II
34 I^UXIÊME SECTION.
et pittoresque; et l'on n'a pas manqué de conclure de cette différence que le récit des deux derniers était plus près de la narration primitive (1). Mais , lorsque Luc et Marc disent que le possédé ne souffrait sur lui aucun vêtement, brisait toutes ses chaînes et se meurtrissait lui-même avec des pierres, on peut admettre que cette description, dont ils se partagent les détails, est un développement arbitraire de la simple expression : très violents^ jolIzizoI >.tav, dont se sert Matthieu, ajoutant comme conséquence que personne ne pouvait passer par ce chemin ; et cela est aussi permis que d'admettre que l'expression de Matthieu est une abréviation inexacte de la description des autres.
La scène entre le ou les démoniaques et Jésus , s'ouvre , comme plus haut ; par un cri d'anxiété du démoniaque ; le démon déclarant par la bouche du possédé qu'il ne veut rien avoir à faire avec Jésus le Messie , dont il n'aurait à attendre que des tourments. Les rationalistes, pour expliquer comment le démoniaque reconnaît aussitôt Jésus en qualité de Messie, prétendent que dès lors, sans doute, Jésus, sur cette rive du lac, avait été nommé le Messie (2) , ou que le démoniaque (dont personne n'osait s'approcher à cause de sa violence !) avait appris de quelques uns de ceui qui avaient traversé le lac avec Jésus , que le Messie était arrivé avec eux (3). Ces deux suppositions sont également dénuées de fondement : Jésus n'avait encore rien dit , et même il avait pris terre k . une assez grande distance du lieu où se tenaient les démo- . niaques ; circonstances qui rendent difficile à admettre que cette connaissance ait été l'effet d'un rapport magnétique entre eux et lui; et, plus cela est;, difficile, plus on peut incliner vers une autre explication, et sjupposer que l'opinion judéo-chrétienne sur les relations des démons avec le Messie a produit cette particularité de la narration (4). Cependant
. ^i) Sdiulz, l.c. (5) Paolus, L. J.. i» S. a3a.
(a) Schleiermacher i ùber den Lu- (4) Voyez Fritzsche f in Matth. ,
kas, s. 137. p. 339.
NEUVIÈME CHAPITRE. § XG. 35
une divergence entre les récits se manifeste encore en ceci ; d'après Matthieu , les possédés , en apercevant Jésus, s'écrient : Qu^y a-Uil entre nous et toi... ? Tu es venu... pour nous tourmenter^ xi i^pv xat aol...; ^>.ôcç... paaavtdai Viuiaç. D'après Luc , le démoniaque tombe aux genoux de Jésus, et lui dit en suppliant : ISe me tourmente pas ^ pLvf (jl« pa(j«vi<rYiç. Enfin, d'après Marc, il se précipite en courant au-devant de Jésus, se jette à ses genoux, et le conjure au nom de Dieu de ne pas le tourmenter. Nous avons donc de nouveau ici une progression : dans Matthieu , le démoniaque repousse avec eflfroi Jésus , dont il n'a pas désiré l'approche ; dans Luc , il s'avance en suppliant auprès de Jésus , qui est devant lui ; dans Marc , il court en toute hâte au-devant de Jésus , qui est encore éloigné. Les interprètes, prenant Marc pour point de départ, doivent eux - mêmes accorder que l'empressement d'un démoniaque à courir au-devant de Jésus , que cependant il redoute , a quelque chose de contradictoire ; ils y remédient en ad» mettant que le démoniaque , au moment où il se mit en mouvement pour aller vers Jésus, était dans un intervalle lucide, pendant lequel il désirait être délivré du démon , mais que, échauffa par la course (i) , ou ému par l'apo* strophe de Jésus (2), il tomba dans un paroxysme, où, au nom du démon, il demanda qu'on ne procédât p^s k l'expulsion. Mais, dans l'enchaînement des mots chez Marc :
Ayant vu il courut',,... et il se prosterna et ayant
crié il dit y i&wv eSpa(/.8 xat Tpoo-gjtuvYiffe xat
xpa^aç ^xe, il n'y a aucune trace d un changement dans
son état, et l'invraisemblance de la narration subsiste ; car un possédé véritable , s'il eût reconnu de loin le Messie redouté , se serait enfui en toute hâte plutôt que de s'approcher de lui ; et, quand même il ne se serait pas enfui , celui qui se croyait possédé par un démon eunemi de Dieu , ne
(1) I^atùrliche Geschichte» a, s. 174* (3) l^aulus, OUhausen, sur ce passade.
