II
^4^ DEUXISHB BECTIOV*
prend pas davantage pourquoi , malgré sa réponse négative, elle attendait néanmoins avec confiance son premier mira** cle pour cette occasion , ni comment elle croyait savoir précisément qu'il le ferait de manièrp k avoir besoin des serviteurs (i). Cette connaissance précise que Marie montre du mode même suivant lequel le miracle va s'opérer, parait ié«* nsoigner que J^ésus lui avait fait une ouverture antécédente; aussi dlshausen suppose-t-il que Jésus avait donné à sa mère quelque indice sur ce qu'il projetait. Mais quand cette ouverture aurait^^Ue été faite? pendant qu'ils ^e rendaient k la noce? Mais alors , Jésus aurait prévu qu'on manquerait de vin , auquel cas Marie , en lui apprenant que les convi-* ves n avaient plus de vin , oîvov oùk ej^ouct , ne pouvait pas lui présenter cet avis comme un embarras inattendu. Mettra^t^n la communication dont il s'agit, après cet avis donné par Marie , par conséquent en connexion avec \^ paroles : Femme , quy a-t-il entre vous et moi^ etc. ? ti ipl xal doi Yvvopi x. T. X.; mais à côté de ces paroles on ne peut supposer une communication aussi opposée ; il faudrait donc se repxésenter qu'il prononça les pardLes de refus à voix haute , celles d'assentiment à voix basse et seulement pour Marie , ce qui serait jouer la comédie. On ne comprend donc en au** cune £)uç(>n comment Marie pouvait attendre un miracle et; justement le changement de Teau en vin. A la première difficulté , c^est-^à-ndire Fattente d'un miracle , (m semblerait &ire une réponse satis&isante en prétendant que Marie n'at^ tendait pas an miracle , mais que, habituée dans toutes les circonstances difficiles à prendre conseil de lui , elle s'était W3si adressée à lui dans ce cas (â). Mais la réponse de Jésus montre qu'il avait trouvé, dans les paroles de sa mère , une
(i) Cet argament s'adresse aussi è proTO<{aée par llnangiiratioii solennelle
Neander, qui s*appaie snr la croyance de lors du baptême (S. 370). Marie à la messianitc de Jésus, en ce (2) Hess, Geschiçhte Jesn, i,S. i3!5.
sens que Mtts croyaace avait dû être Compares aiiMi Calm, ma et paseaf^.
NEUVIEME GHAPIXEE. § G. «243
provocation à un mirade, et d'ailleurs, Favis que Marie donne aux serviteurs reste inexpliqué dans cette hypothèse. La réponse de J&us à sa mère ( Y . 4 ) ^ souvent été hlàrmée avec exagération (i), et justifiée d'une manière insoffîsante. On aura beau dire que l'expression hébraïque ')Hl ^VrtO 9 ^ IsqttcUe correspond le grec Tt épi xal oot , se trouve par exemple dans s, Sam. i6, ro^ comme un doux reproche (q) ; on aura beau prétendre que Jésus ^ en entrant dans son ministère , avait , quant à ses fonctions, brisé ses Ueps avec sa mère (3) ; toujours est-il qu'il devait être permis d' appeler avec modestie l'attention de Jésus sur les occasions d'exercer sa puissance miraculeuse : et, si celai qui lui montrait un cas de maladie en le pmnt d y porter remède, ne méritait pas une r^rimandè, encore moins Marie en méritait-elle une pour lui avoir fait connaitre un manque de vin , dans des termes qui ne comportaient qu'impUcitement la demande d'y remédier. Le cas serait autre si Jésus' n'avait pas trouvé la circonstance susceptible ou même digne d'un miracle : il aurait pu repousser durement l'avertissement de sa mère comme une si^gestion d'exercer k faux sa pubsance miraculeuse, suggestion dont on voit un exemple dans l'histoire de la tentation. Mais, comme bîentèt après il montra par le fait qu'il trouvait la circonstance digne d'un miracle, on ne voit absolument pas comment il put savoir à sa mère mauvais gré d'un avertissement qui ne vint peut*étre que quelques instants trop t^t (4)-
Aux nombreuses difficultés du point de vue surnaturaUste, on a essayé d'échapper ici aussi par l'explication naturelle. On est parti de la coutume où étaient les Juifs de faire, lors des noces, des présents de vin ou d'huile. On a observé que Jésus, ayant araeâé cinq disciples nouvellement attachés à sa
(i) Par exemple par Woolston, 1. o. (n) OLÎiaiiscu, sur ce ])assa;îc.
