II
Il4 DEUXiÈlfS SECTION.
voir , que tout ce qui est fait par le centurion lui-même , est fait dans Luc par l'intermédiaire de messagers. Ainsi d'abord , au lieu de demander personnellement , comme dans Matthieu, la guérison à Jésus, il la demande par les anciens des Juifs , TTpEcêuTspou; twv îob^atwv ; en second lieu , ce n'est pas lui qui Fempéche d'èûtref dans sa maison , mais il charge quelques amis de l'en détôlirùer. Pour concilier cette divergence , on a coutume d'invoquer la règle : quod qûis per alium facit j etc. (i). Au point de vue des interprètes qui se décident pour cette explication, il est impossible de ne pas dire que Matthieu avait fort bien su que toute chose s'était passée entre le capitaine et Jésus par des intermédiaires, mais que, pour abi-éger, il les avait fait parler directement lun avec Tautre, à la faveur de ïa figure de rïiétorique plus haut alléguée. Or, quand on en est là, Stôrr a j)leinement raison d'objecter que, difficilement, un historien quelconque emploierait cette métonymie avec autant d'opiniâtreté durant tout le cours d'un récit, d'autant plus que, d'un côté, cette figure ne se trahît ici ffulle part d'ellemême, comme cela arrive quand , par exemple , où attribue à un général ce que ses soldats font, et que, d'autre côté, la circonstance de savoir si la personne a agi par elle-même ou par des intermédiaires , n'est cas sans quelque importance pour la connaissance de son caractère (2). 11 faut donc louer l'esprit de conséquence rfvec lequel Storr , admettant . en raison des différences considérables, que le récit du quatrième évangile se rapporte à un autre fait que celui du premier et du troisième , admet également , en raison aussi des différences qu'il trouve entre ces deux derniers, qu'ils ont pour bases deux faits différents. Si l'on s'étonne que, à trois reprises diverses, un cas aussi complètement semblable
(x] Augustin., de coi£s«ns. evang. (a) Ueber denZwecka,«»fr $, 35i»
X ) 10 ; Pauliis , exeg. Handb. , i , b , $• ^09 ; KÇster, Inunanael, S« 63»
NEUVIÈME CHAPITRE. § XCV. Il5
de gaérisôn ait ea lieu dans le même endroit ( car, d'après Jean aussi ^ le malade résidait et gue'rit à Capliarnaûm ), Storr. s'étonne, de son côté, que l'on voie la moindre invraisemblance à supposer ^ue, dans la ville de Capliarnaûm, en dès temps diflFérents, deux capitaines aient eu un serviteur malade, et que, une autrefois, derechef, un seigneur de la cour ait eu un fils malade ; que le second capitaine ( celui de Luc ), ayant entendu parler de l'histoire du premier, se soit adressé pareillement à Jésus et ait essayé de surpasser en humilité l'exemple donné par son collègue ; que de même, le premier capitaine (Matthieu ), ayant connu l'histoire antérieure du seigneur de la cour (Jean), ait voulu surpasser la faible confiance qu'avait montrée ce dernier , et qu'enfin Jésus ait guéri les trois malades de la même façon, a distance. Mais examinons, en soi, ïe fait tel que Jean le rapporte : un employé supérieur de Capharnaùm sollicite de Jésus la guérison d'une personne qui lui appartient par les liens du sang ; Jésus, à distance, exerce sur elle une action telle, que, au moment où il prononce la. parole curative , le malade se trouve guéri dans sa maison ; tout cela forme un ensemble si particulier de circonstances , qu'il est impossible d'en admettre une triple répétition ; une répétition double aurait même dés diflScultés ; en conséquence il faut essayer si les trois récits ne peuvent pas être ramenés à un seul fait primitif,
Ot", ici, le récit du quatrième évangéliste, que l'on regarde comme présentant les diAerences les plus générales , non seulement est analogue, dans ses traits essentiels, au récit des synoptiques; mais encore , dans plusieurs particularités dignes de remarque, l'un ou l'autre des deux narrateurs synoptiques concorde plus exactement avec Jean qu'avecl'autre synoptique. Ainsi, tandis que la désignation deTratç, donnée au malade dans Matthieu, peut, pour le moins, aussi bien être mîseéù cohcordlancé avec là désignation que donne Jean uio;,
llG DKDXIÈME SECTION.
