‹ Vie de JésusChapitre 51 sur 102 · JÉSUS CHA88R LBS VENDEURS DU TEMPLE · texte numérisé non relu

JÉSUS CHA88R LBS VENDEURS DU TEMPLE

Jésus-Christ a la conscience d'être celui qui doit édifier le notiYeau temple, son ministère s'étend aussi à la purification de l'ancien. *— Quelle science meryeilleuse ces paroles nous révèlend Quel regard profond il fallait jeter sur l'avenir pour annoncer , non-seulement la chute du judaïsme, mais l'établissement d'une dispensation nouvelle, alors que le chef de cette dispensation n'avait encore pour disciples que quelques hommes obscurs et qui ne comprenaient guère leur Maître I -^ Tout cela cependant est renfermé dans les paroles citées, et la pensée qui est ici exprimée correspond à ce passage où Jésus s^annonce comme < plus grand que le temple. » (Matth. XII, 6.)

Après cela il est étrange de trouver au nombre des accusations portées contre Jésus par les faux témoins , ces paroles : a Je puis détruire le temple de Dieu et le « relever dans trois jours. » Voy. Matth. XXVI , 61 . — Il serait possible que le rédacteur de la version grecque du premier évangile, ne comprenant pas le véritable sens des paroles de Jésus, et ne sachant pas dans quelle occasion elles avaient été prononcées, les eût prises pour une invention des faux témoins. — Mais il se pourrait aussi quHl eût fait consister le £aux témoignage dans la reproduction infidèle de ces paroles. En efiTet, Jésus n'avait pas dit qu'il détruirait le temple , mais que les

maison de Dieu de rAocien et celle du Nouveau Testament. L'ol]|iecUon de Kling (Voir Studien und Krttiken, 1836, n«» 1, p. 1Î7) ne me parait donc pas fondée. Lldée d'un nouveau temple est d^à implicitement renfermée dans le mot lyc^cty. Je le relèverai signifie : J'en bâtirai un autre.

LB TBMPLB SNRmm.. 39

Jaifs eux-mêmes seraient cause de la ruine de leur culte , ce qui est bien différent. — Il est facile de comprendre que les sacrificateurs , sentant bien ce que Jésus a^ait Youlu dire, aient tcurdu à dessein ses expressions, dans le double but de leur donner un caractère encore plus hérétique et d'en ôter une allusion blessante poor eux. Cette intention se trahit plus clairement dans la forme sous laquelle Marc rapporte ce faux témoignage. Voy. Marc XlVy 58. On accuse Jésus d'avoir dit : «Je dé- « truirai ce temple fait par la main des hommes, et j'en « bâtirai un autre qui ne sera pas fait par des mains ^ x> Les faux témoins ne pensaient certainement pas que Jésus eût en vue un temple spirituel. Ils supposaient probablement qu'il avait voulu dire qu'il pouvait détruire le temple et le remplacer par un édifice descendant miraculeusement du ciel. Enfin, les mêmes paroles se retrouvent encore, mais également défigurées , dans la bouche d'un des hommes qui assistaient au supplice de Jésus* — preuve irrécusable de l'impression profonde qu'elles avaient produite sur tous les esprits. En même temps la manière naturelle dont ces paroles sont rapportées dans l'évangile de Jean est un témoignage dé plus en faveur de cet évangile '.

^ Dans le verset 59, Marc observe que les témoignages ne s'accordaient pas, chacan rapportant les paroles sous une forme différente.

« Voy. Matth. XXVII, 40; Marc XV, a9.

> Strauss prétend que la forme originale de cette parole ne m trouve pas chez les évangélistes, mais dans la bouche d*£Uenne (Voy. Act. VI, 14), et que la mention des trois jours n'est qu'un rapport établi après

