PRÉPARATION SUBJECTIVE. — HISTOIRE DE LA TENTATION
Le récit de la tentation ne peut dans aucun cas être accepté littéralement dans tous ses détails. Mais y d'un autre côté y il est impossible de lui contester toute valeur historique. Cette préparation dans le silence et dans la solitude forme une transition toute naturelle entre le baptême de Jésus et le commencement de sa yie publique ; d'où nous concluons que le récit renferme une yérité historique sous une forme symbolique^.
Considérons d'abord séparément les divers moments de la tentation. L'idée générale ressortira plus clairement à nos yeux. Nous apprendrons à connaître les prin-
nés entre le baptême et le commencement da ministère de Jésus. Le passage Jean I, 29 peut très bien se rapporter aux paroles par lesquelles Jean salue la première apparition de Jésus. Il n^y a donc aucune raison de refuser au récit de la tentation le caractère historique. SI c'était un mythe, on ne saurait absolument pas à quelles idées le rattacher. Ce n'est pas là un fait qu'on eût été disposé à inventer. Il y a, au contraire, dans ce récit, une sagesse et une réserve qui contrastent vivement avec Tesprit de Tépoque. Quant au silence du quatrième évangile, il s'explique très facilement. — Saint Jean ne s'est proposé de raconter que les événements dont il a été témoin oculaire.
* On peut dès lors demander si le jeûne, qui est le point d'appui de la première tentation, n'est pas un de ces éléments symboliques du récit. Cependant, comme le jeûne se rattache naturellement à la retraite de Jésus, il est possible que ce soit la base du symbole, mais non le symbole lui-même. Dans ce cas, voici comment nous nous représenterons la chose. Jésus-Christ, absorbé dans la pensée de Tœuvre qu'il va entreprendre (Jean IV, 84), oublie les besoins du corps. La puissance de l'esprit sur la nature est chez lui tellement grande, que cet état peut durer longtemps. Mais, à la fin , la nature reprend ses droits, et Jésus, tout en maintenant toujours sa volonté invariablement tournée vers Dieu, fait l'expérience de la faiblesse humaine.
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cipes qui dirigèrent constamme nt la conduite de notre Seigneur contrairement aux idées messianiques reçues. La première tentation consiste en ceci : Après un long jeûne Jésus est pressé par la faim y et comme il kie se trouve autour de lui aucun aliment y cette pensée lui est suggérée : a Si tu es véritablement le Messie , le Fils de « Dieu y tu ne dois pas être embarrassé. Tu n'as qu'à « déployer ta puissance miraculeuse y et transformer çn d pain les pierres du désert. » Mais Jésus repousse immédiatement cette suggestion. « L'homme ^ dit-il, ne « doit pas vivre seulement de pain y mais de tout ce qui « sort de la bouche de Dieu \ c'est-à-dire de tout ce « que Dieu pro<luit par sa parole créatrice.» — ^Pour bien comprendre le sens de ces paroles y il faut lire en entier le passage d'où, elles sont tirées. V, Deut. VIII, 3. Dieu apaisa la faim des Juife dans le désert en leur donnant la manne, afin qu'ils apprissent que la puissance de Dieu peut soutenir la vie de l'homme par d'autres moyens que tes moyens ordinaires. Au lieu de demander du pain et de la viande , comme ils en avaient en Egjpte , ils devaient attendre avec soumission et confiance l'aliment qu^il plairait à Dieu de leur envoyer. Voici donc quelle est la pensée de Jésus : a Loin de moi de vouloir près- « crire à Dieu la manière dont il doit me nourrir. J'at- « tendrai tout de sa volonté. Il saura bien trouver lui- « même le moyen d'apaiser ma faim. » Jésus ne veut pas se soustraire au sentiment de la faiblesse humaine. Il ne veut point suppléer les moyens humains et accomplir
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UQ miracle pour satisfaire un besoin ou un désir personnel. Abandon complet à la volonté de Dieu et reaon^ cernent à lui-même , Toilà le principe de toute sa conduite. C^est ainsi que plus tard , au lieu de se soustraire miraculeusement à la haine des magistrats juifs, il se laissa saisir par ses ennemis. C^est ainsi que, sur la croix, îl repoussa encore la tentation que lui suggéraient ces paroles insultantes : S'il est le Fils de Dieu, qu'il le prouTO donci Qu'il descende de la croix, et tous croiront en lui!
