LES SOIXANTE- DIX DISCIPLES
seulement un accueil moins bienveillant, à cause de Topposition que le parti des pharisiens cherche à lui susciter de toutes parts. « Je vous envoie, leur diUil, « comme des brebis au milieu des loups, r» C'est-à-dire qu'il les envoie sans défense au milieu de leurs plus cruels ennemis ; ou bien peut-être est-ce une allusion à la simplicité et à la candeur des disciples, par opposition à la méchanceté des pharisiens. Peut-être aussi la comparaison renferme-t-elle cette double pensée. Dans tous les cas , il les exhorte à n'avoir aucune inquiétude pour l'avenir ; rien ne leur manquera de ce qui leur est nécessaire. Mais quand il leur dit de ne prendre « ni sac , ni ceinture, ni souliers, » ce n'est pas seulement pour les engager comme les apôtres à se confier en Dieu ; c'est en même temps pour leur faire comprendre que le temps presse, qu'il faut se hâter autant que possible et ne pas même attendre d'avoir pris les provisions nécessaires , parce que la fin approche. Il leur déclare ensuite que les villes où ils iront se jugeront elles-mênies par la manière dont elles les recevront et dont elles écouteront leur parole. — Cette pensée lui rappelle la manière dont il a été reçu lui-même. Il prononce condamnation contre les villes de Galilée \ à qui tant de grâces avaient été
points les instructions données aux soixante-dix avec celles données aux douze, c*e8t un procédé par trop audacieux que de considérer Tun des récits comme une amplification de l'autre.
^ Ces paroles supposent que Jésus a (ait à Betbsalde et dans le bourg voisin et très peu connu de Ghonuin, des minicks dont la traditioa ne nous dit rien.
LES S01XA!m-DIx][DI8CIPL«S. 253
accordées et qui, à Texception d'un petit nombre d'âmes fidèles, ont si mal accueilli le salut qui leur était offert* « Si de tels miracles eussent été faits dans Tyr et dans « Sidon, il y a longtemps qu'elles se seraient repenties ^ « Toi, Capemaûm, qui as été élevée jusqu'au ciel, tu « seras abaissée jusqu'à l'Adès'» (Luc X, 43. Comp. Matth. XI, 20). Plus on pouvait s'élever en profitant des moyens de grâce qu'on avait reçus, plus bas on tombe si l'on néglige ces moyens. Quelle immense valeur s'attribue ici celui qui fut pourtant le plus humble de tous les homméis ! C'est à cause de lui que la ville dans laquelle il a séjourné pouvait, si elle eût voulu, être élevée jusqu'au ciel. Dans toute autre bouche, ces paroles dénoteraient le plus haut d^ré de l'orgueil ; car les regarder comme une hyperbole orientale est tout à fait impossible. Les discours de Jésus unissent à la forme figurée du langage oriental la réserve et l'exactitude des langues occidentales, ce qui leur imprime un caractère non équivoque d'universalité.
Après avoir rempli leur tâche, les soixante-dix revin-
^ Noos voyons, d'après cela, qne Jésus a conscience d*ayoir accompli dans le inonde matériel des actes extraordinaires capables de réveiller les plus engourdis, s^ils eussent été le moins du monde accessibles à Tinfluence de l'action divine.
* Le mot u^6»0it9« peut se prendre dans le sens objectif ou dans le sens subjectif. Dans le premier cas, il s'agirait de la bénédiction accordée à GapernaOm, non pas de sa prospérité temporelle, mais du privilège d'avoir joui si longtemps de la présence de Jésus et d'avoir été témoin de ses œuvres. Dans le second cas, Jésus ferait allusion à l'orgueil qui a empêché la ville incrédule d'apprécier ces privilèges. Mais le contexte semble décider en faveur de la première interprétation.