(%) Fklft|l. CkSk 9»; Tlwluck, iur ce (4) Couiparcx anaei le» ProliafoUia,
passage. P* 4» seq»
â44 DEUXIÈME SECTION.
personne , et qui étaient des hôtes non invités, a pu prévoir un manque de vin , et Ton admet que , par plaisanterie , il voulut faire porter son cadeau d'une manière inattendue et secrète. La gloire , 5d$a , qu'il manifesta par cette action, n'est que celle de son humanité qui, en temps et lieu, ne dédaignait pas une plaisanterie. La foi , Tutcmç , qu'il obtint par là auprès de ses apôtres , c'est la joyeuse adhésion à un homme chez qui l'on ne voyait rien de ce sérieux gênant que l'on attendait du Messie. Marie connaissait le dessein de son fils ^ et , quand le moment lui en paraît venu, eUe l'exhorte à le mettre à exécution, mais lui l'avertit en riant de ne pas lui enlever par trop de promptitude le plaisir de sa plaisanterie. Il fit verser de l'eau : cette circonstance paraît appartenir à l'illusion plaisante qu'il voulait causer. Tout-à-coup, au lieu d'eau, il se trouva du vin dans les cruches; on y vît une transformation miraculeuse, et cela est aisément concevable à une heure avancée de la nuit, ' où déjà l'on avait passablement bu; enfin Jésus n'instruisit pas les gens de la noce du véritable état des choses , ce fut la conséquence de sa plaisanterie, il ne voulut pas détruire luimême l'illusion qu'il avait produite (i). Du reste, comment la chose se passa-t-elle ? par quel moyen Jésus substituat-il le vin à l'eau? C'est, dit Paulus, ce qu'il n'est plus possible de découvrir ; il sufiit de savoir qiie tout se passa naturellement. Mais, puisque, d'après l'hypothèse de ce théologien, l'évangéliste Savait d'une façon générale qu'il n'y avait rien eu que de très naturel aux noces de Cana, pourquoi ne nous a-t-il donné aucun indice là-dessus ? S'il voulait , lui aussi , préparer aux lecteurs la surprise que Jésus avait préparée aux spectateurs , il devait à la fin de son récit donner l'explication de la scène , afin de ne pas rendre l'illusion permanente. Surtout il ne devait pas em-
(i) Paalas, Comm., 4» S. iSo ff. L. J. i , a, S. 169 (t'y Natûrliche Ge- Bcbicbtey a, S. 61 ff.
