‹ Vie de JésusChapitre 22 sur 102 · COMPARAISON AVEC LES ÉCOLES JUIVES · texte numérisé non relu

COMPARAISON AVEC LES ÉCOLES JUIVES

trop et par conséquent ne prouve rien. Si du rapport intérieur on pouvait conclure à un lien extérieur, il faudrait rattacher le christianisme à toutes les formes que la tendance mystique a revêtues dans Thistoire des religions.^ Ce n'est point au dehors qu'il faut chercher les causes de cette ressemblance , mais dans la nature religieuse elle-même, à laquelle le christianisme correspond parfaitement. Ajoutez pour Tessénisme l'esprit religieux qu'il tient du théisme juif, l'avantage d'une vie retirée, consacrée à la méditation, à la prière et à la communion fratemdle. Tout cela, en développant la spiritualité, devait rapprocher davantage du christianisme. De rapports plus étroits et provenant d'une autre source, il n'y en a point, et ceux que l'on a signalés, ou bien n'existent pas, ou sont toujours accompagnés de différences essentielles. Ainsi, par exemple, les esséniens, comme Jésus-Christ, condamnent le serment. Des deux parts le principe est le même; c'est le devoir d'une fidélité inviolable, condition de la confiance mutuelle. Mais les esséniens, ne distinguant pas entre la lettre et l'esprit, en faisaient un précepte positif et extérieur, et l'appliquaient non-seulement à leurs relations réciproques, mais à toutes les relations de la vie. Pour Jésus-Christ, au contraire, ce n'est pas un précepte isolé , indépendant des autres , mais un élément essentiel delà vie nouvelle. Jésus s'adresse à l'intention et saint Paul ne se fera pas scrupule d'employer le serment lorsqu'il le croira conforme à l'esprit de la vie chrétienne * .

1 La simple affirmation du chrétien lui doit être aussi sacrée que le 1 5

66 UBVBLOFPBHENT DB JBSl».

Le christianisiDe et l'essénisme s^accordent aussi à reconn^tre dans tout individu l'image de Dieu^ et par conséquent à condamner resclaTage^ qui ne voit plus dans rhomme qu'une chose et non une créature morale. — Mais y a côté du rapport > voici la différence. La secte peu nombreuse des esténiens bannit aussitôt l'esclavage par une loi formelle et absolue.- Jésus-Christ procède autrement. Il n'est pas venu fonder une secte, mais renouveler le monde. Il ne s'occupe point de donner des lois positives dont l'application n'aurait pu être que fort restreinte; mais l'esprit nouveau que sa doctrine apporte avec elle, et qui doit renouveler la société tout entière, amènera l'abolition progressive et complète de l'esclavage.

Les esséniens s'occupaient encore de la guérison des maladies, de même que Jésus-Christ. — Mais ils employaient pour cela les moyens humains, et dans ce but ils étudiaient avec soin l'histoire naturelle * ; tandis que Jésus et ses apôtres opéraient les guérisons d'une manière immédiate*, où se servaient de moyens qui n'avaient aucun rapport naturel avec les effets produits.

serment le plus solennel. 11 ne doit pas faire de différence entre TobligatioD imposée par Tune ou par Tautre. Le christianisme efface cette distinction, non pas précisément en rabaissant le serment au niveau de Tailirmation, mais au contraire en élevant Tâffirmation au niveau du serment. Dès lors, si, à Tégard des autres, le serment a plus de valeur qu'une affirmation simple, sHl est nécessaire pour que notre témoignage Boit reçu avec une entière confiance, nous pouvons et nous devons même en faire usage. — Telle est, si je ne me trompe, la pensée de Néander, qui , à dire vrai, n^est pas exprimée cette fois aussi clairement qu'à l'ordinaire. (Trad,)

* Jos. De bello Jud. L. lî, c. vni, § 6.

' Voir plus loin ce qui est dit sur les miracles de Jésus.