40 Jésus CHASSS LBS yiNDKimS 1>U TEWPLI!.

Le récit de saint Jean doit nous inspirer une confiance d'autant plus grande que réyangéliste a soin de distinguer les paroles de son Maître de l'interprétation qu'il en donne lui-même. Néanmoins, il n'est pas certain que cette interprétation soit parfaitement juste ^ — Si Jésus avait fait allusion à son corps, le rapport entre ses paroles et la question des Juifs ne serait plus aussi simple. Cependant, il y aurait toujours un rapport, et l'interprétation de Jean renferme une idée profondément

coup avec la résurrection. Mais comment le passage des Actes peut4l servir à déterminer les paroles de Jésus-Christ, puisqu^il ne nous donne pas même directement celles d'Etienne?— Etienne aurait d'ailleurs fort bien pu omettre de faire mention de ces trois jours, tout simplement parce que cela n'avait aucun rapport à ce qu'il voulait dire. Enfin Matthieu et Marc parlent des trois jours sans faire aucune mention de la résurrection : c'est une preuve que l'opinion de Strauss n'est pas fondée. Il est bien plus naturel de penser que c'est Texpression de trois joun qui a fait chercher dans ces paroles une allusion à la résurrection.

^ Quoique l'oj^nion du disciple bien-aimé soit d'un grand poids quand il s'agit de déterminer la pensée du Maître, cependant elle ne doit pas décider d'une manière absolue, et nous pouvons, dans certains cas particuliers, être obligés de nous en écarter. Il se peut que la place où elles se trouvent, les circonstances dans lesquelles elles furent prononcées, nous fassent donner un autre sens aux paroles de Jésus. Sans porter atteinte au dogme de l'inspiration , on peut supposer que l'apôtre ait rapporté une idée vraie en elle-même à des paroles qui ne la renfer • maient pas. U n'aurait pas cessé pour cela d'aunoncer la vérité que le Saint-Esprit lui avait enseignée. L'auteur du quatrième évangile aime surtout à faire ressortir ce qui se rapporte à la personne et en particalieraux souffrances et à la résurrection de Jésus. La mention des trois jours pouvait le conduire facilement à détourner involontairement les paroles du Seigneur de leur sens véritable, comme il Ta fait sciemment dans le V. 9 du chap. XVIII, heureux sans doute de trouver ces paroles accomplies, non -seulement dans le sens de Jésus, mais aussi d'une autre manière.— Dans tons les cas, cette explication est encore un argument en faveur de l'authenticité de l'Evangile. Un philosophe alexandrin aurait vu plutôt, dans les expressions du Seigneur, une comparaison prophétique entre levciôç Trveu/McrM^ <'t le yocd« at9$«}r6$, qu'une allusion à la résurrection.

LE ^WÊKML ipmrrotL. 41

vraie en elte-4néme. Jésus aurait alors voulu dire que le temple de Jérusalem n'est qn^un lieu momentanément consacré à Dieu , tandis que lui, Jésus , devait édifier^ dans sa nature humaine , un temple éternel. Le premier temple devait être détruit pour n-étre plus rdevé, tandis que le corps de Jésus devait sortir triomphant de la mort. — Si donc la première interprétation nous parait plus simple et plus naturelle, et nous attire davantage, celle-ci peut néanmoins se soutmir, «t rend ^rtout mieuic compte de ces trais jùurs, dont, autrement, Tezplication est assez difficile \

t. Entretien atee Nicodèioe. (Jean 111, i et soi?.)

Déjà, durant ce premier séjour à Jérusalem, plusieurs Juifs s'attachèrent à Jésus et crurent en lui. Aucun parti ne s'était encore formé contre lui. 11 s'était élevé contre des abus que personne n'eût osé défendre, mais il n'avait pas encore condamné les ordonnances des, docteurs. Aussi les pharisiens le considéraient bien avec quelque défiance, mais ils ne s'étaient pas déclarés ouvertement ses ennemis. D'ailleurs il ne faut pas croire que tous les pharisiens fussent des formalises

* Tons les passages qu*OD a cités à ce sujet ne prouvent point absolument qne les iroùjoursàésigneni un court espace de temps, G^est le contexte qui doit décider cela, et ces mots pourraient fort bien n'être qu*uii nombre rond signifiant un temps plus ou moins long. Cependant, comme il y a dans le passage une opposition des trois jours à la durée du temple juif, il faut admettre qu*ii s'agit d'une courte période. Cest qu'en effet r^tÛcation du nouveau temple se rattache immédiatement à ki chute de Tancienne théocratie.

