LE REPAS MIRACULEUX
récits des évangélistes. Si une partie des assistants eus^ sent été pourvus de vivres, les disciples ne Pauraient certainement pas ignoré, et cependant ils ne voient pas d^autre moyen que de disperser la foule dans les lieux environnants pour qu'elle puisse se procurer de la nourriture. Ils ne songent point à dire à leur Maître d'user de son ascendant pour décider ceux qui sont pourvus à partager avec les autres. D'ailleurs, comme le lieu où ils se trouvaient n'était nullement désert, il n'est pas probable que les gens qui avaient suivi Jésus de si loin eussent porté des provisions, tandis qu'ils pouvaient espérer de s'en procurer facilement sur les lieux mêmes. Enfin, si Jésus avait vu qu'on se fût mépris à ce point sur la nature de l'acte qu'il venait d'accomplir, il n'aurait certainement pas exploité cette erreur à son avantage, mais il se serait hâté de la dissiper et d'appeler l'attention des disciples sur le grand principe de la charité qui aurait produit d'aussi beaux résultats. Et quand saint Jean nous représente la foule qui veut, après ce qu'elle vient de voir, proclamer Jésus roi et Messie, cela suppose un fait matériel bien frappant et bien merveilleux pour avoir pu produire sur cette foule si peu spirituelle une impression aussi profonde.
Les circonstances nous expliquentelles-mémes les motifs qui ont occasionné ce miracle. Jésus est environné d'une foule immense qui l'a suivi depuis l'autre c6té du lac. Pendant qu'il guérit les uns , qu'il console les autres , qu'il les enseigne tous , la fin du jour arrive.
LB RBPAS MmACt'LEl'X. iKi
AfiSsiiblis par an long jeûne, les malades ne sont pins capables d'aller dans les villages voisins pour se procurer des vivres' ; les moyens naturels manquent, il faut donc queTarooDr de Christ les supplée. C'est ce qui arrive en effet; de peu Jésus fait beaucoup ; admirable exemple de cette puissance qui s'est depuis bien souvent manifestée d'une manière analogue en produisant, par les moyens en apparence les plus faibles, les conséquences les plus nombreuses et les plus considérables! Nous voyons en même temps par là ce que peut la parole de Jésus- CSurist, et le miracle de la multiplication des pains est une image du miracle spirituel accompli par cette même parole qui dispense , depuis dix-huit siècles , la vie à l'humanité*.
" • Comp. les relations des quatre évangiles. D'après Jean VI, 5, il semble que la première pensée de Jésus est pour la nourriture de cette foule. Or, il n*est pas probable que Jésus ait songé d'abord à cela, et qu'en voyant tous les malheureux qui venaient réclamer ses soins, il se soit d'abord préoccupé d'une chose qui n'était pas la plus pressante. D'ailleurs , Jean VI, 16-17, nous montre que le miracle dut arriver le soir, et que, par conséquent, Jésus était déjà resté longtemps avec le peuple. Nous devons donc supposer que Jean , préoccupé de la chose essentielle, c'est-à-dire du miracle et des discours qui s'y rattachent , s'est départi de son exactitude ordinaire, et que son récit doit être complété p^T cehii des autres évangélistes. ~ DMu autre côté, il est bien plus TTaisemblable que Jésus-Christ a fait lui-même la question (VI, 5-6), au lieu d'attendre qne ses apdtres la lui adressassent. (Comp. Matth. XV, 89.) Il avait coutume d'agir ainsi pour préparer l'esprit des disciples à ce qu'il se proposait de faire. Du reste, en admettant l'hypothèse qudiioos aTODs émise p. 18t, on lèverait toutes ces difficultés.
