CHAPITRE m
Préparation k ractivilé publique de Jésos.
SECTION I
PRÉPARATION OBJECTIVE. — JEAN-BAPTISTE. — CONSÉCRATION DE JÉSUS PAR LE BAPTÊME. — RAPPORTS DE JEAN-BAPTIStk AVEC JÉSUS.
Deux choses devaient préparer l'esprit des Juifs pour Tœuvre que Jésus venait accomplir au milieu d'eux : c'était, d'un côté, l'attente du rétablissement de la théocratie déchue, et l'espoir d'un meilleur avenir réservé au peuple de Dieu ; de l'autre, l'annonce de Celui qui devait réaliser ces glorieuses espérances. Ces deux pensées dépendent l'une de l'autre, mais elles ne restèrent pourtant pas toujours unies. Comme, dans les prophètes, on distingue entre les passages qui se rapportent à l'une ou à l'autre, il pouvait se trouver des gens, tels que Philon par exemple, qui nourrissaient l'espérance générale d'un rétablissement, sans la rapporter à la venue d'un Messie. Reste à savoir si ce n'est pas là un résultat des idées alexandrines, et si, dans le réalisme religieux des Juifs de Palestine, les deux éléments constitutifs de l'i-
dée messianique ne furent pas constamment unis. Dans tous les cas> nous pouvons distinguer ces deux éléments comme pouvant chacun servir de point de départ.
Maintenant y faut-il attribuer à Jean-Baptiste le réveil de ridée messianique^? Je ne le pense pas. Cette idée était un élément trop essentiel de la théocratie pour avoir pu complètement disparaître. Les malheurs du peuple juif, la honte d^étre asservis à ceux sur lesquels ils se sentaient appelés à dominer , devaient les faire soupirer d^autant plus ardemment après la délivrance. Ce serait donc aller trop loin que de rapporter Tattente du Messie au ministère d'un seul homme. C'est, au contraire, la conscience générale qui a préparé celle de Jean-Baptiste, lequel, par une réaction puissante, a donné lui-même aux espérances messianiques une impulsion nouvelle , et forme ainsi la véritable transition du judaïsme au christianisme *.
Mais , pour préparer à Tœuvre de Jésus-Christ, il ne s'agissait pas seulement de réveiller les espérances messianiques, il fallait en même temps déterminer Tobjet de ces espérances , et les moyens de participer aux fruits de la promesse. Tel était le but de la prophétie. Or, Jean-Baptiste est la plus haute expression du prophétisnie. Il annonce le Messie de la manière la plus précise , c^est-à-dire qu'il le désigne , il le fait reconnaître et lui prépare les voies. C'est là ce qui distingue et ca-
' C'est TopinioD de Schleiermacher. Voy. Siftenleh^, p. 19. * Voyez plas loin ce qui est dit sur Matth. XI, 12.
ractérise Jean-Baptiste. Précisément parce quMl est le plus grand des prophètes , il est prophète dans un sens spécial. Il est le Précurseur de Jésus-Christ.
Cette position rend très difficile une appréciation exacte de Jeaa-Baptiste. L'homme qui représente la transition de l'ancienne k la nouvelle économie doit tenir de Tune et de l'autre. Sa vie , partagée entre les croyances anciennes et les pressentiments de l'avenir , ne formera pas un tout bien homogène; il faudra , pour le juger, tenir compte des éléments divers , et ne se placer exclusivement ni au point de vue juif, ni au point de vue chrétien. Enfin , puisque la mission de Jean- Baptiste est prophétique, il faudra, comme dans toute prophétie, distinguer le fond de la pensée de la forme , qui n'est pas toujours parfaitement adéquate, et ce qui est positiTcment et clairement désigné de ce qui n'est que vaguement pressenti. La tâche est donc fort délicate, et l'on ne doit pas s'attendre à voir éclaircir toutes les obscurités.
Si maintenant nous jetons un coup d'oeil sur les sources, une nouvelle difficulté surgit. Nous avons deux sortes de documents , le témoignage des Evangiles et celui de Josèphe ( Arch.y 1. XIX , c. 1 ). Il faut critiquer l'un et l'autre pour en dégager la vérité objective. Il est vrai qu'à certains égards les évangélistes étaient en état de comprendre Jean-Baptiste mieux qu'il ne se comprenait lui-même. Le christianisme mettait en pleine lumière ce qui n'avait qu'une forme indéterminée dans la
doctrine et dans la conscience du Précurseur. Mais, quand on est passé d'un point de Tue inférieur à un supérieur, on les confond facilement Tun avec Tautre sans le vouloir. Ainsi, la tradition chrétienne pouvait facilement se laisser aller à faire une confusion semblable, et à trop rapprocher Jean- Baptiste du christianisme. Et non-seulement cela, mais un disciple de Jean- Baptiste, devenu plus tard disciple de Jésus- Christ, et écrivant un évangile , devait naturellement être conduit, malgré sa parfaite sincérité , à modifier, à développer renseignement de son ancien maître, ne distinguant plus bien entre le pressentiment et la réalité. Cette part faite à la subjectivité du narrateur ne compromet nullement pour le fond la vérité historique du récit. Elle ne contredit pas davantage le dogme bien compris de Finspiration. L'action du Saint-Esprit ne détruit point Pindividualité des -écrivains sacrés , ni les lois psychologiques de leur développement. De plus, Tinspiration, par sa nature et son but , ne se rapporte qu'à ce qui est d'un intérêt purement religieux , c'est-à-dire à la vérité en soi ^ et non au développement de cette vérité dans la conscience. Déterminer les degrés divers par lesquels passe la révélation avant d'arriver à sa claire et parfaite expression , c'est l'objet , non du sentiment religieux , mais de la science historique. Or, ce qui domine dans les évangiles, c'est l'intérêt religieux. L'impression que les apôtres ont reçue de Jésus-Christ bannit de leur esprit toute autre préoccupation. Leur but , en écrivant
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les évangiles y il ne faut jamais Toublier , c'est de satisfaire un besoin religieux et non pas un besoin scientifique; c'est d'annoncer le Sauveur et le royaume de Dieu^ n n'y a que le regard divin de Jésus qui ait pu discerner clairement les diverses phases du développement de la révélation. Ce qu'il dit sur Jean-Baptiste nous en fournira un exemple. Ici donc, comme partout où nous les trouvons , ses paroles seules feront pleinement autorité pour nous.
D'après ce que nous venons de dire , il pourrait sembler que le récit de Josèphe , écrit dans un but purement objectif et historique, dût avoir la préférence sur celui des apôtres. Mais pour comprendre les faits, en particulier ceux qui ont un caractère religieux , il faut comprendre la vie qui les a produits. Jean-Baptiste, formant la transition entre les deux grandes époques du royaume de Dieu , ne peut être compris qu'au moyen d'une intuition religieuse qui manquait à Josèphe. L'intérêt religieux peut bien à lui seul donner l'intelligence d'une histoire religieuse , mais non l'intérêt scientifique seul. Josèphe n'est donc pas qualifié pour comprendre le Précurseur. Il ne peut nous en donner qu'une idée générale et abstraite. Jean-Baptiste lui apparaît comme un homme austère , un docteur de la vérité qui s'élève contre la corruption des Juifs et oppose à leurs vaines pratiques, à leurs œuvres extérieures et mortes , le bap-
^ C'est aussi da même point de vue que nous aurons à apprécier la manière dont les ap6tres expliquent T Ancien Testament.
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téme d'eau comme symbole de la purification intérieure. Mais cela ne suffit pas pour expliquer la mission officielle de Jean y ni Tusage quMl fait du baptême. Josèphe n'a saisi qu'une abstraction. Le caractère vivant, individuel , lui échappe et ne se trouve que dans les évangiles.