42 BNTRBnm AVBO KlûOIMbiB.

et des kypoerites. Q y avait cartainement pormi eux, comme ailleurs, des hommes bien disposés, et sincè* rement pieux, malgré leurs idées fausses* De tels hommes ne pouvaient manquer d'être profondémeoit impressionnés par les paroles et par lœ actions de Jésus- Christ. L'entrevue avec Nicodëme nous en fcmmit un exemple ^

Les miracles de Jésus avaient produit dans Tàme de Nicodème la conviction que celui qui possédait une telle puissance était un envoyé de Dieu. Cependant cela ne suffisait pas pour lui donner une idée claire de la per-

^ Quoique la plupart des pharisiens, des docteors et en général des principaux Juifs, fussent mal disposés envers Jésus, il est vraisemblable, à priori^ que plusieurs faisaient exception. Les premiers évangiles tous montrent un Joseph d'Arimathée, un chef de synagogue, un docteur de la loi (Marc Xlf, S8), frappés par les enseignements et les œuvres de Jésus. Rien n'empêche d'admettre qu'il y ait eu d'autres exemples , et Ton n% voit pas pourquoi Strauss trouve invraisemblabto ce qui nous est raconté de Micodème. Strauss prétend (I, p. 663) que le reproche de n*ètre composée que de gens pauvres et sans culture pesait sur le cœur de l'Eglise primitive. Pour éviter ce r^roche, on aurait imaginé de faire entrer, dôs l'origine, parmi les disciples de Jésus, quelques hommes marquants, en particulier Nioodàme. Mais cette soppositioD est tout à fait contraM à Thistoire. Les premiers chrétiens, loin d'avoir honte de leur obscurité, s'en glorifiaient au contraire. Us trouvaient si naturel que la force de Dieu se manifestât parmi les pauvres et les petits, qu'ils n'étaient certainement pas disposés à inventer antre chose. Et TaotBor da quatrième évangile, qui nous représente Jésus s'entreteoant avec une pauvre femme (Jean lY) et lui développant les vérités les plus sublimes, ne pouvait pas être tenté de supposer gratuitement une entrevue de Jésus avec un docteur juif.

La manière dont Strauss cherche à tirer parti du sens étymologique éa nom, pour prouver que Nioodème est un personnage mythologique, est également trôs forcée. On ne trouve dans la tradition chrétienne aucun personnage purement mythique. (Test seulement quand un homme a joué un rôle important dans l'histoire que la faMe s'attache, volontairement ou involontairement, à sa vie, et la transforme en mythe. Telle est, par exemple, la personne de Simon le Magicim.

BUTRiTiiai àVBc moûDioiB. 43

sonne et de la Tocation de Jésus . U déairait d'être mieux instruite cet égard, d'autant plus que la prédication de Jean-Baptiste avait Tivement porté ses pensées vers Tavénement du règne messianique. Pour mettre fin à son in« certitude, il résolut de s'adresser à Jésus luÎHSCièine. Q vint de nuit^ sans doute pour ne pas fournir un ooutd aliment aux soupçons déjà éveillés sur son compte* Nous pouvons supposer qu'il partageait l'idée conunune sur le règne du Messie. Il pouvait avoir une concq^tîon plus élevée, plus spirituelle, mais c'était toujours un royaume visible qu'il attendait. En sa double qualité de Juif et de pharisien, il se croyait assuré de la participation à la gloire terrestre du peuple de Dieu. Q ne s'agissait donc que de savoir s'il fallait réellement s'attendre à la venue prochaine du Messie.

Nicodème s'empresse d'abord de déclarer qu'il reconnaît Jésus comme un docteur venu de Dieu. U pensait que, sur cette déclaration, le nouveau prophète lui expliquerait aussitôt le caractère spécial de sa mission , et quel rapport il y avait entre lui et le Mesaie* Mais au lieu de répondre à cette question indirecte, Jésus appelle la pensée de Nicodème sur un sujet plus in^portant» U répond, non pas à ce que Nicodème lui demande, mais à ce qu'il aurait dà lui demander. Cette réponse , qui convient parfaitement au caractère de Jésus, et que l'évangéliste n'aurait certainement pas eu la pensée d'inventer, est tout à fait étrange pour Nicodème et renverse complètement toutes ses idées. « Celui qui n'est