qu'il vcc celle que donne Luc, ^oO>.oç, Matthieu et Jean ont une coucorclancc décisive quand ils rapportent tous deux que l'employé de Capharnaùm s'adressa par lui-même à Jésus, et non, comme dit Luc, par des intermédiaires. Au contraire, le récit de Jean s'accorde avec celui de Luc contre Matthieu dans la description de l'état où le patient se trouvait ; ni l'un ni l'autre ne parlent de \di paralysie ^ Trapà^uatç, dont Matthieu parle, mais ils représentent le malade comme voisin de la mort , Luc disant : il allait passer ^ y[^ùCkt TsTceuxav, Jean disant : il allait mourir ^ 7Î[jl£>.7.£v aTcoôvTidxçtv. Le dernier ajoute même (V. 62) que la maladie était accompagnée d'une fièvre^ irjpeToç. En représentant comment Jésus opéra la cure du malade, et comment la guérison s'effectua, Jean est de nouveau du côté de Matthieu contre Luc ; tandis que ce dernier ne rapporte pas une déclaration expresse de Jésus sur la guérison du serviteur , les deux autres racontent d'un commun accord qu'il dit à l'employé, d'après l'un : va^ et quil te soit /ait comme tu as cru^ uTuays, xal wç emcfTcucaç yav/iÔTîTo) coi, d'après l'autre, va^ ton fils ifit^ Tuopsuou, ô uio; <7oi» ^vi. Matthieu termine le récit par ces mots : et son serviteur fat guéri a cette heure même , xal laôn 6 xatç auToD h T'^p wpa £)C£tvri ; Jean finit le sien en disant que le père, s'étant informé suhséquemment , trouva que son fils avait recouvré la santé à V heure même , £v £)C£tv7i r^ wpa , où Jésus avait prononcé les paroles qui viennent d'être rapportées ; et, à tout prendre, ce dire de Matthieu concorde plus avec celui de Jean qu'il ne concorde avec celui de Luc, qui raconte que les messagers, étant retournés , trouyèrent rendu à la santé le serviteur malade. Dans un autre point de cette conclusion , l'accord de Jean avec Matthieu cesse, pour revenir du côté de Luc. Chez Jean etLuc, en effet, il est question d'une espèce de message qui , en dernier lieu , part de la maison de l'employé : d'après Luc c'est une foule d'amis du capitaine qui détournent Jésus de se donner la peine d'en-
trer; chez Jean ce sont des serviteurs qui, transportés de joie, vont au-devant de leur maître, et lui apportent la nouvelle de la guérison de son fils. Certes , quand trois récits sont aussi entrelacés que ceux-ci, on ne doit pas se borner à en déclarer deux identiques, et à admettre la différence d'un récit à Fégard des deux autres; mais il faut, ou les tenir tous trois séparés , ou les confondre en un seul , comme Seniler Ta fait d'après quelques précédents (i), et comme Tholuck a déclaré que cela était du moins possible ; seulement , ces commentateurs cherchent à expliquer les divergences des trois récits de manière qu'aucun des évangélistes n'ait dit une fausseté. Ainsi, l'on cherche à faire du seigneur de la cour ^ PaatTctjcoç (Jean), un employé militaire dont les deux autres ne font que désigner avec plus de précision la position, en l'appelant centenier^ é)caTovTap)(^oç. Quant au point capital , c'est-k-dire la conduite du suppliant, on pense que les différents narrateurs pourraient avoir mis en saillie différentes phases de l'anecdote: Jean n'en aurait reproduit que le commencement, c'est-k-dire les reproches de Jésus sur le peu de foi que le suppliant montra au début, et les synoptiques n'en auraient reproduit que la fin, c'est-k-dire les éloges que Jésus donne a sa foi promptement accrue. J'ai déjk indiqué comment on a cru concilier, avec encore plus de facilité, la différence principale qui existe entre les deux récits des synoptiques , et qui est relative k la demande faite par le supphant lui-mêiçe ou par des intermédiaires. Cet effort pour concilier k l'amiable les contradictions des trois récits est vain ; ce qui reste , c'est que les synoptiques se sont représenté le suppliant comme un centurion , et le quatrième évangcUste comme un seigneur de la cour ; les premiers , comme ayant une foi forte , le second, comme ayant encore
(i) Voyez dans Lùcke, i , p. 55a; couip;ucz atisdi De WcJîc, ciC{j. Hao(U>.^ 1, 3, s. 64.
ll8 DEUXIÈME SEGTIOlf.
besoin d'être fortifié dans sa foi; que Jean et Matthieu ont cru qu'il s'était adressé immédiatement à Jésus, et Luc, que par modestie il avait employé des intermédiaires (i).