* Il s'agit maintenant de savoir si l'événement rapporté dans Matth. XV, 80, et dans Marc VIII, est un autre miracle, ou si nous avons deux rolations du môme fait. Gomme le fond des récits est le même, et que les dtfférenciM sont peu importantes, il semble plus naturel au premier abord de n'admottre qu'un seul fait. Cependant, comme ces différences
186 LB REPAS MIRACUUIUI*
Jusqu'à présent les œuvres de Jésus ravaknt seufe^ ment fait regarder comnie un grand prophète et coaune le plus illustre précurseur du Messie; ce nouveau coi*' racle détermine une crise dans Topinion populaire* « Quel autre que le Messie lui-même, s'écrie-t-oa, peut « opérer de pareilles choses ? Il fiiut la proclamer roi de « la théocratie et lui demander d'établir son règne aa « nûlieu de nous I » Mais Jésus, connaissant leurs intentions et ne voulant pas devenir un sujet d'agitations po-
n'ont pas de raison apparente, et qu'od ne peut, par exemple, considérer l*Bii é&B rteitt eomiiit une txag4rttloii de raatf%» il Minlilef i*ali anlré côté, qu'il fiEûlle admettre deux Caits distincts. On pourrait alors expliquer la trop grande ressemblance des à&at féeltâ eti Àufposam que Tua a influé sur la rédactioa de Tauti^ Examinooft la ^ueattoa 40 plus près.
Le passage llatth. XYI, 9, 10 ne peut point servir à prMtSif ifM hà deux faits ne sont pas identiques, car il aura pu être ainsi rédigé ou modifié lorsqu'on eut admis la différence. — Considérons maintenant les
p. 1056, la remarque de Gésénius sur le passage précédent» et Roumor. Patesiina, t. Ht, pafi. n, p. KÎ9. Diaprés Matth. XVI. 1, Jésus, en ai)ordant, rencontre des pharisiens ; il est donc plus Traisembtablé que c'était sur la rive occidentale. Dans ce cas, le mirade aurait eu Um k l'orient du lac, comme le premier. La direction géûérale que tous
iiSUS MARGHAMT SUR LA MBR. 187
litiquis^ s^échappa du milieu d'eux et ee retira de nou<> veau «eul aur la moutagne.
Avant de s'éloigneri il avait coiliiiiàadé à i^ disciples de traverser le lac et de se diriger du côté de Bethsaîdd et de Capemaûin\ Geux--ci> croyant que Jésus ne res^ tait sur le rivage que pour congédier la foule , et qu'il allait bientôt revenir^ se contentèrent de démarrer et de côtoyer le rivage en attendant qu'il les eût rejoints* Mais la nuit étant survenue et Jésus n'étant pas arrivé f iU cessèrent enfin de l'attendre, et se décidèrent à traverser sans lui. Le temps était mauvais et le vent leur était contraire* Us avaient déjà ramé avec beaucoup de peine pendant plus d une heure et demie (c'était entre trois et six heures du matin ), brsqu'ils aperçurent tout i coup Jésus marchant sur la mer et se dirigeant vers la barque*. Le trouble de leur esprit, l'obscurité de la
rnsMe suivre (oomp. liaUb. XVI, 18, tt XV, tl) oonfirme cette opinion. Ob pottmii donc supposer q«e le premier évangile a intercalé id an •eoodd réeil d'an événement déjà raconté. Il est vrai qoe« diaprés le V. 89 du cb, XVy Jésus 8*embarqoe aussitôt après, tandis que, dans le premier cas, il laisse partir ses disciples et reste seul. Mais on pourrait «[pliquer cela par une omission ou une abréviation. Nous voyons, par Texemple de Luc, que les récits de la multiplication des pains ne s'at* tacbaient pas tous à fiaiire mention dos circonstances qui avaient précédé ou suivi. Enfin, ce miracle étant la manifestation la plus éclatante de la puissance surnaturelle de Jésus, il nous parait d^autant plus invraisemblable qn'ii dit eu lieu deux fois. Nous savons d'ailleurs quil y a dans Tévangile de Maitbieu d'autres exemples de mêmes faits racontés déni fbls, et, en comparant Matthieu XV, !I9 avec XVI, là, on peut teconnàltre qoe le récit intercalé rompt l'enchaînement naturel.
