‹ Vie de Jésus: ou examen critique de son histoire (volume 3)Chapitre 10 sur 35 · VI · texte numérisé non relu

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Explication naturelle <i< s rationalistes. — Eichhorn. — Paulus.

En Angleterre de nombreux apologistes , en Àllemague la plupart des théologiens, défendirent, les premiers contre les déistes anglais , les seconds contre l'anonyme de Wolfenhùttel, la réalité de la révélation biblique, et tinrent ferme, au point de vue surnaturel , pour le caractère divin de l'histoire du peuple d'Israël et de celle des origines chrétiennes. Pendant ce temps, Une autre classe de théologiens allemands

chercha une nouvelle issue pour échapper aux difficultés. L'idée que Évhémère avait adoptée pour l'interprétation -des anciennes légendes divines , présentait deux voies qui , -dans le fait , furent suivies Tune et l'autre : ou bien on considérait les dieux de la religion populaire comme des hommes bons et bienfaisants de l'âge primitif» comme des législateurs sages et des princes justes, que les contemporains «t la postérité, dans leur reconnaissance, entourèrent d'une -auréole divine; ou bien on y voyait des imposteurs adroits, des tyrans cruels qui , pour subjuguer les esprits du peuplé, s'enveloppèrent des voiles de la divinité. De la même façon, l'histoire biblique étant toujours considéra du point de vue purement humain , tandis que les déistes, suivant la seconde voie, en regardaient les personnages comme des pervers et des trompeurs , la première voie restait encore ouverte, et il était loisible, tout en dépouillant ces personnages de leur divinité immédiate, de leur accorder, en échange, un caractère humain exempt de dégradation ; il était loisible , tout en renonçant à admirer leurs faits et gestes comme des miracles , de ne pas les noircir comme des tours de supercherie , et de les expliquer comme des actes , naturels il est vrai, mais moralement irrépréhensibles. Le naturalisme, particulièrement hobtile au christianisme de l'Église, était porté à l'interprétation défavorable; mais le rationalisme, qui voulait rester dans le sein de l'Eglise , sentait le besoin d'adopter l'interprétation favorable. Eichhorn a immédiatement tourné cette nouvelle manière de voir contre les opinions du naturalisme dont il s'agit ici , dans un examen critique des Fragments de Wolfenbùttel (i). 11 est d'accord avec l'auteur des Fragments pour ne pas reconnaître une intervention immédiate de la divinité, au moins dans l'his-

(i) Kxatncn des autres œuvres non aUgemeinrr BikUothek, enter Bd. t i««» »., encore imprimées de fauteur des Frag- a»*» Stùrk. ments de PPnlftnhùttel , dans Eichhorn' s

loin primitive de l'Ancien Testament» Les recherches mythologiques il' un Heyne avaient déjà assez agrandi son horizon poqr qu'il sentît qu'il fallait ou admettre cette intervention chez tous les peuples dans leur âge primitif , ou la qier chez tous. Chez tous tes peuples, observait-il, eu Grèce comme dans l'Orient , tout ce qui était inattendu et incompris était rapporté à la divinité; les sages de ces nation* v.vyient toujours en communication avec des êtres supérieurs. Tandis <que ces récits (aiusi Eichborn continue à dé* velop|per sa pensée) étaient, potir l'histoire hébraïque , entendus toujours littéralement ; on avait l'habitude, hors de cette histoire, d expliquer de telles manifestations parla supposition d'une tromperie, d'un grossier mensonge, ou de légendes altérées et corrompues. Mais évidemment > ajoute Eichhorn , la justice exige que l'on traite les Hébreux et les non-Hébreux de la même façon, et il faut ou placer, comme les Hébreux, toutes les nations durant leur enfance sous l'influence commune d'êtres supérieurs, ou refuser de croire des deux côtés à une telle influence. Y croire universellement, cela est sujet à réflexion ; car les religions qui se prétendent révélées sous cette influence , ont un fond qu'il n'est pas rare de trouver en défaut ; puis il est difficile d'expliquer comment l'humanité est sortie de cet état de minorité pour arriver à son émancipation ; et enfin , plus les temps deviennent éfclairés et les renseignements certains, plus ces interventions immédiates de la diviuité disparaissent. Par conséquent, si l'action d'êtres supérieurs doit être niée chez les Hébreux comme chez d'autres peuples, la manière de voir que l'on a appliquée jusqu'à présent à l'antiquité païenne semble + dit Eichhorn , se présenter naturellement aussi pour l'histoire primitive de la nation hébraïque, à savoir que ces prétendues révélations couvrent la fraude et le mensonge, ou reposent sur des légendes défigurées ou corrompues ; et c'est aussi ce. qu'a fait l'auteur des Fragments de Wolfen^i

