LES MSCOUHS DU H* ÉVANGILE
des hommes, est comme le Toleur qui entre dans la bergerie, non par la porte, mais par-dessus la clôture. On nous objectera peut-être ^ que les paraboles des synoptiques sont de véritables récits , qu'elles représentent le fait dans son développement chronologique, tandis que saint Jean parle d'une manière beaucoup plus générale et fait seulement allusion à ce qui arrive ordinairement. Mais ce caractère général se retrouve dans beaucoup d'autres paraboles, par exemple dans celles du levain et du grain de sénevé. Les deux formes peuvent d'ailleurs s'échanger l'une pour l'autre sans que la pensée en soit modifiée. Ainsi, la parabole du semeur peut être sans aucune difficulté transformée en une comparaison générale, comme la comparaison du berger peut prendre facilement la forme d'un récit proprement dit. On comprend donc que deux formes aussi peu différentes aient été l'une et l'autre successivement employées^. C'est ici le lieu de parler de V accommodation. L'accommodation est nécessaire à l'enseignement. Le maître doit avoir un point de départ commun avec son disciple. Il faut qu'il procède du connu à l'inconnu. Il faut qu'il s'abaisse pour pouvoir élever. Et comme dans l'esprit du disciple, le vrai et le faux sont mêlés, il doit rattacher son eoseignement à la vérité pour la dégager peu à peu de
* C'est ce que fait Strauss.
' Si Ton ne veut donner le nom de parabole qu'à la première de ces formes, il faut du moins reconnaître qu'une distinction aussi subtile ne peut pas servir à prouver que renseignement de Jésus n'est pas le môme dans les synoptiques que dans Tévangile de Jean.
i60 l'bksbignbhbnt de jisus.
Terreur. C'est ainsi que rhomme se fait enfant pour in« struire l'enfant. Il lui enseigne la vérité sous la forme qui convient à son âge. Or, la révélation de Dieu n'est pas autre chose que Viducation de Vhumanilé à la vie divine. Le christianisme n'a pas d'autre but que de conduire l'homme à cette vie; c'est pourquoi il s'accommode au point de vue de l'homme pour l'amener à la conscience de la vérité. Jésus-Christ ne voulait pas communiquer sa doctrine comme une tradition morte; il voulait imprimer à l'esprit une impulsion qui l'amenât peu à peu à la possession des choses divines. Il ne pouvait donc faire autrement que de s'accommoder aux idées humaines. Quand il compare le docteur du royaume de Dieu au père de famille qui tire de son trésor des choses anciennes et des choses nouvelles, il nous donne le principe de son enseignement. Déjà la parabole est une espèce d'accommodation. C'est de cette manière que le christianisme a pu accomplir de si grandes choses. C'est pourquoi aussi les hommes méconnurent souvent la vérité sous son enveloppe terrestre, comme ils méprisèrent le Fils de Dieu venu dans l'humble apparence du Fils de l'homme.
Mais l'accommodation peut s'entendre dans plusieurs sens. Il faut distinguer entre l'accommodation positive et matérielle et l'accommodation négative et lormelle. La première consacre l'erreur, et s'en sert comme d'un moyen pour conduire à la vérité. Mais la fin ne peut jamais sanctifier les mauvais moyens. L'erreur n'est
L'ACGOmODATION. i6l
point UD bon moyen de propager la vérité. Toute erreur ainsi que toute Térité contient un germe dont on ne peut prévoir tous les fruits. Celui qui enseigne de cette manière perd ses titres à la confiance. On n'a plus de critère pour distinguer dans son enseignement la vérité de Terreur, et sa parole perd alors toute son influence. Il est clair que Paccommodation ainsi entendue n'a point de place dans tes paroles de Jésus, et que celui qui s'appelait lui-même la vérité n*a jamais «u la pensée de s'appuyer sur l'erreur.