Après cela, le tentateur conduit Jésus sur le haut du temple et lui dit : « Si tu es le Fds de Dieu, jette-toi « en bas. N'es-tu pas assuré du secours divin?» — Puis il invoque le sens littéral d'un passage de l'Ecriture (Ps« XCI, 11-12.) : «iLes anges te viendront en aide, a aûn que ton pied ne heurte point contre quelque a pierre. » Mais Jésus corrige la fausse interprétation de ce passage par une autre parole : « Tu ne tenteras point « le Seigneur ton Dieu.» (Deut. VI, 16.) C'est-à-dire: c< Tu ne mettras point la puissance de Dieu à l'épreuve (( pour obtenir un miracle quand les moyens naturels sont a suffisants (descendre du haut du temple).» -^Le fidèle doit certainement se confier pleinement dans le secours de Dieu , mais à condition d'employer les moyens qui lui sont offerts. Il doit marcher à son but , mais dans la voie que Dieu lui trace. Faire un miracle sans but , déployer la puissance de Dieu sans nécessité, ou tout simplement pour frapper les yeux, pour produire une im-
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pression sur les sens et non sur le cœur, voilà ce que repousse foraiellement Jésus-Christ. Il ne fuit point les épreuves auxquelles sa vocation l'appelle ; mais il nô recherche pas non plus le danger pour avoir Toccasion de s'y soustraire miraculeusement ; et quand une vain^ curiosité portera la foule à lui demander un miracle y il se gardera bien de satisfaire à cette demande.
Enfin j Satan propose à Jésus de Tadorer et de posséder ainsi tous les royaumes du monde. Il ne faut pas considérer ces deux propositions comme distinctes et subordonnées Tune à l'autre. 11 n'aurait pas fallu une force supérieure pour refuser d'adorer Satan à quelque prix que ce tùi; mais les deux choses sont identiques* Posséder toute la terre , c'est-à-dire établir d'une manière extérieure y visible y un empire universel y c'était en définitive rendre hommage à Satan. Il fallait renoncer à n'exercer qu'une domination spirituelle y à n'employer que des moyens divins; il fallait s'appuyer sur l'esprit du mal qui anime le monde. Dès lors le règne du Messie cessait d'être le règne de Dieu. Jésus nous montre donc qu'il ne veut accomplir l'œuvre de Dieu que par la puissance de Dieu. Il repousse absolument tout autre moyen. Le royaume qu'il veut fonder doit être en tous points la parfaite expression de son obéissance à Dieu. —Cette tentation se représente souvent dans le cours de la vie du Seigneur. Combien de fois les désirs impatients et mondains d'une foule grossière ne le pressèrent-ils pas de répondre enfin à l'attente générale^ et
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de se montrer dans tout Tappareil de sa puissance! Ces mêmes vœux Pobàédèrent jusqu^à sa dernière entrée dans Jérusalem. Son agonie fut la conséquence et l'expression de son dernier refus. Sa mort fut sa dernière victoire; elle proclama le triomphe définitif de la véri table idée messianique.
Ainsi y les trois moments de la tentation représentent sous des formes diverses une même idée , à savoir Topposition entre le vrai et le faux messianisme. D'un côté rétablissement instantané d'un royaume visible y mondain, et de l'autre l'établissement lent , progressif , spirituel du royaume de Dieu. La victoire est déterminée par le renoncement absolu de Jésus-Christ à tout succès, à tout intérêt propre, et par l'abandon constant et complet de lui-même. Cette idée va maintenant nous servir de pierre de touche pour apprécier d'une manière plus exacte la valeur historique du récit et le sens de la préparation de Jésus.
Tout acte de l'esprit a pour principe une détermination libre qui consiste dans un choix entre le bien et le mal ; mais dans l'âme de Jésus il n'y a aucun point d'appui pour le mal , et , par conséquent, point de place pour un tel choix. Jésus a de commun avec l'homme la faiblesse physique et la mutabilité abstraite de volonté, condition essentielle de la liberté de la créature. Mais il n'y a en lui aucune espèce de penchant pour le mal. Ainsi , tandis que la tentation trouve chez tout homme un point d'appui dans les dispositions naturelles du