254 LES SOItÀNTÉ-DIX DISCIPLKS.
rent vers leur Maître et lui racontèrent avec une joie naïve lés grandes choses qu'ils avaient faites en son tlom^ «Les dénions mêmes ^ dirent-ils ^ nous sont as- « siijettis en ton nom. y> Nous avons vu précédemment que Jésus en appelle au pouvoir qu'il a de chasser les démons^ pour prouver que le royaume de Dieu est entré dans le monde*; ce qui arrive maintenant ^ il le re^ garde comme un signe du triomphe du royaume de Dieu sur l'empire du mal. rt Je voyais, dit-il, Satan tomber « du ciel comme un éclair '. » Jésus contemplait en esprit les effets de son œuvré rédemptrice sur la terre, après qu^il aurait été enlevé au ciel ; il voyait rétablissement progressif et triomphant du royaume de Dieu. Il ne dit pas : Je vois maintenant, mais : Je voyais. Il voyait cela avant que les disciples fussent venus lui raconte^
^ La joie des disciples ne prouve point, comme le prétend de Wette^ qu'ils eussent reçu de Jésus une puissance moins grande que celle acoordéeau npôlres^ et que les œuvres qnMIs opéraient les éUmuassnt davantage. Leur étonnement peut provenir de la comparaison de leur indignité ou de leur faiblesse propre avec ce qu'il leur a été donné d'accomplir. L'homme qui sent sa misère est souvent saisi d'admiration à la vue des choses magniûqctes que Dieu a réalisées par son moyen.
* Voy. vol. I, p. îll.
> Il s'agit évidemment d'une vue en esprit. Jésus prévoit à l'av^uioe les résultats de son œuvre. Mais ce n'est point une vision , c'est-à-dire une rtprésentation symbolique et voilée de la vérité à son esprit C'est ainsi, il est vrai, que les prophètes pressentaient l'avenir, mais nous ne voyons nulle part qu'il en soit de même pour Jésus, et tout nous porte à croire le contraire. Ce qui distingue le Rédempteur, c'est précisément l'union parfaite de Dieu et de l'homme dans sa personne. La plénitude de la divinité habite en lui d'une manière absolue et permanente. La vie divine ne s'y manifeste pas partiellement ni momentanément. La conscience de Dieu y est toujours la même, toujours parfaite, et n'est point soumise à ces alternatives de clarté et d'obscurité qui caractérisent celle des autres hommes, et en particulier celle des prophètes.
LBâ SOlXAHTR-DIX DISCIPLES. ^55
ce qu'ils avaient fait. Dans lé tnoment même où ils trataillaient; lai Toyait l'œuvre accomplie, non pas seulement une partie de l'œuvre, mais l'œuvre tout entière, la victoire définitive sur le mal qui avait jusqu'alors régné dans l'humanité ^ C'est pourquoi il leur annonce pour l'avenir des merveilles encore plus grandes. Ils fouleront aux pieds la puissance du malin et tout ce qui s'oppose à l'établissement du règne de Dieu, et tien ne pourra leur nuire*. Mais en même temps il les prémunit contre une funeste disposition que pourrait faire hfittre en eux la pensée de ce magnifique avenir, disposition dont la joie qu'ils venaient de manifester n*était peut-être pas entièrement exempte. Les promesses du Maître pouvaient facilement faire naître daiis leur cœur un sentiment de vanité. La joie de se sentir les organes de la pdissance divine pouvait les conduire à oublier le but pout ne songet qu'au riioyeU, et à se rechercber eux-mêmes dans leur œuvre au lieu de chercher uniquement la gloii^e de Dieu : tentation redoutable à laquelle bien des chrétiens ont succombé, en sorte qu'âprts avoir été dés instruments bénis, ils ont été entraînés à l'infidélité par les œuvres mêmes qu'ils avaient accomplies! C'est pourquoi, en promettant aux diseifdes des choses encore plus magnifiques que celleâ qu'ils ont
< La môme pensée se trouTe exprimée soqs ane autre forme dans Jean XU, 81 ; prenne de raccord entre les synoptiques et lé quatrième évangile sur œtte dernière époque de la yie de Jésus.
