LA PARABOLE
a sera reconnu , il ne lui restera qu'une stérile enveo; loppe ^ »
Ces dernières paroles ont été ({uelquefois mal interprétées *. On a cru que c'était un proTerbe de la vie commune employé par Jésus dans un sens spirituel. Mais appliqué aux choses matérielles, le proverbe ne serait pas juste , car le pauvre qui emploie bien le peu qu'il possède gagne davantage y tandis que le riche peut perdre à la fin tout son avoir s'il manque de sagesse ou d'activité. Ces paroles n'ont d'application que dans l'ordre des choses morales et spirituelles. Il s'agit de la possession réelle , personnelle , vivante. Celui dont la possession n'est pas une vie, celui qui ne développe pas de plus en plus son trésor par l'activité spirituelle , perdra même ce qu'il a , faute de savoir et de vouloir en faire usage. Ainsi comprise, cette parole est d'une application universelle à la vie morale , comme aussi elle est parfaitement à sa place dans la circonstance présente. Les apôtres ont encore peu reçu , mais ce peu est bien à eux; il fait partie de leur vie, et c'est pourquoi il deviendra le principe d'un riche développement.
Ainsi l'enseignement de Jésus est caractérisé par Jésus lui-même. Il a pour but de développer dans les âmes le sens du divin, de le communiquer dans la mesure de la réceptivité de chacun. Ce procédé est dans une par-
• Contrairement à l'opinion de De Wette, nous adoptons la leçon 6 ^xct Ixaîv dans Luc Vm, 18.
« Voy. WETSTim, surMatth. XUI, 12.
150 l'enseioneiixiit bb jisus.
faîte harmonie avec les lois générales du royaume de Dieu. Toutes choses sont disposées pour développer dans les âmes le désir et Tamour des choses divines \ Ce qui importe par-dessus tout ^ c'est que la volonté et le cœur soient dirigés vers Dieu et non pas vers le monde» Là où rhomme cherche «on bien suprême, là se dirigent ses affections (Matth. VI, 21). Lors4|a^ les dispositions mondaines ont éteint la lumière intérieure^ alors tout est ténèbres. Eia vain la vérité se manifeste , en vain son éclat brille au dehors , l'œil de Tesprit ne peut plus l'apercevoir (Luc XI , 34 ; Matth. VI , 22). Il faut que la terre soit bien préparée pour que la divine semence y porte des fruits. Aussi Jésus ne cesse-t-il de déclarer aux Juifs qu'ils sont incapables de le comprendre. Celui qui résiste à l'appel intérieur de Dieu , au lieu de croire en lui, sera scandalisé par ses paroles. (Comp. Jean VI, 44.) Pour n'être pas repoussé, il faut avoir commencé de comprendre le fond , et cela n'est pas donné au sens charnel *. Tout est paradoxal dans l'Evangile aux yeux de l'homme naturel. Ce n'est qu'en saisissant Pesprit qu'on se réconcilie avec la forme. Ce n'est qu'en aimant qu'on apprend à connaître. Telle est la règle fondamentale pour l'intelligence des discours de Jésus- Christ.
> Selon cette belle pensé^de Pascal : Qu'il faut aimer les choses divines pour les connaître.
« Jean VIII, 48, UiXiot, désigne la manière de parler, la forme du langage; %o«, le sens ou le contenu. — Voir les excellentes remarques de Lucke sur ce passage.
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U est vrai' que la tournure d'esprit de ses auditeiirs semblait indiquer d'avance à Jésus la forme de son enseignement. Les Juifsy comme en général les Orientaux, affectionnaient surtout le langage figuré. Mais, indépendamment de Cela, Jésus avait, comme nous TaTons vu, des motifs plus puissants poui présenter sa doctrine sous cette forme, Sa personne elle-même, comme Ta remar^ que un ancien, est une espèce de parabole, c'est la manifestation de la vie surnaturelle siyis une forme visible S
Tâchons maintenant de préciser davantage le caractère spécial de la parabole.
