‹ Vie de JésusChapitre 38 sur 102 · DEFINITION · texte numérisé non relu

DEFINITION

y agit désormais conformément aux lois de la nature humaine.

De là résulte la manière dont Thistoire doit envisager le miracle. Sans doute une raison qui ne reconnaît rien au-dessus d'elle-même ne pourra pas accepter de faits miraculeux. Elle cherchera nécessairement à faire tout rentrer dans renchainement ordinaire des effets et des causes. Elle niera le miraclcL à priori. Tout au plus cherchera-t-elle, d'après les récits, à déterminer quelle impression certaines actions de Jésus-Christ produisirent sur les témoins, et comment Jésus voulait lui-même que ces actions fussent envisagées. Quant aux faits euxmêmes , elle ne peut faire autrement que de les rapporter à des lois naturelles ou de contester la vérité des récits. Mais ce n'est pas avec ces idées étroites et ces préjugés arbitraires qu'on peut entreprendre avec succès l'étude de l'histoire. L'histoire vraiment scientiûque doit recevoir le miracle comme fait , et chercher à le compretidre en tant que miracle , non pas à le nier en l'expliquant. Mais, pour cela, il faut d'abord avoir accepté le christianisme comme un fait à la fois historique et surnaturel. Il faut avoir compris que lui seul donne la loi de l'histoire ; que sans lui l'histoire ne serait plus qu'un chaos, qu'un jeu de forces contraires, sans unité et sans but. En un mot, il faut être chrétien. Dès lors, le miracle n'a plus rien qui choque. 11 est, comme nous l'avons déjà dit, un fait normal et nécessaire. Mais sans la foi , l'œil privé de la lumière supérieure ne peut

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plus discerner la présence de Dieu et ne comprend pas la révélation, qui est la vie de Thistoire^

Si nous considérons nxaintenant les miracles par rapport aux témoins , ils sont une partie essentielle de Tœuvre de Jésus-Christ y car sans eux il n'aurait point été reconnu comme le Messie ; et lui-même n'aurait pu avoir une conscience claire de la divinité de sa mission s'il n'eût eu la conscient de sa puissance miraculeuse. C'est pour cela que Jean-Baptiste y se sentant incapable de faire des miracles , dut reconnaître à ce signe qu'il ne possédait pas la plénitude de l'Esprit divin. Pour lui les miracles devaient être un des signes de la divinité du Messie y et c'est pourquoi les nihracles de Jésus-Christ lui firent penser que c'était bien là Celui qui devait venir. On serait mal fondé à (^ire qu'il en était alors de même qu'au moyen âge y où les hommes qui avaient durant leur vie produit une impression profonde étaient honorés après leur mort comme des thaumaturges. Il y a entre les deux époques une différence totale. Le moyen âge y c'est la jeunesse de la création nouvelle; c'est une époque d'ardeur juvénile, d'enthousiasme et de poésie. La sève du christianisme y circule partout avec abondance, quoique mêlée à des éléments étrangers, et l'imagination surexcitée se croit encore au temps des miracles*. Il n'en est pas de même du temps de Jésiis-

' Je suis heureux de me trouver ici en parfait accord avec mon cher ami Twesten. — Voir, dans sa Dogmatique ^ V Introduction , et, dans le second volume, p. 170 et suiv.

* Les récits merveilleux de cette époqoe excentrique ont aussi d^autres

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CSbrist par rapport à l'Ancien Testament. Ce n'est pas Tépoque de la jeunesse , mais celle de la décrépitude : c'est la décadence du judaïsme. Les réyélations divines, les grands effets de la puissance de Dieu ne sont plus que d'anciens souvenirs. On sent qu'une barrière sépare le présent de l'âge sacré des prophètes. Maintenant que les prophètes ne parlent plus, on n'attend plus de révélation divine, sinon de quelque voix céleste soudainement entendue , ou de quelque mystérieux Balh kol\ ou bien enfin des jongleries de quelques adroits exorcistes \ Et puisqu'on attendait du Messie des actions miraculeuses, et que le peuple honora Jean-Baptiste comme un prophète, sans lui attribuer cependant de telles actions, c'est une preuve suffisante que les Juifs n'étaient pas si facilement disposés à supposer partout des miracles'.

Si maintenant nous recherchons comment Jésus- Christ appréciait lui-même ses miracles , il semble , au premier abord , que son appréciatipn varie, et qu'il y ait contradiction dans ses paroles. Mais cette contradiction n'est qu'apparente. Elle provient du double point de

sources, mais ce n'est pas ici le lieu de nous étendre davantage sur ce sujet.