A cette époque , il arrivait parfois chez les Juifs ce qui arriva plus tard chez les chrétiens. Des hommes pieux y ne pouvant supporter plus longtemps Taspect de la corruption générale j se retiraient dans quelque solitude et enseignaient la sagesse aux disciples qui venaient les écoutera Jean fut un de ces hommes. Choisi d'une manière miraculeuse y déjà avant sa naissance y pour une vocation divine , il avait dès sa jeunesse mené une vie austère. Du reste , dans le récit de Josèphe \ il ne se distingue des autres anachorètes que par sa tendance plus pratique et son activité plus étendue. Tandis que les autres restaient dans leurs solitudes , se bornant à enseigner à quelques disciples le chemin de la vérité y Jean se sentit pressé de quitter sa retraite et d'élever la voix contre le formalisme et la superstition du peuple. C'est là le côté général de son œuvre y et le seul que Josèphe ait compris. Quant au caractère individuel y c'est-à-dire
* Voy. JosÈPHB, Biogr,y%%. La manière de vivre de Banus, telle que la décrit son disciple, ressemble assez à celle de Jean-Baptiste, o Èo^n-n
v«v, ^vxf^ Sk O^Tt r^jy ii^ifXKv xcù rîjv vwxtoc ito)X&xtç Xouàfitvov itpài «yvciay. »
« Arch, L. XVm, cap. v, § 2.
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rinflaence de Jean sur le développement historique de la théocratie , rhistorien juif n'en parle pas. -
Jean s'était retiré dans le désert situé à l'ouest de la mer Morte , et la vie qu'il y menait correspondait parfaitement à la tristesse profonde dont la corruption du peuple avait rempli son âme. Il était couvert d'un vêtement grossier, à l'instar du prophète Elie , et se contentait des aliments que lui fournissait la nature , savoir d'une espèce de sauterelles et de miel sauvage ^
Pendant qu'il gémit sur les péchés du peuple et adresse à Dieu d'ardentes prières pour la prompte ve«* nue du Libérateur promis, un avertissement divin lui donne la certitude que le Messie va bientôt apparaître. Plein de cette pensée , il faut qu'il «n rende témoignage ; il faut qu'il exhorte les Juifs à préparer leurs ftmes pour le grand événement qui s'approche. U quitte le désert; il arrive au bord du Jourdain^et rassemble autour de lui des multitudes auxquelles il annonce la venue du Messie et de son règne , l'œuvre d'épuration qui doit suivre, et le jugement divin qui doit bannir du peuple de Dieu les membres indignes. U s'élève avec force
t Dftns la reoenston ébionHe de Tévangile des Hébreux > on désigne ainsi la nourriture de Jean : TélXi Aypiov ou lîj yïuïi* ^v toO /coéw» , w« èyxpLi iv ^«(m ( allusion à Nomb. XI, 8). On voit la différence entre la légende et la simplicité historique du récit de Matthieu. Les àxpi^tç ne paraissant pas une nourriture convenable pour Jean-Baptiste, on a mis à la place ipt^tit ce qui permettait de comparer cette nourriture à la manne.
s Je suis le récit de Luc (III, %, 3) qui a l'avantage de distinguer les moments successifs de Tapparition de Jean«Baptiste.
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eontre la pensée que la descendance matérielle et le culte extérieur sont des titres suffisants pour avoir part aux bénédictions messianiques. Il prêche la repentance comme la seule véritable préparation ^ et baptise ceux qui viennent à lui. L'usage du baptême comme symbole pouvait facilement se rattacheri sinon au baptême des prosélytes^ qui n'avait peut--être pas encore lieu^ en tout cas aux lustrations ordinaires et aux passages tels que Malach. III, Zach. XIII , Ez. XXXVI , 25. Jean se place à regard de tous , il est vrai , dans le même rapport y comme le prédicateur de. la repentance , comme la voix qui crie dans le désert et qui doit préparer le chemin au Messie (Es. XL), mais il devait pourtant établir des différences entre ceux qui accouraient vers lui.
U importe de savoir quelle fut à cet égard la conduite des pharisiens. Se déclarèrent-ils d'abord hautement contre Jean-Baptiste , ou bien leur inimitié ne se développa-t-elle que peu à peu? D'après Matthieu III, 7 , il faudrait admettre que parmi ceux qui accouraient pour recevoir le baptême il se trouvait aussi des pharisiens. Mais ce passage semble être en contradiction avec un autre du même évangile. Dans Matth. XXI y 32 , Jésus oppose à la repentance des péagers la persistance des pharisiens dans leur propre justice et dans leur incrédulité. Le passage Matth. XI, 16-18 semble indiquer également que Jean-Baptiste rencontra la même opposition que Jésus-Christ devait rencontrer plus tard, et qu'un petit nombre d'âmes bien disposées s'attachèrent seules
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à lui . Et dans l'évangile de Luc, Vil, 29-30, nous voyons encore les pharisiens et les docteurs de la loi opposés aux péagers qui , obéissant à Tappel de Dieu , viennent recevoir le baptême.
Cependant Matthieu ( III , 7 ) dit expressément que plusieurs pharisiens et sadducéens vinrent se faire baptiser par Jean, et il les distingue du reste de la foule. Il est certain que la réunion de deux sectes aussi ennemies ne saurait être considérée comme un fait réel. Les sadducéens ne devaient pas être favorablement disposés envers le prédicateur de la repentance venu pour préparer le règne du Messie. — Et si, malgré cela, quelquesuns se fussent présentés au baptême , Jean - Baptiste n'eût certainement pas manqué de leur adresser quelques sévères paroles, comme il le fait à leurs ennemis *. Mais il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait rien de vrai dans ce passage. Il est possible que les pharisiens soient venus vers Jean, et saint Matthieu, accoutumé à leur associer dans son esprit les sadducéens, à cause de l'opposition commune des deux sectes au christianisme , aura pu transformer une association d'idées en une association de faits. Rien, en effet, ne nous autorise à croire que les pharisiens aient été dès le commencement aussi
1 Poar sauver ici l'autorité de Matthieu, on a recours à un passage de Josèphe {Arch, XVIU, cap. i, § 4), où il est dit que les sadducéens, dans rexercice des charges publiques, se conformaient aux principes des pharisiens, contrairement à leurs convictions et pour ne pas s'aliéner Tesprit du peuple. — Mais on oublie que Jean-Baptiste n'a jamais eu assez d'autorité auprès des pharisiens pour obtenir ainsi des sadducéens un horomage hypocrite.
opposés à Jean-Baptiste quMls le furent plus tard. — La tendance ascétique de Jean et ses idées messianiques semblaient le rapprocher d'eux. La sérérité de sa prédication devait aussi leurconvenir, tant qu'elle ne frappait que le peuple et les péagers et ne les atteignait point eux-mêmes. C'est ainsi qu'aux époques de décadence de l'Eglise chrétienne, les témoins de la vérité , tant qu'ils se sont bornés à prêcher contre la corruption générale, ont trouvé des approbateurs dans les plus hauts rangs de la hiérarchie. Mais dès qu'ils ont attaqué directement le clergé lui-même , alors tout a changé. Ainsi nous devons distinguer soigneusement les diverses époques du ministère de Jean-Baptiste pour bien comprendre ses rapports avec les pharisiens. Il faut établir également des différences entre les dispositions des docteurs juifs. Tandis que le plus grand nombre considéraient Jean-Baptiste d'un œil jaloux et méfiant, il pouvait s'en trouver quelques-uns de mieux disposés. — De cette manière le passage de Matthieu se concilie avec ce qui est dit ailleurs. Les paroles de Jésus-Christ, Jean V, 35, montrent aussi que les pharisiens applaudirent d'abord à la prédication de Jean-Baptiste, mais sans en saisir l'esprit et sans en éprouver dans leur cœur la salutaire influence. Le reproche si sévère que Jean adresse, d'après Luc III, 7, à la foule, d'après Matthieu, aux pharisiens et aux sadducéens, ne saurait s'appliquer à ces gens du peuple qui viennent confesser humblement leui^s péchés et apprendre à marcher dans 1 6
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une voie nouvelle ; mais il s'applique parfaitement aux orgueilleux pharisiens qui ne pensaient pas avoir besoin de repentance pour avoir part au règne du Messie.