On peut définir la parabole : renseignement d'une vérité religieuse sous la forme des événements ordinaires | de la vie ou des phénomènes de la nature. La nature,] en effet, est dans un rapport intime avec l'esprit, et c'est pourquoi les choses naturelles |)euvent servir à exprimer les choses spirituelles*. Ainsi l'union du cep et des sarments sert à représenter le rapport du Seigneur avec ses disciples. Jésus- Christ est le véritable cep (aXrjStvrfç) ;' c'est l'union spirituelle qui est la seule vraie dans le sens rigoureux du mot, celle du cep et des sarments n'en est que la figure. Les lois de la nature ne sont que l'ombre dont la vie spirituelle nous offre seule la réalité.
Ciem. Alex. Strom., l. VI, f. 677.
* Voy. Itt belles paroles de Steffpns, dans sa Philotophie de la religion, 1. 1, p. U6. « Les paraboles de Jésus-Christ sont des figures, (Test tt la natare qfxi exprime le témoignage de Tesprit. » —Voir aussi Sghel- LnvG, Œuvreê philosophiques, 1. 1, p. 457. « L'une (la nature) estfe terme « de comparaison et l'explication de Tautre. »
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.Quel que soit maintenant le rapport de la fable avec Ja parabole, celle-ci aura toujours un caractère propre qui la fera facilement reconnattre. L'une et Tautre se distinguent du mythe en ce qu'elles inventent sciemment, tandis que le mythe est une fiction involontaire. Elles ne prétendent point £aire admettre comme réels les événements qu'elles racontent. — Les faitioe sont que le voile qui doit servir à la fois à montrer et à cacher l'enseignement du narrateur. Mais la fable transporte aux êtres d'un ordre inférieur les attributs d'êtres supérieurs. — Ainsi elle fera, par exemple, parler les animaux ou leur prêtera des manières d'agir qui ne peuvent convenir qu'à l'homme. La parabole, au contraire, emploie les objets tels qu'ils sont; elle ne les transporte point hors de leur sphère naturelle. Chaque être agit conformément à ses lois, chaque circonstance est rapportée selon qu'elle se passe ordinairement. C'est en cela que consiste la différence entre la fable et la parabole. On a prétendu quelquefois que les animaux qui, dans la fable, jouent un rôle si considérable , ne paraissent point dans la parabole. Cest une erreur. Ainsi dans une des paraboles du Seigneur il est question des brebis. Seulement, la parabole peint les animaux tels qu'ils sont , tandis que la fable les transforme plus ou moins en des êtres humains. Il est vrai que la parabole ne parle point des rapports des animaux entre eux, parce qu'il n'y avait là rien qui pût s'appliquer aux relations de la vie spirituelle, mais leurs rapports avec l'homme peuvent être employés pour figu-
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rer les rapports de rhomme avec Dieu. Ainsi la parabole du bei^er et des brebis nous enseigne quelles doivent être les dispositions des hommes envers leur divin conducteur. Cette différence provient du but spécial que se propose la parabole. Elle veut enseigner une vérité supérieure par le moyen des faits qui tombent le plus comnrunément sous rexpérience, afin que ces faits rappellent plus clairement et plus fréquemment à l'auditeur la vérité enseignée. Il importe donc que les faits soient représentés tels qu'ils sont, afin d'être bien compris de tout le monde.
Il est possible que Jésus se soit servi de plusieurs paraboles pour enseigner une même vérité. C'était un moyen de frapper plus vivement les esprits, de présenter la vérité sous ses diverses faces et de la mieux graver dans la mémoire. Mais, par la même raison, nous ne pouvons admettre qu'il ait, dans une même circonstance, prononcé plusieurs paraboles se rapportant à des sujets différents. L'enseignement parabolique aurait, par là, perdu tous ses avantages. Chacun des récits aurait nui à l'effet des autres, et l'attention des auditeurs, continuellement distraite, ne leur aurait pas permis de mettre à profit ce qu'ils avaient entendu. C'est pourquoi nous ne pensons pas que les paraboles réunies dans le chap. XIII de l'évangile de Matthieu puissent être rapportées à la même époque de la vie du Seigneur.