pouvait certes'pas conjurer Jésus au nom de Dieu , comme Marc le fait faire au démoniaque ( i ), Si sa narration ne peut pas être ici originale, celle de Luc , qui n'a en moins qtie les particularités de la course et de la supplique, est trop analogue pour que nous puissions la considérer comme la plus voisine du fait. La narration de Matthieu est sans doute celle qui s'est conservée le plus purement. La question pleine de terreur : Es- tu venu ainsi auant le temps pour nous tourmenter? est bien plus naturelle à un démon qui, ennemi du règne du Messie, n'avait à attendre de lui aucun ménagement , que la prière d'être épargné que rapportent Marc et Luc ; cependant Philostrate, dans un récit que l'on pourrait considérer comme une imitation du récit évangéïique, s'est tenu à cette dernière forme (î2).
On devrait croire , d'après ce qui précède , que les démons, ici comme dans là première narration, ont adressé la parole à Jésus sans aucun acte précédent de sa part ; cependant les deux évangélistcs intermédiaires , revenant sur leurs pas, disent que Jésus commanda à l'esprit impur de quitter cet homme. On se demande : quand Jésus a-t-il prononcé ces paroles ? La première réponse est : avant que le démoniaque ne lui eût parlé. Or, chez Luc , le mot // se prosterna , TupoGeTuece , et le mot placé encore plus haut , . ayant crié , avaxpaça; , sont' si étroitement Ués avec le discours du démoniaque , que l'on devrait mettre l'ordre de Jésus avant le cri et l'agenouillement, et le considérer comme la cause de ces deux actes. Mais Luc attribue ces deux actes, au simple aspect de jésus; par conséquent l'on ne sait pas en quel endroit il faut , chez Luc , placer l'ordre de Jésus. C'est encore pis chez Marc : un semblable enchaînement des
(() PaulusetOlshaosen tronrent aussi (2) C'est le récit de la manière dont
cela singulier, et Weisse. bien qu il rc* Apollonius de Tyane démasqua un
garde, ici aussi, le récit de Marc comme démon ( empusa ) , vita Ap. 4 , 35 ; dans
rorigiaal.renonce cependant à le prendre Baur, S. 1 45. dans son acception textuelle (i, S. 497)*
propositions reportera l'ordre de Jésus, même avant le mot // courut, £^pa(A£, de sorte qu'il faudrait que Jésus eût crié, par une grande singularité , de loin au démon : Sors^ e^e^ôs. Ainsi , chez les deux évangélistes intermédiaires , ou la série cohérente des propositions qui précèdent Tinjonction , ou cette injonction est mal placée. On peut donc se demander de quel côté est plutôt l'apparence du caractère non historique ; et ici, Schleiermacher lui-même, et après lui Neander ont accordé que, si, dans le récit original, il eût été question d'un ordre antécédent de Jésus, cet ordre aurait ,été reproduit certainement à sa véritable place , avant I4 prière des démons , et avec les termes mêmes dont Jésus s'était servi ; tandis que sa position actuelle , sa rédaction abrégée en forme de discours indirect chez Luc , et que Marc seul , d'après son habitude ', change en discours direct, autorisent grandement à penser que ce n'est qu'une addition explicative , que le narrateur a intercalée dans son récit par conjecture (1). Et dans le fait, cette addition est très malencontreuse , car elle donne rétroactivement k toute la scène une autre forme qu'elle n'avait tout d'abord. Cette scène semblait destinée à montrer que le démoniaque avait reconnu d'avance et supplié Jésus; mais le narrateur, aban-* donnant sa première idée , et venant à penser que la prière du démon avait dû être précédée d'un ordre rigoureux de Jésus, sereprend,etditque Jésus l'avait prévenupar son ordre. A cette reprise se rattache, dans Marc et dans Luc, la question de Jésus au démon : Quel est ton nom ? tI <Tot ovofxa ; dans la réponse , une multitude de démons se fait reconnaître, et elle se désigne sous le nom de légion , Xsyecâv.