44 ENTRETIEN AVEC NIGODèMR.

« pas né de nouveau ne peut pas entrer dans le royaume a de Dieu^ d

Ces paroles sont dirigées contre le préjugé judaïque diaprés lequel la participation au royaume de Dieu est un privilège de la naissance. Elles montrent que la véritable condition est intérieure et réside dans un état , dans une disposition spirituelle que Thomme n'est pas capable de se donner à lui-même. Elles supposent que l'humanité tout entière est privée de la vie divine, et condamnent également le particularisme juif et la propre justiœ des pharisiens, en renfermant tous les hommes dans une même catégorie. De là résulte indirectement que la foi de Nicodème n'est point encore la foi véritable. Ce qui a conduit Nicodème à Jésus, c'est l'impression que les miracles ont produite sur lui ; ce n'est point une expérience intérieure de la vérité et de la vie divine. Nicodème est encore imbu des préjugés pfaarisaîqnes ; il faut qu'un changement radical s'opère dans sa manière de voir.

Rien assurément n'était plus propre que les paroles de Jésus à amener ce changement. Pour peu qu'elles fussent comprises , elles spiritualisaient nécessairement

< Selon d'autres : Si an homme n'est né d'en haut. Mais les raisons alléguées par Lûcke à l'appui de cette interprétation ne me parassent pas concluantes. L'expression naître de nouveau a des analogues dans les autres évangiles. Voy. Matth. XVHI, 8, où est il dit qu'il faut devenir conmie des enfants. Voy. aussi dans llatth. XIX, SS, le mot vmXtyytvtvia comparé avec l'expression paulinique Aourp6y itodtyytvgvious. Cette idée tient au fond même de la doctrine de Jésus-Christ et à ce qui nous est dit de l'influence que le Fils de Dieu devait exercer sur la nature humaine.

BHTABIIBIV kfVC BICOràU. A5

les idées meseianiques. Et, quoique Nicodème dût d'abord attacher à ces mots : voir le royaume de Dieu , un tout autre sens que Jésus-Christ , il ne poui^ait plus désormais faire abstraction de la condition morale, lorsqu'il s'agissait de participer à ce royaume '.

Mais c'était la nécessité d'une nouTdle naissance que Nicodème ne comprenait pas. S'il eût été quertion d'un païen à la bonne heure. H aurait compris qu'un paien circoncis et observant la loi fût appelé un enfant nouvellement né *. Mais appliquées à un Juif ces paroles n'ont plus le même sens; elles ne peuvent plus signifier

^ Quoique le christianisme ait seul fait comprendre dans son vrai sens ridée de la régénération, cette idée n*était pourtant pas inconnue aux Grecs ni aux Romains. Voy. dans Sénèqne, £p, ad Lueil,^ YI; Non emendari sed transfigurari. U est yrai que Sénèque veut parler d'un amendement ou progrès n^atif, plutôt que d*une transformation inté- Heure et radicale.— De môme la doctrine chrétienne d'un renouvellement individuel et progressif qui a pour terme rétablissement du royaume de Dieu, se retrouve dans ses traits généraux chez les stolci^S, dans la vgptoèîxi} irocAiy/cveTioe rôv IXwf , ocvavroixeiufftf • Mais Hdée stoïcienne est toute panthéistique. Il s'agit d'une succession éternelle d'anéantissements et de renouvellements, et de la période qui conduit de Tun à l'autre. C'est pourquoi «quiconque vit quarante ans et observe le monde avec intelligence a vu tout ce qui a été et tout ce qui doit être; car ce sont les mêmes choses qui se représentent éternellement. » ô tw 99tpeoto9TovTrtÇ , ^v voOv 67ro90vovv ix^ , itûvrà rà ytyovàrcL xocl rà hàfnvùt. ià»p«xt xacrà rh hfiotiUç. Voy. AifTONiH, Monolog., XI, 1.

* De ce que saint Paul emploie, sans autre commentaire, les mots : nouvelle création, comme renfermant un sens bien clair (voy. % Cor. Y, 17, Gai. VI, 16). Ce n'est pas une raison pour conclure avec Strauss {Vie de Jésu&y 8« éd., p. 701), qu'il a emprunté ces mots au judaïsme. Ces termes étaient usités dans le langage chrétien , et familiers à tous les membres des ^lises; voilà pourquoi saint Paul n'a pas besoin de les expliquer. Si Texpression était seulement empruntée à la langue religieuse des Juifs , l'apôtre ne manquerait pas de faire ressortir l'opposition entre l'idée juive et IHdée chrétienne, entre l'acte extérieur de la circoncision, qui laisse l'homme dans le même état, et la création nouvelle qui s'op^ intérieurement par le moyen de la foi.