« JéaaTÎ, 16; Matth. XiV, iS; Marc Vt, 48.
^ £a admetUat qu'on puisse, d'après la grammaire, traduire M T«ii »«A497)}$ par le long de la mer, et int r^v ^«^«^^«(y par contre on vers
188 JK«;US DANS LA SVNAGOGirR DR CAPERNAIM.
nuit ne leur permettent pas d'abord de reconnaître le Seigneur ; ils croient voir un spectre * et la peur les saisit. Mais la voix de Jésus étant venue les rassurer leur crainte disparait aussitôt pour faire place à la confiance et à la joie la plus vive. Ils se bâtent de ramer vers lui pour le prendre dans la barque, mais avant d'avoir pu y parvenir le vent favorable les a conduits au rivage. Tout a changé pour eux dès le moment que Jésus s'est fait connaître*.
Aussitôt après son arrivée Jésus entre dans la synagogue de Capernaûm \ Beaucoup de gens s'y trouvaient qui avaient été, le jour précédent , témoins du
la mer (Jésns aurait passé à Taatre bord en faisant le tour), cette interpré* tation est certainement contraire à la manière dont les narrateurs conçoivent et rapportent le fait. Prenons, par exemple, pour point de départ le récit de Jean , qui est le plus simple et qui insiste le moins sur le caractère surnaturel du fait. Veut-on supposer que les disciples, retenus ]iar le vent contraire, sont restés près du rivage, et que c*est là qu iLj aperçoivent Jésus? Mais Jean nous dit qu'ils abordent aussitôt à Vautre bord. Si donc ils ont vu Jésus sur le rivage, ce ne peut être que sor la cùte occidentale, vers laquelle ils se rendaient. Mais alors, comment auraient-ils voulu prendre Jésus dans la barque ? Comparez les excellentes remarque de Lûcke dans son commentaire sur ce passage.
< Gomment les apôtres auraient-ils cru voir un spectre si Jésus eût été sur le rivage. Dans on moment surtout où tant de voyageurs allaient à Jérusalem pour la fête, la présence d'une personne sur le rivage , même à celte heure de la nuit , n'avait rien de bien extraordinaire.
* Nous prenons pour base le récit de Jean, qui nous paraît le plus naturel, et qui sert à expliquer les différences entre les autres.
* On se réunissait dans la synagogue, outre le sabbat, le second et le cinquième jour de la semaine. Voy. Winbb, Realwœrterbuch^ 8* éd., t. II, p. 549. Un entretien comme celui rapporté par Jean n'aurait pas été permis dans la synagogue le jour du sabbat; mais il est possible que tout ceci ne se soit pas passé le même jour, et ait commencé pendant l'assemblée du sabbat.
jfeuS DANS LA SYNAGOGUE DB CAPERNAUM (JBAN Vl). 189
grand miracle de la multiplication des pains. Ayant tu la barque s'éloigner sans que Jésus y fût monté, ils sont étonnés de le voir tout à coup paraître. Son arrivée remplit de joie tous les assistants. On espère sans doute lui Toir bientôt faire quelque nouveau miracle. Mais plus l'attente du peuple est grande plus est grande aussi la haine des ennemis de Jésus. Le nouveau miracle n'a fait que l'augmenter, et l'enthousiasme de la foule les remplit de jalousie et de faveur. Lorsque les actes de Jésus ne produisent pas la foi , ils ont un effet contraire et ses paroles vont faire de même , c'est une loi fondamentale du royaume de Dieu.