^ Quelquefois un homme, dans un moment de contemplation religieuse, croyait entendre une voix céleste. Cest là ce qu'on appelait le Bath koi. Ou bien, une parole prononcée par hasard par un autre paraissait avoir un rapport mystérieux et prophétique avec tel ou tel état intérieur. On la considérait alors comme un oracle. Comparez le toile, lege d'Augustin.

» Voy. JosÉPHE, Archœol.j 1. VllI, c. u, § 4.

Jos., Arch.,L X, c u, § 1.

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vue sous lequel le miracle est considéré. Nous avons vu que y pour être compris, le miracle doit être rattaché à Tensemble de la révélation divine y à la révélation de la gloire de Christ, selon Texpression de saint Jean. Jésus- Christ ne manifeste point séparément chacun de ses attributs; ses actes, ses paroles ont toujours pour but de montrer sa personne tout entière. Tel est le but des miracles. Ce sont des signes {(hiiiàiol) destinés à élever Thomme du visible à Pinvisible , à arracher Tesprit au matérialisme en lui faisant connaître ou du moins pressentir la présence d^une puissance supérieure. Si donc le miracle révèle surtout Tautorité suprême de Dieu sur la nature, il ne peut s'opérer que là où se révèlent en même temps les autres attributs divins , et en particulier la sagesse et Famour infinis. Ce n'est pas une démonstration arbitraire de puissance. La révélation rédemptrice dans toute sa plénitude, telle est le résultat que Jésus poursuit constamment, et en particulier dans les miracles. Le miracle a d'abord un but prochain , immédiat, celui d'accorder un bien terrestre et de satisfaire un besoin de la vie actuelle , mais il a en même tem{)s un but supérieur et plus général. Jésus veut <f révéler par là à ceux en faveur desquels il déploie sa puissance; il veut leur donner les biens de l'âme, le bien suprême, et non-seulement à eux , mais à tous ceux pour qui ce signe sera un moyen de les conduire à la foi en lui. Mais ce résultat dépend de certaines conditions. 11 suppose le cœur de l'homme disposé à recevoir cette révélation.

LEUR VALSim DÙIONSTRATIVE. i^

L'impression extérieure ne peut que réveiller la conscience religieuse endormie , mais non la suppléer. La foi ne se produit point fatalement. Elle est un acte libre. L'impression la plus forte, la démonstration la plus éclatante ne peut seule la donner. L'esprit du monde mondanise tout. L'homme qui n'a pas le sens du divin trouvera toujours le moyen de nier le miracle le mieux avéré et de se séduire lui-même. Il appellera à son aide tous les sophismes du cœur rusé. Ainsi les pharisiens, ne pouvant s'empêcher de reconnaître dans les actes de Jésus-Christ l'action d'une puissance supérieure , préfèrent supposer une puissance maligne pour ne pas être forcés d'avouer ce qui répugnait à leur sens charnel. C'est le point de vue général auquel on s'est placé qui détermine le jugement dans les cas particuliers, et voilà pourquoi celui dont la vie a pour point de départ la négation des choses sumatmrclles ne pourra être forcé par aucun témoignage extérieur à reconnaître l'existence du monde invisible. Il sera fatalement conduit u chercher une autre explication. La conviction ne peut point être forcée. Telle est la puissance de l'esprit : rien ne saurait l'empêcher de s'aveugler volontairement, et jusque dans la servitude il conserve sa liberté.

D'ailleurs, quand même le miracle parviendrait à entraîner sur le moment l'adhésion de l'intelligence, celle adhésion ne serait que momentimée, et disparaîtrait bientôt avec l'impression qui l'a produite. Quand il n'y a pas de point d'appui dans la conscience, combien

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passent rapidement les impressions les plus TÎYes! Comme elles sont -{acilement effacées par des impres* sions contraires ! Nous comprenons par là pourquoi Jésus refuse constamment de faire un miracle pour donner simplement une preuve de sa puissance , et pourquoi il déclare que même la résurrection d'un mort ne pourrait conduire à la repentance ceux qui n'y ont pas été déjà conduits par Moïse et les prophètes. — Nous voyons en même temps combien est vaine l'objection des déistes du dix-septième siècle, qui allèguent contre la réalité des miracles de Jésus-Christ le peu de résultats qu'ils ont produits \ Que sert la démonstration, si on ne veut pas l'entendre? L'effet du miracle dépend de la réceptivité des témoins. Cette remarque lève toutes les difficultés. Elle nous fait comprendre la conduite de Jésus-Christ et explique les différences apparentes de son appréciation.