46 BMTimnii ayic rnoosèsB»

un changentfit ^teneur, et yoilà pourqim Nicodèim est si étonaé. Il ne sait ce qu'il doit penser, et cet étoD*oement ne doit pas nous paraître extraordinaire; car c'est ainsi que, datas tous les temps, Tétroitesse d'un faux savoir scriptoraire virat se heurter contre les mystères qui ne se rérèlent qu^à l'expérience. La confusion qui r^;ne dans les idées de Nicodème se traduit dans ses premières paroles. Mais Jésus , pour lui montrer qu'il s'agit bien d'une réalité et non pas seulement d'une image, confirme, en les expliquant, les paroles qu'il a déjà prononcées* a Non, quiconque n'est pas né d'eau <c et d'Esprit ne peut point entrer dans le royaume de « Dieu^ » Jésus n'avait d'abord rien dit du principe de la nouvelle naissance. Ce principe, c'est l'Esprit divin. C'est lui qui produit en l'homme la vie , et qui transforme le pécheur en une nouvelle créature. Quant à l'eau, comme il n'en est ensuite plus question, c'est probablement une image destinée à faire comprendre à Nicodème ce que Jésus va dire de l'Esprit '. Cette image

^ Les Clémentines reproduisent ainsi les paroles de Jésns : « £«ly /lii àvaycwTiOvirs 0^TtÇ6vri sî{ èvofui 7r«rp^, vUC, ènylou Trvcu/Aaro^, etc. » Yoy. Homel. XI, g 26. En comparant ce passage avec Jean III, 5, on sent la différence entre le récit fidèle et la tradition apocryphe.

* Si Ton prétendait qoe Teau est une allusion au baptême , introduite par un écrivain postérieur, et que dès lors le récit de Nicodèioe n*est tout au plus qu*un mélange de vérité et de fiction, nous ferions observer que cet évangile ne parle du baptême qu'en passant, qu*il n'en rapporte même pas l'institution à Jésus Christ, et ne dit rien du baptême conféré par les apôtres ; toutes choses dont un écrivain , dominé à ce point par un intérêt dogmatique, n*aurait pas manqué de faire mention. Il serait bien plus naturel de supposer que c'est Jean lui-même qui , accoutumé à confbndrc le baptême avec la nouvelle naissance , a involontairement

mtâBTtlN AVEC VMOràHK. 47

était familière au docteur juif* Il savait que l'eau était le symbole de la fmrificatioa intérieure. C'était donc on moyen de Tameuer à Tidée d'une transformation de la nature humaine par l'Esprit de Dieu. Et pour lui Caire mieux saisir cette idée qui lui était eneore si étrange , Jésus se 8^ d'une comparaison. De même que le vent se fait sentir et entendre, mais personne ne peut nuurquer le point où il commence ni celui où il s'arrête , ainsi en est-il de l'action de l'Esprit : c'est une puissance dont on ne peut marquer l'origine ni la fin. On la sent f mais on ne peut l'expliquer ni la comprendre ; on ne la connaît que par ses effets, c'est-à-dire par expérience. Cette comparaison est pour Nicodème un trait de lumière : il commence à comprendre la pensée de Jésus. Mais nourri jusqu'al(»n9 dans de tout autres idées, peu préparé à entendre de pareilles choses , il s'éaie , plein d'étonnement : « Comment cela peut-il se faire?» Et Jésus, profitant de cette question pour humilier salutairement Torgueilleux pharisien, et lui faire sentir sa faiblesse et son ignorance : a Tu es, lui dit-il, un grand « docteur d'Israël, et tu ne connais pas une chose aussi « essentielle , une chose sans laquelle il n'y a point de* « yie religieuse Yéritable ! — Et, si tous ne me croyez « pas, lorsqu'il s'agit d'un fait d'expérience et dont tout

transporté cette confdaion dans les paroles de Jésus-Christ. Mais uoe difficulté qui se présente ne nous autorise point à mettre une altératiofi, même involontaire, sur le compte du disciple bien-aimé. D'ailleurs, la tendance mystique de Jean ne Faorait certainement pas disposé à introduire, dans les paroles de son maître, une allusion à un fait «xtérienr.

iH mmnBBi avec niooDkiu.