Maintenant quel est celui qui rapporte la chose avec exactitude , quel est celui qui la rapporte d'une manière erronée ? Si d'abord nous prenons les deux premiers synoptiques, nous voyons que, à l'exception de De Wette, il n'y a qu'une voix parmi les commentateurs sur la supériorité du récit de Luc. Tout d'abord , on trouve invraisemblable que le malade ait été un paralytique ainsi que le dit Matthieu ; car , cette affection n'étant pas dangereuse , le modeste capitaine se serait difficilement décidé à réclamer l'assistance de Jésus dès son entrée dans la ville (2) ; comme si une affection très douloureuse, telle qu'elle est décrite par ]Vj[atthieu, ne rendait pas désirable un secours aussi prompt que possible , et comme s'il y eût eu trop d'exigence à prier Jésus de prononcer une parole curative avant qu'il ne se rendit dans son logis. Au contraire , on sera tenté de renverser le rapport que ces commentateurs établissent entre Matthieu et Luc , si l'on remarque que le miracle , et par conséquent aussi la maladie de la personne guérie miraculeusement, loin de s'amoindrir dans la tradition, ont dû toujours aller en grossissant ; aussi le paralytique cruellement tourmenté a dû plutôt être transforroé,par progression croissante, en malade près de mourir ^ (jls>.X(ùv T8>.euTav, qu'un malade près de mourir être transformé , par progression décroissante, en une personne simplement souffrante. C'est surtout le double message rapporté par Luc , qui , d'après Schleiermacher , est une circonstance qu'un narrateur ne peut guère imaginer. Mais que dirions-nous , si , justement ,
(l) Fritzsche in Mattb. , p. 3io: eo egissetradat; quibusdissidentibus pa-
Discrepat autem Lucas ita a Malth^ci cem obtrndere, boni nego interpretis
Qarratioiie . ut eenturionem non ipsnm esse.
L Teuisse ad Jcâum , sed pcr Ir<.;atub cum (s) Schleiermacber , I. c. S. 9a f.
NEUVIÉMB CHAPITR]E. § XCV. 1 IQ
Cfi^e circonstance sç faisait reconnaître, à des signes très manifestes, comme due à l'imagination de l'écrivain? Tandis que, dans Matthieu, Jésus ç'pârant à aller avec le capitaine, celui-ci cherche à l'arrêter en disant : Seigneur^ je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit^ Kupts, oO>t eijjlI bcavp; h% (aou ùtïq riiy aTeyvjv etceXôviç, il fait ajouter, d'après Luc, par ses amis qu'il envoie en message, ces mots : c'est poui; cela que moi-même je n ai pas cru convenable de venir vers vous , 5to où^è sfiaurov iQ^twda Trpoç ce eXÔeîv , ce qui montre clairement par quelle sorte d'argument ce message a été suggéré. Si cet homme s'est , dit-on , déclaré luimême indigne que Jésus vînt sous son toit , certainement il ne se sera pas , non plus, regardé comme digne de venir auprès de Jésus; progression d'humihté, qui indique que le récit de Luc est un récit de seconde main. La première suggestion de ce message paraît au reste avoir été fournie par un autre intérêt : il s'agissait de motiver , par une recom- , mandation préalahle de cie païen, la bonne volonté que montre Jésus à entrer daps sa maison. C'est en effet la première chose que disent les anciens des Juifs y Tupscêurepot tûv iou^atwv ; par , après avoir raconté à Jésus la maladie , ils ajoutent : il est digne quon lui rende ce sèn>ice , car il aime notre peuple ^ etc., oti a^tdç ecTtv ^ Tuapé^et toûîto' âyaTTa yocp to eôvoç tq[jlûv x. t. X. De la même façon, dans les Actes des apôtres (lo, 22), les messagers de Cornélius, pour décider Pierre à se rendre chez lui, lui exposent que c'est un homme juste et craignant Dieu^ et à qui , tous les Juifs rendent bon témoignage ^ âvyjp ^ixaioç )cal ço6ou(A£voç Tov 0SOV, (/.apTupO'j[Jt.8vo; Te ÛTTo oXou TOO çôvouç Tôv iouSûctcijv. Mais ce qui fait voir le plus clairement que le doiïble message ne peut appartenir au fait primitif, c'est que cela rend le récit de Luc complètement décousu. Dans Matthieu, tout s'enchaîne bien : le capitaine se borne d'abord k indiquer à Jésus l'état du malade ; puis, soit qp'il