NEUVIEME CHAPITRE. § C. q45
ployer rexpre^sion propre à tromper , que Jésus , par cet acte, avait manifesté sa gloire^ vh ^o$av auroiï (V. 1 1), ce qui, dans le langage de son évangile, ne peut signifier que la dignité suprême de Jésus.; il ne devait pas appeler l'événement MIL signe, <ni[X€wv , ce qui implique quelque chose de surnaturel ;. enfin, par l'expression : Ceau changée en vin, To û5ft)p olvov yeyevTifAsvov (V. 9 ) , et encore moins par la désignation de Cana comme le lieu où il avait changé Teau en vin , ottou s-Troiviffev u Jwp otvov ( 4 ? 4^ ) ? il ne devait pas faire croire qu'il partageait l'opinion de ceux qui y voyaient un miracle (1). L'auteur de l'Histoire naturelle du prophète de Nazaret a essayé d'échapper à ces difiicultés en accordant que le narrateur lui-même , Jean , a pris la chose pour un miracle et l'a racontée comme tel. Mais, indépendamment de la manière indigne dont il explique cette erreur de l'évangéliste (2) , on ne peut pas supposer que Jésus ait en; tretenu ses disciples dans l'illusion des autres convives , et qu'il ne leur ait pas du moins donné des éclaircissements sur le vrai caractère de l'aflFaire. Il faudrait donc admettre que celui qui raconte, dans le quatrième évangile, cet événement, n'a pas été un des disciples de Jésus ; mais cela dépasse la sphère du mode d'interprétation de ces théologiens. Allons plus loin. Accordons que le narrateur lui-même , quel qu'il puisse être, ait partagé l'opinion de ceux qui y voyaient un miracle ; nous comprendrons , il est vrai , la manière dont il raconte, et les expressions qu'il emploie, mais nous n'en trouverons que plus incompréhensibles les procédés et la conduite de Jésus , s'il est vrai qu'il ne se soit pas agi d'un miracle véritable. Pourquoi , en présentant son cadeau , prit-il tant de soin pour qu'il parût un don miraculeux? Pourquoi fit-il remplir d'eau les vaisseaux où il avait l'in-
(1) Comparez là*d«8si]8 Flatt, 1. c, (a) Il rapporte aussi à Jean le verbe
S. 77 ff. et Lûcke, sur ce chapitre. s* enivrer, fAcOvvxcffOou, V. ib.
94^ DEnXiâBfB âECtlON.
tention de mettre aussitôt da vin , pnisqne la nécessité où l'on était d'ôter celte ean, ne pouvait qu'empêcher le secret qu'il voulait qu'on gardât dans cette opération , à moins qu'on ne prétende , avec Woolston , qu'il avait seulement communiqué à l'eau un goût de vin en y versant des liqueurs? Il y a donc une double difficulté^ à savoir, d'une part pour se représenter l'introduction du vin dans les cruches déjà remplies d'eau, d'autre part pour justifier Jésus du soupçon d'avoir voulu faire naître l'apparence d^une transforma* tion miraculeuse de l'eau. C'est sans doute le sentiment de ces difficultés qui a décidé l'auteur de l'Histoire naturelle du prophète de Nazaret à rompre toute connexion entre l'eau des cruches et le vin qu'on présente plus tard» et à supposer que Jésus avait fait chercher de l'eau parce qu'on en man-^ quait , et qu'il voulut recommander l'usage salutaire de se laver avant et après le repas , mais que plus tard il fit ap^ porter le vin d'une chambre voisine où il l'avait déposé. Pour une pareille explication $ il faudrait admettre, ou bien que l'ivresse de tous les convives et en particulier du narrateur , eût été passablement complète pour qu'ils crussent que du vin apporté de la chambre voisine était tiré des cruches pleines d'eau , ou que les moyens pris par Jésus pour faire illusion eussent été arrangés avec beaucoup d'habileté, ce qui est incompatible avec sa droiture ordinail^. Dans ce détroit entre l'explication surnaturaliste et l'explication naturelle qui , ici , ne sont pas plus suffisantes l'une que l'autre , nous devrions, avec un des plus récents interprètes du quatrième évangile , attendre u qu'il plût k » Dieu d'amener, par des développements ultérieurs d'une » sage méditation chrétienne , la solution de ces énigmes h la )» satisfaction générale ( i). » Mais, par cela seul que l'histoire dont il s'agitne se trouve que chez Jean, nous avons une issue
(i) Lùc^e, pu 4o|^«
NEUVIÈMK CHAPITRE. § C. !l47