bûttel pour l'histoire de l'Ancien Testament. Majs, en y regardant de plus près , continue Eichhorn , on s'effraie d une telle supposition'. Quoi ! les plus grands hommes des premiers siècles , qui ont exercé une influence si forte et si bienfaisante sur la civilisation de leurs semblables, auraient tous été des imposteurs, et cela sans que leurs contemporains s'en doutassent!

D'après Eichborn, on n'est conduit à une aussi fausse représentation que parce qu'on néglige de concevoir ces anciens documents dans l'esprit de leur temps. Sans doute , s'ils parlaient avec la précision philosophique de nos écrivains actuels, il faudrait y voir ou une réelle intervention divine ou la supposition mensongère d'une telle intervention ; nuis, provenant d'une époque primitive qui n'avait point

' de philosophie , ils parlent sans artifice, d'intervention divine conformément aux idées et au langage de l'antiquité. Nous n'avons, il est vrai, aucun miracle à admirer, mais nous n'avons, non plus, aucune fourberie à démasquer; il ne faut que traduire dans notre langue actuelle la langue des premiers siècles. Tant que le genre humain , observe Eichborn, n'avait pas encore pénétré la véritable origine des choses , il dérivait tout de forces surnaturelles ou de l'interveution d'êtres supérieurs ; les hautes pensées , les grandes résolutions, les inventions et les dispositions utiles, et surtout les songes à vives images , étaient des effets de la divinité sous l'influence immédiate de laquelle on se croyait placé. \jes preuves de connaissances et de talents remarquables par lesquelles un personnage excitait l'étonnement du peuple, passaient pour des miracles , pour des signes de forces surnaturelles et de communications particulières avec des êtres supérieurs. Et ce n'est pas le peuple seul qui était dans cette croyance; les hommes distingués dont il est ici question n avaient eux-mêmes aucun doute sur ce sujet , et se

k vantaient , avec une pleine conviction , de relations mysté-

rieuses avec la divinité. Eichhorn remarque que personne ne peut avoir rien à objecter contre la tentative de résoudre en événements naturels les récits de l'histoire mosaïque, et en même temps il accorde les préliminaires de Fauteur des Fragments de Wolfenbùttel ; mais il ne veut pas en conclure avec cet écrivain que Moïse ait été un imposteur , et il repousse cette conclusion comme téméraire et injuste. Ainsi Eichhorn , avec les interprètes naturalistes, enleva à l'histoire biblique son fond immédiatement divin ; seulement le reflet surnaturel qui y est répandu , il l'attribua , non , comme eux, aux couleurs trompeuses que la fraude y avait mises à dessein , mais à l'effet naturel de la manière dont la lumière de l'antiquité s'y projetait.

Dès lors, avec ces principes, Eichhorn essaya d'expliquer les histoires d'un Noc, d'un Abraham, d'un Moïse. Du point de vue de son temps, la vocation de ce dernier n'est pas autre chosequela pensée, long-temps méditée par ce patriote, de délivrer son peuple, pensée qui, se remontrant à son esprit dans un rêve avec une nouvelle vivacité, fut prise par lui pour une inspiration divine. La fumée et la flamme sur le Sinaï, lors de la promulgation de la loi, forent un feu qu'il alluma sur la montagne pour aider à l'imagination de son peuple, et avec lequel, par hasard, coïncida un violent orage; l'apparence lumineuse de sa face était une suite de son grand échauffement , et Moïse lui-même , qui en ignorait la cause, y vit, avec le peuple, quelque chose de divin.