« homme peet se rendre compte , comment me croirez- € To«& quand je vous annoncerai des vérités auxquelles a Pexpérience ni la raison humaine ne peuvent atteinte dre, lorsque je vous révélerai les mystérieux décrets . a de Dieu pour ie salut de l'humanité? »

Ces paroles préparent Nicodème à entendre des choses encore plus extraordinaires. Après une semblable introduction^ on peut affirmer à priori que Jésus ne veut pas parler seulement de Pexaltation du Messie ^ car cette idée s'accordait très bien avec les préjugés dominants et n'avaient rien d'étrange pour les oreilles d'un Juif. Ou bien s'il ne voulait que s'annoncer lui-même conmie le Messie promis, il n'était pas besoin de ce préambule. Nicodème avait prouvé, par sa démarche et par ses paroles , qu'il était disposé à écouter favorablement une pareille déclaration. --^ Mais ce qui devait mettre le comble à son étonnement , c'était l'idée d'un Messie venant , non pas avec l'appareil de la puissance terrestre, mais sous une humble apparence, et accomplissant dans les souffrances le salut de l'humanité \ Cette idée resta toujours pour les Juifs la grande pierre d'achoppement* Aussi Jésus ne la présente-t-il pas directement ; il se contente de l'indiquer de la manière la plus propre à la Cèdre entrer dans l'esprit de Nicodème, c'est-à-dire en la rattachant à un fait bien connu de l'histoire juive. Il compare le Fils de l'homme au serpent éievé dans le

' Nous avons d^à vu préoédemnidiit quelle était la place de cette idée dans le plan théocratique de Jéeut». Voy. 1 «r ?oI., p. ISS et suiv.

^ ENTRETIEN AVEC MGODSIU. ^9

désert en présence du peuple* L'image d'un serpent» présentée comme moyen de gaérison à ceux qni avaient été mordus par les serpents, devait être, pour les Israé* lites, quelque chose d'aussi étrange que Tétait, pour Nicodème, Tidée d'un Afessie souffrant pour le salut du mondée Ce rapprochement était un aiguillon bien propre à tenir en éveil l'âme du docteur juif , et devait être une source d'autant plus abondante de réflexions» qu'il paraissait, au premier abord, plus extraordinaire*.

SECTION V

SÉJOUR DE JÉSUS A ÉNON , PRÈS DE SALEM. (Jean III, 33 et suiv.)

Nous ne savons pas combien de temps Jésus resta à Jérusalem. Ce qui est certain, c'est qu'en quittant la capitale il se rendit dans le lieu où se trouvait alors Jean«

1 Voir sur ce sujet rexcellente dissertation de B. Jacobi, dans les Studien und Kritiken ,1835, Uo 1.

* Nous croyons cpie le discours de Jésus se termine au t. 15. L'aiguillon a pénétré dans le cœur de Nicodème: œla suffit. Jésus abandonne maintenant le docteur juif à ses propres réflexions. C'est la conscience qui doit développer la vérité à moitié comprise. A priori^ il n'est pas vraisemblable que Jésus ait ajouté autre chose. En effiet, dans les versets suivants (16-21), on voit que c'est l'ap/itre qui parle de Tabondance du cœur, et qui développe les paroles de son Maître. Les yeux fixés sur l'histoire de TEglise primitive, il nous montre le jugement divin qui accompagne la prédication ; les uns restant dans Terreur, parce qu'ils aiment les ténèbres ; et les autres cherchant la lumière et la trouvant. L'évangile de Jean est une histoire écrite dans un but spécial ; c'est pourquoi Tauteuv mêle souvent au récit ses propres réflexions, surtout quand les choses qu'il raconte ont une importance plus grande. Le v. 16 estévidemmuut

II i

.>0 JlbuS A ^ON, Plias IfE SALEM.