(r) Schleiermacher iiber den Lukas, yait pas assisté au commencemeat de la
S. laâ; Neander, L.J. Chr. , S. 296 scène avec le déinoiiiaqne. C'est donner
Aum. Schleiermacher explique cette dacs une excessive sagacité, en regard de
fausse additioif de la part de Luc en di- l'opinion vieillie qui admet un rapport
saut que celui de qui Luc tenait le récit, aussi immédiat que possible entre les
ayant peut*étre été occupé dans le bateau, faits et les récits cvan^'éUqn<>a« •étajt resté en arrière, de sorte qu'il n'a-
38 DEUXIÉlfE SECTION.
Or Matthieu n'a aucun de ces détails infermédiaires. Que serait*^ ce donc, si, de même que l'addition précédente était une explication rétroactive de ce qui venait d'être dit, cette question et cette réponse étaient une introduction préalable à ce qui va suivre, et n'avaient également d'autre source que la légende ou l'imagination de l'écrivain ? Dirigeons notre examen dans ce sens : le désir, exprimé atissitôt par les démons, d'entrer dans le troupeau de pourceaux, ne suppose pas nécessairement dans Matthieu qu'il y eût plusieurs démons dans chacun des possédés ; car nous ne pouvons savoir si un Juif n'était pas capable de supposer un rapport de possession entre deux démons et un troupeau entier; mais un narrateur postérieur put très bien penser qu'il devait égaler le nombre des mauvais esprits à celui des pourceaux. Or, ce qu'un troupeau est pour les animaux, une armée ou une division l'est pour des hommes et pour des êtres supérieurs; et, comme il s'agissait de désigner un corps considérable , rien ne se présentait plus naturellement que la légion romaine : elle est apphquce aux anges ^ dans Matthieu (a6 , 53) , comme elle Test ici aux démons. Mais nous n'avons pas besoin de chercher quelque chose de plus précis de ce côté ; car, indépendamment du silence d^ Matthieu, il est tout-à-fait impossible de concevoir comment plusieurs démons auraient eu leur résidence dans un seul individu. Si à toute force on imagine comment un seul démon, étouffant là conscience humaine, peut s'emparer d'un organisme humain , tout pouvoir d'imaginer s'arrête quand il s'agit de concevoir plusieurs personnalités démo-niaques en possession d'un seul homme ; comme cette possession n'est rien autre chose qu'un acte par lequel le démon devient le sujet de la conscience d'un seul individu , et comme , dans la réahté, la conscience ne peut avoir qu'un point central, il est absolument impossible de se représenter comment , simultanément , plusieurs démons peuvent pren-
NCUVlilXE CHAPITRE. $ XC. 3g
dre pôsses^iou d'un homme, La possession multipk ne pourrait avoir existé qa' autant que des démons différents seraient successivement entrés dans le possédé ; mais jamais elle ne peut être la cohabitation de toute une armée de damons qui occupent à la fois et abandonnent à la fois le corps d'un homme. En conséquence , cette forme de la maladie , qui , du reste , a été aussi observée dans les temps modernes, contient un motif de plus pour être considérée d'une manière rationnelle, et comme une illusion mentale des malades. Tous les récits s'accordent pour dire que les démons , afin de ne pas être relégués , hors du pays d'après Marc , ou dans l'abîme d'après Luc, demandèrent à Jésus la permission d'entrer dans un troupeau de pourceaux qui paissait dans les environs ; que leur prière leur fut accordée , et qu'aussitôt, parleur action, tous les pourceaux ( Marc en fixe le nombre à 2,000 ; on n'a pas besoin de demander où il a pris cette évaluation) se précipitèrent dans le lac et se noyèrent. Si l'on s'en tient au point de vue des narrateurs, qui croient à des démons véritables , on se demande : comment des démons , à supposer même qu'ils puissent prendre possession d'individus humains, comment des démons, qui, dans tous les cas , sont des esprits doués de raison , ont-ils pu solliciter et obtenir d'entrer dans des corps d'animaux? Les religions et les philosophies qui rejettent la transmigration des âmes, doivent aussi nier, par le même motif, la possibilité d'un pareil passage ; et avec toute raison , Olshausen compare ensemble les pourceaux de Gadara dans le Nouveau Testament , et l'âne de Balaam dans l'Ancien , comme formant un scandale et un achoppement semj^Jables, GxàvSaTcov x.al 7rpoGxo[x[j!.a (i). Aussi prétend -il qu'il s'agit ici , non d'une entrée de chacun des démons dans chacun des pourceaux , mais d'une simple action de l'ensemble des mauvais esprits sur la matière animale : c'est