11 n'en est pas de même de l'accommodation négative ou formeUe. Jésus-Christ, n'ayant pour but que d'enseigner la vérité religieuse, ne pouvait pas se proposer de combattre les erreurs qui ne concernaient en rien le royaume de Dieu. Ainsi, quand il a dû employer certaines expressions consacrées par le langage ordinaire, il a pu le faire sans être obligé de réfuter les idées fausses que les Juifs rattachaient à ces expressions. Par exemple, lorsqu'il désigne certaines maladies de la manière ordinaire, lorsqu'il cite les livres de l'Ancien Testament sous le nom qu'on leur donnait généralement, nous ne devons pas voir là dedans une confirmation de l'opinion commune sur la nature de ces maladies, non plus que sur les auteurs des livres en question. L'esclave de la lettre ne pourra jamais bien comprendre ses paroles.
Lia même observation s'^applique aux idées religieuses qui contenaient sous une enveloppe matérielle un
IM L'BNfllWflBMBIIT W ^US.
élément de vérité. Jésus s'y rattache, non pas pour coQsaerer la forme, mais au contraire pour en dégager la vérité qui y est renfermée , en transformant peu à peu les conceptions charnelles des hommes en idées plus libres et {dus spirituelles. Ceci a lieu en particu-lier pour les images qui représentent la domination du Messie. Jésus les emploie parce qu'elles renferipent un élément de vérité. Cette vérité lui sert de ppint de départ, non-seulement pour combattre l'erreur, mais pour déraciner peu à peu de l'esprit de l'homme le principe même de Terreur, la tendance charnelle dans laquelle les Juifs s'égaraient constamment. S'il se fi^t borné à donner la vérité sous une forme parfaite et invariable, l'esprit restait abandonné à sa tendance mauvaise, et l'erreur était toujours inévitable. — C'est ainsi encore que, pour faire saisir sa pensée à ses auditeurs, il transforme en parabole une opinion reçue parmi les Juifs (Matth. XII , 43) y certain que l'ensemble de son discours ne permettait pas qu'on se trompât sur le sens de cette parole.
Enfin l'accommodation se remarque dans la manière dont Jésus cite les passages de l'Ancien Testament. L'Ancien Testament contenait en germe la vérité dont il apportait, lui, la révélation parfaite. C'est pourquoi il tire des passages, non pas seulement ce qu'ils contiennent littéralement, mais ce qu'ils signifient, ce qu'ils aspirent à exprimer plutôt qu'ils ne l'expriment. Ce procédé est parfaitement légitime. L'ancienne al-
L'ADfxmMcmk'mm. 163
liante tout entière tend yers JésiUHGhrist. Jésos^Cihrist ne fait dès lors que l'expliquer en la citant. Il remplace la lettre par Tesprit. C'est la même méthode que suivit plus tard l'apètre Paul^ aTec cette différence, cependant, que Jésus ne confondit jamais, comme saint Paul, les dirers moments du développement théoeratique.
SECTION VI
CHOIX DX8 APàTEBS.
Comme Jésus ne devait rester que très peu de temps sur la terre, un des objets les plus importants de son ministère consistait à former des disciples qui fussent un jour capables de le remplacer et de transmettre fidèlement au monde son image , son esprit et ses enseignements. Mais ici une question se présente : Jésus-Christ a-t-il choisi spécialement douze hommes parmi le nombre de ses adhérents , ou bien ce cercle ne s'est-il formé que peu à peu , à mesure qu'une réceptivité plus grande permettait aux auditeurs d'entrer dans des rapports plus étroits avec le Maître , en sorte que le nombre de ces disciples n'aurait point été fixé à l'avance , mais aurait souvent varié ^? Cette dernière opinion lèverait beaucoup de difficultés que la première fait naître. On n'a plus à justifier Jésus d'avoir choisi plusieurs hommes insigni-
* Voir dans Touvrage ée Schleiermacher sur les écrits 4e Lue, p. 88, les raisons à Tappai de cette derBîAre opinion.