ponr sortir d'embarras. Uniqne comme elle eôt datis son espèce^ racontant le premier miracle de Jésus , elle deraît être connne de tons les apôtres, bien que tons les douze ne fussent pas dès lors avec Jésus ; elle devait, quand bien même parmi les autres évangélistes il n'y aurait pas d'apôtres, être passée dans la tradition générale ^ et , de là^ avoir été recueillie par les synoptiques. Or, comme Jean est le seul qui l'ait^ il sem^bleplusnaturel d'admettre qu'elle ne s'est formée quedans un terrain delà légende étranger aux synoptiques, que d' admets tre qu'elle ait disparu d'aussi bonne heure du terrain même où elle était née* Il ne reste donc plus qu'à voir si nous sommes en état de montrer <;omment, même sans motif historique, une pareille légende a pu se produire. Kaiser 8*en réfère à l'esprit romanesque de l'Orient, ami des métamorphoses ^ mais cet exemple est si vague ^ que Kaiser lui-même a besoin de sup-^ poser ({ti'il y avait eu réellement^ de la part de Jésus, un6 aimable plaisanterie (i). Par là , il reste dans le malheureux moyen-terme entre l'explication mythique et l'explication naturelle , duquel on ne sort qu'autant qu'on parvient à re* cueillir, pour un récit, d'es points mythiques de rapport et d'origine, plus précis et plus voisins. Or, dans le cas actuel^ on n'a besoin de rester, ni dans l'Orient tout entier, ni dans le champ des métamorphoses en général ; car nous trouvons précisément des transformations de l'eau ^ dans le cercle plus étroit de l'histoire primitive des Hébreux* A côté de quelques récits où nous voyons que Moïse fit jaillir aux Israéli^ tes, dans le désert $ de l'eau d'un rocher aride {^. Mos. , \y^ 1 seq.; 4- Mos<, ^0$ i Seq.), don miraculeux, qui, répété avec quelques modifications dans l'histoire de Samson ( Jud^ » lô, i8 seq.), fut aussi transporté au nombre des attentes messianiques (2) , la première métamorphose de l'eau qui
( 1) BiU* Tbeol., i, S. soo, autres : Goel pri«us««« ascendere f«cit
(a) Dans le passage de Midrasch Ko» puteiim : sic quuque Goèl p4»8treinus at* heleUi, cité t. i, § i4« il est dit entre oendere IkoietaqiiM» etc.
q48 deuxième section.
fut attriLuée à Moïse, est cette transformation de toute 1 eau de r Egypte en sang, citée parmi ce qu'on appelle les dix plaies (q.Mos., 7, 17 seq.). A côté de ce changement en pis, se trouve, dans l'histoire de Moïse, un changement en mieux; car, d'après l'indication de Jéhova, il rendit douce de l'eau saumâtre (2. Mos., i4, ^3 seq.) (i);.semklablement, plus tard, Elisée rendit bonne et innocente une eau malsaine (2. Reg., 2, 19) (2). De même que, d'après les passages rabbiniques cités , le pouvoir d'accorder de l'eau paraît avoir été transporté de Moïse et des prophètes au Messie , de même la narration de Jean paraît montrer que le pouvoir de transformer l'eau fut également transporté des premiers sur le second, toutefois avec les modifications qui étaient dans la nature îles choses. Si , d'un côté , une mutation de l'eau en pis, comme la mutation opérée par Moïse de l'eau en sang , pouvait , en tapt que miracle vengeur, ne pas être jugée très conforme à l'esprit de douceur de Jésus reconnu pour Messie , d'autre part , un changement en mieux, qui , tel que la destruction de l'amertume ou de qualités nuisibles , restait enfermé dans les limites de V espèce de l'eau , et n'en modifiait pas la substance comme la métamorphose en sang, pouvait paraître insufiisant pour le Messie. Ces deux conditions prises ensemble , c'est-k-dire un changement de l'eau en mieux joint à un changement spécifique de sa substance, devaient donner sans effort une transformation en vin. Or, elle est racontée par Jean d'une manière que nous devons trouver d'autant plus conforme à l'esprit de son évangile qu'elle s'éloigne davantage de la réalité ; car, tout inconcevable que paraisse , historiquement parlant , la dureté de Jésus à l'égard de sa mère , il n'en est
(i) Josèpbe (ÀDtiq. 3, 1, a)doniie, ce formation de Tean en hnile qu'Eiisèbe
mi est remarquable, une explication na- rapporte d*nn évéque chrétien, H. £.
irelle de ce miracle. 6, 9.