Sans répondre aux questions ou aux demandes qui lui sont adressées, Jésus s'élève aussitôt directement contre le sens charnel des Juifs' : « Vous me cherchez, leur « dit-il, mais non pas comme il faut. Ce n'est pas parce « que vous avez vu un signe de ma puissance divine et « que vous avez reconnu en moi le Fils de Dieu qui vient u affranchir vos âmes ; mais c'est parce que vous avez « été rassasiés ; vous pensez trouver en moi la réalisa- « tion de vos espérances charnelles. Ne vous attachez « pas à la nourriture qui périt, mais à celle qui dure à « toujours et qui donne une vie éternelle ; c'est celle-ci « que le Fils de l'homme vous apporte, lui dont les œu- « vres montrent à tous les yeux que le Père l'a choisi. » a Et que ferons-nous donc, demandent les mieux dis-
1 Jean VI, i6.
I9CI iR}s<]s dahs la synaco^ije
« posés d'entre les auditeurs, que ferons-nous pour mé^ « riter la bienveillance de Diep ? » Us s'attendaient à oe que Jésus leur prescrivit de nouveaux actes^ de nouvelles cérémonies; mais le Seigneur, laissant de côté tout la resta , leur propose aussitôt la chose cafÀtale, la foi m oêltU que Diêu a enwyé. Aussitôt d'autree prennent la parole et lui demandent un nouveau signe de la divinité de sa mission '. Le Messie est à leurs yeux un nou« veau Moïse revêtu d'une puissance et d^une majesté supérieures à celle du premier. De même donc que Moïse a donné la manne à leurs pères , ils demandent que celui qui prétend être le véritable Envoyé leur donne aussi une manne céleste , et leur procure ces jouissances matérielles qui constituent pour eux le bonheur des anges dans le ciel et la joie du royaume de Dieu. Jésus ne manque pas de saisir cette occasion pour transporter leurs pensées des choses visibles vers les choses spirituelles. Il se présente lui-même comme le véritable pain du ciel qui peut seul leur donner la véritable nourriture. Mais ces esprits grossiers n'ont aucun sentiment
^ Les distinctions individuelles s^effaoent chez Jean ; il voit dans la personne qni parle toutes celles qui pensent de même, et il fait parler un groupe comme si c'était toute rassemblée. (Gomp. v. iS et v. ao.) ^Les personnes qui parlent dans le verset 80 sont peut-être de ces gens trop obarnils pour recevoir d*an miracle une Impression sérieuse et morale, et qui, précisément parce qu'ils ne veulent que voir des signes matériels, ne peuvent être convaincus par aucun signe. — Ou bien, ce sont des gêna qui ont entendu parler du miracle accompli le jour précédent, mais qui veulent voir à leur tour levant de croire.
11 importe de remarquer ici que, dans Matthieu chap. XVI, immédiatement après le miracle, Jésus se trouve au milieu de gens qui lui demandent un signe du ciel.
OK CAPERNAUS! (jEAN VI ). MM
des réalités divines; Us ne trouvent dans les paroles de lésvs qn*nn snjet de scandale. Comment le fils du charpentier ose^-tl dire de lui de pareilles choses? Au lieu de rectifier aussit6t leurs idées en leur expliquant le vétable sens de ses paroles, Jésus s*attache à leur montrer que leur erreur provient d'un aveuglement volontaire, et que s'ils ne comprennent pas c'est la faute de leur sens charnel et de leur cœur incrédule. « Ne murmurez point « entre vous! Ne cherchez point hors de vous, mais en « vous-mêmes la cause de votre éloignement pour moi ; « e^est qu'il vous manque la disposition spirituelle que le f Père met dans le cœur. Ceux-là seuls qui l'ont reçue « peuvent être conduits à moi ; mais tous ceux qui sont <r ainsi enseignés de Dieu, selon la parole du prophète, tt tous ceux-là viennent aussi vers moi\ La voix divine «t qui retentit au fond du cœur de chaque homme rend fit témoignage au Rédempteur. — Mais il ne faut pas « croire que cette communion avec le Père doive ni puisse « ètte rétablie par un autre que par le Fils. Le Fils seul « connaît parfaitement le Père ; seul il peut le révéler <c aux autres, et l'action de l'Esprit divin, la voix spiri- « (u^Ue dont il Tient d'être question, n'a pour but que « de conduire les âmes au Klsi a^n que le Fils le$ CQn-