Pour que la parabole réponde à son but, deux choses sont donc nécessaires : la première, que le fait qu'elle
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raconte soit fidèlement représenté; la seconde, que ce fait soit de nature à faire bien comprendre la vérité qu'on veut enseigner. Pour comprendre une parabole, il faut donc chercher d'abord la vérité qui y est renfermée et à laquelle tout le reste doit se rapporter. Il pourra y avoir dans le récit, à côté du trait général, des traits accessoires qui serviront à faire considérer la vérité sous diverses faces. Nous en avons un exemple dans la parabole du berger et des brebis et un autre dans celle du semeur. Mais il ne faudrait pas vouloir trouver un sens profond dans chaque détail de la parabole, ni chercher plusieurs vérités là où il ne doit s'en trouver qu'une seule. Ce serait méconnaître le but que le Seigneur s^st proposé. Si chaque trait devait être considéré séparément, et avait par lui-même un sens, une valeur propre, l'enseignement parabolique serait plus nuisible qu'utile. La réflexion ne pourrait se concentrer sur aucun point, et l'esprit s'égarerait infailliblement dans le vaste champ des hypothèses et des explications arbitraires.
C'est pour les mêmes motifs que Jésus emploie fréquemment la méthode gnomique ou aphoristique. Dans quelques courtes paroles il renferme des pensées d'une richesse inépuisable. Cette méthode était parfaitement appropriée au but qu'il se proposait. Son enseignement pouvait se graver plus facilement dans la mémoire, et était par conséquent moins susceptible d'être altéré par la tradition. II est vrai que ces paroles ne sont pas toujours placées dans le même enchaînement par tous le^
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évangélistes. Gelarend plus difSeile la tâche de Feiégète ou de rhistorien, mais l'Eglise n'y perd rien ; elle y ^agne au contraire. Cette diversité d'interprétations fait d'ajatant mieux ressortir le fond de la pensée du Seigneur. Mais il ne faudrait pas conclure de là que Jésus a dû toujours enseigner par gnomes et par paraboles, et qu'aucune autre forme ne pouvait convenir à sa doctrine. Cela est déjà en soi peu vrAisemblable. Après avoir attiré quelques personnes mieux disposées il était naturel qu'il les instruisit d'une manière plus étendue. Nous en avons un exjsmple remarquable dans le discours de la montagne, dont nous aurons plus tard à nous occuper.
Ici se présente une grave question. Je veux parier de la différence entre les synoptiques et l'évangile'de Jean. Plusieurs théologiens modernes considèrent cette diflTérençe comme une opposition absolue. Les uns concluent de là que Jean a involontairement transformé, en la reproduî-' sant, la doctrine de son maître, ce qui est inadmissible, car un tel changement, de la part d'un disciple, ne pourrait être involontaire. Les autres en infèrent que ce n'est pas l'apôtre Jean qui est l'auteur du quatrième évangile. On oppose au caractère pratique du discours de la montagne ce qu'on appelle le caractère mystique des discours de Jésus dans saint Jean. Là, dit-on, tout est simple et clair. Ici, au contraire, on trouve à chaque instant des expressions paradoxales et une obscurité étudiée. Enfin les paraboles, qui forment le trait distinctif de l'enseignement de Jésus y disparaissent totalement dans le
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quatrième évangile. — Mais qu'on lise le discours de la montagne sans opinion préconçue, et qu'on nous dise ensuite s'il est vraisemblable que celui qui a prononcé des paroles aussi profondes se soit astreint à un seul mode d'enseignement. L'esprit qui a subjugué, non pas seulement les natures pratiques, mais aussi les natures spéculatives, comme par exemple celle de saint Paul, devait avoir avec l'une et l'autre une égale analogie. D'où vient l'influence irrésistible que le christianisme a exercée sur les individualités les plus différentes, sur les tendances les plus diverses ? D'où vient-elle, sinon de la sève nouvelle communiquée par la doctrine de Jésus-Christ à toutes les branches de la vie spirituelle*? — D'ailleurs nous trouvons dans les autres évangiles de ces phrases paradoxales, sur lesquelles on ne manquerait pas d'insister
^ On pourrait encore admettre cela en adoptant Topinion de Weissc, que le quatrième évangile a pour base une collection des Xàyux, roO xvpLou foite par Jean, et disposée ensuite par nn autre sous la forme de narration. Mais les opérations critiques de Weisse me paraissent parfaitement arbitraires. A part quelques passages suspects, l'évangile de Jean est évidemment une œuvre d'une seule pièce. U n'en est pas de même de Matthieu. Le caractère du livre, aussi bien que la tradition historique, nous conduisent à considérer ce dernier livre comme Toeuvre de deux auteurs différents. Or, Papias d'Hiérapolis, qui nous a conservé la tradition sur Matthieu (voy. Eusâbe, III, 39), ne parle point de Jean, dont il devait pourtant bien connaître le livre , puisqu'il habitait l'Asie Mineure. Preuve qu'il n'en est pas de Tévangile de Jean comme de celui de Matthieu. Que si Ton voulait tirer du silence de Papias un argument contre l'authenticité du quatrième évangile , il fondrait d'abord savoir dans quel but Papias écrivait. Ce but nous est inconnu, puisqu'il ne nous reste que le fragment cité par Eusèbe* Il serait possible que Papias se fût proposé de ne parler que des récits dont l'origine n'était pas encore bien connue autour de lui; mais l'authenticité du quatrième évangile n'étant sujette à aucun doute dans les églises de l'Asie Mineure, il n'aurait pas eu besoin d'en faire mention.