Lorsque Jésus répond à ceux qui lui demandent un miracle , qu'il ne leur en sera pas accordé d'autre que celui du prophète Jonas (Luc XI, 29; Matth. XII, 39),

* Mais au point de vue de Tépoque leur objection était fondée. En attribuant aux miracles une trop grande puissance démonstrative, on conduisait ceux qui ne voyaient pas que de tels effets eussent été produits à nier avec la réalité des résultats la réalité des miracles eux-mômcs. Le rationalisme sortit des exagérations du supranaturalisme mystique. Le fanatique Daniel Muller, par exemple, arrivait déjà alors aux mômes conclusions que la critique moderne. — Voici comment il s'exprime dans son écrit contre Lessing : « Il est impossible que de pareils miracles aient été réellement accomplis. Si jamais un homme avait, par une seule parole, rendu la vue aux aveugles, fait marcher les paralytiques , guéri les lépreux , ressuscité les morts et nourri tant de monde avec cinq pains, il est impossible qu'on ne l'eût pas regardé comme un en-

LEUR VALIim DEMONSTRATIVE. i9i

on pourrait conclure de là qu^il n'a fait aucuns miracles, ou du moins qu'il ne veut pas les invoquer, comme preuves de sa mission divine. Mais cette conclusion est rendue inadmissible par ce qui précède. Jésus vient précisément d'en appeler à la guérison d'un démoniaque pour prouver que le royaume de Dieu est réellement entré dans le monde. Il n'a donc pas eu l'intention de rejeter le témoignage des miracles. Le contexte nous fait comprendre le vrai sens de ces paroles. Les œuvres de Jésus avaient fait sur l'esprit des témoins une impression profonde. Cela troublait ses adversaires, que la haine aveuglait. Cependant , ne pouvant se refuser à reconnaître dans ses actes l'effet d'une puissance surnaturelle y les plus méchants d'entre les pharisiens n'hésitaient pas à rapporter cette puissance au royaume des ténèbres. Mais il y en avait qui n'osaient pas prononcer une accusation aussi odieuse. Seulement, les miracles accomplis par Jésus-Christ ne leur suffisaient pas. Ils voulaient un signe palpable , un témoignage direct et immédiat rendu de Dieu à son envoyé , une voix ou un phénomène céleste qui proclamât, avec une évidence ma» térielle , le caractère divin de Jésus. Jésus veut leur faire comprendre combien grande est leur erreur. Le miracle par excellence, c'est précisément la manifestation du divin dans toute sa personne. C'est la divinité qui explique

voyé de Dieu. Que chacun en juge d'après soi- même. Qui aurai t pu résister à une pareille démonstration? Or, si Jésus-Christ eût été reçu de cette manière par le peuple, les pharisiens et les scribes n'auraient certainement pas osé le foire mourir. » — Voy. ligen's Zeitschrifty 1884, p. 467.

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tous les actes de sa vie\ Ce n'est pas ce caractère qui leur sera démontré par un miracle , c'est Jui , au contraire, qui donne aux miracles leur véritable sens et qui permet de les comprendre. C'est parce que le Fils de l'homme est plus que Jonas et que Salomon y qu'il peut faire des œuvres qu'aucun autre n'a faites. C'est parce que sa venue est le plus grand événement qui soit jamais arrivé dans l'histoire y que ses actions révèlent aussi une puissance supérieure à toute autre*.

De même, lorsqu'il vient de chasser du temple les vendeurs (Jean 11, 19), et que le peuple, ne pouvant comprendre cet acte de zèle pieux y lui demande une preuve de sa vocation, Jésus, pour toute réponse, en appelle au signe futur qui doit mettre le sceau à son œuvre rédemptrice. Qu'il fasse allusion à sa résurrection ou à l'édification du temple spirituel qui doit remplacer le tem{)le de Jérusalem' , la pensée est toujours la même : il s'agit de son caractère divin qui lui confère une autorité souveraine.

• Je m'étonne que De Wetle , dans son Commçniaire sur Matthieu, V édit., p. 132, puisse dire que « cette pensée serait un non-sens, et que Jésus aurait dit alors qu'aucun signe ne sera donné aux Juifs, mais quo cependant il leur eu sera donné. » — Ceux qui ne trouvent pas dans toute la vie de Jésus une preuve que Dieu est en lui n'auront point d'autres preuves. Il ne sera pas donné de signe indépendant de cela. Il n'y a dans ces paroles aucun non-sens , mais seulement quelque chose de la forme paradoxale que nous retrouvons souvent dans les discours du Seigneur.