* Allusion peut^re au protévangile. (Voy. Oen. lit, 15.)
256 LES SOIXANTS-DIX D1SCI?L1S.
déjà vues y Jésus les exhorte en même temps à ne pas tant r^rder à ces résultats qu^au terme final de leur ministère, au royaume de Dieu, qui doit être le but de tous leurs efforts et le sujet de leur joie et de leurs espérances, a Regardez ce que vous Cuites comme rien au « prix de ce que vous avez reçu y au prix de la grftce et H de la vie étemelle que Dieu vous a données. Ne vous a réjouissez pas de ce que les mauvais esprits vous sont « assujettis, mais réjouissez- vous de ce que vos noms a sont écrits dans les cieux, » Puis , contemplant dans Tavenir les fruits merv^leux de la grftce produits par les hommes les plus simples, voyant Thumanité transformée par les instruments les plus faibles, et les hommes les plus ignorants annoncer au monde les vérités que toute la sagesse humaine était impuissante à découvrir, il s'écrie, pénétré d'une sainte joie et d'une profonde reconnaissance envers Dieu : « Je te loue, ô Père, m Seigneur du ciel et de la terre ^|, de ce que tu as ré- « vêlé aux enfants les choses que tu as cadiées aux sages «r et aux intelligents'. Oui, Père, il en est ainsi, parce « que telle est ta volonté M Toutes choses m'ont été don-
* Dieu, le créateur tout-puissant qui se révèle comme Père en subvenant atec amour aux besoins de ses crôaturea.
s Ces deux cboses sont corrélatives. Pour recevoir les choses qui |Mroviennent d*une source supérieure, il faut avoir le sentiment de sa faiblesse propre. Ceux-là seuls peuvent obtenir les bienfaits de la révélation de Dieu qui comprennent leur ignorance naturelle et s*abandonnent avec confiance à Faction de la lumière divine. Tandis que ceux qui sont satisfiiHs de leur prétendue sagesse se privent par leur orgueil de la Jouissance des biens d*nne nature plus élevée. Gomp. vol. I, p. 168.
s Luc X,21. Je ne crois pas qu'il faille après mi sous-en tendre Uf/tto-
LKS S0IXANTB-D1X DISCIPLES. 257
a nées par mon Père ^ , et nul autre que le Père ne con*a natt la véritable nature du Fils^ comme aussi personne « ne connaît le Père que le Fils et celui à qui le Fils <x veut le révéler *• «> Après avoir ainsi répandu son cœur devant Dieu y il se tourne vers ses disciples et leur déclare qu'ils sont bien heureux d'être les témoins de ces choses qui ont fait de tout temps l'objet des désirs des prophètes et des justes'. Ces paroles ^ comme l'observe avec raison Hugues de Saint- Victor, ne font pas seulement allusion aux faits extérieurs et à la vue ou à l'ouïe des choses matérielles, elles se rapportent surtout au caractère spirituel de la vérité, à la révélation, qui était le
JioyoCfMU. Le voc( me parait ici synonyme de â/Ai^, et servir seulement à confirmer ce qui précède. (Oui , il en est ainsi,- et non pas: Oui, je te loue.) Ces dernièree paroles servent de transition à celles qui suivent, et celles qui suivent renferment le motif de celles qui précèdent. C'est parce que le Père a tout donné an Fils, et que nul ne peut connaître le Fils que par une révélation divine , que tout revient à recevoir, à se placer sous Tinfluence de la grâce.
^ Cest-âHlire, d*après le contexte, toute^ puissance nécessaire pour fonder, pour diriger, pour établir victorieusement le royaume de Dieu et pour communiquer la vie divine aux croyants. Yoy. Jean XVII, %. Jésus avait déjà dit comment cette puissance qui lui était donnée devait se manifester par le moyen de ses disciples.