esquiver la diflSculté, et non la sarmonter; cs^r Ferpression entrer dans les pourceaux^ stdeXôeîv etç toùç x^^P^^^^ étant opposée à l'expression sortir de Vhomme^ e^sXôstv èx tou avÔpwTTou , ne peut absolument signifier rien autre chose, si ce n'est que les démons furent désormais, avec les pourceaux, dans le même rapport que celui où ils avaient été avec les hommes possédés. En outre, ce n'était pas une simple action sur les pourceaux, c'était une véritable habitation dans les corps de ces animaux qui pouvait les préserver d'être relégués hors du pays ou dans l'abîme ; de sorte que le scandale dont parle. Olshausen subsiste. Ainsi cette prière provient , non pas de véritables démons, mais seulement, peut-être, de maniaques juifs qui parlèrent d'après les opinions qui régnaient alors. Suivant ces opinions, les mauvais esprits souffrent d'être sans enveloppe corporelle, parce qu'ils ne peuvent satisfaire, sans un corps , leurs désirs sensuels (i) ; donc , s'ils étaient chassés hors des hommes, ils devaient désirer d'aller dans les corps d'animaux; et, pour un esprit impur ^T^txî^hOL àcàÔapTov, qu'y avait-il de plus convenable qu'un animal impur^ ^ôov obcàÔapTov, tel que le pourceau (q) ? Les évangélistes ne reproduiraient donc ici le fait qu'en ceci : que , d'après leur manière de voir , ils auraient attribué aux démons ce que les malades disaient par un effet de leur maladie. Or, quand , plus loin , ils rapportent que les démons entrèrent dans les pourceaux, ne racontent-ils pas une évidente impossibilité? Paulus, et même des théologiens surnaturalistes tels que Steudel, pensent qu'ici , comme partout ailleurs , les évangélistes identifient les hommes possédés avec les démons possédants, et qu'ils attribuent à ces derniers Centrée dans les pourceaux^ tandis que, dans la réalité cefurent seulement
(i) Clem. hom. 9, lo. Comparez une juive est que les démons se tiennent semblable prière dans V Histoire des pos^ de préférence dans les lieux impurs; et
âédês de Kerner, p. 1 1 6 et suir. dans Jalkut Rnbeni f. lo, 2 (dans Wct-
L (a) Fritzsche, in Matth., p. 53a. D'à- stein) on lit: Anima idololatrarum,qn.nn
s Ëiseamenger, 2, 44? ^f»» l'opinion venita spiritu iramundo, Tocalur porcus.
NEUVIEME CHAPITRE. § xa 4^
les premiers qui, d'après leur idée fixe , se précipitèrent sur les pourceaux (i). A la vérité, Fexpression de Matthieu, prise en soi 3 ils allèrent aux pourceaux , aTu^ôov £tç toùç pipouç , pourrait peut-être s'entencfte d'une course vers le troupeau ; mais , d'une part Paulus lui-même est obligé d'avouer que le mot des deux autres synoptiques e/^/7'û/^^^ , stdeMovTeç , exprime une vérifcible entrée dans les pourceaux , et d'autre part Matthieu, avant dédire ils allèrent^ iizTiyho^ , dit comme les deux autres : les démons sortant , £^£>.6ovT£ç 01 Sat|Aov£ç (c'cst-à-dirc sortant du corps des possédés ) ; ainsi les démons entrant dans les pourceaux sont distingués, avec une netteté suffisante, des hommes hors desquels ils sortirent (2). Tout récemment, Weisse a proposé une manià'e plus raffinée d'expliquer naturellement cette particularité; sans croire qu'il s'agisse ici de véritables démons , il trouve admissible le transport magique de la maladie sur le troupeau de pourceaux, et il invoque l'autorité de Rieser , qui reconnaît la possibilité du passage d'états démoniaques sur d'autres , et même sur des animaux (3). Une dérivation, sur des animaux, de certaines souffrances corporelles se manifeste, comme l'on sait , dans la médecine sympathique, qui, à la vérité, exige encore l'examen de la, cri tique. Quant au transport, sur des animaux, d'états organico-psychiques , il n'y a , à ma connaissance , d'appuyée sur des témoignages sûrs , que la participation de chevaux et. d'autres animaux à ce qu'on appelle la seconde vue des insulaires écossais et danois (4) ; ce qui est toujours passablement éloigné du récit évangélique.
Une nouvelle difficulté se trouve dans l'efiet que les dé-
(1) L. c. s. 474, 485; Stendel, Glau- 497, 499 ; Kieser, System des Telluris-
benslehre, S. 176 ; de même Winer, mus, S. 7a.
bibl. Realw., I, S. 19^. (4) Voyea les communications de
(a) Voyez Fritzsche , in Matth. , p. Bende Bendsen dans différents volumes
33o. des Archives d'Eschenmayer pour le fn^-
(3) Weisse, die eyang. Gesch., t , S. gnétisme animal.
