fleurs pour Notre-Dame de Domremy. Elle ajoutait que depuis qu'elle avait pris la résolution de venir en France, elle ne partageait pas les jeux de ses compagnes, et qu'elle n'allait plus sebastre sous ledit arbre. Ces réponses de Jeanne devaient ôter toute vraisemblance aux incriminatioLs; toutefois les juges de la Pucelle n'en persistaient pas moins à penser qu'elle avait pris ses révélations à l'arbre des Fées. Ce qu'elle disait des apparitions de saint Michel et de ses deux saintes, ses amies du paradis, paraissait à ses

juges un mensoiig*e cligne du bûcher, et ce qu'on leur disait des inspii'ations et de la puissance des tées semblait plein de vérité. Chose singulière dans cette cause î on ne croyait rien des merveilles que racontait l'accusée, tandis que toute l'accusation était pour le moins aussi difficile à croire ! Comme ons'étaïc arrangé pour condamner Jeanne, tout ce qui parlait pour elle était fabuleux; il n'y avait de vraisemblable que ce qui pouvait la faire mourir.

Nous ferons remarquer, dans cette séance du 24 février, un incident très-propre à faire connaître tout à la fois l'esprit qui présidait au procès , et la haute raison que la Pucelle montrait quelquefois dans ses réponses ; nous rapporterons avec tous ses détails cette scène , qui est à peine indiquée dans le procès- verbal. L'interrogateur fit à l'accusée la question suivante : « Savez-vous être en la grâce de Dieu? — C'est une grande chose que de répondre à une pareille question. > On multiplia ici les interrogations et les subtilités, et les choses allèrent au point qu'un des assesseurs ne put s'empêcher de s'écrier : • Cest trop. — Taisez-vous, t dkent alors plusieurs des interrogateurs. ■— Celui qui avait parlé répliqua que l'accusée n'était pas tenue de répondre aux questions qu'on lui faisait : I Vous auriez mieux fait de vous taire, » dit alors d'une voix irritée l'évêque de Beauvais. Le silence se rétablit, et les juges demandèrent de nouveau à la pauvre Jeanne si elle se croyait en la grâce de

«Si je n'y suis pas, répondit-elle, Dieu « veuille m'y admettre, et, si j'y suis, Dieu veuiUe I m'y conserver. » De pareilles réponses, faites par une jeune fille élevée dans la simplicité des champs, ne devaient-elles pas faire croire que Dieu inspirait ses discours !

Dans cette troisième séance, la Pucelle avait été de nouveau interrogée sur son habit d'homme. « Voulez-vous, répondit-elle, que je prenne l'habit « de femme, donnez-m'en un, je le prendrai et je « m'en irai ; autrement, je me contente de celui-ci, « puisqu'il plaît à Dieu. » On revenait sans cesse à cet habit d'homme que portait la Pucelle dans sa prison et devant ses juges; l'habit d'homme avait été reconnu, avant même l'ouverture du procès^ comme un des principaux chefs d'accusation; ce fait, si facile à constater, était le seul de tous les grijfs imputés à la Pucelle qu'on ne pût révoquer en doute; il faut d'ailleurs se rappeler ici quels étaient les préjugés et les opinions de ces temps reculés. On regardait alors comme une espèce d'énormité qu'une femme vêtue des habits d'un autre sexe ; nous savons, par les chroniques du moyen âge, que la moindre innovation dans les vêtements étaient souvent dénoncée dans la chaire évangéhque comme une réforme impie, comme un signe de corruption et comme une invention aë l'esprit des ténèbres (1). A plus torto raison devait- on voir avec répugnance une femme

vêtue à la manière des guerriers ; cette prévention, ce préjugé étaient tellement enracinés dans les esprits, quô Jeanne, comme nous l'avons vu, n'avait pâs trouvé grâce pour son habit militaire, même dans les camps, et que ses prodiges de bravoure ne l'avaient pas toujours défendue contre les sarcasmes de ses compagnons d'armes. Parmi les femmes qui s'intéressaient au sort de Jeanne, la femme et la sœur du comte de Luxembourg, la duchesse de Bedfort, sœur du duc de Bourgogne, lui avaient envoyé des habits de femme, et elle les avait refusés, ce qui avait scandalisé beaucoup de bonnes gens. Cette obstination d'une jeune fille peut s'expliquer de plusieurs manières : le vêtement qu'elle portait dans sa captivité, elle l'avait porté au milieu des combats ; l'obliger à en prendre un autre, n'était-ce pas exiger en quelque sorte qu'elle abjurât sa propre gloire et qu'elle désavouât la mission toute guerrière que Dieu lui avait donnée? Ses voix d'ailleurs lui disaient qu'elle serait délivrée de sa prison, et que la carrière des périls s'ouvriraient encore pour elle : ne devait-elle pas craindre que le signal de nouveaux combats ne la trouvât désarmée et sous un habit qui eût