(a) Que Ton se rappelle aussi la trans-
pas moins dans l'esprit du quatrième évangile, que Jésus fasse connaître sa grandeur, en tant que Verbe divin, >.oyoç, par une pareille conduite à l'égard de suppliants (Joh. , 4^ 48 ) 5 et même k l'égard de sa propre mère (i ). C'est encore dans l'esprit de cet évangile, d'avoir mis la foi ferme que Marie conserva malgré la réponse négative de son fils, dans une lumière particulière , en rapportant que, par un pressentiment historiquement impossible de la manière dont Jésus devait opérer le miracle, elle donna aux serviteurs l'ordre d'être attentifs aux signes de son fils (2).
SCI.
Jésus maudit un figuier stérile.
li'anecdote du figuier que Jésus dessécha par sa parole , à cause que , ayant faim , il n'y trouva pas de fruits , est propre aux deux premiers évangiles ( Matth. , 21, 18 seq. Marc ,11,12 seq.) ; mais elle est racontée par eux avec des divergences qui ont de l'influence sur la manière de concevoir la chose. Une de ces divergences de Marc par comparaison avec Matthieu, parut si favorable à l'explication naturelle, que c'est en s'y référant que, dans ces derniers temps, on a attribué au premier une tendance à concevoir naturelle-
(1) Comparez les Probabilia, 1. c.
(2) De Wette trouve que l'es analogies empruntées à l'Ancien-Testament sont trop éloignées. Il ajoute qu'on serait plus près du miracle même , et non loin du terrain grec, sur lequel l'évangile de Jean est né , si Ton prenait pour terme de comparaison ce que Wetstein rapporte de la transformation de l'eau en vin par Bacchus ; que ce qu'il y aurait de plus conforme à l'analogie, serait de considérer cette largesse de vin comme la contre>partie de la largesse de pain , et toutes deux comme correspondant an pain et an vin de la cène; mais
que l'explication mythique est combattue* lo parce que l'authenticité du quatrième évangile n*est pas encore renversée ; a** parce que la narration porte un caractère moins légendaire que subjectif, parce qu'elle est enveloppée d'une certaine obscurité, et pal-ce. que, à côté d'une abondance d'idées pratiques dignes de Jésus , elle manque d'uue pensée qui domine le tout. Par là De Wette semblerait indiquer une explication naturelle puisée dans une illusioa que Jean se serait faite à lui-même; mais cette explication a contre elle les difficultés dont il a été question pins haut.
!l5o DEUXIEME SECTION.
ment les miracles de Jésus. Et , en considération de cette divergence favorable ^ les commentateurs ont pris, sous leur protection, une autre divergence passablement incommode qui se trouve dans sa narration.
En effet , si Ton s'en tenait à la manière dont le premier évangéliste rapporte le résultat de la malédiction de Jésus ; Et au même instant le figuier sécha , xoi è^yjpavÔTi tcapa- )^p^(jwt -h aux^ (V. 1 9 ) j il serait certainement difiicile de s'en tirer avec une explication naturelle ; car, même l'explication forcée de Paulus, qui entend que, au même instant^ uapa- )^p^(Aa , exclut seulement un travail humain ultérieur, mais non un intervalle de temps plus ou moins long , ne repose que sur un transport non justifié des expressions de Marc dans l'évangile de Matthieu. En effet , dans Marc , Jésus maudit l'arbre, le jour qui suivit son entrée k Jérusalem, et ce n'est que le lendemain que les apôtres remarquent en passant que l'arbre est desséché. Cet intervalle que Marc laisse entre le discours de Jésus et le desséchenientde l'arbre, est une ouverture par laquelle pénètre l'explication naturelle de toute l'histoire, en disant que, pendant ce temps , l'arbre a bien pu sécher par des causes naturelles. En conséquence, les rationalistes prétendent que Jésus remarqua sur l'arbre , outre le manque de fruits , une condition quelconque à l'aide de laquelle il en prévit la mort prochaine , et qu'il énonça ce pronostic en ces termes : Tu ne fourniras plus de fruits à personne. La chaleur du jour réalisa, avec une promptitude inattendue , la prédiction de Jésus; les apôtres s'en aperçurent le lendemain ; ce fut alors qu'ils rattachèrent ce résultat aux paroles prononcées par Jésus la veille, et qu'ils commencèrent k y attacher le sçns d'une malédiction , signification que Jésus ne confirme pas , mais qui lui sert k leur faire sentir qu'avec un peu de confiance en eux-mêmes , non seulement ils prédiront de pareils résultats déjà physiologiquement apercevahles , mais encore sauront et opéreront des