laisse à Jésus la liberté de faire ce qu'il voudra , soit que Jésus 5 en offrant de se rendre chez lui, le prévienne , il refuse, dans les termes que l'on connaît, l'honneur que Jésus veut lui faire. Comment au contraire comprendre, sa conduite , si, comme Luc le rapporte , le capitaine fait d'abord dire à Jésus par les anciens des Juifs qu'il veuille . bien venir (sXÔwv) et guérir son serviteur , puis , si , au moment où Jésus arrive, il se repent de lui avoir fait cette invitation , et se contente de lui demander une parole qui fasse le miracle? On a prétendu que la première demande venait des anciens et non du capitaine (i). Mais cet expédient est en contradiction avec les termes précis de l'évangélistc, qui, en disant : il envoya,.., les anciens..., pour lui demander y cL-KiQivXz.... rpeGrêurspotiç.... spwTÔv aÙTOv, exprime que la demande provenait du capitaine lui-même. On a, d'un autre côté, dit que, par le motvenant, eXSwv, le capitaine avait simplement entendu que Jésus voulût bien se rendre dans le voisinage de sa maison , et que , lorsqu'il le vit prêt à entrer dans la maison même , il refusa cet honneur. Mais ce serait mettre sur le compte d'un homme d'ailleurs judicieux, une idée trop absurde. On peut encore moins., pour la même raison , le supposer aussi mobile dans ses déterminations que le texte de Luc le représente. Toutes les difficultés auraient été évitées si Luc avait attribué à la première ambassade , comme Matthieu au capitaine lui-même , d'abord seulement la prière directe ou indirecte de la guérison, et puis, toujours à la même première ambassade , le refus modeste de la peine que Jésus voulait prendre en s' offrant à aller dans la maison du malade. Mais l'évangéliste crut devoir motiver la résolution que manifesta Jésus de s'y rendre, par une prière qui la lui suggérât; et, comme la tradition lui avait transmis un refus d'accepter
(i) Kuiiiôî, in Mat!b.,"p. 2 2 i scq.
cette peine que Jésus voulait prendre lui-même, il se sentit incapable d'attribuer aux mêmes personnes la demande et le refus, et il fut obligé d'arranger une seconde ambassade. Cela ne faisait que masquer la contradiction , puisque les deux ambassades avaient été envoyées par un seul et même centurion.Peut-êtreaussi, en écrivant quele capitaine ne voulut pas que Jésus prit la peine d'entrer dans sa maison, Luc se souvint du message qui empêcba Jaïrus de donner k Jésus la peine d'entrer dans sa maison. Car, de même que, d'après lui et d'après Marc, le messager dit à- Jaïrus : n importunez pas le maître^ p/Ji (yx'j>.7we tov 5t^à(y)ta>.ov (Luc, 8, 49)-» de même ici, où, également , il y avait eu une invitation préalable de venir dans la maison , il fait dire k la seconde ambassade : maître, n'importunez pas ^ xupte, (/.yj (smXkoM. Mais le motif d'un pareil contre-ordffe n'existait que chez Jaïrus , dans la maisfon duquel , depuis la première invitation , la situation des choses avait été changée parla mort de la fille ; il n'existait pas chez le centurion , dont le serviteur se trouvait encore dans le même état (i).
Ce qui a détourné principalement les interprètes modernes d'identifier les trois récits, c'est la crainte de présenter* par Ik Jean comme un écrivain qui n'aurait pas bien saisi la scène, et qui même en aurait omis le trait essentiel (2). Il faudrait donc , s'ils voulaient a tout prix tenter une conciliation , s'attacher k montrer que le quatrième évangile est celui dont le récit se rapproche le plus du fait primitif. C'est cette supposition que nous allons immédiatement examiner, en considérant les récits en eux-mêmes. Si, dans le quatrième évangile , celui qui fait la demande est un sei^ gneurde la cour, pacrt^ucoç, et non un centenier, éxarov-
(1) Comp. De Wette> exeg. Handb., du capitaine (S. 328); on peat Toir dauâ
I. 1 , s. 83 ; Neauder, qai sait Lac dans son liyre ai c*est avec succès.
c:c;te circumtancc aus&i, cherche à rcn- (9) Tholuck , sur ce passage; Ha:iC|
drc couccvable le changement de volonté § 68» Anm. a.