GOMPARAISOIf ATBC ISS icOUSS lUIYBS. ^ 67

Enfin y Tessénisme provient probablement d*un mélange de judaïsme avec les idées orientales ^ G^est une tendance à la fois théosophique, ascétique et séparatiste*' Le christianisme, au contraire, est éminemment pratique, spirituel, cVst-à-dire quMI ne veut réformer la vie que par des dispositions du cœur, et, au lieu de repousser tes faibles, au lieu de se séparer des petits, il vient au-devant à^eux et renverse à jamais tout particularisme, et toute aristocratie spirituelle.

Le christianisme est donc un fait entièrement nouveau. Il ne Test pas moins dans la forme que dans le fond. Ce n'est pas le résultat d'une doctrine empruntée ailleurs ou formée sous une influence étrangère; c'est l'effet de la vie de Jésus-Christ, de l'impression produite par la

^ L^opinion des écrivains modernes, diaprés laquelle Tessénisme ne serait que le plalonisilQe alexandrin transplanté dans la Palestine, ne me parait pas fondée, et Je persiste à considérer les esséniens et les thérapeates comme deux sectes historiquement indépendantes quoique •embiablet quant à Tesprit.^D'oiUeurSf quand bien même les idées du Judaïsme alexandrin auraient pénétré en Palestine, elles ne se sont pas oertainemenl répandues «n Galilée, ni surtout dans les classes inférieures au sein desquelles Jésus a été élevé. Les raisons qu*on a alléguées en (àveur de Topinion contraire senriraient tout aussi bien à établir des rapports entre le christianisme et le braminisme ou le boudhisme.

• Jœ.yjirch.y 1. XVin, c. I, § 5. Voici comment il faut, selon moi, traduire ce passage, eu prenant le mot tl^iiwoi non dans le sens passif, mais dans le sens moyen : <tlls envoient, il est vrai, des offrandes au « temple; mais ils n*y viennent point eux-mêmes faire de sacrifices. Ils « regardent leur manière de se purifier comme tellement supérieure, « qu'ils craindraient de se souiller en prenant part au même culte que a te reste du peuple. C'est pourquoi ils sacrifient à part, au milieu des « leurs.» Eîç 5è t6 Upov àv«3i^/<aT« « ariXlovrii , &vff(«ç owx iTriTsAoOffi StotfopàTr,rt àyvsiôv âç vofi'C^ottv xal ^l'aùrè iifr/àfAtvoi toO xoivoû vt fj-iith^u."

68 DRVELOPrEMBNT DE JESUS.

révélation de Dieu dans sa personne \ La doctrine de Jésus-Christ n'est elle-même qu'une partie de sa vie, une image de la vérité qui résidait en lui. Tous les eSbrts pour lui chercher une autre origine sont vains *. Si Jésus eût été élevé dans une école juive, ses adversaires n'auraient pas manqué de lui demander comment, après être sorti du milieu d'eux, il venait leur parler en maître. Mais au contraire on lui reproche de vouloir expliquer les Ecritures sans, les avoir apprises (Jean VII, 1 5). Lorsqu'il se lève pour enseigner dans la synagogue de Nazareth, il étonne d'autant plus les assistants que personne ne le reconnaissait comme un docteur de la loi, mais comme le ûls du charpentier, et qui avait peut-être luimême exercé la profession de son père '. Tout le monde

1 « La perle du christianisme, c^est une vie cachée en Dieu^ une vé- « rite en Christ le Rédempteur, et une puissance qui ne consista ni en « paroles, ni en rites, ni en dogmes, ni en œuvres visibles, et qui, par « conséquent, ne peut se mesurer au coup d*œil de la dialectique ou de « la morale. » Voy. Hamaick, CEuvreSy t. IV, p. 2S5.