(l)"La plupart des innovations dans les costumes, et guHout dans la parure et les vêtements des femmes, étaient vivement censurées par le» prédicateurs du temps, parce qu'on les attribuait à la vanité et à l'envie de plaire et de séduire ; on n'en pouvait pas dire autant de l'habit d'homme que portait Jeanne d'Arc

affaibli ou embarrassé son couragi:;? Une autre raison qui aurait dû frapper des jug-es ecclésiastiques, c'est que Jeanne était gardée par des soldats qui ne respectaient ni le malheur ni la vertu ; les habits d'homme pouvaient seuls lui servir de défense contre leur brutalité. Il y avait un scandale beaucoup plus grand que celui dont on faisait un crime à Jeanne, c'était de laisser une jeune vierge sous la surveillance d'hommes de guerre, et personne n'y songeait parmi les juges. De leur côté, les Anglais n'avaient pas au fond une grande envie de voir leur jeune captive quitter l'habit viril ; il leur était aussi facile de forcer leur prisonnière à prendre les vêtements de son sexe, que de la couvrir, comme ils le faisaient, de chaînes de fer. Cette violence salutaire eût ôter tout prétexte

aux accusations, mais ce n'était pas là ce qu'ils voulaient.

27 février. — Jeanne fait le serment de dire la vérité sur les faits du procès ; on procède ensuite à l'interrogatoire. « Comment vous êtes-vous portée depuis samedi dernier? — Je me porte le mieux que je puis. — Avez-vous jeûné chaque jour de ce carême? — Tous les jours. — Depuis samedi, avez-vous entendu la voix qui vous vient? — Plusiem^s fois. — Que vous a- 1- elle dit? — De vous répondre hardiment. — La voix vous conseill^-tcllo de répondre à tout ce que nous vous demandons? — Parmi les révélations qui m'ont été faites,

il y en a qui sont pour mes jug-es, d'autres qui ne s'adressent qu'à mon roi. — Est-ce la voix d'un ange, la voix d'un saint, d'une sainte ou de Dieu?

— De sainte Catherine et de sainte Marguerite. — Comment savez- vous que ce sont ces deux saintes?

— Je sais fort bien que ce sont elles, et je les distingue parfaitement l'une de l'autre. — Comment les distinguez-vous? — H y a sept ans qu'elles ont pris la charge de me conduire, je les reconnais parce qu'elles se nomment en abordant. — Sontelles vêtues du même drap ? — Je ne vous dirai pas autre chose aujourd'hui — Ont-elles votre âge? — A cette question et à beaucoup de semblables, point de réponse. — Quelle fut la voix qui vint à vous à l'âge de treize ans? — Saint Michel.

— Vîtes- vous saint Michel et ses anges corporellement et réellement? — Je les yîs comme je vous vois. — Que vous dit l'archange la première fois? — Point de réponse. — Quelle était la figure de saint Michel? — Je ne sais. — Etait-il nu? — Pensez-vous que — Dieu n'ait pas de quoi le vêtir? Avait-il des cheveux ? — Pourquoi les lui aurait-on coupés ? — Qu'éprouvâtes- vous à la vue de saint Michel et de ses anges? — Quand je les vis s'éloigner, je pleurai et j'aurais bien voulu qu'ils m'emmenassent avec eux. — Dieu vous a-t-il ordonné de venir en France? — J'aurais mieux aimé être écartelée par des chevaux que de venir en France sans la permission de Dieu. — Quelle ré-

vélation eut votre roi? — Vous n'aurez pas cela de moi cette année; je fus interrogée pendant trois semaines à Poitiers et à Chinon ; le roi eut signe de mes faits avant qu'il y voulût croire ; les ecclésiastiques de mon parti ne trouvèrent rien que de bon dans mon fait, etc. »

Nous avons extrait de cet interrogatoire du 27 février ce qui concerne les révélations et apparitions ; c'était-là surtout ce qu'on voulait incriminer. Ces apparitions étaient-elles vraies ou fausses? Pour savoir à quoi s'en tenir, il aurait fallu le demander à Dieu lui-même, ou bien à saint Michel et à sainte Catherine ; elles étaient d'ailleurs choses fort innocentes en soi, et la justice humaine n'avait rien à y faire ; pour qu'elles pussent être incriminées, il aurait fallu qu'elles eussent inspiré des doctrines condamnables, et qu'il en fût résulté quelque scandale ou quelque dommage ; mais rien de tout cela : l'accusation avait beau alléguer que ces prodiges venaient des mauvais esprits; comment croire que l'esprit de ténèbres eût apparu pour engager une jeune fille à pratiquer les vertus que la religion enseigne, à se dévouer pour son Dieu et pour son roi? Le dévouement que j'eanne avait montré pour la cause de Charles VII pouvait bien, il est vrai, n'être pas agréable aux Anglais ; tous les prodiges qui avaient signalé ce dévouement pouvaient bien être pour les ennemis de Jeanne un sujet d'affliction et de

honte ; mais comment faire de tout cela un crime digne du bûcher? Voilà pourtant ce qu'on avait entrepris dans ce procès.