1Q2 DEUXIÈME S^CHIQUI.
Tapyoç, comme dans les antres évangiles, c'est une particu-^ larité qui est indifférente, et dont on ne peut rien conclure, ni pour l'une ni pour l'autre partie. Il en est dç même relativement à la divergence touchant la position da malade à l'égard de celui qui fit la demande. Cependant , si , au sujet de ce dernier point, on se demande laquelle des trois désignations est la plus propre à avoir donné naissance aux autres , on admettra difficilement que le uioç [filius) de Jean soit devenu en progression décroissante, d'abord, d'une manière indécise , un Tuaîç {puer), puis un JoQ>.oç (^ser{fus)\ et même une progression inverse et croissante est ici moins vraisemblable qu'up terme moyen, à savoir qtfe, du mot indécisj-irarç ( = «^yj ), que nous lisons dans le premier évangile, on fit, dans deux directions, un esclave comme chez Xmc^ un fils CQmme chez ^ean. La désignation de l'état oii se trouvait le patient, est, ainsi que nous l'avons déjà remarqué , chez Jean comme chez Luc, un renchérissement sur ceUe de Matthieu, et par conséquent elle est postérieure. La difféférence relative à la localité , au point de vue actuel de la critique comparative, serait, sans aucun doute, jugée de la manière suivante : on dirait que , dans la tradition où les synoptiques pujsèrent , le lieu d'où Jésus opéra le miracle se cqi^ondit avec celui où gisait le malade ; que Gana , moins connu, fut absorbé par Caphamaùm plus célèbre, et que Jean, qui avait été témoin oculaire, conserva une notipn plus exacte des lieux. Mais cela ne parait être ainsi qu'autant que l'on suppose dès l'abord que le quatrième évangéliste a été témoin oculaire. Si , comme on le doit , on chercha uniquement, dans la pâture des récits, un motif de décision , oxl trouve un tout autre résultat. Il s'agit ici d'une guérison à distance, dans laquelle le miracle parait d'autant plus grand, que l'intervalle entre le guéri et la guérison est plus considérable ; or , la tradition orale , en Hropageant la narr^t[Qi^<^ ai^a-t-elle eu de la tendance à di-
inj^njer la distance, jet par conséqifent Iç înii:ac]eî etfaujirat-ii voir le récit original dans celui de Jean , qui rapporte que la guérison fut opérée par Jésus d'un lieu d'où le seigneur de la cour p'arriye que \e lendemain auprès de la personne guérie, tandis que le récit tiransfori^ié par la traditipp sera celui des synoptique;? , qui rapportjent qu^ Jésus se trouvait dans la même ville que le serviteur malade? Il p'y a de conforme à l'esprit légendaire qi^e la propositîop inverse, jet ici encore le. récit de Jean porte la marque d'un récit d^ seppndç main. Ce qui, a particulièrement le caractère 4e la ^ctioi^, c'est la ponctualité avec laquelle, daijs le quatpèmg évangile, l'heure 4ç la guérison est détermiijéç. J^es simples parpljes de Matthieu qui se trouvent d'ordinaire à la fin djes histoires de guérison, il /ut guéri à f heure même, taÔYi $v Tçwpç Exetvri, sont devenues une question du pèyç, qui s'informe à qiielle heure il jr aeudumieuXy&fOL sv -^ )co(jn|^OTepov eojf^e, une réponse des serviteurs qjii disent que (aj^èyre f'q quitté la veille à la septième^ hçure, ori j^ôà;, ûpofv éêâojjiyiv, âçvixev aÙTov 6 TuupeToç , et enfin la constatation que le mala4^ a été réellement guéri à V heure oii Jésus dit: V offre fils v.it, iv èxetvjj T^ wpa çv -ij eiTuev aÙTÛ o'iyiciQ'jîç* 6 uîoç (jou ^ij. Parler ainsi, c'est se laisser aller à une exactitude inquiète , c'est se tourmenter avec des calculs qui paraissent trahir hien plusl'efiort du narrateur qui veut certifier le miracle, que porter le caractère d'un récit tracé d'après l'événement. %n faisant traiter le seigneur de la cour, pacitTctxoç, personniellement avec Jésus, l'auteur du quatrième évangile a conservé, plus que. celui du troisième, la simphcité primitive du récit. Cependant il offre, ainsi que cela a été remarqué, dans les esclaves qui vont ^udevaht 4e Jésus, quelque chose d'analogue à la seconde ambassade de Luc. Mais, quanta la difiërence principale, c'est-àdire celle qui est relative au caractère moral du suppliant, on pourrait, en employant notre propre r^le , donner la pç^ férence à Jean sur les 4e^l; aqties narrateurs ; car, si U f^J