* Jmr VI, 45. 11 ne 8^a|^ pas !çi da propbétisme chrétien, c'est-à- Hmée rwiBfligfleiaentdu Saint-Esprit donné & tons les eniknts de pieu ; Jésus parle d*ane action divine antérieure à la foi. G*est la laroière qui AeMrd le mm &% Vhomm iMOnvHt et qui» perçant le Toile des ordon- HMM» tK«Bnlait« pennelà rame de reoennaHre le Rédempteur lorsqull se présente à elle^
iD:2 JÉSUS DANS LA SÎNÀGOGUE
a duise lui-même au Père. » Par ces paroles» Jésus confirme et développe ce qu'il a dit d^abord» à savoir qu'il est le véritable pain de vie descendu du ciel. Puis il ajoute qu'il a aussi une autre nourriture à donner an paonde^ un pain différent à certains égards de ce qu'il est lui-même; il veut parler de son sacrifice \ Son sacrifice est un moment spécial dans cette effusion de la vie divine qui constitue la nature même du Seigneur*. Ce sontdeux choses corrélatives, car le sacrifice avait pour condition la manifestation de la vie divine et humaine de Jésus. Et comme les Juifs, ne voulant pas comprendre ces paroles , en tordent le sens et leur donnent une signification grossière, Jésus , selon sa coutume en pareil cas , insiste d'autant plus sur ce qu'il vient de dire : « Quiconque ne mange pas la chair du Fils de « l'homme et ne boit pas son sang , c'est-à-dire , qui- « conque ne s'approprie pas la vie de Christ, ne se pé- « nètre pas entièrement du principe vivifiant que Christ « a communiqué à la nature humaine ne peut point « participer à la vie éternelle. )» Puis revenant à l'image du pain céleste , Jésus déclare que , de même que lui
1 Si on retranche avec Lachmann et plusieurs autorités les mots : ^v i'/6à S6»7ta (Jean VI, 51}, 'û ne reste plus que Tidée générale que la chair du Christ est la vie du monde. Mais cela n'empêche pourtant pas d*y voir une allusion au sacrifice de Jésus. Néanmoins, cette leçon a quelque chose de dur, étranger au langage ordinaire du quatrième évangile. Les mots: 6v l/è» Sitvoi qui précèdent, pourraient expliquer l'omission de Tautre passage dans beaucoup de manuscrits.
* Quoi qu'en dise Kling dans sa dissertation (voy. SttuUen tmd'KrUUkmy 1836, n» 1), il m'est impossible de voir daas les paroles du Saigiiear a»cune trace du prétendu réalisme luthérien. . .
DR CAPERNAUai (jEAN Vl). 193
vit par le Père qui l'a envoyé, de même celui qui le mangera vivra par lui^ La manière dont Jésus passe alternativement d'une image à l'autre permettait à qui le voulait d'entrevoir sa pensée à travers l'expression figurée ; mais le sens charnel du peuple l'empêchait de s'élever jusqu'à l'intelligence de ces paroles. Us ne font aucun effort pour comprendre. Ils s'en tiennent à l'expression littérale et ne conservent du discours de Jésus que ce qu'il y a pour eux de plus étrange et de plus choquant, à savoir, qu'il faut «manger la chair et « boire le sang du Fils de l'homme. »
Mais ce ne furent pas seulement les membres de la synagogue de Capernaûm qui furent scandalisés \yar ces paroles. Pendant le séjour de Jésus en Galilée, beaucoup de personnes l'avaient suivi et s'étaient mises au nombre des siens sans avoir les dispositions nécessaires. Cette circonstance servit à séparer l'ivrai^ du bon grain. Plusieurs disciples, qui n'étaient pas encore bien au clair sur la nature de leurs sentiments , parurent également choqués par ce qu'ils venaient d'entendre. Jésus s'en aperçut et, s'adressant à eux au sortir de la synagogue : « Est-ce que mes paroles vous scandalisent , a leur demanda-t-il ? Que direz- vous donc lorsque le « Fils de l'homme aura été enlevé au ciel, qu'il ne pa*
< Manger Christ loi-roème ou manger sa chair et boire son sang, sont regardés comme des expressions synonymes. L'échange des images montre assez qa*il ne s'agit nnllement ici de la communication du corps et du sang de Christ dans la Cène.