Tels étaient donc ceux que Jean-Baptiste désigne , non pas comme les vrais enfants d'Abraham ^ mais comme une race de vipères; « races de vipères, qui vous <x a dit qu^en vous faisant baptiser vous échapperez au « jugement de Dieu ? Il n'y a qu'une véritable repen- « tance qui puisse vous sauver de la condamnation. « Et ne dites point pour vous rassurer : Nous avons « Abraham pour père, car je vous déclare que la des- « cendance d'Abraham n'est pas la loi du royaume de « Dieu , et de ces pierres mêmes que vous voyez au « bord du Jourdain , Dieu peut se créer des enfants. » C'est-à-dire que si les Juifs ne se montrent pas dignes de leur vocation Dieu les chassera de son royaume et appellera à lui d'autres peuples. De telles paroles étaient suffisantes pour repousser les pharisiens et pour les remplir de colère.
Mais ceux qui, pénétrés d'un sincère repentir, lui demandent ce qu'ils doivent faire désormais, trouvent auprès de l'austère prédicateur l'accueil le plus bienveillant. Il ne se borne pas à leur donner des préceptes généraux, qu'ils auraient reçus dans leur esprit sans en faire l'application à leur vie , mais il approprie son enseignement à la position de chacun. — Comme les prédicateurs du moyen âge , auxquels il ressemble à divers égards, Jean-Baptiste n'agit pas de la même ma-
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nière envers ses disciples et envers le peuple qui vient Fécouter. Tandis que les premiers suivent le mêrtie genre de vie que lui et se préparent sous sa direction à enseigner h leur tour > il n^exige point des autres qu'ils renoncent à leur vocation, à leurs occupations ordinaires. Il ne commande point aux soldats d'abandonner le service militaire y aux péagers d'abandonner le péage, mais seulement de ne pas imiter les mauvais exemples et de remplir fidèlement leur emploi. — Ceux-là seulement qui mènent une vie criminelle doivent l'abandonner, et nous voyons , d'après Matth. XXI, 32, que plusieurs y furent en efiet déterminés par ses paroles.
Ici se montre la grande différence entre Jean-Baptiste et Jésus- Christ. Jésus réclame d'abord le sacriGce complet du cœur et de la volonté. Mais Jean sentait fort bien que cette transformation complète ne pouvait être accomplie par des moyens humains. Il fallait qu'un acte créateur de Dieu intervint et déposât dans les âmes un élément nouveau. Jean-Baptiste ne pouvait prétendre à accomplir une œuvre semblable. Il voulait seulement la préparer en préchant la purification. Ce qu'il y a de plus remarquable dans cet homme extraordinaire, c'est cette parfaite connaissance qu'il a de lui-même et de sa vocation. Il ne présume point trop de ses forces. Il se sent appelé à amiancery à préparer une économie nouvelle , mais non pas à la fonder. Il ne se considère que comme un humble instrument de l'Esprit de Dieu , et ni les hommages de la multitude, ni l'affection et l'admiration
enthousiaste de ses disciples ne lui inspirent la tentation de s'élever plus haut. Aussi, reconnaissant que Tactivité de Dieu en lui n'est point une activité créatrice', il n'a point la prétention de faire des miracles, et malgré l'impression profonde qu'il produisit , nous ne voyons pas que ses disciples l'aient jamais regardé comme un thaumaturge. Nouvelle différence d'avec celui duquel devait procéder la vie nouvelle de l'humanité.
Mais quelques soins qu'il y mît , Jean - Baptiste ne pouvait éviter que les regards se portassent sur lui , et que ceux en qui il avait réveillé l'attente du Messie se demandassent qui il était lui-même par' rapport à ce Messie qu'il annonçait. Ses paroles brèves , pleines de profondeur et de niystère, ne pouvaient-elles pas faire supposer qu'il ne s'était pas encore révélé tout entier et qu'il attendait le moment favorable pour se faire connaître comme le désiré des nations? (Luc III, 15.) Jean reconnut par là qu'il devait s'expliquer plus clairement \ Sa vocation à lui, dit-il, était seulement de donner le baptême d'eau en signe de la repentance qui devait précéder la communication de la vie nouvelle. Après lui en viendrait un autre dont il n'était pas même digne d'être le plus humble esclave. Celui-là les baptiserait du Saint-Esprit et de feu. C'est-à-dire : de même que ceux qui reçoivent le baptême sont plongés dans Teau , de même les âmes seraient plongées par le Messie
' D'après les paroles do l'apAtre Paul, Actes XIU, 25, ceci arriva vers la fio de la vie de Jean- Baptiste.
dans les flots de la vie nouvelle pour en être complètement pénétrées et vivifiées. Avec le baptême d'esprit , le Messie apportait un baptême de feu *. Ceux qui ne voudraient pas recevoir cette vie spirituelle devaient (être consumés par le feu du jugement, comme il arrive à toutes les époques du règne de Dieu. Ainsi, le Messie doit apparaître, d'après Jean-Baptiste , avec le van dans la main pour nettoyer Taire du royaume de Dieu , pour rassembler les uns dans une communion glorieuse et pour abandonner les autres à la condamnation qui les attend.
On peut , d'après ces paroles, déterminer quelle idée Jean-Baptiste se fait du Messie et de son règne. Il combat le préjugé commun , que le Messie vient pour rassembler tous les enfants d'Abraham , et exercer un jugement sévère sur les autres peuples. Il déclare que sans la nouvelle naissance personne ne peut avoir part au royaume de Dieu , et qu'il faut avant tout la (ASTavoia, c'est-à-dire la conscience du péché et le désir de la délivrance , pour obtenir ensuite le baptême de l'Esprit. — Il attend un royaume visible , mais en même temps spirituel. Un peuple rempli de la vie divine marchera
> On pourrait considérer ici le fen comme le symbole de TEsprit-Saint. Le sens serait alors : De même que le baptême d'eau est le symbole de la repentance, de même le baptême d*espnt est le symbole de la vie nouvelle produite par TEsprit de Dieu. Mais comme un peu plus loin le feu est regardé comme un moyen de châtiment, nous croyons qu'il faut lui donner ce sens dans tout le passage. Le feu est alors le symbole de la force qui consume tout ce qui est mauvais. CTest dans le même sens que Diea est appelé un feu consumant.