On am*ait bien voulu prouver que les victoires de Jeanne étaient l'œuvre du démon, et que la délivrance d'Orléans et le sacre de Reims n'avaient été que le produit de quelque pratique superstitieuse ou de quelque vertu magique. Cette intention est bien marquée dans ce qui nous reste à faire connaître de ce quatrième interrogatoire.

« Êtes-vous allée à Sainte- Catherine de Fierbois? — Oui, et quand je fus arrivée à Tours, j'envoyai chercher une épée qui étoit dans l'église de Sainte-Catherine. — Comment saviez-vous que cette épée étoit là? — Par mes voix. — Avez-vous porté cette épée? — Jusqu'à mon départ de Saint- Denis après l'attaque de Paris. — Avez-vous posé votre épée sur l'autel pour qu'elle fût plus fortunée?

— Non, mais j'ai toujours désh^é que mes armes fussent heureuses. — Aviez-vous votre épée de Fierbois quand vous fûtes prise? — Non^ mais une épée enlevée à un Bourguignon; cette dernière étoit une bonne épée de guerre, et propre à donner de bonnes buffles et de bons torchons. — Oii avezvous laissé l'autre? — Cela n'est pas du procès.

— Quand vous vîntes à Orléans, aviez-vous un étendard? — Un étendard dont le champ était semé de fleurs de lis, un monde y étoit figuré avec deux anges sur les côtés ; il étoit brodé de franges

de soie, et port oit ces mots écrits : Jésus Maria. — Qu'aimiez-Yous mieux de votre étendard ou de votre épée? — Beaucoup plus, voire quarante fois plus mon étendard que mon épée. Je portois moimême cet étendard quand j'attaquois les ennemis, pour éviter de tuer quelqu'un ; je n'ai jamais tué personne. — Quelle armée vous confia votre roi quand il vous mit en œuvre? — Dix ou douze mille hommes. — Étiez-vous sûre de faire lever le siège d'Orléans?— Dieu me l'avoit révélé, et je l'avois dit à mon roi. — Ne disiez- vous pas à vos soldats que vous détourneriez les flèches des Anglois? — Je leur recommandois d'être sans crainte. Plusieurs ont été blessés à mes côtés, j'ai été blessée moi-même. — En aviez-vous la prescience? — Je l'avois annoncé avant le combat. » Si nous en croyons un témoin au procès de révision, on aurait demandé à Jeanne, dans cette séance, si elle s'était jamais trouvée en heu où des Anglais avaient été tués : En mon Dieu ! aurait-elle répondu, qui de nous n'a pas vu la guerre? Mais de si tristes choses, parlons doucement et à voix basse (1). Un seigneur anglais qui était présent, ajoute le témoin, fut touché de cette réponse. « Je voudrois, s'écria-t-il, que cette femme fût An-

(1) La réponse de Jeanne, conservée au procès-verbal, n'est pas facile à entendre ; nous avons donné aux mots rapportés dans la minute le sens qui nous a paru le plus probable.

g-loise. • Mais les ennemis de Jeanne ne rayaient pas moins condamnée d'avance. Un témoin du procès de révision nous apprend qu'après cet interrogatoire du 27 février, l'huissier ou l'appariteur, nommé Massieu, comme il reconduisait Jeanne à sa prison, fut rencontré par un nommé Turquetil, chantre de la chapelle du roi d' Ang-leterre ; celuici lui demanda sans égard pour la présence de l'accusée : « Que te semble de ses réponses? sera-telle ar^e (brûlée)? — Jusqu'ici, répondit Massieu, je n'ai vu que bien et honneur en elle, et elle me semble une bonne femme ; je ne sais quelle sera la tin : Dieu le sache ! » Turquetil alla sur-le-champ rapporter cette répoDse aux gens du roi, entre autres au comte de Warvick; d'après ce rapport, Massieu se trouva en grand péril ; l'évêque de Beauvais le manda et lui dit que s'il continuait à se conduire de la sorte, on le fairoit boire un peu plus que de raison (1).

(1) Ce fait fut rapporté au procès de révision.

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