Eichhorn fut plus retenu dans l'application au Nouveau Testament de ce mode d'explication , et ce furent principalement quelques faits de l'histoire des apô.res qu'il se permit d'y soumettra, tels que le miracle de la Pentecôte (t) > la conversion de l'apôtre Paul (q), et les nombreuses apparitions angéliques (3). Ici aussi il ramène tout au langage

(1) Eichhorn* s allgem* Bibliotkek, 1 (a) Ibid., 6 B., S. 1 ff.

B., i, 91 ff.; a, 7 5 7 ff,; 3, aa5 ff. (3) Ibid., 3B„ S.-38r ff.

3o INTRODUCTION. $ Vf

figuré de ia Bible; et , par exemple , pour les apparitions, un hasard heureux, dit-il, y est appelé un ange sauveur, une joie spirituelle , un ange salutateur, un adoucissement intérieur, un ange consolateur. Au sujet des évangiles nous verrons, chose frappante , que Eichhorn 6eûlit avec raison que l'explication naturelle est inadmissible , et s'éleva même dans plusieurs récits fe une interprétation pins haute.

Il parut, dans le même esprit, plusieurs écrits qui firent entrer , en partie au moins, le Nouveau Testament dans le cercle de leurs explications (1). Mais le docteur Paulus, le premier, devait s'acquérir la pleine gloire d'un Évhémère chrétien, par son Commentaire sur les Évangiles, publié à partir de 1 800. Dès l'introduction de cet ouvrage (a), il pose comme le premier devoir de celui qui approfondit l'histoire biblique, de discerner ce qui , dans cette histoire, est fait , et ce qjni est jugement. Pour lui , un fait est ce qui a été éprouvé, au dehors ou au dedans d'elles-mêmes, parles personnes ayant pris part h un événement; un jugement est la manière dont ces personnes ou les narrateurs ont interprété et ramené aux causes supposées ce qui a été ainsi éprouvé. Mais, d'après Paulus , ces deux parties constituantes se mélangent et se confondent, aussi bien dans les acteurs mêmes des événements que dans les narrateurs postérieurs et dans les historiens , avec tant de facilité, que le jugement ne peut plus être séparé du fait , et que l'un et l'autre sont , avec une égale assurance historique , crus et raébntés ultérieurement. Cette confusion aussi est particulièrement manifeste ckuis les livres historiques du Nouveau Testament, car au temps de Jésus la disposition dominante était toujours d'assigner tout incident frappant h une cause invisible, snrho-

(1) Par exemple. Eck, Fersuch uber (*) 1 Bd., S. 5 ff. Comparez Dat

die Wundergeschichten des IV. T., 1 jy5; exegetischà Hàndbuck ùber die drei ers'

Venturini , Die ffunâer der TV'- T. in ten Evangelien, i83o-35, 1 Bd., 1 Abtlt.,

ihrer wahren Gestaltfùr eechte Christus- S. 4 ff. C'est une édition nouvelle et

verehrer, 1 799. * corrigée dn Commentaire.