464 CHOIX BIS APÔTRSS.
fiants qui n'ont riçn fait de considérable, tandis que d'au<très, qui n'étaient pas apôtres, ont exercé une si grande influence sur le déyeloppement du règne de Dieu. Comment Jésus aurait-il pu se tromper jusqu'à s'associer un homme tel que Judas Iscariote^, à moins d'admettre, ce qui est impossible , qu'il a appelé Judas tout en sachant qu'il l'entraînait à l'accomplissement de son inévitable destinée? Enfin, le nom d'apôtre donné à d'autres prédicateurs de l'ETangile , comme à saint Paul , par exemple , semble indiquer que ce nom n'a pas été consacré par Jésus dans le sens spécial qu'on lui attribue.
La question serait résolue s'il était vrai que le discours de la montagne n'est adressé qu'aux apôtres pour inaugurer leur ministère. Mais cette opinion est inadmissible , comme nous le verrons plus tard. Nous ne voulons pas non plus trop insister sur les passages des évangiles qui font expressément mention du choix des douze (Luc VI, 13 ; Marc III, 13); mais il y a d'autres passages qui supposent ce fait. Ainsi, Jean XV, 16, quand Jésus dit aux apôtres que ce ne sont pas eux qui l'ont choisi, mais que c'est lui qui les a choisis. Cette parole ne serait pas exacte si les apôtres s'étaient spontanément attachés à Jésus, sans avoir été appelés. — Il y a d'ailleurs dans le nombre douze quelque chose de significatif et d'intentionnel. Non pas que nous attachions à ce nombre un sens mystique, mais c'est évidemment une allusion aux
1 Gelse a déjà fait valoir cet argument. II reproche à Jésus d*avoir eu un traître au nombre de ses disciples.— Voy. Orig, c, Cels., l. II, § 12.
CHOIX DES ÀPÔTRBS. 165
douze tribus du peuple juif et au rapport du royaume de Dieu ayec FancienDe théocratie. Les douze étaient les organes spéciaux de Jésus-Christ pour rétablissement de la nouvelle théocratie (Matth. XIX, 28; Luc XXII y 30). Tous les autres croyants étaient aussi appelés à devenir, comme eux et par eux , les organes de FEsprit-Saint; mais ce qui distinguait les apôtres, c'est qu^ils avaient reçu Timpression immédiate des paroles , des œuvres et de la vie de Jésus-Christ, et qu'ils pouvaient ainsi rendre témoignage à ce qu'ils avaient vu et entendu. Jésus-Christ distingue lui-même expressément ces deux sortes de témoignages : le témoignage personnel et subjectif, et le témoignage objectif de l'esprit de Dieu qui pouvait agir par d'autres organes (Jean XV, 27) • C'est en vue de cette mission spéciale qu'après la mort de Jésus les apôtres choisirent un disciple pour remplacer Judas et pour compléter leur nombre (Actes I, 21). Quant à l'extension du nom d'apôtre , elle ne prouve rien contre notre opinion. L'esprit apostolique n'était pas assez esclave de la lettre pour se faire scrupule d'employer dans un sens plus général un mot employé par Jésus-Christ dans le sens restreint. Les (XTro'dToXot n>n'>7^) étant des hommes choisis par Jésus pour annoncer l'Evangile, on comprend que le même nom ait été donné à d'autres qui exerçaient aussi les fonctions de prédicateurs ^ . Saint Paul , qui emploie