« Pour bien comprendre ceci, il faut savoir que Néander n'admet 'pas qu'il y ait dans ces passages aucune allusion à la résurrection de Jésus (Matth. xn, 40). n considère la comparaison de la résurrection avec le miracle de Jonas comme un commentaire apocryphe. On verra cela dans le second volume. (Trad.)

» Nous verrons plus tard quel rapport il y a entre ces deux interprétations.

LBXJR VALEUR DEMONSTRATIVE. i93

Lui-même distingue dans le miracle un caractère matériel et un caractère formel. Le premier consiste dans la satisfaction d'un besoin du moment. Le second réside dans le but suprême du miracle, à savoir de manifester Celui qui peut seul satisfaire les besoins de Pâme. A ceux qui reçoivent vraiment les miracles comme des (jYjpLeîa, comme des révélations de la vie divine, à ceuxlà il se fait de plus en plus connaître ; mais il s'éloigne toujours davantage de ceux qui ne le suivent que par curiosité et dans un but purement terrestre. Ainsi, après le mit^cle de la multiplication des pains, il reproche à ceux qui le cherchent de le chercher, non parce qu'ils ont vu un signe , mais uniquement parce qu'ils ont été rassasiés (Jean VI, 26). Ces gens-là ne peuvent point croire en lui : ils n'ont pas le sens du divin. Les instincts terrestres ont étouffé en eux les besoins plus élevés ; c'est pourquoi les témoignages les plus éclatants ne sauraient les convaincre ef les attacher réellement à lui (Jean VI, 36-44). Enfin, s'il est bien vrai que, quand Jésus invoque le témoignage de ses œuvres , il ne s'agit pas seulement des miracles, il y a cependant des passages où c'est surtout aux miracles qu'il est fait allusion,.comme à des signes destinés à préparer les âmes . à la connaissance des choses spirituelles (Jean XV, 2>S). Mais si nous considérons le miracle comme moyen de développer la foi des témoins, nous devons distinguer divers degrés dans ce développement. Au plus bas degré sont ceux dont l'esprit n'était pas accessible à l'im- I 13

494 MB imuoLiB.

pregsÎQa ioamédiuto des chotss apiritariles «t qui eni eu besoia du miracW pour )es réTeiller de leur etigourdid^ sdiueut. El de niéme que le Père céleste sait amener les hommes des choses yisibles aux choses iuTisibles , Jésus- Christ s'accommode également à cette faiblesse ^ tout eu gémissant d'être forcé d'employer de tels moyens pour conduire la nature humaine à ce qui n'est que son véritable but (Jiean IV» 48). -*- Viennent ensuite ceux que des besoins plus nobles ont attirés Ters le Messie y mais dont le sentiment religieux est encore mêlé de beaucoup d'éléments étrangers. Ceux-là aussi ont besoin de signes qui montrent celui qu'ils cherchent à leurs regards a&iblis. Tels étaient les apôtres quand ils commencèrent à suivre Jésus. Jésus ne dédaigne pas de condescendre à leurs vues bornées y mais en même ' temps il déclare que ce n'est là qu'un degré intérieur de la vie religieuse. Les hommes-doitent s'élever jusqu'à pouvoir contempler la ditinité de Jésus dans tout l'ensemble de sa vie y et non pas seulement dans quelques actions isolées. Il faut qu'ils puissent partout reconnaître Dieu agissant et se révélant en lui. Ainsi, la foi la plus parfaite c'est celle qui ne provient pas du miracle y mais d'une source pins profonde de la vie divine ; — c'est celle qui précède le miracle , qui l'appelle , pour < ainsi dire, comme une des manifestations nécessaires de la vie supérieure. Telle e^t, par exemple , la foi du centurion païen que Jésus propose pour modèle au^ Juiiii (Matth. VIII). Cette foi est produite par l'impression