4^ DEUXIÂHE SECTION.
mons produisirent sur les pourceaux : à peine y forent-ils entrés, qu'ils les excitèrent à se précipiter dans le lac, et l'on demande avec raison: que gagnèrent les démons à entrer dans les animaux , puisqu'ils les détruisirent aussitôt et se privèrent de nouveau eux-mêmes du médiocre séjour provisoire qu'ils avaient tant sollicité ( i ) ? Dire que le dessein des démons, en anéantissant les pourceaux, fut d'irriter, par cette perte, les propriétaires contre Jésus (ce qui en effet arriva) (2), c'est une supposition tirée de trop loin. Dire d'un autre côté que les démoniaques se précipitant avec des cris sur le troupeau , et la fuite des bergers saisis de crainte effarouchèrent les animaux et les précipitèrent dans l'eau (3) , cela ne suffirait pas ( quand même le texte ne s'y opposerait pas, ainsi qu'on l'a vu plus haut) pour expliquer la destruction d'un troupeau de 2,000 têtes d'après Marc, ou seulement d'un grand troupeau d'après Matthieu. On ne peut 'pas admettre, par un faux-fuyant (4) , qu'une partie seulement du troupeau ait été noyée, car Matthieu dit expressément que tout le troupeau , Tuàda -h âysXYi , se précipita dans le lac et s'y noya ; et Marc place son évaluation numérique entre le membre de phrase : le troupeau se précipita clans la mer^ wpjjLYidev tq âysXvï evç tyiv boLkccGGcc^ , et le membre: ils se noyèrent ^ iiwvtyovTo. La difficulté ne s'augmente pas peu, quand on considère, ce qui vient facilement à l'esprit , le dommage notable que la destruction du troupeau occasionna au propriétaire, et dont Jésus avait été média tement l'auteur. Les orthodoxes, voulant justifier Jésus d'une façon quelconque, disent qu'en procurant le passage des démons dans des pourceaux , il rendit possible la guérison du possédé , et que , certainement , des animaux peuvent être tués afin que les hommes vivent (5) ; mais ils ne
(i) Paiilns, 1. c, S. 475.
(a) Olshauseo, S. 3oi.
(3) Paiilus, s. 474.
^4) Paulus, s, 485; Winer, l. c, (5) Olsbausen 1. c.
réfléchissent pas qu'ils bornent, de la manière la- plus contradictoire avec leur propre point de vue, la puissance absolue qu'ils accordent à Jésus sur le royaume des démons. On essaie d'échapper à cette contradiction en disant que Jé&ns voulut punir les Juifs à qui les pourceaux appartenaient, de leur transgression cupide de la loi ( i ) ; qu'en tout cas il avait agi par la toute-puissance divine , qui souvent détruit àeis choses isolées pour atteindre des buts supérieurs, et qui, par la foudre, la grêle, Tinôndation", anéantit l'avoir, de beaucoup d'hommes ; en quoi il serait stupide d'accuser Dieu d'injustice (q). Mais c'est de nouveau confondre, de la manière la moins' permise sur le terrain de l'orthodoxie , l'état d'abaissement du Christ avec l'état de son élévation ; c'est dépasser , dans un esprit d'exaltation mystique, les , sages paroles de Paul né sous /a loi , ygvofjisvov O^ro vopv (Gai. , 4 5 4) ) €t il s'est anéanti soi-même , éauTov s)csv6)9£ (Phil. ,2,7) ; c'est faire pour nous de Jésus un être toutà-fait étrange, en le plaçant , relativement aussi à l'appréciation morale de ses actions , au-dessus de la mesure humaine. Si donc l'impatation d'une atteinte à la propriété étrangère ne doit pas peser sur Jésus , imputation que les adversaires du christianisme, profitant de ce récit, n'ont pas manqué de lui faire depuis long-temps (3) , il ne reste plus , en supposant , comme le fait l'explication naturelle , ou que les démoniaques se précipitèrent au milieu des pourceaux, ou que l'état démoniaque fut transporté sur eux ; il ne reste plus, dis-je, qu'à admettre que ce qui s'ensuivit fut quelque chose d'inattendu pour Jésus lui-même j et dont , par conséquent , il n'est pas responsable (4) ; niais alors il
(i) Le même, i^iW. cas semblable, se serait conduit avec
(») Ullmann, iiber die Unsûndlichkeit pins de justice, car il paya comptant aux
Jesu, in den theul. Studien und Krit., l, pécheurs les poissons qu'ils avaient pris,
1,8, 5i f.; Olshausen, 1. c. et dont il obtint la mise en liberté. Jam<
(3) Par exemple Woolston, Disc., i, blicb. vita Pythag,, q« 36 éd. Kiessling.