Il 13
iUi Jésus DANS LA SYNAGOGUE
« ratira plus sur la terre*, et que ces paroles ne pour- « ront plus être prises dans un sens matériel quelcon- « que? Que penserez-vous alors de moi et de ce que « j'ai dit ?» — La manducation dont il s'agit , bien loin d'être un acte matériel , sera d'autant plus réelle , au contraire, lorsque Jésus ne sera plus dans ce monde. Cette pensée forme ainsi la transition à celle qui suit: « C'est l'esprit qui donne la \ie, la chair ne sert de rien; « je n'ai point voulu parler de donner littéralement ma « chair à manger , mais le principe de la vie c'est l'esprit a nouveau que je suis venu communiquer au monde. » Mais pour posséder cet esprit, il faut le saisir sous l'image qui le contient et qui l'enveloppe ; il faut avoir le sens du divin , autrement tout est contradiction ou ténèbres. C'est pourquoi Jésus ajoute: « Il n'y a que ceux qui obéis- « sent à la voix intérieure qui leur parle de la part « de Dieu qui puissent me comprendre et croire en « moi ; je vous l'ai déjà dit, c'est votre sens charnel qui « vous empêche de comprendre et de croire. » A ce moment une crise s'opéra dans l'assemblée des disciples. Comme dans tout développement religieux elle était inévitable, et Jésus, loin de vouloir l'empêcher, s'attache au contraire à la préparer. Plusieurs de ceux qui l'avaient suivi l'abandonnent. Cet événement doit porter ceux qui restent à examiner avec attention : Jésus
< Ces U8UX cuoses sont intimement unies. Si Jésus n'^t plus visible sur la terre, c'est qu'il est dans le ciel. Les incrédules D9 comprennent que la proposition négative, mais la foi ne sépare point Tune de Pautre.
DE CIPERNAUM (jBAN Vl). ^95
luKinéme les y inTite. Parmi eux il y en atait an qui , déjà alors, méditait de se séparer entièrement de son Mattr«* ; s'il eût obéi à l'exhortation qui lui était adressée, il était encore temps, il aurait pu revenir et échapper au sort qui l'attendait. Jésus demande aux douze s'ils ne renient point aussi le quitter comme ont fait les autres. Alors Pierre prenant, sdon sa coutume, la parole au nom de tous : « Maître, dît-il, à qui pourrionsa nous aller?» Son expérience personnelle rendait témoignage aux paroles de Jésus : il sentait que là était la source de la Téritable vie. — « Qui nous donnerait ce « que BOUS trouvons ici? Tu as les paroles de la vie éter- « nelle! » C'est pourquoi , au nom de tous, il confesse que Jésus est le Messie. La foi des apôtres ne repose plus désormais sur des impressions extérieures; ce n'est plus une simple foi d'autorité, mais une conviction intelligente et libre reposant sur une expérience intérieure. Jésus l'avertit seulement de ne pas trop promptement se persuader que tous partagent cette même conviction. « Il les a tous attirés à lui ; mais il y en a un parmi « eux qui est rempli de haine contre lui, » paroles qui devaient faire comprendre à Judas que ses sentiments n'étaient point ignorés de Jésus; paroles qui devaient, s'il n'était pas encore trop endurci, l'émouvoir profondément et le décider à ouvrir son cœur à son Maître, ou sinon, l'endurcir encore davantage et le pousser plus rapidement à sa |)erle.