SOUS la direction du Roi de la promesse , et la théocratie sera enfin parvenue à la parfaite réalisation de son idée. Une œuvre d'épuration doit s'accomplir au sein du peuple, et Jean a déjà le pressentiment que les cœurs bien disposés d'entre les païens remplaceront les Juifs incrédules. Gela suppose que le Messie n'établira point son règne d'une manière magique par le déploiement d'une puissance irrésistible y mais qu'il se révélera de manière à être librement reconnu par les uns et rejeté par les autres selon les dispositions de chacun. Il aura une lutte à soutenir contre la corruption générale ; mais il en sortira vainqueur et régnera glorieusement avec ceux qui lui auront été fidèles. — Il a donc la puissance de délivrer du mal et de communiquer un nouveau principe de vie : cela suppose que la plénitude de l'Esprit de Dieu habite en lui d'une manière toute spéciale. Ainsi , dans tous les temps , chez les prophètes comme chez les chrétiens , l'œuvre du Messie et sa personne ont toujours été conçues dans un rapport étroit, et l'intelligence plus profonde de l'œuvre a toujours conduit à une idée plus haute de la personne. Jean-Baptiste, tout en restant sur le terrain de l'Ancien Testament , attendant la réalisation visible de la théocratie, touche cependant au christianisme. Ce sont les mêmes sentiments que nous avons déjà trouvés chez Siméon, et qui se trouvaient en général à cette époque chez les Juifs les plus avancés. C'est le plus haut degré du développement de l'esprit prophétique de l'ancienne alliance. Et
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puisque Jean*- Baptiste compreud si Uen sa mission et se fait une idée à la fois si humble et si juste de son œuvre , c'est une preuve qu'il ne voudra pas donner à cette œuvre temporaire et préparatoire le caractère d'une œuvre permanente* Puisqu'il a rendu un hommage aussi éclatant à Vidée du Messie^ il ne mettra sans doute pas moins d'empressement à se courber devant la persmne même du Rédempteur. Nous savons bien ce que l'on peut objecter ici. Tel qui a rendu hom* mage à l'idée n'est pas toujours en mesure de recon* naître cette idée dans la réalité qui la représente. Il faut pour cela sortir de son point de vue borné^ et c'est une chose rare et difficile. Mais Jean est si humble et si exempt de prévention; il se reconnaît si franchement pour ce qu'il est, qu'il sera plus facilement disposé à reconnaître un développement supérieur , et quand la nouvelle doctrine différerait essentiellement de la sienne, il n'en sera pas étonné puisqu'il l'avait déjà pressenti luimême.
On ne saurait nier cependant que la reconnaissance du Messie par Jean-Baptiste ne soulève bien des doutes dans l'esprit de quiconque n'est pas absolument convaincu de la crédibiUté des évangiles. Nous devons ^ avant toute chose, aborder de front ces difficultés. C'est le seul moyen d'établir les £ûts historiques sur une base solide.
Si Jean - Baptiste était convaincu que Jésus était le Messie, pourquoi ne l'a-t-il pas aussitôt suivi avec tous
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ses disciples, au lieu de contiDuer à exercer son ministère? Pourquoi , du fond de sa prison , lui fit-ii demander s'il était celui qui devait venir, ou s'il fallait en attendre un autre ? Pourquoi y eut-il encore après sa mort une secte de johannites? Enfin, comment se fait-il que la prédication évangélique ne tire aucun parti du témoignage de Jean en faveur de Jésus , et se rattache seulement aux enseignements qui concernent la repentance et la venue du royaume de Dieu? Voyez Actes X, 37; XllI, 25. Ceci tendrait à faire croire que Jean ne savait point encore qui était le Messie. Il aurait seulement parlé d'une manière générale du èpj^^ijxevoç , et ce ne serait que dans sa prison, à la nouvelle des œuvres accomplies par Jésus, qu'il aurait enfin reconnu celui qui devait venir. Mais la tradition chrétienne ne distinguant pas entre le epp'fjievo; et Jésus-Christ , aurait supposé qu'il en était de même pour Jean-Baptiste , et aurait ainsi confondu deux époques très difféi^entes dans la vie du Précurseur.
11 suffirait, pour renverser cette hypothèse, d'en appeler à l'authenticité du quatrième évangile. Sans doute saint Jean , devenu apôtre, a pu donner aux paroles de son ancien Maître un sens plus déterminé qu'elles n'avaient en réalité. Mais supposer entre Jean-Baptiste et Jésus-Christ des relations qui n'ont point eu lieu, ou, ce qui revient au même , changer complètement le caractère de ces relations (voy. Jean I, 19 et suiv.), ce serait, de la part d'un témoin, non plus une interprétation , mais
un mensonge. Pour admettre une transformation , une confusion inconsciente de points de vue^ il faudrait donc établir que le quatrième évangile n'est pas de saint Jean et qu^il provient d'une tradition postérieure. Mais nous renonçons à faire usage de cet argument. Nous voulons aborder directement le témoignage lui-même et voir si la nature de ce témoignage ne suffira pas pour nous en démontrer la vérité.
Le fait qui se présente d'abord à nous est celui du baptême de Jésus-Christ. Nous ne nous arrêtons pas à établir ce fait. Les évangiles le supposent tous, et il n'y a qu'un scepticisme aveugle qui puisse le contester. La tradition chrétienne n'aurait certainement jamais supposé une circonstance qui devait lui paraître rabaisser le caractère du Messie. Mais si Jésus-Christ s'est en effet soumis au baptême de Jean y il n'a pu le faire' dans le même sens que les autres. Ce qui amenait la multitude au Précurseur, c'était la repentance; un tel sentiment ne pouvait exister à aucun degré dans la conscience du Rédempteur. Le baptême avait donc ici une signification toute différente , toute spéciale. Jean- Baptiste ne connaissait-il pas cette différence? Jésus aurait-il voulu la lui laisser ignorer et se laisser confondre avec la foule de ceux qui venaient confesser leurs péchés? 11 est impossible de l'admettre. Personne n'était mieux préparé que Jean-Baptiste à comprendre et à recevoir le Messie. Si donc Jésus ne s'est pas fait connaître à lui au moment du baptême , c'est sans doute qu'une
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lumière divine avait déjà révélé à lean le divin caractère du Seigneur.
Cette conclusion ^ à laquelle conduit nécessairement le fait du baptême de Jésus , sert à lever plusieurs autres difficultés. Gomme tous les Juifs, Jean devait attendre dans le Messie le fondateur d'un royaume visible* Dès lors, Jésus n'avait plus besoin du témoignage de personne; ses œuvres devaient, quand le temps serait venu, le révéler clairement à tous les yeux. Jean-Baptiste ne croit donc pas devoir Tannoncer publiquement. Ce qu'il sait à cet égard , il se contente de le dire à ses disciples, mais ce témoignage ne fait point partie de son ministère. Sa mission à lui c'est d'annoncer, de préparer l'avènement du règne de Dieu. Le jeste ne lui appartient pas, et il ne veut point anticiper sur une œuvre qui n'est pas la sienne. .Aussi, tant que le Messie ne s'est pas manifesté comme le roi théocratique , Jean croit devoir poursuivre son ministère de préparation , et il continue de prêcher jusqu'à ce que la violence vienne terminer brusquement sa carrière \ Et, comme ses discours devant le peuple ne font pas mention de Jésus-Christ, on comprend facilement pourquoi les apôtres n'invoquent pas le témoignage qu'il rend à Jésus*.
^ Je suis heareox de me trouTer ici d^accord aveo an des savants les plot versés dans la littérature biblique, avec Winer. — Voy. BiUisches Realtvœrterbuch, t I, p. 692 de la 2* édition (3« édil., p. 587 et suiv.).
* n est vrai que saint Paul avait une fois Toccasion d'invoquer ce témoignage. C'est à Ephèsc, lorsqu'il fut appelé à annoncer TEvangile à
Et maintenant) est-ce une chose impossible que, dans sa prison , Jean ait senti sa foi défaillir et se soit trouvé en contradiction avec lui-même? De ce qu^^il a hésité un instant, voudrait-on conclure qu'il n'a jamais cru j et méconnaitrait-on à ce point la nature de la conviction religieuse? Sans doute une conviction intellectuelle y établie sur les lois de la logique y ne peut se perdre tant que l'esprit reste en possession de ses facultés; mais il n'en est pas de même des croyances qui ont pour principe une certaine disposition du cœur, un contact immédiat de l'âme avec Dieu , et sont comme la réflexion d'une lumière divine au dedans de nous. Telles sont les croyances religieuses. La raison naturelle, bien loin de les produire, s'efforce au contraire de les ébranler , tant que l'élémçnt divin ne s'est pas assimilé la vie tout entière. Eh bien ! ce qui a fait naître la foi doit aussi la nourrir et la développer. U faut que
des disciples de Jean (voy. Act. XIX); mais rien ne prouve qu'il ne Tait pas fait , quoiqa*il n>n soit pas parlé dans le passage. Le rovr'fvTt du y. 4 établit l'identité entre le ipx^/mcvof et Jésns^rist; mais on ne voit pa&^i c'est la pensée de saint Paul seulement, ou bien aussi Celle de Jean- Baptiste. Dans Act. XVIU, 25, un autre disciple de Jean, A polios, nous est représenté comme instruit dans la voie du Seigneur. Ces paroles ne peuvent pas désigner tout simplement la foi Juive. Il faudrait que l'expression 6ioç ToO xvfiov fût identique avec dcoC iSoç du v. 26, ce qu'on oe peut admettre. Le mot xôpioi se rapporte évidemment à l'objet spécial de la foi chrétienne, à Jesos-Ghrist. Ainsi, quand il est dit d'Apollos qu'il enseignait oupitûç rà nipi toC xupCou , cela ne peut se rapporter à la doctrine générale de Dieu, mais bien à la doctrine chrétienne. Mais lors même qu'on prouverait que tons les disciples de Jean n'avaient pas encore reconnu Jésus comme le ipj^àfitvoçj cela ne prouverait rien contre nous. Ne savons-nous pas que c'est progressivement, et non pas tout à coup, que le Précurseur amenait ses disciples à la connaissance du Messie?