* Gomme Jésus est appelé Rabbi, non-seulement par ses disciples, mais par d*autres personnes, par exemple par Nicodème et môme par ses ennemis (Jean VI, 25), c'est, d'apfès le D' Paulus (Fie de Jénis, t. I, p. 122), une preuve qu'il a dû prendre ce grade dans les conditions ordinaires, et quHi a reçu à cet effet les leçons des rabbins esséniens. Bfais Jésus apparaît à la tête d'un parti. H parle avec une autorité prophétique. Cela suffirait pour lui faire donner le titre de Maître, même par ceux qui ne le reconnaissaient pas comme tel (comp. Matth. XVII, 24 : i èiSivxaXoi û/mwv). Nicodème regarde Jésus comme un docteur , mais comme un docteur divin ; et enfin les personnes mentionnées, Jean VI, 25, ne sont nullement des ennemis. Ce n'est d*ai Heurs certainement pas par les Juifs mais par les disciples que Jésus a d'abord été appelé Rabbi. Quant aux esséniens, il est douttiux qu'ils aient eu, comme les synagogues juives, des écoles de rabbins, et il n'est pas probable que leurs docteurs eussent été reconnus comme tels par les pharisiens.

^ Le l'ait n'est pus certain. Justin Martyr l'admet, sur la foi d'une

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s^accordait à regarder son enseignement comme totalement différent de celui des docteurs juifs (Matthieu VII, 29).

Ainsi la plus grande partie de la vie de Jésus nous

ancienne tradition. Voy. Dial. cum Tryph,, f. 316 : T«0m rà ttxTovtxA fpy« sipyàÇrro h àv9pà7ro^ «v , xal Çuv«ê , éwl towtwv xotl rà. TtSç ^otaioffûvyjç 90/tA€o^« (les balances) ^t^^xo» xat Iv^vj ^îov. Mais cette tradition pourrait bien avoir une origine idéale et non historique. Si le christianisme n'avait d'abord trouvé d'accès, ainsi que Celse le lui reproche, que parmi les artisans, c'est qu'il devait commencer dans la bassesse, comme Jésus, qui était sorti lui-même d'une condition basse. De là on pouvait être conduit facilement à supposer que Jésus avait exercé la profession de son père. D'un autre côté, il se pourrait bien que cette tradition eût une base historique; le passage Marc VI, 3 en serait la preuve, si nous suivons la leçon qui se trouve dans la plupart des manuscrits. Il est vrai qu'Origène {Contre CeisCj VI, 36) prétend : On oùSoLfjLO^ twv iv t«ï« «xxAijffCecK f%p9fiiTfw tùavycAiwv tixvwt «uTè« i'IvjaoCf ocyayiypaTrrau— Mais un intérêt contraire pouvait aussi amener la tradition échanger un passage qui paraissait peut-être rabaisser le caractère de Jésus-Christ. C'était en même temps un moyen d'échapper aux moqueries des païens. 11 se pourrait qu'Origène, en adoptant la leçon ainsi changée, ait cru pouvoir passer l'autre sous silence. Fritzsche objecte que le travail manuel n'avait rien de dégradant aux yeux des Juifs, puisque la plupart des docteurs de la loi s'y livraient. — Que les docteurs fussent aussi ouvriers, à la bonne heure* mais être *«*/cmen^ ouvrier, c'est bien différent, et l'on comprendra toujours que, même à leur point de vue, les Juifs aient pu dire : « Comment un « simple ouvrier vient-il s'ériger en docteur ?» Si après cela, dans le passage de Marc, il n'est parlé que de la famille de Jésus, cela ne veut pas dire que la première expression signifie simplement le fils du charpentier, car ces deux pensées : « Ce n'est qu'un ouvrier, » et « Ses parents sont des gens du commun, » vont très bien ensemble. Les habitants de Nazareth commencent par l'expression la plus saillante : « En voici un qui n'est que charpentier, et qui veut être prophète ; » — puis ils mentionnent les parents de Jésus, mais non pas Joseph, parce qu'il était déjà mort. Sans vouloir établir le fait à priori, nous le trouvons tout à fait conforme au caractère fondamental du christianisme, — Il convenait que la Majesté divine se manifestât sous cette humble apparence, puisque le Rédempteur devait sanctficr toutes les sphères de l'activité humaine, toutes les formes de la vie commune. Dans la société nouvelle, il ne devait plus y avoir de pdvow^ov (profession vile). C'est là le point de départ de l'influence qu'a exercée le christianisme, et qui transforme de plus en plus la vie politique et sociale de l'humanité.