le plas légendaire est celui qui montre une tendance a grossir ou a embellir , on pourrait dire que le suppliant qui , d'après Jean , est passablement faible de foi , est devenu un modèle de foi chez les synoptiques. Mais la légende ou un narrateur qui travaille en poëte,ne tend à embellir les récits que dans ce qui se rapporte k son but principal , lequel, dans les évangiles, est la glorification de Jésus ; et , pour cette raison , on trouvera que l'embellissement est , à deux égards, du côté du quatrième évangile. D'abord, comme il importait surtout de relever la supériorité de Jésus par le contraste de ceux qui avaient afiaire à lui, l'évangéliste a pu avoir intérêt à représenter le suppliant plutôt faible que fort de foi ; cependant, la réponse qu'il met dans la bouche de Jésus , si i^ous ne voyez pas des signes et des prodiges ^ vous ne croirez donc pas , èàv (xt) (ni|Aera ocal répara fôyiTe , où fxin TTtcjTeucTiTS , a pris trop de rudesse , car elle a mis dans l'embarras la plupart des interprètes. En second lieu , il pouvait paraître messéant que Jésus , ayant d'abord résolu d'entrer dans la maison du malade , s'en laissât détourner ensuite , et parût ainsi obéir à une influence étrangère ; on pouvait croire plus convenable de dire que la guérison à distance avait été son dessein primitif, et qu'elle n'était pas, chez lui, Fefiet de la suggestion d' autrui ; et si , comme le disait la tradition , le suppliant avait encore prononcé quelques paroles, elles devaient prendre une direction opposée à celle qu'elles ont dans les synoptiques, c'est-à-dire inviter Jésus à entrer dans la maison.
Si l'on demande ' maintenant comment -cet événement fut possible et comment il s'opéra , l'explication naturelle croit se tirer le plus facilement du récit du quatrième évangile. Ici, remarque-t-on, Jésus ne dit rien qui indique qu'il veuiUe procurer la guérison du malade ; il assure seulement ^u père que la vie de son fils est hors de danger ( à \à% aou n ), et le père, trouvant que l'amélioration de l'état de son
NEDYIEMB CHAPITRE. § -SCV* ia5
fils a coïncidé avec le temps où il avait parié avec Jésus , ne conclut pas non plus que Jésus ait opéré la guérison a distance. Cette histoire prouve uniquement, que Jésus, à l'aide de connaissances approfondies dans la séméiotique , était capable , l'état J'un malade lui étant décrit, de porter un juste pronostic sur le cours de la maladie. Sil'évangélisten'a pas rapporté cette description , il ne s'ensuit pas que Jésus^ ne se la soit pas fait donner ; cette preuve de savoir est appelée un signe ^ (mixeiov (V. 54), attendu qu'elle était un indice d'une habileté de Jésus que Jean n'avait point encore signalée, à savoir, le talent de prédire la guérison d'un homme dangereusement malade ( i ). Mais, indépendamment de cette fausse interprétation du mot signe ^ (yY)[A£rov, et de cette introduction, en contrebande, d'un dialogue dont le texte ne dit rien, cette manière de considérer la chose place le carac* tère et même le jugement de Jésus dans le jour le plus douteux. Puisque nous regarderions comme imprudent le médecin qui , ayant examiné lui-môme un fébricitant que l'on tiendrait pour moribond dans le moment même, en garantirait la guérison, et hasarderait par la sa réputation, avec combiçn plus de raison ne trouverions -nous pas que Jésus aurait agi avec témérité, si, sur la seule description d'un homme qui n'était pas médecin , il eût assuré que le malade ne courait aucun danger ! Nous ne pouvons admettre en lui une pareille conduite , non sans doute à cause d'idées orthodoxe, mais parce qu'elle serait en contradiction avec sa manière d'être et avec l'impression que son caractère laissa parmi tes contemporains. Si donc Jésus n'a fait que prédire la guérison du fébricitant sans l'effectuer , il a dû en être asisuré d'une manière plus positive que par des conjectures naturelles , il a dû en avoir connaissance par voie
(i) Paulu», CÔmm. 4> S. a53 f.; Veotorini', a , S. 140 f/. Comparex Hase, §68, *
ià6 mvxitisÈ âEcrioN.