V&me se maintienne dans la même atmosphère spirituelle , dans la communion avec Dieu et avec les choses invisibles. Mais si la vie naturelle vient à reprendre le dessus , si le monde projette son ombre entre le ciel et nous , alors ce qui était clair devient obscur; la foi s'affaiblit et s'égare. Ainsi s'expliquent ces fluctuations continuelles de la vie et de la conviction religieuse , dont l'expérience chrétienne de tous les siècles rend témoignage. Dira-t-on que ce qui est vrai de la foi chrétienne ne saurait s'appliquer à la connaissance qui avait été donnée à Jean-Baptiste d'une manière surnaturelle , par une révélation divine? Mais la foi chrétienne n'a pas une autre source; non-seulement elle s'appuie au dehors sur une révélation , mais cette révélation objective devient pour chaque croyant la source de révélations subjectives. La différence entre les chrétiens et Jean-Baptiste est dans le moyen de la connaissance y et non pas dans la connaissance elle-même. C'est une différence de degré et non pas de nature. La mesure est la même pour l'une et pour l'autre ; et nous ne devons pas oublier qu'à cet égard y et d'après les paroles du Seigneur^ le plus petit des chrétiens est supérieur à Jean-Baptiste. Il n'y a qu'un supranaturalisme sans vie qui puisse considérer la révélation comme un élément étranger qui vient se superposer à l'esprit, sans aucun rapport avec les lois du développement psychologique. Les adversaires de tout supranaturalisme savent habilement profiter de ces exagérations pour remportersur leur ennemi
uû facile triomphe. — Mais TEcriture Sainte nous donne des idées différentes. Elle nous montre partout Faction deTélément surnaturel s^ exerçant dans les conditions de la vie naturelle , et Tesprit de Thonime , éclairé par une lumière divine, ne cesse pas pour cela d'obéir aux lois de M nature. Jean-Baptiste , se trouvant placé sur la limite qui sépare les deux économies y les fluctuations seront chez lui d'autant plus faciles à comprendre. Au moment où il apprend à connaître le Rédempteur, l'enthousiasme lui ouvre une perspective dans lès régions de la foi chrétienne. Mais bientôt une réaction s'opère. Les espérances du Précurseur ne se réalisent pas. Jésus accomplit des œuvres merveilleuses, mais il ne parait pas songer à établir un royaume terrestre. De là l'inquiétude, de là les doutes de Jean. Il reconnaît bien que celui qui fait de si grandes choses ne saurait être un homme ordinaire ; mais il n'est plus certain que ce soit le Messie lui-même , le dernier de ceux qui doivent venir. Tel est le sens delà question que, du fond de sa prison, il fait adresser à Jésus. Il attend la solution de ses doutes de la bouche de celui qui en est l'objet ; cette question ne prouve donc pas que ce soit dans la prison seulement que Jean-Baptiste a commencé à rattacher à Jésus-Christ ses idées messianiques. La réponse du Seigneur permet encore moins de le supposer. Une foi naissante n'aurait obtenu que des paroles d'approbation et d'encouragement. Au lieu de cela, Jésus exhorte Jean à ne pas se laisser induire en erreur , à ne point se scandaliser parce
qu'il De voit point arriver le règne du Messie tel qu'il l'avait compris et qu'il l'attendait. Cet avertissement suppose que Jean-Baptiste avait déjà cru , mais que sa foi était égarée par les fausses idées qui s'y mêlaient, par une conception trop peu spirituelle du royaume de Dieu.
Que si la plupart des disciples de Jean restèrent toujours étrangers à l'Evangile; s'ils formèrent même une secte ennemie du christianisme , cela ne doit point nous étonner. Nous avons vu pourquoi , après avoir Connu le Messie, le Précurseur avait cru néanmoins devoir continuer son œuvre de préparation. Nous savons qu'il n'amenait que par degré ses disciples à la connaissance du Rédempteur. Il s'adressait aux mieux disposés, à ceux-là sans doute qui, moins exclusivement dominés par l'esprit ascétique de son école , étaient plus accessibles aux espérances messianiques. Nous ne sommes point autorisés d'ailleurs à supposer chez le maître des vues aussi bornées que chez les disciples , non plus qu'à attribuer aux disciples une connaissance égale à celle du maître. Il y a dans toutes les époques des esprits étroits qui, méconnaissant les lois du développement historique, donnent à des principes relatifs une valeur absolue et se raidissent contre un avenir qu'ils avaient pour mission de préparer.
Des considérations qui précèdent il résulte que la reconnaissance de Jésus par Jean-Baptiste n'est pas un fait étrange ou invraisemblable , et que nous n'avons pas
BAPTÊME BE iisVS. 95
de motifs pour rejeter en ce point la tradition évangélique. Une fois établis sur cette base, nous pouvons examiner en détail le fait du baptême avec une con*fiance et une liberté entière.
Distinguons d'abord le sens que le baptême avait pour Jean , et celui qu'il avait pour Jésus. Le premier ressort clairement de ce que nous avons dit , et de la comparaison des récits évangéliques. Un signe de Dieu devait être donné à Jean et lui faire connaître le ipj^ofxevoç. La seconde question est plus difficile ^ soit à cause des différentes manières d'envisager la personne de Jésus- Christ , soit à cause de certaines divergences dans les récits. De là vient que , tout en restant d'accord sur le fait général , on peut varier beaucoup dans l'appréciation des détails.
La question à résoudre est celle-ci : La révélation reçue par Jean était-elle aussi destinée à Jésus? En faisant connaître à l'un qui était le Messie, devait-elle donner à l'autre la conscienee de sa vocation divine et lui communiquer tous les dons nécessaires pour l'accomplissement de cette vocation? En un mot, la vision de Jean-Baptiste provient-elle d'un événement objectif; correspond-elle à un fait réel, à la descente de l'Esprit divin sur Jésus?
Nous ne prétendons pas soutenir qu'un pareil fait soit tout à fait impossible. Nous ne contestons pas qu'un même signe ne puisse être pour deux individus l'organe de la révélation divine, mais nous ne croyons
pas que cette forme de la révélation soit applicable à Jésus-Christ. La vision, Vextase se conçoivent chez un prophète. Une force supérieure s'empare de l'esprit de l'homme et le ravit pour ainsi dire à lui-même. Mais ce n'est là qu'un effet soudain, momentané, un saUu$ dans le développement régulier de la conscience. L'opposition entre le divin et l'humain s'y manifeste au plus haut degré. Mais il serait fort difficile d'accorder un pareil effet de l'Esprit divin avec l'idée que nous avons sur le caractère spécial de la personne de Jésus- Christ. Aussi, ne trouvons-nous rien dans l'histoire évangélique qui nous oblige à l'admettre.