5 a seq. Pythagore du moins , dans un (4) Paulus.
faut avouer que Ton se met en. contradiction avec le récit évangélique, d'après lequel Jésus , s'il n'a pas causé positivement le résultat , Ta du moins prévu de la manière la plus précise (i).
Avec ce tissu de difficultés que le point relatif aux pourceaux crée au milieu du récit , il n'est pas étonnant que cette anecdote ait , de meilleure heure que la plupart des autres anecdotes de la vie publique de Jésus , conduit à révoquer en doute la fidélité historique du récit en général , et en particulier à rompre tout rapport entre la destruction des pourceaux et l'expulsion des démons procurée par Jésus. Une cause à nous inconnue, dit Neander , produit du désordre dans le troupeau , qui , se précipitant du haut du rivage escarpé , périt en partie dans le lac ; cet événement persuade au démoniaque que les mauvais esprits l'ont abandonné, qu'ils ont pris possession des pourceaux, et, par leur rage de destruction, précipité ces animaux dans les flots (2). Krug conjectura d'une manière plus précise que les pourceaux avaient été précipités dans le lac par l'orage qui avait éclaté pendant la traversée de Jésus et avant son débarquement ; et , lorsqu'il voulut guérir le démoniaque , lui-même ou un de sa suite persuada à cet homme que se$ démons étaient déjà entrés dans les pourceaux et s'étaient précipités . dans le lac , ce qui fut reçu et répété comme une œuvre de Jésus (3). K. Ch. L. Schmidt pense que, lorsque Jésus débarqua, les bergers vinrent au-devant de lui ; que, pendant ce temps, nombre de pourceaux abandonnés à eux-mêmes tombèrent dansFeau; et que, comme à ce moment Jésus avait ordonné au démon de sortir , les assistants établirent un rapport de causalité entre ces deux choses (4). Ces ten-
(1) Voyez Ullmano. louer ici le sentiment qu'a eu rantenr, de
(a) L. !• Ghr., S. 297 f. la simplicité plus grande du récit de
(3) Mémoire sur Texplication généti- Matthieu, tandis que celui ^es deux an-
qne ou formelle des miracles, dans Hen- très évangélistes est plus orné.
ke*8 Muséum, 1^ 3, S. 4x0 ff. Il faut (4) Exeg. Beitrâge> 2, S. 109 ff.
tatives ëvasives d'explication ne satisferont pas ; n^ais il fau- ' dra , avec Weisse , poser l'alternative suivante : ou le trait le plus frappant de ce récit , c'est-à-dire la dérivation de la maladie des possédés sur le troupeau de pourceaux , est vrai en fait, ou il est une fiction. J'ai déjà exposé en quel sens on pourrait peut-être le rattacher, en tant que fait véritable, à des expériences d'ailleurs connues ; mais les analogies alléguées ne sont ni sûres ni complètes; on est donc en droit de se demander en terminant si , au temps de la formation probable des récits évangçliques, il ne se trouvait pas des idées qui permettraient d'expliquer comment le trait relatif aux pourceaux a été imaginé dans l'histoire actuelle. Nous avons déjà une opinion contemporaine qui s'y rapporte : à savoir , que des démons ne veulent pas être sans corps, et qu'habitant volontiers dans des héux impurs, les corps de pourceaux devaient être ce qui leur convenait le inieux. Mais cela n'explique pas encore pourquoi il est dit que les pourceaux se précipitèrent dans leau. Cependant on ne manque pas, non plus, de notions expUcatives sur ce point. Josèphe rapporte d'un certain Éléazar , conjurateur juif qui expulsait les démons par les formules et les moyens de Salomon , que , pour convaincre les assistants de la réalité de l'expulsion, il avait placé, dans le voisinage du possédé, un vase plein d'eau, que le démon sortant devait renverser , montrant par là aux spectateurs qu'il était hors du corps de l'homme (i). De la même façon, il est raconté d'Apollonius de Tyane, qu'à un démon qui avait pris possession d'un jeune homme, il ordonna de s'éloigner avec un signe visible, sur quoi le démon s'offrit à renverser une statue qui était dans le voisinage, laquelle tomba en effet , au
(i) Antiq. 8, a, 5 : Bou^oftcvoç êl xat tôî ^«t^ovui) irpoo-craTTcv, e^coyri rov
weTaai xaî wapacT^aot roTq waparu- ôcvGpwTCOU xaur' avarpetj^at ^ xa) irapa-