* La puissance de Jésus a sa source dans le rapport spécial qui Tunit à celui qui est le principe de toute puissance. Toutes choses m*ont été données du Père, c'est-à-dire que le Père et moi sommes un. Ces paroles se retrouvent, dans Matth. XI, 25-27, rattachées à la condamnation des villes de Galilée, et, par conséquent, hors de leur enchaînement naturel.
* Ce dernier passage se place encore très naturellement Ici comme conclusion de tout ce qui précède. Le xarî^v (LucX,2>) s'explique sans peine si Ton suppose qu'au moment où les disciples arrivent, Jésus était, comme d'ordinaire, entouré par la foule. L'enchaînement établi par Matthieu (ch. XIU, v. 16 et 17), quoique assez simple en lui-même, l'est moins que dans Luc. La question est de savoir seulement s'il faut
â58 CARACliRBS DBS VÉRITABLES DISCIPLES.
))ut suprême de rancienne alliance et le ternie des aspirations de la conscience religieuse. Ce que Jusqu'à présent, les plus fidèles n'avaient qu'obscurément pressenti , les disciples le contemplent clairement, et jouissent du privilège qui n'a pas été accordé aux plus grands prophètes. Si les observations que nous avons faites précédemment, en examinant le discours de la montagne, sont justes S il faut rattacher ici les paroles contenues dans Matthieu VII, 22. «Plusieurs me diront en ce jour- « là : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophé- « tisé en ton nom, n'avons-nous pas chassé les dé- € mons en ton nom, et n'avons pas fait plusieurs mi- « racles en ton nom ? Alors je leur répondrai : Je ne « vous ai jamais reconnus pour miens ; retirez-vous de « moi, ouvriers d'iniquité*. » Ces paroles se rapportent à l'époque où Jésus avait déjà communiqué à ses
lire : « plusieurs prophètes et rois , » comme dans Lac (X, 24), ou bien : « plusieurs prophètes et justes,» comme dans Matihieo (XIII, 17). 11 se pourrait qu'on eût remplacé le mot rois par le mot jnstea, qui s'explique pins focitement. Mais il se pourrait aussi que le mot ^«loi ait paru trop généra) , et qu'on l'eût remplacé par l'autre, SI Jésus atait dit : «rois,» il aurait eu l'intention de Mte ressortir le contraste entre ses disciples et les plus grands penonoages de l'âDoiemie alliance. ^ Mais le plusieurs nous semble mieux àlïeT vnc justes qu'avec rois,
» Voy. p. 123 du présent volume.
* Ces remarquables paroles portent en elles-mêmes la preuve qu'elles n'ont pas été attribuées après coup à Jésus-Christ, comme une prédiction po^^ facium. Car alors on eût eu dans la pensée la condamnation des hérétiques qui se vantaient de faire des œuvres semblables à celles de Jésus et des disciples. — On aurait donc dirigé le discours plutôt contre les fausses doctrines que contre les faux miracles, et surtout on n'eût pas laissé subsister l'apparente équivoque qu'il y a dans les expressions, comme si Jésus avait reconnu aux ennemis de l'Evangile lo pouvoir de faire de véritables miracles.
CARACràllBS DES VERITABLES DISCIPLES. 2&Q
disciples des dons surnaturels; elks ont pour but de les prémunir contre le diEinger de ô^élever euiHuémes à leur propres yeux et de perdre de vue la chose essentielle. Faire beaucoup en son nom n^est pas une preuve inCail* lible ^u^on lui appartienne; le seul signe distinctif de ses disciples c'est la disposition du cœur. Celui qui n'a (ait que la moindre chose , n'eût-il donné qu'un verre d'eau froide, pourvu que ce soit réellement en son nom , est à lui; tandis que , eû^-on accompli les œuvres les plus considérables , si l'on n'a pas agi avec les dispositions saintes que Dieu réclame» on n'en sera pas moins rejeté» quand on aurait toujours le nom du Seigneur à la bouche. C'est une nouvelle application de ce passage : «(Celui qui n'est pas vraiment pour moi est contre moi. » On pourrait croire que les persmmes auxqi^es il est fait ici allusion sont celles qui , étant entrées dans la communion du Rédempteur» avaient été rendues participantes de la vie divine et des puissances qui en décou-* knt» mais qui » enflées de leurs succès » et plus heu* reases de pouvoir chasser les esprits malins que de savoir leurs noms écrits dans le livre de vie» sont tombées et ont perdu le grand privilège» source de tous les autres. Quoique la vie fût éteinte en elles» bs iacultés qu'elles avaient reçues continuaient cependant d'agir» qwnque privées désormais du point d'appui d'où dles recevaient leur direction. Ces manifestations isolées qui persistent encore lorsque leur principe a disparu ne sont pas chose impossible » et l'on peut rappeler à ce