Deux systèmes opposés s'accordent pour donner aux événements du baptême une importance capitale relativement à l'œuvre messianique. L'un, c'est l'ébionitisme qui ne reconnaît point la divinité originelle de Jésu&-€hrist. De même que le Messie a reçu du dehors, et dans un moment donné de sa vie , la conscience dâ . sa vocation, il a également reçu par le baptême les facultés nécessaires pour l'accomplisseinent de son œuvre. — D'autres, partent au contraire de la divinité de Jésus. Mais le Logos, en s'incarnant, s'est soumis aux lois du développement humain. Jésus a du, comme les prophètes , recevoir du dehors la vocation et la puissance. Seulement, tandis que les prophètes ne possèdent qu'une mesure de l'Esprit divin, lui possède cet Esprit dans toute sa plénitude.
La première opinion est en contradiction flagrante
BAPTÊME DB jésUS. 97
avec le témoignagoe que Jésus-Christ se rend à luimême. Ce a^est pas ainsi que parle celui qui ne doit ce qu^il est qu'à un événement extérieur et soudain. Jésus regarde sa divinité comme originelle, comme inséparable de sa personne et de son être. Sans doute si l'on établit une opposition radicale entre Dieu et la nature; si Ton ne conçoit Faction divine que comme une action surnaturelle y extérieure : sans doute alors cette action ne peut s'exercer que d'une manière immédiate et instantanée. Le développement organique de la nature ne peut pluSy dans aucun cas, être la révélation de Dieu. — Mais cette idée est là une erreur judaïque. 11 n'y a qu'un faux supranaturalisme qui oppose ainsi Dieu à la nature. Le plus grand miracle consiste précisément dans l'u-' nion, dans la pénétration réciproque et complète du naturel et du divin , de Dieu et de l'humanité. C'est là ce que nous trouvons en Jésus-Christ, et voilà pourquoi la personne de Jésus doit être considérée comme le but et le terme du miracle, parce qu'elle est la manifestation parfaite de Dieu dans la vie de l'humanité. La seconde opinion admet la divinité originelle de Jésus-Christ sous la forme humaine. Mais alors comment fait-elle venir du dehors la communication divine? N'est-il pas plus naturel d'admettre une révélation progressive du Logo$ dans l'âme de Jésus, conformément aux lois du développement humain, la manifestation de cette nature divine qui existait virtuellement dans le Messie? Il est vrai qu'il y a dans la vie de tous I 7
98 PRéPARATWN OBJECTIVE.
les réformateurs ou fondateurs de religions , une circonstance, un moment solennel où leur vocation se ré- Tèle à eux tout à coup. C'est là que leur œuvre commence , c'est de là qu'ils la font dater eux-mêmes. Leur esprit reste toujours vivement frappé de cet événement mémorable^ et ils ne manquent pas d'y revenir souvent dans la suite ^ Mais la vie de Jésus-Christ ne présente rien de pareil. Aucun événement n'a produit sur le Messie une telle impression, ni exercé sur son esprit une influence aussi décisive.
Cette dernière opinion repose donc sur une idée imparfaite de la personne de Jésus-Christ. Il fallait que la conscience chrétienne fût arrivée à la pleine possession d'elle-même, pour pouvoir reconnaître le Sauveur tel qu'il est. Mais elle n'en est pas venue là subitement. Ce n'est que par degrés qu'elle s'est dégagée du point de vue de l'Ancien Testament. La même foi aura donc pu donner lieu à deux appréciations différentes. Cette dififérence n'est point une contradiction. Loin de s'exclure, les deux manières de voir se complètent au contraire l'une l'autre. C'est là le principe dont nous devons partir pour comparer le récit des Synoptiques avec celui du quatrième évangile. Et comme Jean était le mieux à méme^ à cause de son intimité avec son Maitre, de comprendre la personne et les discours de Jésus, c'est de lui que nous devons attendre l'appréciation la
* La y\e de Luther en offre un exemple. On sait quelle profonde impression il consenra de ce qui lui était arrivé dans le cloître d'Erfurt.
plus jnste 6t la plus complète. C'est donc le récit de r^pôtre Jeaû que nous devons prendre pour base. Il noas se» ensuite fiscile de comprendre comment une autre tradition provenant du témoignage de Jean-Baptiste a pu présenter le fait sous une autre forme. En donnant à ce témoignage une valeur trop objective, on aura pu considérer comme un bit extérieur et visible ce qui ne s^était passé que dans Tesprit du Précurseur, et, le judidtome aidant, on aura été conduit à Tidée d'une communication soudaine de la divinité à la personne du Messie. Pour nous le baptême n'est pas autre chose que rinauguratioQ du ministère de Jésus. Parvenu, par un développement qKmtané, à la pleine conscience de sa mission divine, le Seigneur ne veut cependant entrer dans son œuvre que conformément aux lois de la théocratie. En se soumettant au baptême, il met le sceau à la prophétie dont il était l'objet et le but.
n ne saurait donc être question ici d'aucun acte de pmifiaUion. La purification , dans quelque sens qu'on veuille l'entendre, ne peut s'appliquer à Jésus-Christ. On a beau dire que c'est un acte d'humilité analogue à celui par lequel Jésus déclare que nul n'est bon que Dieu seul*. D'après cela, Jésus, en participant à l'humanité, participerait à la peccabilité inhérente à toute créature; seulement le mal serait resté chez lui à l'état virtuel, et la direction constante de sa volmité
* Voy. Dk WiTTE, sur Matth. m, 15, et SitterHehrej § 49, 50; et Stbauss, Vie de Jésus^ p. 482 et 488.
iOO PREPARATION OBJECTIVE.
Ters le bien n'aurait jamais permis à la peccabilité de se transformer en acte, c'est-à-dire en péché. — Mais c'est là une grave erreur. Il est vrai que toute créature libre est par cela même faillible tant que la volonté n'a pas acquis l'immutabilité qui est le terme de son déve^ loppement normal. Cette possibilité abstraite, condition de la liberté) nous devons la reconnaître en Jésus-Christ^ comme nous la reconnaissons dans l'homme avant la chute S Mais il n'y a rien là dedans qui suppose une disposition intérieure au mal et le besoin d'une purification. L'opinion que nous combattons repose sur des principes que nous ne pouvons pas admettre. Elle regarde le mal comme un moment nécessaire dans le développement de l'humanité y et par suite la conscience du péché comme primitive dans la nature humaine. Pour nous, au contraire, le péché est entièrement étranger aux conditions du développement humain. C'est un foit irrationnel y c'est-à-dire qui n'a point de raison d'être, qui ne peut se déduire de rien et ne s'explique que par son existence*. Quant à cette déclaration de
* Noos ne croyons pas qu'il soit nécessaire d'entrer dans la discassSon soulevée par Tancienne dogmatique , pour savoir si Timpeccabilité de Christ doit être considérée comme un posse non peccare ou comme un non posse peccare,
* Nous ne pouvons pas nous étendre davantage sur ce sujet , mais nous sommes heureux de pouvoir renvoyer les lecteurs à un ouvrage récent très remarquable. Nous voulons parler du livre de Julius MuUer SUT la doctrine du péché. La question y est traitée à la fois avec clarté et profondeur. 11 y a en même temps, dans cet excellent ouvrage, une sagesse de vues d'autant plus digne d'éloges, qu'elle est plus rare aujourd'hui.
BÀPTàUB DB JÉSUS. 101
Jésus que Dieu seul est bon, c^est tout autre chose. Nous. n'y trouvons aucune trace de la conscience du péché) mais seulement le sentiment d'une dépendance absolue de Dieu y de la source de tout bien. Ce sentimenty loin d'impliquer aucune faiblesse morale, est au contraire le caractère essentiel de Timpeccabilité absolue, de la pureté parfaite de Jésus.