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si elles se rencontraient dans Févangiie de Jean ^ La vie tout entière de Jésus-Christ devait être pour les Juifs incrédules un sujet de scandale. Quand les pharisiens font courir le bruit que Jésus est hors de sens, il fallait bien qu'il y eût dans les discours du Seigneur quelque chose qui pût servir de prétexte à une pareille accusation. Ce sont de ces paroles que nous trouvons en grand nombre chez saint Jean. Mais de discours métaphysiques, comme on aurait dû en attendre d'un théologien alexandrin, il n'y en a pas trace. Tout est pratique. Tout est dans un rapport intime avec la vie intérieure, avec la régénération spirituelle qui est le but unique de Jésus-Christ. Un livre fabriqué dans le second siècle, pour répandre la doctrine du Logo$, aurait une toute autre forme. Il suffit, pour en juger, de comparer notre évangile avec les ouvrages écrits dans le second siècle. Or, si les paroles brèves, aphoristiques, si les discours figurés de Jésus étaient de nature à se graver facilement dans la mémoire, pour être transmis par la tradition populaire , il n'en était pas de même de ces conversations intimes, où le Seigneur épanchait son âme dans l'âme de ses apôtres et leur dévoilait les secrets du monde invisible. Ces paroles n'étaient point pour la foule ; elles ne lui étaient point adressées ; mais le disciple bien-aimé les a entendues ; son âme contemplative était particulièrement attirée et
^ Par exemple, celle-ci : «Laissez les morts ensevelir leurs morts. » Trouvée dans saint Jean, cette parole eût paru empreinte du mysticisme alexandrin.
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frappée par ces paroles révélatrices. Le Christ du quatrième évangile est bien le môme que celui des synoptiques^ seulement saint Jean a fait ressortir davantage les traits dont il avait été le plus vivement frappé et qu'une longue intimité avec son maître lui avait permis de mieux distinguer.
Les mêmes observations s'appliquent aux paraboles. C'était une des formes de l'enseignement populaire dç Jésus. La tradition commune a donc pu facilement les conserver. C'est pourquoi Jean n'en fait pas mention. Il les suppose connues. Mais son livre renferme néanmoins de nombreux indices de l'enseignement parabolique, c'est-à-dire que Jésus se sert des faits de la vie commune pour faire comprendre les choses divines. Nous y trouvons même des paraboles proprement dites, ainsi celle du berger et des brebis, chap. X\ Ce passage reproduit tous les caractères delà parabole. C'est un trait de la vie ordinaire qui sert à représenter les relations de la vie spirituelle. Il en est de même partout ailleurs. Ainsi, dans la parabole du semeur, Jésus-Christ est représenté par celui qui sème, la Parole divine par la semence, et les différentes espèces d'auditeurs par les différentes natures de terrain. Ici, le rapport de Christ avec ses disciples est comparé à celui du bon berger avec ses brebis ; et celui qui , sans mission aucune , et dans des vues coupables, s'érige en docteur et conducteur
1 Saint Jean emploie aussi le nom de parabole. Le mot Ttapoi/ila, n*est évidemment qu'une autre tradaction de rbél)reu ^t^D*