surnattirelle. C'est là tournure qu'un des plus récents interprètes de Jean a essaya de donner à ce récit : il pose la question âé savôiï* si nôiis avons ici un miracle de la science où de là puissance^ et, coinine il n'y est nulle part question de l'action immédiate de là parole de Jésus , tomme , d' ailleurs , le quatrième évangile se plaît particulièrement à relever le savoir sujpérieur de Jésus, Lûcke se décide à penser que Jésus , par le moyen de sa nature supérieure , a simplement su que, au moment oii il parlait, la nature triomphait de la mdadie(i).Mais, si notre évangile s'attache souvent à relever le savoir supérieur de Jésus , cela ne prouve rien ici , car il appelle non moins souvent l'attention sûr sa puissance supérieure. De plus, quand il s'agit du savoir surnaturel de Jésus , cela est d'ordinaire clairemeiit indiqué ( voj', 1 , 49* ; 2 , 26 ; 6 , 64 ) ; et Jean, s'il avait entendu parler d'une connaissance surnaturelle de la guérison du ^laladedéjà effectuée, aurait fait tenir à Jésus un langage anaïpgue à celui qu'il tint àNathanaël, par exemple Jésus aurait dit au père qu'il voyait son fils sur son lit et dans un état déjà meilleur. Non seulement il n'est pas question de savoir supérieur , mais encore une action miraculeuse est indiquée avec une clarté suffisante. En effet, si l'on rapporte la guérison soudaine d'un homme près de mourir, jjls^Iwv (ztcoÔv^'- <ntetv , on veut tout d'abord savoir la cause qui a amené ce changement inattendu ; et, quand un narrateur qm, ailleurs, rapporte des miracles opérés par la parole de celui dont il raconte les actes, dit que ce dernier donna l'assurance que le malade vivait, rien ne peut empêcher de reconnaître que ce narrateur a voulu attribuer la cause du changement favorable à la parole prononcée , si ce n'est un désir erroné de diminuer le merveilleux de ïa narr ation (2).
(z) Liicke» l> p« 55o seq. (a) Comparez De WétteiVnr ce pas-
Mge.
Dans le récit des synoptiques , on iie peut pas È^en tirer avec un simple pronostic , car le père y demande une action curative (Matth.,' V. 8), et Jésus àceède à sa prière (V. i3 ). Cela, joint à l'éloignement ^i rendait impossible toute action physique et psyèhîque de Jéèus sur lé m'àlade, semblait couper court à l'explication naturelle , si ùnè j)articularité de la narratioù n'avait offert une ressource inattendue : c'est la comparaison que le cfenttfrion établit entre luiïnéme et Jésus. Lui, n'a qu'à prono'hcèr tiiie parole pôtfr voir les ordres exécutés pâï èes sbldatè et ses serviteurs; de ttême il n'en coûterait qu'un mot à Jésus pour reridfe là sârilé à son esclave malade. On a torturé tette comparaison de manière à y trouver, tant du côté du centurion que du côté de Jésus , l'intermédiaire dé personnes humaines. En con- Séqueùce, d'après ces auteurs, le centurion a voidu seulement réprésenter à Jésus qu'il n'avait qu'à dire un ilaot à un de ses apôtres pour que celui-ci l'accompagnât et gùèiît son esclave , ce qui fut réellement fait aussitôt ( i ). Mais, comme ce serait la première fois que Jésus aurait fait opérer des guérisons par ses apôtres , et la seule fois qu'il leur aurait donné directement la missioil de guérir tel malade , comment cette circonstance spéciale pourrait-elle être tacitement supposée dans le récif de Luc ordîhâîremerit si détaillé? Pourquoi cet écrivain, qui n'est pas avare de développements dans le reste du discours des messagers , épargné-t-îl une coupïe de paroles qui auraient tout expliqué , si aux mots dites Une parole , eiTcà Xoyo) , il avait ajouté à un de vos disciples , ou quelque chose de semblable? Mais c'est suftoirt à la fin de la narration où le résultat est annoncé , que l'explication naturelle tombe dans le plus grand etnba^às, non éetûement par le silence des narrateurs , mais encore par une particularité positive que Luc raconte. Luc , en effet , termine en
(0 Pftiil«9| mu* lUJiSbp» ^f b|i« 710 f;^ Aatwiicie CéM^lchtOi i, S,
ia8 DEUXIEME SECTION.