Bàptidté, savoir h Enon, près de Salem (Saltiinîas)\ 11 y resta probablement depuis la Pentecôte jusque vers la fin de l'automne. Dans cette retraite, il pourait se consacrer avec plus de suite à Téducation de ses disciples et profiter en même temps des avantages que lui ofiRraient les travaux préparatoires de Jean-Baptiste.

Une foule nombreuse ne tarda pas à se réunir autour de Jésus. Ce succès excita la jalousie de plusieurs disciples de Jean. Aveuglés par Fesprit de parti , ils ne voulaient rien connaître au-dessus de leur maître et n'avaient pas assez d'intelligence pour comprendre que la mission de Jean n'était que préparatoire. — C'étaient pourtant les paroles de Jean qui avaient déterminé quelques jeunes gens à sortir du milieu d'eux pour suivre Jésus. Us le savaient. Mais ces paroles leur importaient peu. — Us ne cherchaient point à en pénétrer le sens.

le commencement de Texplication, se rattachant au texte par le mot y*^. Le changement me parait manifeste. Que si Tévangéliste , sans avoir Tintention de confondre ses paroles avec celles de son Maître, ne marque oependant pas mieux la différence, c'est tout à £aiit dans son caractère. Il ne met jamais sa personne en avant.

* P^^ désigne un lieu abondant en eau. Gp. T?. Cette étymologie s'accorde avec Jean 111,28. Eusèbe, dans son Onômasticony dit qu'il y avait encore de son temps sur le bord du Jourdain , près de Salem , et à huit milles romains au sud de Scythopolis, un lieu appelé Ënon. Voy. HierO' nimi opp, ed, Vallarsi, t. III, p. 168. — Roscnhullee, Manuel d*arch, M/., 1. 11,1* partie, p. 138, et Robinsoh, Palestina, t. III, p. 32Î. Tout cela s'accorde bien avec le récit de Jean , puisque Jésus se rend de là en Samarie. Que si Ton sMtonnait de voir Jean -Baptiste se retirer dans la Samarie, il faut observer qu'Enon était sur la limite des deux pays et pouvait encore appartenir à la Judée. Il est possible que le Précurseur eut de bonnes raisons pour se retirer dans ce lieu. Ce serait en môme temps de sa part une preuve de largeur, de ne pas éviter le voisinage des Samaritains.

FIN DU MIRISTME DE JIAH-IAPTISTE. 51

Tout Ce fii'ds GmDptm$kiùtj c'était qne Jean avait parié fo^èrablemaiit de Jéras^ que c'était à lui que Jéai» devait ses pramiers dttciplcs ; ib étaient d'autant plus choqués maintoDaiit de voir leur mattre éclipsé par la nou^ veau^venu. Mais Jfcan«*Baptidte ne pêittaît pas aiim. Ne c TMa étouMs f(Àwi, kur dtt^il , e^ davait arriTer . Per- « sonne ne peut prétendre i poaséder plus qu'il ne lui a a été donné. L'influence de Jésus est la preuve de la divi- « nîté de sa mission. Les âmes n'iraient point ainsi vers « lui y si Dieu n'avait permis qu'elles trouvassent auprès « deluicequ'ellesne trouvent pointeumoi.-— D'ailleurs, <x ajoute-il I je vous ai toujours dit, vous le savez, que « je ne suis pas moi-même le Messie, mais que j'ai seuc( lement été envoyé pour lui préparer les voies. » Ainsi, chose remarquable, tandis qu'il s'attache avec soin à foire comprendre le rapport de sa personne et de son eeuvre avec la personne et l'œuvre du Afessie, Jean- Baptiste ne dit rien de Jésus ; preuve que le témoignage direct qu'il a rendu à Jésus ne faisait point partie de son enseignement et n'était pdnt destiné à tous ses disciples, mais seulement aux plus avancés, et que les autres ne le connaissent probablement qiSe par ou!-dire. <k Mon « but est attttut, ma joie eat accomplie, ajoute enfin le a Précurseur; j'ai amené l'épouse à son Epoux ( la so- « ciété théocratique au Messie). Il faut qu'il croisse et « que je diminue \ »