LEUR YàUIITR DiMOMSTRATIVE. 195

immédiate du divin suc notre âme ; elle suppose une affinité entre la vérité et le cœur de Thomme. C'est là ce qui donne un caractère spécial à la confession de Pierre (Matth. XVI , 16-17). Les paroles de Jésus dans cette circonstance ne se rapportent pas précisément à la pensée exprimée par Pierre. Pierre aurait pu déjà auparavant rendre le même témoignage. Mais ce qui donne à ce témoignage une valeur spéciale , c'est le sentiment qui Ta dicté. C'est une intuition immédiate de la vérité, unt révélation directe de Dieu dans l'âme du disciple. Tandis que les autres ne regardent encore Jésus-Christ»* que comme un homme extraordinaire, saint Pierre a reconnu en lui le Fils de Dieu. Or la chair ni le sang ne peuvent révéler cela. Ils peuvent bien conduire à croire d'une certaine manière que Jésus est le Messie , mais ce ne sera pas une foi vivante : elle n'aura pas de durée , «lie disparaîtra avec l'impression qui l'a produite. Mais ceux qui auront cru par sentiment, par intuition , s'écrieront par la bouche de saint Pierre : « C'est toi qui es' le Messie ! — A quel autre irions- « nous qu'à toi? — Nous sentons que la vie éternelle « découle de tes paroles! » (Jean VI, 68-69.)

De même, lorsque Thomas a refusé de croire aux discours des autres disciples , Jésus , il est vrai , s'accommode à sa faiblesse en lui donnant une preuve matérielle de la réalité de sa résurrection ; mais il déclare en mém^temps que bien heureux sont ceux qui n'ont pas besoin du témoignage des sens pour croire , et dont le

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sentiment intérieur a été assez puissant pour dissiper tous leurs doutes.

Enfin les propres paroles de Jésus nous enseignent que la communication de la vie divine à Thumanité doit être considérée comme le plus grand des miracles y comme le principe et le but de tous les autres. Ses disciples, dit-il, feront des œuvres encore plus grandes que celles qu'il accomplit lui-même, parce qu'il s'en va vers le Père, et que de là il continuera à agir sur la terre en eux et par eux (Jean XIV, 12). Allusion à la ^ prédication de l'Evangile et à la vie nouvelle qui devait en découler, et qui est l'œuvre de Dieu dans le sens le plus élevé du mot.

On répète fréquemment aujourd'hui , qu'admettre un miracle c'est établir une opposition radicale entre la nature et le monde surnaturel. Mais c'est une erreur. On exagère une opinion, afin d'en avoir plus facilement (aison. L'abstraction représente toutes choses avec des couleurs tranchées, mais la vie ménage partout des transitions et ne conduit d'une chose à l'autre que par des nuances et des degrés insensibles. Pourquoi n'en seraitil pas de même ici î Nous ai?ons déjà montré que la nature et le miracle rentrent dans le gouvernement général du monde , et que cette dualité apparente se résout dans une unité supérieure. Aussi , nous croyons-nous en droit de distinguer divers degrés dans la transition du naturel au surnaturel dans le miracle. Il est vfai que cette distinction n'est pas assez positive pour nous per-

L'ililUNT NATURBL ET l'ÉLBMBNT SURNATUREL. 197

mettre d'établir là- dessus une classification des miracles, mais nous pouvons y reconnaître du moins la loi universelle des choses , à savoir quMl n'y a dans les œuvres de Dieu aucun salius , et que tout est amené graduelle^ ment. D'un côté nous trouvons des faits dont on ne peut dire avec certitude s'ils appartiennent à l'ordre surnaturel ou à l'ordre naturel; de l'autre, des faits dans lesquels l'activité créatrice de Dieu se montre seule, et qui ne paraissent avoir aucun rapport avec les causes naturelles. Entre ces deux extrêmes viennent se ranger les faits miraculeux dans lesquels l'action surnaturelle est plus ou moins analogue à celle des causes secondes. Ce dernier caractère se montre dans la plupart des miracles qui ont pour objet la nature humaine , tandis que dans l'action de Christ sur la nature matérielle , le côté surnaturel ressort exclusivement.

Cette dernière classe de miracles est de beaucoup la moins nombreuse. C'est l'homme qui est surtout l'objet ' des actions merveilleuses de Jésus. Comme Jésus est avant tout le Rédempteurjdc l'humanité, ses miracles consistent, pour la plupart, dans la guérison des maladies , parce que c'est ce qui touche de plus près à son œuvre rédemptrice. Le mal physique procède toujours plus ou moins directement du mal moral. Il y à, entre le péché et la douleur, un lien indissoluble \ Le rapport peut bien ne

^ Les grands fléaax qui ont , à diverses époques , désolé le monde, coïncident toujours avec de grandes perturbations dans la nature morale. Ainsi, la peste d* Athènes pendant la guerre du Péloponèse; celle