jT^avouatv o EieaÇotpoç, on TotuTiov c^** ^^X'** «wtyvSvou toTç ôpuvcv, Zxi xaraX/-
ivxyv^ èxiOtt fuxpov l'^irpooOcv i^rot iro- \otirt xhv ocvQpoirov. Tvjptov rc\riptç ZSotxoç ^ itoiovtnrpoif 9
grand étonnement de toas les assistants dans le moment où le démon abandonna le jeune homme (i). Ainsi, mettre en mouvement un objet voisin sans contact corporel était re-^ gardé comme la preuve la plus sûre de la réalité d'une expulsion démoniaque ; cette preuve ne pouvait donc manquera Jésus ; et, si , pour un Éléazar , Tobjet n'était éloigné qaun peu, [Aixpov, du conjurateur et du malade, et si , par conséquent, toute idée d'illusion n'était pas bannie, Matthieu, en ceci plus pittoresque et plus précis que les deux autres , écarte jusqu'au dernier re3te d'une pareille possibilité , en ajoutant que le troupeau de pourceaux paissait au loin i (jiflocpav . L'objet sur lequel se manifesta la preuve de l'expulsion est un troupeau de pourceaux ; si ce choix fut dicté par les opinions que les Juifs avaient sur les esprits impurs et sur les animaux impurs, il n'est pas sans un certain rapport avec le fait même , car ici Jésus avait guéri , non seulement de simples possédés , comme celui de la narra^ tion précédente , mais aussi des possédés qui se croyaient, comme Marie Madeleine (Luc, 8,2), pris par plusieurs démons ; pluralité qui , appartenant , d'après toute vraisemblance, dans ce cas aussi , à une base historique, était encore mise davantage en rehef par l'opposition de la pluralité des animaux qui composent un troupeau. Quant k l'efiFet produit pat les démons chassés hors des hommes , S'il ne pouvait se manifester sur un vase plein d'eau ou sur une statue plus clairement qu'en renversant ces objets contre les lois de la pesanteur, il ne pouvait, sur le» animaux, se montrer plus clairement qu'en les poussant à se noyer , contré le désir de vivre qui leur est inné. En conséquence , quelque peu de motifs que l'on ait pour révoquer en doute, comme fait constituant le fond du récit, la guérison , par Jésus , d'un ou de deux démoniaques affectés d'une forme particuUèrement grave de cette maladie ;
(i) Philostr. vita Apollon. 4 , aoj dans Baiir, h c„ S. 59* ^
cependant il y a des raisons pressantes pour contester plusieurs circonstances accessoires , et pour considérer nom*mément la particularité relative aux pourceaux comme une addition de la I^ende.
La troisième expulsion de démons , et la dernière qui soit racontée en détail, a cela de particulier, que d'abord les apôtres essayèrent vainement la guérison que Jésus accomplit avec facilité. Les synoptiques ( M atthi. , 17, i4 seq. Marc ,9,14 seq. Luc ,9,87 seq. ) rapportent uniformément que Jésus descendit du haut de la montagne de la Transfiguration avec ses trois disciples les plus intimes , et qu'il trouva ses autres disciples embarrassés de ne pouvoir pas guérir un enfant possédé que son père leur avait amené.
Dans ce récit aussi , se trouve une gradation depuis ia plus grande simplicité chez Matthieu , jusqu'au plus grand développement de la description chez Marc , ce qui a été cause de nouveau que l'on a cru devoir accorder aux relations des deux autres une supériorité sur celle de Matthieu^ que l'on a jugée être la plus éloignée du fait (1). D'après Matthieu, Jésus, descendu de la montagne, rencontre la Joule ^ o)r^>.oç; le père de l'enfant s'approche de lui, et le supplie à genoux de guérir son fils ; d'après Luc , la foule vient au-devant de lui; d'après Marc, enfin, Jésus voit les disciples entourés de beaucoup de peuple et de docteurs de la loi qui disputent avec eux; le peuple , aussitôt qu'il l'a-' perçoit , court auprès de lui et le salue ; Jésus demande sur quoi ils disputent , et le père de l'enfant prend la parole. Nous avons ici de nouveau une gradation relativement à la conduite du peuple : la rencontre de Jésus avec le peuple, qui est fortuite chez Matthieu, est déjà devenue, chez Luc, un mouvement du peuple, qui se porte au-devant de Jésus,
(1) Scbalzy S. 319; rieander, S. 3ox; Weisse, S. 55o ff.