260 CARACîiRBS DUS VI^RITâBLBS DISaPLBS.
sujet ce que dit saint Paul de certaines expressions de la Tie spirituelle qui eustent là où la vie elle-même, c'està-dire l'amour, a pourtant cessé d'exister (v. ICor. XIII, 1 et suiv. ). — Mais cette explication semble doToir être rejetée, si l'on considère que Jésus déclare que ces personnes ne lui ont jamais appartenu. Il s'agit donc plutôt d'hommes en qui la nouvelle naissance ne s'est jamais accomplie et qui ont été constamment dominés au fond par l'égoïsme , principe de la vie naturelle. Il s'est manifesté seulement en eux quelques élans momentanés , comme des vibrations de la vie supérieure. Les dispositions de leur cœur sont restées les mêmes , mais leur sentiment, leur imagination ont pu être puissamment excités, et cette excitation a pu produire parfois des effets assez semblables en apparence à ceux opérés par l'action de l'Esprit de Dieu.
Les discours de Jésus produisirent sur ceux qui l'écoutaient une impression si vive que plusieurs se sentirent pressés de s'attacher à lui désormais. Mais il ne le permit pas à tous; il connaissait la faiblesse humaine, il savait combien ces impressions du moment étaient sujettes à s'effacer ; au lieu donc d'encourager ceux qui demandent à le suivre, il leur parle des combats et des souffrances auxquelles ik s'exposent , et leur déclare que, pour être son disciple , il faut d'abord renoncer à soi-même. Et comme un de ceux qui l'avaient accompagné ' lui déclare qu'il est prêt à le suivre partout , * Voy. liUC IX, 67. G*étaU probablement an moment où Jésus prenait
CAlACràRBS DBS vilUTABLBS MSaPLBS* 261
Jésus Tavertit de bien réfléchir à ce quUl veut faire. Ceux qui s'attachent à lui ne trouveront point la gloire terrestre , ils n'auront pas même une demeure stable et doivent se soumettre à toutes sortes de privations* Un autre qui se dispose à le suivre reçoit Tordre de partir immédiatement et de tout quitter ; mais il s'excuse et demande un délai pour aller ensevelir son père. Dans d'autres circonstances y Jésus aurait certainement condescendu à cette demande et n'aurait point empêché un homme d'accomplir un devoir de l'amour filial* Mais dans ce moment il veut faire comprendre, par un exemple^ combien celui qui veut être son disciple doit être prêt à tout abandonner y à sacrifier ses intérêts les plus chers, et à faire taire les sentiments les plus puissants et les plus sacrés de la nature quand il s'agit du royaume de Dieu* a Laisse , dit-il, ceux qui sont morts a eux-mêmes, qui ne connaissent point le prix du a royaume de Dieu et de la vie divine, laisse-les se charci ger du soin des morts et des choses de la terre : mais « toi en qui s'est levée l'aurore de la vie divine , con- <c sacre-toi dès maintenant sans réserve à annoncer la « bonne nouvelle. C'est aux morts qu'appartient le soin « des morts; les vivants doivent s'occuper des vivants*.» De même un autre lui demandant la permission d'aller d'abord prendre congé des siens, Jésus lui fait cette
coogé des personnes qui rayaient suivi pendant quelques instants. Ce passage se tronve dans Matthieu (VIU , 19) ; mais en comparant les versets 18 et 28, on reconnaît facilement une interpolation. 1 LucIX,60;Matth. Vm, 19.