disant que les amis du centurion, revenus chez lui , trouvèrent son serviteur déjà guéri ; or, si, comme le veut celte explication, Jésus le guérit en envoyant avec les messagers un ou plusieurs de ses apôtres , le malade ne put commencer à se rétablir que du moment où les messagers furent entrés dans la maison avec les apôtres , mais ils ne purent pas le trouver rétabli dès leur arriva, Faulus , à la vérité, suppose que les messagers s'arrêtèrent encore quelque temps à écouter les discours de Jésus, et qu'ainsi les apôtres arrivèrent avant eux. Mais il s'abstient d'expliquer comment les messagers se sont arrêtés avec si peu de nécessité , et comment l'évangéliste a tu , non seulement la mission des apôtres, mais encore le retard des messagers. Maintenant, pour ce qui répond du côté de Jésus aux soldats du centurion , que l'on suppose des démons auteurs de maladie ( i ) , ou des anges serviables (2) , ou simplement la parole et les forces curatives de Jésus (3) , dans tous les cas il nous reste une action miraculeuse à distance.
Un second exemple d'une guérison à distance est commun au premier et au second évangiles (Matth. , i5, 22 seq. Marc, 7, 25 seq. ) Sur la frontière de Phénicie, une femme païenne pria Jésus de secourir sa fille possédée ; il objecta d'abord sa vocation exclusive pour le peuple d'Israël, mais, la mère persistant à l'implorer humblement , il accorda à la force de sa foi l'accomplissement de<«on désir, accomplissement qui se manifesta aussitôt parla guérison de la fille. Ce récit a déjà été examiné pour un premier point, c'est-kdire le refus préliminaire de Jésus , dans les recherches consacrées au plan messianique de Jésus (4). Il vient d'en être question pour un second point, c'est-à-dire l'état de
(1) C'est ce qn*OBt dit jadis les Ho- (a) Wetstein,N. T. i, p. 349» Com-
mélies clcmentioeâ, 9, a 1*, et ce que ré- parez OIsbausea snr ce passage. pète Frit««che, in ^attb., 3i3. (3) Kôster, Immanuel, S. igS, Anm.
possession de la malade ( i ) ; enfin , quant au troisième point , c'est-à-dire la guérison à distance par la simple parole et par la volonté de Jésus , il faut k rapprocher de l'histoire du serviteur malade ou du fils malade de l'employé de Caphamaùm.
D'après l'aveu des interprètes mêmes qui , d'ordinaire , ne redoutent pas le merveilleux , ce mode d'opérer de Jésus a cela de particulièrement difficile, que, Jésus n'étant pas présent, et l'influence salutaire qu'il exerçait sur le malade faisant défaut , toute possibilité nous est ôtée de concevoir cette guérison par une analogie prise dans la nature (2). D'après Olshausen, cette action à distance a, il est vrai, ses analogies, à savoir, dans le magnétisme animal (3). Je ne veux pas contester absolument cette assertion ; seulement j'appellerai l'attention sur les limites qui , autant que je sache , circonscrivent toujours ce phénomène en tant que magnétique. D'après les expériences connues jusqu'ici , l'action à distance ne peut être exercée sur la personne en somnambulisme que par le magnétiseur ou par un autre individu qui est en rapport magnétique avec le somnambule; par conséquent , l'action k distance a dû toujours être précédée d'un contact immédiat ; et dans nos récits il n'est pas dit que rien de pareil se fut passé entre Jésus et le malade. Ou bien, un pareil pouvoir , si tant est que les faits soient véritables, n'est possédé que par les somnambules eux-mêmes , ou par d'autres personnes à système nerveux dérangé , ce qui ne peut en aucune façon s'appliquer k Jésus. Une pareille guérison de personnes éloignées, telle qu'elle est attribuée à Jésus dans nos narrations, dépasse de beaucoup les limites les plus extrêmes de l'action naturelle du magnétisme et d'autres phénomènes analogues, et brise tout fil qui
(1) T. 2, § 89 et solvants. (3) Bibl. Gomni., i, S. 264.
(a) Lùcke, x , p. 55o; Woisse, 1. c, S. 526 f.