et Marc en fait ane coarse empressée pour salaer Jésus , a quoi il ajoute encore la singulière remarque : ils s^ étonnèrent^ l^eôafjLêTîÔYi. Qu'y avait-il donc de si étonnant pour le peuple de voir Jésus s'avancer avec quelques disciples? Malgré tous les eflForts d'explication que l'on a faits , cela reste tellement inexplicable, que je ne puis pas trouver aussi absurde que Fritzsche la trouve, la pensée d'Euthymius, qui prétend que Jésus, descendant de la montagne de la Transfiguration, avait conservé quelque chose de l'éclat céleste qui l'y avait entouré, comme Moïse quand il descendit du haut du Sinaï (2. Mos., 34, 29 seq.) (1). Que dans cette multitude de peuple il se soit trouvé fortuitement des docteurs de la loi qui attaquaient les disciples à cause de l'insuccès de leurs efforts , et qui les engageaient dans une controverse, il n'y a rien là qui ne soit concevable. Mais, comme cette particularité est jointe aux exagérations relatives à la conduite de la multitude , elle devient suspecte , d'autant plus que les deux autres narrateurs n'en disent rien ; et, si l'on montre de quelle manière le narrateur a pu être amené, à l'ajouter d'après ses propres combinaisons, nous aurons toutes les vraisemblances en notre faveur pour la condamner. Dans un cas où il s'agissait de la capacité de Jésus à faire des miracles , il avait été dit plus haut dans Marc (8, 1 1), à l'occasion de la demande d'un signe céleste delà part des pharisiens : Ils se mirent à disputer avec lui ^ •^p^avTO Gu'CyiTeîv aÙTô.. Or, ici , où les disciples se montraient incapables de produire un miracle, l'évangéliste fit figurer les scribes^ Ypa(A(ji.aT£t;, qui appartenaient pour la plupart à la secte pharisienne, comme disputant ai^ec les disciples ^ cu^vi- TO'JVTaç aÙT0t;(2). Dans la description subséquente de l'état de l'enfant, on observe la même gradation relativement au développement, si ce n'est que Matthieu a en propre l'ex-
(1) Comp. De Wettc, excg. Haodb., (a) Comparez De Weltc, 1. c.
«£UVJ£M£ CâAPlTfiE. § XC. 49
pression : lunatique^ ceV/ivio^sTai, dont on n'aurait jamais dû lui faire un reproche ( i ) , car il n y avait rien d'extraordinaire , du temps de Jésus , k attribuer à la lune des maladies périodiques (12). Marc désigne Y esprit , wveiïjAa , qui possède Tenfant, comme muet, oXa^tov (V. 17), et sourd, xtoçov (V. 26) ; cela lui est particulier. On pouvait en effet considérer les sons inarticulés que les malades rendent dans un accès épileptique, comme le mutisme du démon, et l'impossibilité où ils sont de rien entendre, comme sa surdité. '
Le père ayant informé Jésus de Tobjet du débat et de l'incapacité de ses apôtres à guérir Tenfant , Jésus éclate en ces mots : mce incrédule et perverse^ etc., yeveà aTCierroç xal ^ieGTpa(j(.(Ji^vy) x. t. \. Si l'on compare, dans Matthieu, la fin du récit, où Jésus, interrogé par ses apôtres pourquoi ils n'ont pu guérir le malade, leur répond : Par votre incrédulité^ Jià tviv âTrwTiav û(aô)v , et y ajoute la description du pouvoir que de la foi seulement aussi gros qu'un grain de sénevé a de déplacer les montagnes (V. 1 9 seq. ) , on ne peut pas douter que cette apostrophe, qui respire le mécontentement, ne regarde aussi les apôtres, dans l'incapacité desquels à chasser le démon, Jésus trouva une preuve d'une foi qui restait encore si défectueuse (3). Luc laisse de côté cette explication finale de l'impuissance des disciples par leur incrédulité; et en cela, Marc non seulement l'imite , mais encore il intercale (V. 21-24) ^ne scène intermédiaire, à lui particulière, entre Jésus et le père, où il revient d'abord sur quelques détails de l'état du malade empruntés soit à Matthieu soit à sa propre imagination; puis le père est sommé d'avoir de la foi, ttigtiç, et aussitôt celui-ci,
(1) Gomme Schalz parait le (aire, Paultis.exeg. Handb., i,b, S« $69, et !• c. par "Winer, i^ S. 191 f.
(a) Voyez les passages allégués par (5) C'est ce que disent FriUscUe et
De Wetlef sur ce passage.