262 CARAGliRËS DBS V^ITABLES M8CIFLB8.
réponse : <c Celui qui met la main à la charrae et qui «( regarde derrière lui y c'est-à-dire qui ne s'abandonne <f pas sans réserre et sans arrière-pensée y ne peut pas «t être un serviteur fidèle du royaume de Dteu^ »
Après s'être adressé à quelques individus ^ Jésus s'a* dresse à la foule tout entière qui l'éeoute et qui senable disposée à le suivre. U ne faut pas se figurer que ce soît chose facile que d'être son disciple ; il ne faut pas s'attendre à ne trouver que de U joie dans son service , comme si le Messie allait lûentôt apparaître dans sa gloire. Celui-là seul peut venir après lui, qui est prêt à renoncer à ce qu'il a de plus cher sur la terre , à sa famille et à soi-même pour le royaume de Dieu. Quiconque ne porte pas sa croix en le suivant , c'est-à-dire n'est pas résolu à Tenir après lui ^ comme le criminel marche au supplice, en portant lui-même l'instniHient de ses douleurs et de son ignominie ; en un mot, quiconque ne se soumet pas volontairement et d'avance aux tourments et à la honte, ne peut être son disciple *•
1 Lao IX, es. Wet8teftn rapproelM âv«e raiso» de œs parolet là belle maxime pythagorideniie rapportée par SimpUcius dans son Commentaire snr Epictète : Elç rh Upov àmpx^fi^^oi fii) iTtiarpifou,
* Luc XIV, 35-85 ; comp. Matth. X, S8 et 16, 514. Yonloir suivre Jésus- Christ, c*est être, par le fait, résolu k porter aa propre croix. L'expression « porter sa croix » se trouve clairement expliquée dans un passage de Plutarqufi, V. De sera numinis vindiata, cap. IX* De même, dit Plviarquo, que le mal porte avec lai son châtiment, de même le méchant porte rinstrument de son supplice : K«l réf /kIv viêfMmrx tAv xoXtû^fUifw UctLvvoç xoLxoipytèv hfipu rèv ocirroO rrocup^* 1i A xmxiti rSn xf^rr^pitiv èj>*c«wn»jv ixourov i( «ùti|« TCXTocivrr«(, ^f tv^ nç oZvtt. fiiov ivifiiorjpy^i 9Urp«^
GAIlÀCTàRBS DES viftlTABLIS DI8C1PLB9. 363
11 est alors semblable à un homme qui reut bàlir une tour sans ainâr auparavant calculé la dépense et qui y incapable de subvenir aux (rais de rentrq>riae9 eat obligé de laisser la construction inachevée^ en sorte que tout le monde se moque de lui; — ou bien il est sem^ blable à un roi qui entreprend imprudemment de fieiire la guerre à uuToisin supérieur en forces. — Ainsi^ ajoute Jésus y « quiconque d'entre vous ne renonce pas à tout < ce quUl a^ ne peut être mon disciple. » Les disciples sont destinés à être le sel de l'humanité, mais pour cela le renoncement est nécessaire ; sans le renoncement ils ressemblent au sdi qui a perdu sa saveur et que Ton jette parce qu'il n'est plus bon à rien \
Il &ut comparer à ces dernières paroles un passage obscur qui se trouve dans Marc IX , 49-50 , et qui est probaUement relatif aux mêmes circonstances *. Voici quelle me paraît être la pensée : Les persécutions , les luttes 9 les souArances qui attendent les disciples, sont comme un sel destiné à donner plus de saveur à leur vie
Tocfax^^ «TTocvffTouf fx^^^* J^sns pouvait donc employer cette expression sans faire allusion à sa mort, et il n*y a aucune raison d'admettre que la pensée seule vient de lui, et que Texpressioii date d'une époque postérieure. Mais sMl est vrai, comme saint Jean Taffirme, que le mot O^oOv ( *11?! ) > ^^^^ ^^^ Xn, SS, fasse allusion au genre de mort que devait subir JésBS, il faiidrt voif «tnsi -dans le passade présent une allusion de cette nature. Il en résultera alors que les synoptiques et le quatrième évangile sont d'accord pour affirmer que Jésus a piîgvu qu'il serait livré aux païens et qu'il mourrait comme un criminel. 1 Comp. p. 181 du présent volume.