Toutes les difficultés s'aplanissent quand on donne au baptême de Jean le double sens d'une préparation et d'une consécration ) l'une s'appliquant aux membres y l'autre au chef du royaume théocratique. Dans le premier cas seulement le baptême est un signe de repentance et a pour condition la conscience du péché. La «gnification Tarie selon les personnes qui le reçoivent. Mais il y a néanmoins quelque chose de commun à la base de cette différence. Dans les deux cas, le baptême est l'inauguration d'une nouvelle période de la vie. — Seulement y pour les uns cette vie doit venir de dehors par une communication divine y tandis que chez l'autre elle procède d'un développement régulier et spontané. Pour les uns le baptême est un signe de réceptivité , pour l'autre de productivité. Ceux-là se préparent à recevoir la rédemption et le pardon des péchés, celui-ci à se manifester ouvertement comme le Rédempteur.
D'après le récit de Luc, il existait une parenté étroite entre la famille du Messie et celle du Précurseur \ Nous
^ Il est yni que beaaconp de fobles sont nées de cette idée que Jésus, réunissant en loi la royauté et le sacerdoce, devait descendre à la fois de
101 PRBPAiUtlOK OBIECTIVE.
devons donc stipposer que Jean-Baptiste avait ouï parier des événements extraordinaires survenus à Nazareth et à Bethléhem, et, outre cela, la personne du Sauveur avait dû produire sur lui une impression plus profonde que sur aucun autre \
David et de Lévi. Voir les Testaments des douie patriarches , Testament deSiméon, § 7: Âva^nA^ec xvptoc hi T&v Aful ixitpi» xed U rûv^ov^flc j9«c9 Jiéiu — Mais ce ii*est pas aoe nUsoii pour assimiler à ces mythes la parenté entre Marie et Elisabeth ; car saint Luc ne rapporte ce Tait qu'en passant; il n^insiste point, et ne parait attacher d'importance qu'à la descendance davidiqoe de Jésus.
^ Comme Matthieu ne parle point de la parenté des deux familles et n'expUque point d'où provient l'impression profonde que Jean-Baptiste avait reçue de la personne de Jésus avant le baptême, son récit doit paraître d'autant moins apprêté et d'autant plus digne de foi. Il n'en est pas de même de la reoension ébionite de l'évangile des Hébreux. Là, le fait prend urt tout autre caractère. A l'ouïe de la voix céleste, à la vue de la lumière merveilljuse, Jean demande à Jésus : Qui es-tu? Alors une seconde voix répond : C'est mon Fils bien-almé, en qui j'ai mis mon bon plaisir. A ces mots, Jean se jette aux pieds de Jésus et s'écrie : Toi, baptise-moi. Puis vient la réponse de Jésus. Ici se montre, d'une manière évidente, d'abord l'exagération, ensuite la transformation du fait d'après le^ vues ébionites. Les événements merveilleux de la naissance n'étant pas reconnus, il fallait qu'un miracle soudain conférât à Jésus- Christ son divin caractère. Il fallait faire ressortir d'autant plus, dès ce moment, Taction divine, qu'on l'avait rabaissée davantage jusqu'alors. De là ridée que le Saint-Esprit était pour la première fois descendu sur Jésus, au moment du baptême, sous la forme d^i ne colombe. Nous reconnaissons l'influence d'une idée incomplète sur le récit d'un (kit historique, le principe d'une tendance qui conduit du judaïsme au gnosticisme. En séparant violemment le divin de l'humain, on était conduit à faire entrer la vie divine en Jésus d'une manière magique. On ne reconnaissait plus son caractère divin antérieurement au baptême; tandis qu'après le baptême l'humanité disparaissait à peu près complètement. A ces idées se rattachent les doctrines de Cérintbe et de Basilide, d'après laequellee Jésus- Christ, en tant qu'homme, a participé aussi à Yà^prvixixh de la nature humaine. Dès lors le Rédempteur, ce n'est plus lui; c'est le génie divin qui est descendu en lui au moment du baptême. Pour appuyer cette idée , on invoquait le sens général du baptême àe Jean. Ainsi, dans l'évangile des Naaaréens, traduit par Jérôme, Jésus, inilé par sa mère et par ics frères à se Caire baptiser avec eux ^ tour répond
BAPTÉMK DE JESUS. i03
Représentons -nous maintenant Jean^ Baptiste ayant devant Ini Jésus , dans Tattitude d^un profond > mais paisible recueillement^ et se rappelant tout ce qu'il a entendu dire, tout ce qu'il a tu lui-même. Saisi d'étonnement à la Tue du divin personnage , accablé du sentiment de son indignité : a C'est moi, s'écrie-t-il, qui <x ai besoin d'être baptisé par toi, et tu viens à moi! n Ces paroles sont faciles à opliquer^ Jean était déjà préparé à conférer le baptême au Messie, dans un sens tout spécial* Mais ce Messie, il ne le connaissait pas encore. Ce qu'il éprouvait pour Jésus n'était encore que le sentiment d'une admiration profonde pour la grandeur et la sainteté de son caractère. Pour décider qui était le Messie, il ne voulait pas s'abandonner à son jugement propre ; il attendait le signe divin qui lui avait été promis. Dans sa pensée, le baptême que Jésus demande est
« Quid peccavi, ut vadam et baptiier ab eo, nvA forte boc ipeum quod dixi igQorantia est? (A moins que» sans le savoir, je n'aie en moi an germe de péché). » — Voy. Hiibon. , l. III, Dial. adv, Pelag, — Dans le xJifuyfMt. nirpftv , Jésus confesse ses péchés et est glorifié après le baptême — Voy. dans les Œuvres de Cyprien, le livre De Rebaptismaie. Ainsi, deux tendances contraires ont altéré la tradition de la vie de Jésus, Tune en enveloppant de fables merveilleuses lé récit de Tenfance, Tautre, en rabaissant la vie antérieure du Seigneur pour relever d'autant plus l'importance des événements du baptême. Le rapport de nos évangiles à ces deux tendances est une preuve de leur valeur historique. Je ne puis donc pas adhérer à Topinion de Schneckenburger ( voy. Studien fier evangelischen Geistliehkeit Wurtembergs, t. IV, n» i, p. 122), d'après laquelle le récit de Matthieu ne serait qu'une abréviation de celui renfermé dans révangile des ébionites ; ^ ni à celle d'Usteri et de Bleek (voy. Studien und Kritiken, t. II, n^m, p. 446, et année 1833, n» ii, p. 436), qui reprochent à Matthieu d'avoir placé avant le baptême le dialogue entre Jésus et Jean-Baptiste, tandis que d'après la tradition ébionito ce dialogue n'a eu lieu que pendant le baptême.
lO-i r REPARATION OBJECTIVE.
donc encore un symbole de repentance y et c^est là ce qui soulève en lui de si légitimes scrupules. Comment un être si saint Tient-il s'humilier devant lui ? Cette explication n'est poict en contradiction avec les paroles de Jean-Baptiste (Jean I, 31 ) : « Je ne le connaissais « pas y mais je suis venu baptiser d'eau afin qu'il soit « manifesté à Israël. » Ces paroles se rapportent à la connaissance du Messie, comme tel y et nous venons de voir que le scrupule que Jean éprouve à conférer le baptême à Jésus n'implique nullement une telle connaissance. — Jean pouvait bien être disposé, par ce qu'il savait déjà, à regarder Jésus comme le Messie, mais ce pressentiment n'était rien tant qu'un témoignage divin ne l'avait pas confirmé, et le témoignage une fois donné, les pressentiments n'étaient plus pour le Précurseur qu'une ignorance relative \
^ C'est snr ce témoignage divin que Tapôtre Jean insiste exclusivement dans son évangile. Tout ce que Jean -Baptiste a pu connaître de Jésus par les moyens humains lui est indifférent 11 n'y songe même pas, et Ton pourrait croire, d'après ses paroles, qu'avant le baptême Jean ne connaissait point du tout le Seigneur. Mais cette conclusion ne ressort pas nécessairement du quatrième évangile. Le silence de Jean n'est pas une négation. Nous avons ici un nouvel exemple des différentes formes que peut revêtir un récit, selon que les narrateurs relèvent davantage tel ou tel c6té du fait. Mais cela n'infirme en rien la réalité du fait lui-même. Ce que tous les évangiles affirment bien positivement, c'^t que Jean-Baptiste a été déterminé par un avertissement divin à baptiser Jésus comme Messie. Le fait reste donc certain, quelles que soient d'ailleurs les difit^rences entre les quatre évangiles, et même à cause de ces différences. On comprendra d'ailleurs combien il est difficile d'établir ici la vérité olifjectivc dans les détails. En effet, nous n'avons du baptême aucun récit original, car ce n'est point un récit que Jean nous donne. C'est pourquoi nous ne pouvons, par la comparaison des Ul'moignages, prétendre établir le vrai, mM seulement le vraisemblable.