NEUVIEME CHAPITRE. § CI. â&t
choses beaucoup plus difficiles ( i ) . Mais , quand bien même la narration de Marc serait la véritable, l'explication naturelle n'en reste pas moins impossible 5 car, chez cet évangéliste, les paroles de Jésus : Que jamais personne ne mang^ j>lus aucun fruit de toi^ (xiqxsti h» aoù e&ç t^v ai&va {&v)&ai< 9capiràv fàyot (Y. 14)9 si elles n'exprimaient qu'une ûmple conjecture sur ce qui devait arriver, auraient nécessairement la particule potentielle av ; d'ailleurs , dans les termes dont Matthieu se sert : Que jamais Une naisse plus aucun Jruit de toi , jjL7i>csTt h, coG xapiwoç ysvviTai , on ne peut méconnaître un commandement, bien que Paulus fasse des effotts pour ne trouver ici aussi qu'une simple possibilité. Ajoutons que Jésus adresse la parole à l'arbre même, et qu'il ^ sert de l'expression solennelle à jamais ^ êiç tov aiôva, circonstance qui parle contre une simple prédiction ^ et en ï^* veur delà malédiction. Paulus le sent bien; aussi, en forçant le sens des mots d'une manière qui n'est pas permise, il entend les mots : // dit à l'arbre^ Wyet aÙT^ , dans le sens d'un discours relatif^ l'arbre , et il affaibUt 1 expression et; Tov aiûva en la traduisant par dans la suite. On aurait beau supposer que les évangélistes, s'étant fait une fausse idée de la chose même, changèrent quelque peu les paroles de Jésus relatives au figuier, et que Jésus ne porta réellement qu'un pronostic , il n'en reste pas moins certain que , le pronostic s'étant vérifié, Jésus attribua le résultat k son action surna<> turelle. En voici la preuve : il désigne par le verbe faire , TWKetv, ce qu'il avait opéré relativement au figuier ( V. fli , dans Matth.), et ce n'est qu'en forçant le sens que l'on peut y voir une simple prédiction; mais surtout, quand il prend pour comparaison le déplacement de la montagne , il faut ÎDien , puisque ce déplacement , dans toute explication pos'sible, reste toujours un acte, que le changemenl opéré sur le
(i) Panlasy exeg. Handb. , 3, a, S, iSj tt
252 DKOXIÈME SECTION.
fîguiersoit un acte également. Dans tous les cas, au momentoù Pierre lui dit : Voilà le figuier que ubus avez maudit^ i^s 71 Q\ïM^ Tiv xaTTipaorw (V. 2 1 , Marc), Jésus aurait dû le contredire, ou bien son silence là-dessus était un assentiment. Si donc, dans la suite, Jésus attribue à sa puissance le dessèchement de l'arbre, ou bien il avait eu Tintentiond'y produire un changement par les paroles qu'il prononça, ou bien il a ambitieusement abusé d'une coïncidence fortuite, pour faire illusion k ses apôtres. Dans ce dilemme, les paroles de Jésus, telles qu'elles sont rapportées par les évangélistes , ne nous laissent la liberté que d'adopter la première alternative.
Ainsi nous sommes impitoyablement rejetés des essais de l'explication naturelle vers l'explication surnaturaliste, quelques diflScultés particulières que celle-ci ait justement dans l'histoire qui nous occupe. Nous omettons ce qu'il y aurait à dire contre la possibilité physique d'un pareil effet , non , à la vérité, que nous prétendions , avec Hase , le comprendre par les moyens de la magie naturelle ( i ) , mais parce qu'une autre difficulté arrête tout d'abord la recherche, et ne nous permet pas d'arriver à l'examen de la possibîhté physique. Cet obstacle décisif se trouve dans l'impossibilité morale d'une pareille action de la part de Jésus. Ce qu'il accomplit ici, est un miracle de vengeance ; il ne s'en trouve pas un autre exemple dans les récits canoniques de la vie de Jésus ; les évangiles apocryphes seuls en sont remplis , comme il a été remarqué plus haut. Bien plus , dans un des évangiles canoniques , on Ut un passage, également cité souvent ( Luc , g , 55 seq. ) , qui exprime, comme sentiment intime de Jésus , que l'emploi de la puissance miraculeuse, pour infliger des peines et exercer des vengeances, contredit l'esprit de sa vocation; et l'évangéliste énonce, au sujet de J&us, le même sentiment, quand il lui applique
(i) L. J.,$ia8.