* Ce passage a été placé ici sans doute, parce qu'il est question du feu dans le verset précédent.
264 CARACTÈRBS DES ViaiTABLIS DISUPLBS. — PAaABOLBS
spirituelle y à conserver et à yivifier leur disposition au renoncement. Mais ces influences du dehors supposent toujours la y\e intérieure ; elles peuvent la ranimer, mais elles ne pourraient pas la produire. C'est-à-dire que le sel des persécutions suppose au dedans de rhomme le sel spirituel^ Félémeot divin qui produit le r^M>ncement. Si ce dernier sel vient à sWadir, il ne peut plus être salé par rien ; c'est pourquoi Jésus exhorte ses disciples à avoir toujours du sel en eux-mêmes ; pour cela ils doivent surtout s'appliquer à conserver et à fortifier entre eux la communion spirituelle qui fera profiter chacun de la vie des autres.
Cette pensée, qui présente le royaume de Dieu comme le bien suprême auquel il faut tout sacrifier, se trouve encore développée dans deux paraboles : la parabole du trésor caché dans un champ et celle de la perle de grand prix \
L'idée saillante de la première parabole c'est que , pour obtenir le trésor, il faut vendre tout ce que l'on a, estimer pour rien tous les autres biens au prix de ce bien suprême. Tout le reste est accessoire et n'a d'autre but que de faire ressortir l'idée principale. — Puis vient la parabole de la perle de grand prix, qui présente sous une autre forme exactement la même pensée. Peut-être cette double comparaison avait-elle pour but de montrer les diverses manières de parvenir au royaume de Dieu.
1 Matth. XUI, 44-46.
DU TaibOR BT DB LA PBRLB PfticiIUSB. 265
Celui qui trouve par hasard le trésor caché dans un champ y est rimage de l'homme qui entend inopiné^ ment la prédication de TEvangile et dont le cœur s'ouvre à Finfluence de la Parole de vie. Sa conscience endormie se réveille , la gloire de Dieu se révèle à ses regards, et il se sent disposé à tout sacrifier pour obtenir le royaume qui lui est présenté. — Le marchand qui cherche de belles perles et qui en trouve une à la fin dont l'éclat surpasse celui de tontes les autres y c'est l'homme qui cherche longtemps avec peine la vérité et la vie; aussitôt qu'il entend l'Evangile , il sent qu*il a trouvé le bien suprême objet de ses désirs , et tous les biens périssables ne sont plus rien à ses yeux en comparaison de la vie étemelle.
Parmi les personnes que Jésus enchaînait à lui par ses discours il y en avait plusieurs qui auraient voulu invoquer son autorité pour décider des choses étrangères à son ministère. Hais Jésus, ne se proposant de fonder qu'un royaume spirituel, ne voulait point donner de préceptes extérieurs, mais s'attachait seulement à la disposition morale. Aussi un de ses auditeurs ^ lui ayant un jour demandé de terminer le différend qui s'était élevé entre lui et son frère au sujet de leur héritage, Jésus lui répond
* Lac Xn, 13-15. Schleiermacher croit que cet homme est aussi un de ceux qoe Jésus avait appelés. Je ne puis pas partager cette opinion. Le Seigneur aurait répondu autrement dans ce cas ; il aurait déclaré à son disciple qa*il fallait être prêt à tout sacrifier pour le suivre. On conçoit d*ailleurs sans peine qu*un simple auditeur de Jésus ait voulu le prendre pour juge dans une affaire d'intérêt.