BAPTâXE DE iésUS. iOo
Mais au moment où Jean -Baptiste recule , saisi d'une sainte répugnance, Jésus s'adresse à ]ui et Fexhorte à écarter tous ses scrupules. <c Laisse faire pour « h moment S lui dit-il , car c'est ainsi que nous de- « vous y chacun à son point de vue, accomplir tout ce ce qui est dans l'ordre du royaume de Dieu. » Et pendant qu'absorbé dans la prière y il reçoit le symbole sacré, une transformation soudaine s'opère dans l'esprit de Jean. Saisi d'un prophétique enthousiasme, le Précurseur reçoit, sous la forme d'une vision symbolique, la révélation de l'Esprit divin. Il voit le ciel s'ouvrir, une colombe descendre et s'arrêter planant sur la tête de Jésus. Il reconnaît à ce «igné le caractère distinctif du Messie , l'habitation , non pas momentanée , non pas partielle, mais complète et permanente de l'Esprit divin sur celui qui devait mettre le sceau à la prophétie. Si le signe est instantané, la chose signifiée ne l'est donc pas. La colombe qui plane paisiblement dans le ciel est le symbole de cette permanence de la vie divine qui devait jaillir de Jésus-Christ pour régénérer le monde. Il fallait donc que cette vie primitive , que l'union de Dieu et de l'homme constituât la nature même de Jésus*.
* Pour le moment^ c^est-à-dire que Tordre actuel des choses va bientôt être changé. A cette interprétation, de Wette objecte, dans ia seconde édition de son Commentait^ , que Jésus désigne lui-môme son baptême comme convenable (irpiiroy). — Cette objection n'est pas fondée. Le itflnw s'applique au moment présent, et indique que ce moment n'est que préparatoire. Il 8*agit de ce qui doit se faire dans le présent et pour le présent, Cest dans ce sena seulement que le mot &prt conserve sa valeur.
* Nous ne voulons cependant pas dire que le sens de cette révélation
C'est aussi là ce que déclare expressément la voix enteudue par. Jean. Elle appelle Jésus le Fils bien-aimé en qui Dieu a son plaisir S Ces paroles ne sauraient s'appliquer à aucun homme, mais seulement à celui qui 9 unissant Thomme et Dieu dans sa personne, a at-* tiré sur Thumanilé la bienyeillance du Dieu saint. L'apôtre Jean ne parle pas, il est vrai, de cette voix, mais cela ne doit pas nous étonner, puisqu'il ne rap*^ porte pas directement le fait du baptême et n'en fait mention qu'occasionnellement. La voix ne fait d'ailleurs qu'expliquer le sens de la vision , et le témoignage que Je^an-Baptiste rend désormais à la divinité de Jésus prouve qu'il a dû recevoir un avertissement divin.
On voit par ce qui précède que nous n'attribuons à la vision de Jean-Baptiste qu'une réalité subjective*. La
fût aussi clair pour Jean-Baptiste qu'il Test aujourd'hui pour la conscience chrétienne.
* Ces paroles peuvent tout au plus être regardées comme une allusion au Ps. n, 7. Dans la recension ébionile de l'évangile des Hébreux ^ le verset tout entier est reproduit littéralement. Nous voyons déjà percer l'exagération. Elle se montre encore davantage dans la recension nazaréenne du môme évangile. « Factum est autem, quum ascendisset Dominus de aqua, descendit fons omnis Spiritus sancti et requievit super eum et dixit illi : Fili mi, in omnibus prophetis expectabam te, ut venires et requiescerem in te. Tu es enim requies mea, tu es ûlius meus priroogenitus, qui régnas in sempiternum. » (Voy. Hibronym. 1. IV; in Esatam^ c. XI, éd. ValJarsi, t. IV, r« part., f. 156.) Ces paroles sont certainement Texpression d'un sentiment profondément chrétien, mais elles n'en sont pas moins une interprétation poétique et non pas une narration fidèle.
« Nous suivons le récit de l'apôtre Jean, d'après lequel Jean-Baptiste ne rend témoigaage que de ce qu'il a, lui-même vu et entendu. Les autres réciU s'expliquent facilement d'après celui-là. Ce qui s'éUit passé pour Jean-Baptiste seul fut considéré comme un fait objectif. Les paroles obscures, Matth. III, 16, semblent être un reste de la tradition primitive. —Voy. Bleek, Sludien und Kritiken, 18133, n" II, p. 433, et le Commentaire
BAPTâHB DE JÎSUS. 107
révélation y en effet, ne s'adresse qu'à lui; elle a pour but de lui faire connaître le Messie , et pour cela un témoignage intérieur suffisait. Un signe visible n'aurait pas pu lui donner davantage y et ^ pour tout autre que lui y ce signe aurait été inutile* Jésus, lui, n'en avait pas besoin. Or, au moment du baptême , Jean et Jésus étaient seuls, et quant aux Juifs , cette révélation n'avait de valeur qu'autant qu'ils reconnaissaient Jean comme un prophète et comme le précurseur du Messie.
Après avoir ainsi reçu la consécration solennelle à son ministère , Jésus se retire dans la solitude pour se préparer, par la contemplation et la prière , à l'accomplissement de sa mission • C'est cette préparation sub-* jective que nous avons maintenant à considérer. Nous arrivons ainsi au récit de la tentation ^
de De Wette sur ce passage.— On comprendra mieux cela si Ton met en regard l^évangile de Matthieu et celui des ébionites. En comparant ensemble Jean, Matthiea, Marc, Luc et les recensions de Tévangile des Hébreux, on peut voir par quelles transformations successives la tradition passe de rhistoire à la légende et à la fable, et finit par être mise au service de doctrines contraires au christianisme. Nous trouvons une de ces traditions falsifiées ches les mandéens (sabéeos), secte mmtié johannite, moitié gnostique. Jiîan a pris la place de Jésus. C'est lui qui occupe le premier plan. L*Esprit divin, appelé le Messager de la yie, se présente à lui, reçoit de lui le baptême et le glorifie ensuite. Jésus, au contraire, vient hypocritement demander le baptême, afin d^arracber à Jean ses disciples et de les attirer à lui. (Voy. le livre de cette secte publié par Norberg.)
> La chronologie de Thistoire évangélique ne s'oppose point à ce qu'on admette ce temps de préparation, quoiqu'il soit impossible de décider si le nombre de quarante jours doit être pris à la lettre, ou s'il n'est tout simplement qu'un nombre rond. — Nous avons déjà observé que saint Jean ne rapporte point le fait du baptême dans son enchaînement chronologique. Le passage Jean 1 , 19 ne raconte pas le fait, il le suppose. Rien n'empêche donc d'admettre un intervalle de quelques aemai-
SECTION II