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pas être exact dans les individus ou les cas particuliers , mais il Test d'une manière générale. Et comme le but de Jésus était de délivrer la nature humaine du mal qui la dévore , et de rétablir l'harmonie détruite par le péché y la guérison des maladies n'était point un acte étranger à son œuvre. Parfois ces maladies avaient dans l'individu même une cause morale. Agir sur la cause était un moyen excellent d'agir sur l'effet, et c'était même le seul moyen d'opérer une guérison complète , c'est-à-dire permanente. Le rapport inconnu, mais r^el, qui existe entre l'esprit et le corps , nous permet de comprendre qu'une impression extraordinaire, produite sur l'âme , ait opéré dans l'organisation physique une transformation soudaine. On peut sans doute «xagérer ce principe et s'en servir pour rapporter le miracle à des causes purement subjectives. Il est de fait que l'imagination exaltée peut réagir sur le corps et produire dans la nature physique des résultats assez semblables aux miracles. Ce n'est point de cela qu'il s'agit ici. Nous parlons des véritables miracles, c'esl-à-dire des faits qui ont pour principe une cause supérieure et objective. Néanmoins nous ne voulons pas méconnaître dans ces faits le concours d'un autre facteur ; et l'action divine de Jésus-Christ sur l'àme humaine , et par là sur l'or-

qui éclata sous les Antonins et sous Tempereur Décius ; la labes ingui' noria, à la fin du sixième siècle; Vignis sacer, dans le onzième, et la mort noire , dans le quatorzième siècle, etc. L'illustre et bienheureux Ni^bubr, dont les lettres rcnfermenl tant de paroles d or, a également signalé cette coïncidence— Voir sa Vie^ l. 11, p. 167.

j. 'V h'ttttKKT NATUREL BT l'ÉL^HBUT SURNATUREL. 199

gtfliaation physique^ n'exclut Buliem^nt one certaine réceptivité du côté de Thomme. Aussi, Jésus- Christ at*il «oin, en pareil cas, de réclamer la foi, c'est-à-dire la condition subjective de son action sur r&me. Nous ne le Toyons jamais exercer sa puissance miraculeuse en faveur de personnes animées de sentiments contraires à ceux qui produisent ou qui accompagnent la foi. Il transforme la nature matérielle par la nature morale. Mais il ne faudrait pas vouloir appliquer cette règle générale à tous les cas particuliers. Beaucoup de guérifoos ne semblent pouvoir s'expliquer que par une action immédiate sur le corps , et se rapprochent alors des miracles qui ont pour objet la nature matérielle.

Ce n'est pas toujours sous la même forme que se manifeste la puissance de Jésas dans la guérison des maladies. Tantôt il agit immédiatement par sa présence, par un acte de sa volonté divine , par sa Parole. C'est surtout alors que la guérison se rattache à une influence spirituelle. Tantôt à l'expression de la volonté se joint un acte visible, ainsi l'attouchement, ou bien l'emploi de certaines substances comme la salive , l'eau ou l'huile (Marc VIII, lean IX)*. Mais ces moyens n'ont aucun rapport naturel avec le résultat produit et ne peuvent à eux seuls expliquer la guérison. Jésus a montré d'ailleurs en diverses circonstances qu'ils ne Jui étaient pas nécessaires, et que sa puissance pouvait s'exercer directe^

^ Gomp. Pliki, Jîist. nat, \. XXVtïl, c. vn.

SOO DBS MIRACLESi

ment. Les moyens qu'il emploie ne sont que des symboles par lesquels il revêt Taction divine des formes ordinaires de l'action humaine. Mais il sait quand il faut agir autrement ; sa présence même n'est pas nécessaire pour manifester son pouvoir , et les limites de l'espace n'opposent aucun obstacle à l'accomplissement de sa volonté.

Nous avons déjà observé que la guérison des maladies appartenait à la vocation de Jésus comme Rédempteur. ^ Arrêtons-nous un peu à cette pensée. Le rapport entre la guérison et l'œuvre rédemptrice provient du rapport entre la maladie et ' le péché. De quelle manière Jésus a-t-il conçu ce rapport, et en général celui du mal physique avec le mal moral? Certains passages, comme Luc V, 20; Jean V, 14, semblent établir un lien étroit entre les maladies et les péchés individuels, et regarder chaque' douleur comme une punition spéciale; tandis qu'ailleurs cette pensée parait ouvertement repoussée. Pour résoudre cette apparente contradiction, il faut tenir compte de la différence des circonstances. Jésus-Christ considère le mal alternativement sous deux points de vue : le point de vue vrai de l'Ancien Testament , et celui des Juifs de son temps. Ce qui distingue surtout l'Ancien Testament des autres religions, c'est la manière solennelle dont il proclame la sainteté de Dieu en face du péché. Il envisage le monde non plus au point de vue naturel, mais au point de vue moral. La sainteté divine exige que le péché soit puni et que la créature rebelle