> Dans tous les cas, il faut bien distinguer Tune de Tautre ces deux
165 CHOIX 1»IS irdTRBS.
le mot dans le sens général y suppose aussi le sens res* treint primitif (1 Cor. XV, 7). Il ne se considère comme un apôtre que parce qu'il a reçu Tocation immédiatement de Jésus-Cairist lui-même (1 Cor. IX, 1 ; XV, 9). Nous avons dans les évangiles quelques exemples de la manière dont Jésus attirait à lui les jeunes gens en qui son regard profond savait discerner les aptitudes nécessaireè à de futurs ministres de sa Parole. Ce serait d'ailleurs méconnaître sa divine sagesse que de suppo* ser qu'il n'attachait pas un soin tout particulier à former ceux qu'il devait envoyer plus tard. Nous ignorons, pour la plupart des apôtres, les motife qui déterminèrent en leur faveur le choix de leur mattre; mais ce que nous savons de Pierre et de Jean sufBt pour nous donner une idée de sa pénétration et de sa profonde sagesse. — Cependant, il ne faut pas nous croire obligés, pour justifier cette sagesse, d'admettre qu'il n'y eût parmi les apôtres que des individualités puis^ santés. Il suffisait , pour le but que le Seigneur s'était proposé , que ce fussent des hommes pleins d'amour et de dévouement pour leur mattre , disposés à se laisser diriger en toutes choses par son esprit, et capables de lui rendre un témoignage fidèle. Il suffisait qu'il y eût, parmi le nombre, quelques hommes plus remarquables
questions : 1) Jésas a-t-il choisi spécialement douze disciples? et : %) Est-œ lui qui a donné à ces disciples le nom d'apôtres t II n*y a pas de raison de répondre négativement à la dernière, mais il est toujours bon de regarder la première comme indépendante.
axon ras a?ôtris. 107
sur lesquels les autres pussent s'appuyer. Il in\portait surtout qu'il se formât, d'après le témoignage des apôtres, une tradition certaine, sans mélange d'éléments subjectifs ; et c'est pourquoi y à côté d'un saint Jean, qui nous peint la personne de âon maître d'une manière si originale et si profonde , nous trouTons de ces hommes simples qui transmettent naïvement les impressions telles qu'ils les ont reçues.
Pour ce qui est de Judas Iscariote, bien qu'il soit dit que Jésus le connaissait, cela ne signifie nullement qu'il le connût dès le commencement comme un renégat et un traître. La défection de Judas ne prouve pas non plus que Jésus se fût complètement trompé en le choisissant. Judas a pu embrasser d'abord avec ardeur la prédica* tion de l'Evangile ; mais , comme tous les apôtres , avec des vues grossières. D a pu s'attacher à Jésus tant qu'il a cru que ses espérances charnelles se réaliseraient. Jésus, de son côté , pouvait lui reconnaître des facultés qui, bien dirigées ^ en auraient fait un instrument utile pour la propagation du règne de Dieu. Comme chez les autres disciples, chee Judas aussi le sens charnel pouvait être banni peu à peu par l'influence bénie du Maître. Mais ce résultat dépendait de la libre diterminaticn de Judas. Or, la toute-science de Dieu pouvait seule discerner à l'aTance quelle direction prendrait cette détermination. Et, quand l'attrait que Judas avait d'abord éprouvé pour son maître se fut changé peu à peu en répulsion , Jésus, plein de cet amour qui toujours espère , pouvait le sup-
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porter encore et faire de nouveaux efforts pour l'arra-cher à sa perte*.
On peut trouver étrange, il est vrai, que Jésus ait choisi pour apôtres des hommes aussi ignorants, aussi grossiers , sans intelligence spirituelle , et quUl ait pris tant de peine pour combattre leurs idées<;harneUes, tandis qu'il aurait pu trouver des hommes éclairés, versés dans la théologie juive, et dout quelques-uns s'étaient déjà sincèrement attachés à lui. Mais nous devons croire qu'il avait ses raisons pour agir ainsi. Lui-même le déclare dans Mattb* XI, 25. Il rend grâces à Dieu de ce qu'il a révélé aux ignorants les mystères qu'il a cachés aux sages. C'était précisément leur ignorance et leur simplicité qui rendait les apôtres propres à être des organes fidèles de l'Esprit-Saint. Ils devaient tout recevoir de lui. Des hommes qui auraient déjà subi une influence étrangère n'eussent pas transmis aussi purement la doctrine de Jésus. L'abandon complet des disciples à leur maître pouvait triompher du sens charnel ; des relations intimes et constantes étaient le meilleur moyen de donner à leurs pensées la spiritualité qui leur manquait. En comparant les hommes sans culture qui furent les premiers dépositaires de la révélation nouvelle avec un $aint Paul , dont l'intelligence vaste et cultivée devait plus tard, sous l'influence du même Esprit, imprimer une impulsion si puissante à la connaissance de cette révéla^
* Nous aurons plus tard Toccasion de parler du caractère et de la desti- ■ée de Judas.