^ Judas Iscariot.
196 JBSUS DANS LA STNAGOGUB DB CAPBRNÀUM (jEAN Vl).
Voyant qu^il ne pouvait trouver dans cette contrée la tranquillité ni le loisir nécessaire pour s^entretenir avec ses apôtres et préparer leurs esprits aux grands événe* ments qui s^approchaient, Jésus dut songer à s^éloigner davantage pour n^étre plus interrompu par la fouie.
Une autre circonstance contribua aussi à Ty déterminer. Hérode Antipas, qui gouvernait alors la Galilée, entendant beaucoup parler de lui, témoigna le désir de le voir. Bien que ce désir ne cachât peut-être aucun mauvais dessein, ce n'était certainement pas Teffetd'un besoin sérieux, mais tout au plus d^une vaine curiosité. Peut-être Hérode aurait-il voulu lui voir faire quelque miracle*. Cette entrevue ne pouvait donc avoir aucun bon résultat, c'est pourquoi Jésus dut chercher à l'éviter.
Ces deux motifs réunis le déterminèrent à se retirer dans la partie septentrionale de la Galilée, sur les frontières de la Phénicie, ou peut-être au delà, sur le territoire de Panéas ou de Césaréè de Philippe , dans le gouvernement du tétrarque Philippe*.
« Voy Lac XXIII, 8. Ce que Matthieu raconte (ch. XIV, 1 et î), qu^Hérode, troublé par les remords, s^hnagina que Jean-Baptiste était resamcité est tout à fait invraisemblable. Ce qui Test moins, c'est que la renommée de Jésus ait attiré l'attention d*HércMle. Matthieu aura sans doute mis dans la bouche même de ce prince les jugements de la foule touchant Jésus.
* On reconnaît la direction suivie par Jésus en comparant le ch. XV, V. 31 avec XVI, 18. Voy. aussi Marc VU, i4 ; VIH, S7, et les parallèles Luc IX, 10 et 18.
Sr.CTION X.
JÉSUS DANS LE NORD DE LA GALILÉE ET SUR LE CHEMIN DE CÊSARtB DE PHILIPPE.
Jésus traversa donc encore une fois le lac de Génésareth et vint aborder à Bethsaïde Juliade pour se diriger ensuite vers le nord^ A Bethsaïde on lui amena un aveugle pour qu'il le guérit. Jésus ayant conduit cet homme à l'écart, hors du village, et lui ayant imposé les mains à plusieurs reprises , lui rendit la vue ; mais désirant , pour le moment^ éviter un éclat qui aurait attiré la foule autour de lui et l'aurait empêché de continuer sa marche, il lui ordonna de ne rien dire encore de ce qui venait d'arriver*.
Lorsqu'il fut seul avec ses disciples , il se fit raconter leur voyage. Il leur demanda en même temps ce que le peuple pensait de lui , et enfin ce qu'ils en pensaient eux-mêmes. Pieire, prenant la parole, lui renouvela le témoignage qu'il avait déjà rendu peu de temps auparavant *. « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant! » Pour
^ Marc Vni, M. La position de ce passage dans Marc ne fait riea , puisque le second miracle de la multiplication des pains n*est pas historique.
* La défense de Jésus s'accorde très bien avec la date que nous assignons à cet événement.
« Matth. XVI, 1$ ; Marc Vîll, «7; Luc IX, 18. Il importe de remarquer que tous les évangiles rattachent étroitement la confession de Pierre au miracle de la multiplication des pains. C'est une preuve de la vérité historique des récits et de Tenchalnement des deux faits. Si Ton prétendait maintenant que le témoignage de Pierre dans Jean VI , 68 , est le même