^ Jean 111, 27-31. Jusqu'au verset 31 on reconnaît la manière concise et

5^2 JESUS A ENOIf, PRES DE SALEM,

Peut-être, en prononçant ces paroles , Jean-Baptiste pressentait-il déjà la fin prochaine de son ministère. Dans ce cas -là ses pressentiments ne l'auraient pas trompé. — Ayant de nonvean traversé le Jourdain pour se rendre dans la Pérée, il fut pris par Hérode Antipas , dont il s'était attiré la haine par ses pannes austères , et enfermé dans la forteresse de Machéronte \ ^

figurée dont Jean-Baptifite s'exprimait ordinairement ; les paroles qui suivent ont un caractère tout différent, et sont évidemment un commentaire chrétien ajouté par Tévangéliste. Quant aux raisons alléguées pour prouver que tout le discours est une interpolation, elles ont été déjà réfutées ailleurs. Un écrivain qui aurait voulu opposer aux disciples de Jean Tautorité de leur propre maître, ne se serait pas contenté de ne mettre dans la bouche de Jean que quelques paroles relatives à Jésus. H aurait pu tout aussi bien ménager un entretien entre le Messie et le Précurseur. Il faut lire les évangiles apocryphes , pour voir comment l'intérêt dogmatique donne lieu à des histoires fabuleuses.

1 En admettant que Jean ait commencé à prêcher environ six mois avant Jésus, et que son emprisonnement ait eu lieu six mois après le premier voyage de Jésus à Jérusalem, le ministère du Précurseur aurait donc duré environ un an.

Les synoptiques et Josèphe ne sont pas d'accord sur les motifs qui déterminèrent Hérode à mettre Jean en prison. D'après Josèphe ce fut la crainte de troubles politiques {Arch,^ 1. XVW, c. v. § 2). — D'après les évangiles, ce furent les reproches que Jean avait adressés au roi, à cause de son mariage criminel. On pourrait certainement admettre, sans porter aucune atteinte au caractère des écrivains sacrés, qu'une raison politique, peu importante à leurs yeux , leur a échappé. Mais les deux récits se concilient très bien dans l'hypothèse que les évangiles donnent le motif réel, et Josèphe le motif apiiÂrent. — Jean ne se donnant point pour le Messie et recommandant & chacun d'être fidèle dans sa vocation , on ne voit pas comment son ministère pouvait faire craindre un mouvement politique, à moins que la liberté avec laquelle il avait repris le roi, ne parût d'un mauvais exemple. Et puisque Hérode ne se contenta pas de lo garder en prison, mais le fit mourir bientôt après, c'est une preuve qu'il avait contre lui quelque secret ressentiment. L'histoire nous montre assez souvent les témoins fidèles de la vérité succombant victimes de la jalousie des femmes ou des prêtres.

SECTION VI

RKTOUR PB JË80S EN GALILÉE PAR LA SAMARIB. — > ENTRETIEN AVEC LA SAMARITAINE.

(Jean lY, 1 et luiv.)

Après la disparition de Jean y Jésus se trouvait seul exposé à toute la haine des pharisiens. C'est pourquoi il quitta Enon et résolut de se retirer en Galilée pour y être en sûreté*. Il espérait en même temps que les Galiléens, après l'avoir vu à Jérusalem, seraient plus disposés à l'entendre. Il choisit la route la plus courte , celle qui passait par la Samarie et conduisait en trois jours dans la Galilée, et profita de l'occasion pour déposer parmi les Samaritains les premiers germes de sa doctrine.

L'été et une partie de l'automne étaient déjà écoulés. C'était la saison des semailles (du 15 octobre au 15 décembre) , lorsque Jésus arriva dans la fertile plaine de Sichera. Il fallait en effet une température comme celle de la fin d'automne pour permettre au voyageur de marcher jusqu'à midi (Jean IV^ 6.) Fatigué de la route, Jésus s'assit auprès de l'ancien puits de Jacob. Il était seul ak»rs. Il avait envoyé les disciples à la ville pour

* Ici troore sa place ce que dit Matthîea (IV, 12), qne remprisonnement de Jean détermina Jésus à se retirer en Galilée. Biais les synoptiques, ne faisant mention que d'un voyage à Jérusalem, confondent les deux séjours de Jéeus en Galilée, et ne mettent pointa sa place la captivité de Jean. C'est peut-être à cette erreur chronologique, déjà reçue sans doute dans la tradition, que fait allusion le passage Jean lU, 24.

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