â66 CARAGTBAS 9PI11TUBL DU ROTAUMS DB DIBU.
que ce n'est pas pour cela qu'U est venu. — 11 évita toujoura avec le plus grand soin de paraître se mtier descboaee du monde et des intérêts humains. U a montré par son exemple que le christianisme n'a point pour objet Forganisation de la vie civile et qu'il ne doit jamais s'arroger aucune autorité extérieure. 11 ne doit se proposer que d'agir immédiatement sur les dispositi«uet ne peut atteindre les autres sphères qu'indirectement et par influence. — Jésus saisit en même temps cette oo* casion pour faire sentir la vanité des biens terrestres qui sont partout la source de toutes les inimitiés, et pour recommander à ceux qui l'écoutent de s'attacher uniquement aux richesses spirituelles.
Nous plaçons ici, à cause d'une certaine analogie dans les pensées, une ciroonstance qui appartient sans aucun doute à une autre époque , mais à laquelle nous ne savons pas assigner une place plus convenable. On vient en appela: au jugement de Jésus pour décider une autre question étrangère à son ministère \ C'était à l'époque
^ Jean VIII, 3. Les argaments internes et externes s^accordent pour établir qne l'histoire de la femme adultère n'appartient pas à Tévangile de Jean. Voy. Lûcl(e sur ce passage. Peut-être le verset 15 (ch. VIU) aura-t-il donné lieu à Tintcrpolation. Mais le récit porte en lui-même le caraclère de la irérité. S'a n'était pas Trai , on poorrait toot au plat en chercher Torigine dans Tesprit dumarcionisme; mais alors il aurait une autre forme ; Topposition au mosalsme y serait plus manifeste, et le fait ne se serait pas si facilement accrédité dans la tradition catholique. Au lieu de cela, nous n'ayons ici que des difficultés de détail , faciles à écarter. Quant à l'histoire de la femme pécheresse, dans révangile des Hébreux (Voy. Eusèbi, III, 89), nous en savons trop peu pour pouvoir décider s'il s'agit d'un autre fait, ou seulement d'une reproduction altérée de l'histoire de la femme adultère, on de la pécheresse qui oint les pieds de Jésus.
LA FBMIIB ADULlinE. 267
OÙ les ohefis du parti pharisien ne s^étaient pas encore déclarés ouvertement contre lui, mais ib cherchaient déjà à le rendre suspect comme Pami des péagers et des gens de mauvaise vie. Ils conduisent donc vers lui une £Bmme surprise en adultère , et demandent s^ll ne (kut pas appliquer à cette femme la pmne de mort déterminée par la loi de Moïse. Si, comme ils s'y attendent ^ Jéras absout la femme ^ ses ennemis ont atteint leur but ; ils pravent Faccuser d^étre en contradiction avec la loi. Mais Jésus ne répond pas à leur question , et leur donne à connaître par sa manière de faire que c'est une chose étrangère à la mission dont il est revêtu. Et comme on le presse de s'expliquer, il transporte aussitôt k débat du terrain de la l^alité extérieure sur le terrain moral qui est le sien. Promenant sur ceux qui l'en* tourent un regard plein d'une majestueuse sévérité : « Que eefaii d'entre vous qui est sans péché , leur dii* a il y jette la première pierre centre elle. » U est vrai qu'au poini de vue légal le caractère personnel du juge est hors de cause ; c'est la loi seule qui condamne. Mais au point de vue moral , tout homme qui en juge un autre 9 qui condamne la personne et non pas seulement l'acte, et qui ne se sent pas exempt de péché, prononce condamnation contre lui-même (Rom. II, 1). Sa propre conscience rend témoignage contre lui quand il accuse son prochain. Rappelés par ces paroles au sentiment de leur misère , les pharisiens n'osent pas condamner et s'^oignept l'un après l'autre; et Jésus,