RAPPORT AVEC l'oBITVRB RBDBMPTRICB DE J.-C. 20i

subisse forcément la volonté suprême. D'après cette doctrine y le mal physique n'est que la conséquence inévitable du mal moral. L'histoire tout entière montre qu'il en est ainsi. Elle nous fait voir constamment, et surtout dans les grandes crises sociales , le Dieu jaloux qui recherche l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et à la quatrième génération. L'histoire du peuple juif était particulièrement propre à faire ressortir cette loi universelle qui régit toute l'humanité. Mais l'esprit borné des Juifs avait édifié sur cette idée vraie une étroite et fausse théodicée.' Us prétendaient trouver dans chaque cas particulier le rapport- général du péché avec la souffrance*. C'est pourquoi Jésus, en prenant l'idée que renferme l'Ancien Testament et en. la développant , rejette formellement l'idée fausse qui s'y était attachée. Au reste , nous trouvons la véritable doctrine sur ce point déjà enseignée dans le livre de Job. ^ Mais, en même temps, la doctrine de la rédemption nous fait envisager sous un jour tout nouveau celle de la justice de Dieu. S'il est vrai que le but suprême de Dieu vis-à-vis du monde soit un but d'amour, s'il est vrai que toute l'histoire de la révélation soit destinée à

> Comme celte idée est complètement démentie par le« faits, la tendance ascéticoH'bionttiqne, provoquée par les excès du matérialisme juif, fut poussée vers la doctrine contraire. On enseigna que le monde actuel appartient à Satan. C'est pourquoi la pauvreté et la souffrance sont le partage des âmes pieuses, tandis que la jouissance des biens terrestres est réservée aux méchants. L'équilibre ne doit êtie rétabli que dans le règne de mille ans ou dans une vie ftiture. La vérit*^ «h rétien ne contredit égaleleroent ces deux erreurs opposées.

309 ^ DB8 MlftACLn.

manifester de plus en plus Tamour rédempteur^ il eu résulte que le lien établi entre le mal el le péché doit aussi concourir à sa manière à la réalisation de la miséricorde infinie , et que la souffrance est dispensée à chacun dans la mesure la plus conyenable pour disposer les hommes à recevoir le salut y ou pour développer en eux la vie divine que la rédemption leur a communiquée. ■*'

Nous pouvons maintenant nous expliquer la manière dont Jésus apprécie les idées que les Juifs sMtaient faites de la justice divine. Sa pensée ressort surtout des deux passages suivants : Luc XIII, 2, 4, et Jean IX , 3.. Dans le premier cas, il détourne la pensée de l'individu pour la porter sur le peuple. C'est le peuple tout entier qui est coupable. Si quelques individus sont punis de Dieu , c'est qu'ils ont pris part à la faute commune , et le châtiment qui les a atteints montre quel est le sort réservé à tous puisque tous ont péché. — Dans le second cas , à la place des idées étroites sur la rémunération , il substitue la doctrine de l'amour divin , qui se sert du mal pour amener les hommes au salut. Ce double point de vue explique tout, et les divers passages qui ont trait à cette question ne présentent plus de difficultés.

Le rapport du mal avec le péché et de la guérison avec la rédemption se remarque surtout dans une certaine classe de maladies , dans celles qui , 4le qudque manière qu'on les envisage , sont en tout cas le signe d'une profonde décadence morale soit de Tindividu , soit

LES DéMONiAQU£S. 203

de la société contemporaioe. Nous youIods parler des personnes désignées sous le nom de démoniaques ou d'énergumènes.

Il y a y pour expliquer les possessions , deux théories opposées dont aucune cependant ne nous paraH devoir être adoptée exclusivement. On peut assigner à ces maladies une cause pureinent objective et surnaturelle , ou bien , au contraire , une cause toute naturelle et subjective. Dans ce dernier cas , on les rapproche des maladies ordinaires qui paraissent avoir avec elles une grande analogie, savoir les affections nerveuses \ Dans le premier cas , on s'en tient à la lettre des récits , sans 'distinguer Télément subjectif et l'élément objectif. On ne voit plus alors dans les démoniaques que de malheureuses créatures dont les mauvais esprits se sont complètement emparés 9 et qu'ils conduisent à leur gré comme de passifs instruments. .