NEUVIÈME CHAVITRE. § CI. aS3
le passage d'Isaïe : Une briserapoint ie roseau cassé, etc., xà>.a[xov (JuvT£Tpt(XjjLevov où xareà^et x. t. \, (Matth. 12, qo). Conformément à ce principe et à sa conduite habituelle . Jésus aurait dû plutôt revivifier un arbre sec que dessécher un arbre vert. Et pour comprendre ici sa manière d'agir, nous devrions être en état de montrer les motifs qu'il eut pour s'écarter du principe rappelé plus haut, qui ne porte aucun caractère d'inauthenticité. L'occasion où il posa ce principe, fut le refus d'un village samaritain d'accorder l'hospitalité k Jésus et à ses apôtres. Les fils de Zébédée lui demandèrent s'ils ne devaient pas, à l'exemple d'Élie, faire pleuvoir le feu sur ce viUage; Jésus leur répondit, en leur mettant sous les yeux la spécialité de l'esprit auquel ils appartenaient, spécialité incompatible avec des actes aussi destructifs. Dans le cas actuel , Jésus avait afiaire , non avec des hommes qui s'étaient comportés injustement à son égard, mais avec un arbre qu'il ne trouva pas dans l'état désiré. Loin qu'il y eût en cela un motif particuUer pour se départir de la règle posée , la raison principale qui aurait pu , pour le village samaritain , décider Jésus à accomplir un miracle de vengeance, n'existe pas pour le figuier. Le but moral de la peine est d'amener l'individu puni à comprendre et à reconnaître sa faute , et par là de l'améliorer ; ce but manque complètement à l'égard d'un arbre ; et, dans un objet naturel dépourvu de liberté , il ne peut pas plus être question de peine que de récompense ( 1 ) . S'emporter contre un objet privé de vie que Ton ne trouve pas dans l'état désiré, est avec raison considéré comme un manque d'éducation; aller, dans sa colère, jusqu'à la destruction de l'objet , c'est un acte grossier et indigne d'un homme , et Woolston n'a pas tellement tort quand il soutient que chez
(i) Augnstin , de verbis Domini in fecerat» frnctam non afferendo? Qnse £v. sec. Joann. sermo , 44 ' Qnid arbor cnlpa arboris infceconditas?
d54 DEUIIÈHE SECTION.
toit autre que JéSus , un pareil acte aurait été sévèretnent blâmé (i). A la vérité, quand un objet naturel a des qualités habituellement défiectueuses, il peut arriver que l'homme h fasse disparaître pour j substituer un objet meilleur ; et d'ailleurs , dans tous les cas , le propriétaire seul a motif et qualité pour en disposer de la sorte (comparez Luc , 1 3, 7). Mais rien ne montrait que cet arbre, qui n'avait pas alors de fruits, n'en porterait pas, non plus^ Tannée suivante, et même le contraire est indiqué dans la narration, car Jésus, dani^a malédiction , dit que sur cet arbre il ne croîtra plus de fruits , ce qui implique qu'il en aurait porté sans cette malédiction.