70 DéVBLOPPKUSNT DB iisVS.

demeure inconnue. Au moment où il prend place dans rhistoirci le Seigneur a la pleine conscience de sa Tocation. Mais cette conscience ne peut lui être venue subiment. Quoiqu'un homme ne mette souvent qu'un temps relativement fort court pour accomplir Tœuvre qu'il considère comme le but de sa vie, pour comprendre cette période^ il faut revenir sur celles qui ont précédé, et nous considérons toujours avec raison le développement actuel comme le résultat et comme la concentration de tout le développement antérieur. Il n'en peut pas être autrement à Tégard de Jésus. Celui qui, dès Tentréei se propose le salut de l'humanité, devait avoir appliqué jusqu'alors toute sa vie à cet objet. Le développement de la théocratie, les indications fragmentaires de l'Ancien Testament, avaient fait briller à ses yeux l'idée du Messie dans toute son étendue et toute sa pureté. C'est l'idée du rédempteur et du conducteur de l'humanité. En même temps sa conscience, éclairée par une lumière divine et par le souvenir des événements merveilleux de sa naissance, lui révéla cette vocation comme la sienne. Quant au côté négatif, c'est-à-dire, le rapport avec le mal dont il fallait que l'humanité fût délivrée , avant de pouvoir être acquise au royaume de Dieu, ce n'est plus en luimême que Jésus pouvait trouver la connaissance de son œuvre messianique. En effet, il ne pouvait connattro par sa propre expérience la corruption de la nature humaine, et s'il ne l'eût connue d'une autre manière, quelque vivante qu'eût été en lui l'idée du Messie, il n'aurait pu

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la réaliser. L'humanité lui serait demeurée étrangère. Il u'eût pas su se mettre en rapport avec elle ; par conséquent il n'eût pas pu exercer au milieu d'elle son ministère ni fonder le royaume de Dieu. — Mais quoique cette modification spéciale de la conscience messianique ne pût pas se former spontanément en lui, le contact avec le monde extérieur lui fournit le moyen de la développer. La corruption et la misère de l'humanité se révélèrent aux yeux de Jésus ; et l'amour qui nous fait participer à la vie ef aux souffrances d'autrui lui donna, sous ce rapport aussi, l'intuition vivante de sa vocation messianique.

Ainsi nous pouvons admettre que , lorsqu'il eut atteint l'âge fixé, selon les coutumes juives, pour entrer dans l'enseignement public, c'est-à-dire sa trentième année ^, Jésus, plein du sentiment de sa vocation, n'attendit plus qu'un signe de Dieu pour sortir de son obscurité et commencer son œuvre. — Ce signe devait lui être donné par le dernier de ces témoins que Dieu avait suscités pour conduire peu à peu l'ancienne économie à la nouvelle, par l'homme qui résumait en lui tout le prophétisme de l'Ancien Testament, en un mot par Jean- Baptiste *. Nous avons donc maintenant à considérer, avant toute chose, le rapport de Jean-Baptiste à Jésus- Christ.

^ C*ôtait rage auquel les lévites commençaient à officier dans le temple. Voy. Nomb. IV.

* Un jeune théologien de Lubeck, L. V. Rohden, a publié là-dessus un excellent travail intitulé : Johannes der Tœufer in seinem Leben und Wirken dargestellt.

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