Cette dernière théorie fait ressortir spécialement le caractère surnaturel de ces maladies, et n'explique la guérison que par le triomphe de Jésus-Christ sur les puissances malignes. D'un autre côté, la première explication fait mieux comprendre comment un mal de ce genre pouvait être guéri par une impression produite sur la nature psychique. Le miracle n'en existerait pas

* Les médeelns des premiers siècles avaient déjà recours à celte explication. — Voir OmfiÈKB, in Matth.j t. XI !I, § 6 : l«Tp«î /*lv oZv fuji9)oyc(rw9«v , Are fxrM «w<l5otpTOv ttvcCfioi eîvai vo//iÇovre$ • à/>à Jw/xaTixÔv

204 DBS MIRACLES.

moins pour cela, car nulle puissance humaine n'aurait permis à Jésus d'amener par quelques paroles un résultat aussi extraordinaire. Or, il est certain que des faits analogues à ceux dont nous parlons se présentent plusieurs fois dans l'histoire des premiers siècles. On a d'autres exemples de guérisons subitement, opérées par l'impression que produisait sur une âme l'intuition immédiate des choses divines, la vue de quelque saint personnage ou une prière fervente au nom de Jésus ^ On à aussi d'autres exemples de maladies semblables à celtes dont parle le Nouveau Testament*, et nous sommes en droit de penser que la même cause a pu produire en d'autres temps des phénomènes de même nature. A toutes les époques il y a des maladies qui présentent à peu près les mêmes symptômes que celles des démoniaques. Seulement l'esprit, ainsi arraché à ses lois ordinaires.

' n ne faut pas juger diaprés une seule époque toutes les manifestations de la vie psychique. Pour recevoir certaines impressions et faire certaines expériances, il faut des organes correspondants, et si telles ou telles manifestations ne se présentent plus, cela peut provenir de ce que les organes manquent pour les percevoir, et de ce que toutes les puissances de Tàme ont été dirigées exclusivement dans un autre sens. Mais cela ne nous autorise nullement à conclure à la non-réalité de ces manifestations. — Pour qui connaît les principes exposés dans ce livre, ce que nous venons de dire ne peut donner lieu à aucun malentendu. Nous n'avons pas besoin de nous prémunir contre une fausse interprétation d'après laquelle nous paraîtrions vouloir effacer la différence entre le naturel et le surnaturel, et expliquer celui-ci par le développement de la vie psychique. Nous avons seulement parlé de la nécessité d'organes pour percevoir les faits surnaturels. Et précisément ces organes ayant pour objet un monde supérieur dont l'existence explique seule la leur, montrent que la /)fycA6 elle-même est quelque chose de surnaturel.

« Voir là-dessus les récits des Pères, et le Philopseudès de Lcciw.

LES D^(«UQU4s. â05

réfléchit d'une manière inconsciente les tendances ou les idées qui dominent autour «le lui. Ainsi s'expliquele caractère spécial de ces maladies parmj les Juifs, d'après les idées alors régnantes. Les malheureux démoniaques paraissaient livrés à une puissance ennemie qui avait pris sur leur intelligence et iBur leur volonté un eiçpire absolu, et qui se manifestait par une espèce de rage et par la soif de la destruction. Les Juifs expliquaient cet état d'après leurs idées. On croyait généralement alors que l'homme est environné d'esprits malfaisants dont l'influence a pour résultat le mal moral et le mal physique. Ces idées n'ont pas leur source seulement dans le mélange des doctrines religieuses de la Perse avec celles des Juifs, mais bien phitôt dans la décadence générale qui faisait naître partout le sentiment d'une profonde inimitié entre Dieu et le monde, c'est de là que proviennent en grande partie les systèmes dualistes de cette époque. Or, comme certaines maladies paraissaient dues à une action spéciale des puissances malignes, on supposait que ceux qui en étaient atteints étaient possédés par un ou plusieurs mauvais esprits*.

Cette manière de voir s'était naturellement emparée

* Nous croyons avec Strauss qu'il s*a}?it bien, pour les Juifs, d'esprits mauvais dans le sens propre du mot. L'opinion émise par Josèphe, de Belle jud,^ 1. vu, C. VI, § 8: «Ta yoip xaAot;/ucyot iaifiànnec 7royv;p6iy hvw ivdpùnotv Trvtv/Meroi, ràlç Çdk^iy thiuàfitvoc ^ n n*est qu'une modification db ridée juive sous Tinfluence de l'esprit grec. — Pins tard , lorsque l'helléni$me eut subi à son tour rinflnence des idées orientales, les Grecs

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