Ainsi la mauvaise conditioii de l'arbre n*étaît "pas habituelle , elle n'était que passagère ; bien plus, si nous suivons Marc plus loin , nous voyons qu'elle n'avait rien de réel , et qu'elle n'existait que dans l'idée de Jésus, dont il se trouva que l'arbre ne put satisfaire, au moment même , le désir et fe besoin. Car , d'après une addition qui forme la seconde particularité de Marc dans ce récit , ce n'était pas le temps des figues (V. 1 3 ). Si donc cet arbre n'en avait aucune , c'était non pas une défectuosité , mais une chose tout-à-feit conforme à l'ordre des saisons ; et J&us , duquel on doit tout d'abord s'étonner qu'il ait attendu des figues hors du temps , aurait dû au moins , n'en trouvant pas , réfléchir imt h peu de raison qu'avait son att«ite , et renoncer à un acte aussi injuste que la malédiction. Déjà des Pères de TÉglise ont été choqués de cette addition de Marc , et , en la MtpposantTéelIe, ils ont jugé la conduite de Jésus toul-k-faît magmatique (a). Mais ce n'est pas à tort que Woolston dît
(t) DÎ90. 4* ^'^ ^^^^ '• ^ ^ n*étttit pas te temps des
(2) Orig, iComm. in Matth., t. i6, figues, comment se fit-il que Jésus vint
29 : Marc, ayant écrit les circonstances chercher quelque chose sur cet arbre, et
relatives au lieu, a-ajouté quelque cliose comment put- il lui dire avec justice:
dm dépotirvH de sens , en mettant : Car Que jamais personne ne mange de ton
ce n'était pa«,k temps écs/i^aes. On dira fruits d Sï Mapxoç àvoypâ^'as tâc xarà
NEUVfàaiE GHAFtTEE» § CI. %6B
en se raillaiit que, n un paysan du comté de K.eiit cherchait du fruit dans son jardin au printemps et coupait tous les arhres qui n'en auraient pas , chacun se rirait de lui, I^es commentateur» ont essayé d'échapper à la difficulté de cette addition par une bigarrure d'hypothèses et d'inter» prétations. D'un côté, comme on sentait qu'il vaudrait mieux que les mots faisant difficulté n'y fassent pas, on a transformé ce désir en une supposition d'après laquelle ik seraient une glose postérieure (i) ; d'un autre côté , comme on sentait que, s'il fallait que ces mots demeurs^ssent; on de* vait souhaiter une indication inverse , c'est-à-dire que c'é« tait le temps des figues , pour que l'attente de Jésus, et sa colère en se voyant trompé , devinssent compréhensibles ^ on a de différentes façons essayé de chasser la n^ation hors de la phrase. Tantôt on la fait avec beaucoup de violence, au lieu de où lisant ou, mettant une virgule après ^v, et 8up«> pléant un second '^v après G^y/ty^ , de sorte que la phrase devenait oô yàp f,v, )c«tpo<; 9ux6>v viv, ^t on la traduisait : car c'était le temps des figues là où était Jésus (^) ; tantôt on l'a fait sans aucune habileté , en transformant ta propo** sition affirmative ^ proposition interrogative, et en mettant i car n était-'Ce pas le temps des figues , etc. (3). Enfin on a encore dit que l'expression xaipoc ertjxctyv , ^entendait du temps de la cueillette des figues , et qu'aine tes mots de Marc signifiaient que les figues n'étaient pas encore cueillies, c «st-à-dire se ^trouvaient encore sur les arbres ^4) ; et , en faveur de cette explication , on a invoqué l'expression de Matthiài , xaipàç tôv xapxcâv (qi , 34). Mais cette ex|»es-
Tov Toirov, àwc/jLyatvov rt <uç itpbq -th (i) Toupii emendd. iiiSuidam» 1^ p*
pvjTov irpocr/OYjxc, Trotvjo-aç , Zxi.*, oO'yâcp 33o seq.
^y xottpoç«uxfl*y'...£f«o< yètpavTtc d/xT) (3) Hensiusetd*aatre9,4tnsFriU9cba
o xatpbç avxwv w», irwç ^9«v lyjcrovç wç sur ce passage.
«vpnjeroiv Tt h ahif^ , xat irSç BixoLita^ (3) Maji Obs., che» le même.
cTircv avr^* fcdox/ri d^ tov «lâlya ex aov (4) Daiime, in Henke's n. Ma^azia, 9
piy)(ïecçxap7(rov^)ry); Comparez Augustin, Bd. 2 Heft , S. aSs; KuinOl aussi, ip