INTRODUCTION. § VI. 3l

raaine. Le principal travail de l'historien qui recherche les faits doit doue être , nommément en ce qui touche le Nouveau Testament, de séparer ces deux parties constituantes, si étroitement unies, et cependant de nature si différente, c[ de dégager le fait pur hors des opinions des hommes et du temps comme un noyau hors de sou écorce. Le procédé à suivre est, quand on manque d'une relation plus pure qui serve de contrôle et de rectification , de se reporter en imagination, aussi vivement qu'il est possible , sur le théâtre dfg événements et au point de vue de l'époque, et , sur ce terrain , de travailler à compléter le récit primitif par la supposition de circonstances accessoires que le narrateur luimême, engagé par sa croyance au surnaturel , a souvent négligé d'indiquer. On sait de quelle façon Paulus, en conformité à ces principes , a traité l'histoire du Nouveau Testament dans son Commentaire, et récemment dans son livre sur la vie de Jésus (1). Il tient fermement à la vérité historique des récits ; il s'efforce d'introduire dans l' histoire évangélique un étroit enchaînement de dates et de faits; mais en même temps il la dépouille de tout son fond immédiatement divin , et il nie toute intervention surnaturelle de forces supérieures. Pour lui , Jésus n'est pas le fils de Dieu dans le sens de l'Église, mais c'est un homme sage et vertueux; ce ne sont pas des miracles qu'il accomplit, mais ce sont des actes tantôt de bonté et de philanthropie, tantôt d'habileté médicale , tantôt de hasard et de bonne fortune (a).

(i) Heidelberg, 1828, a Bde.

(b) De même que parmi les précurseurs de Paulus, Babrd s'est fait particulièrement remarquer par son livre qui a paru depuis 1783 (Brie/eiièer die BU» si in folkstone), de même il eut un successeur qui se livra à un travail du même genre. dansVenturini, auteur de l'histoire naturelle du grand prophète de Nazareth ( SaturUche Geschichfe des grosse n propheten w>n \azaret). Ce livre, quia com-

mencé à paraître depuis 1800, présente, dans les parties publiées postérieurement, des conformités, même de détail, avec le Commentaire de Paulus. C'est à tort que l'on compare , sans autre exptU cation, ces deux ouvrages avec les Fragments de Wolfenbuttel; ils appartiennent essentiellement à la direction de Paulus ; car ils tendent à tout représenter dans la vie de Jésus d'une façon naturelle , s>an* cependant porter atteinte à la sagesse et

Dans cette manière de concevoir l'histoire biblique, commune à Eichhorn et à Paulus , il y a une supposition nécessaire , c'est que les documents de cette histoire , les écrits de l'Ancien et du Nouveau Testament , ont été rédigés avec beaucoup d'exactitude et de fidélité, par conséquent très peu de temps après les événements qui y sont racontés. Car s'il est possible dans un récit de séparer le fait primordial du jugement qui y est mêlé, il faut que la relation soit encore très pure et originale. Dans une relation rédigée plus tard , et moins originale, je n'aurais aucune garantie que ce que je regarde comme la chose réelle, comme le fait, n'appartient pas aussi à l'opinion et à la légende. Aussi Eichhorn essaya- t-il de rapprocher autant que possible des événements eux-mêmes la rédaction des documents et surtout des livres de l'Ancien Testament; et lui et les théologiens qui pensent comme lui ne reculèrent pas devant l'admission des choses les moins naturelles, par exemple devant la supposition que le Pentateuque avait été écrit' pendant la marche^ trave» le désert ( i ). Cependant ce critique se permit, du moins dans quelques parties de l'Ancien Testament, par exemple au livre des Juges , la remarque que les récits qui y sont contenus ne sont pas contemporains des faits , mais que l'historien a vu ses héros dans le demi- jour des siècles écoulés , et qu'ils y ont pris facilement à ses yeux des proportions gigantesques. 11 fait observer que l'historien seul qui voudrait amuser aux dépens de la vérité, donnerait une couleur brillante à un événement dont il aurait été ou témoin ou voisin; qu'il eu est tout autrement quand il s'agit d'une histoire très reculée; que l'imagination ne se trouve plus réprimée par la résistance qu'oppose la forme fixe de la réalité historique,

à la noblesse de son caractère. Ce qu'ils Bahrdt même se déclare expressément

ont d'imaginaire ne diffère du mode d'ex- contre l'auteur des Fragments. ( Briefe ,

position de Fantasque par un pins grand u. s. w., i ,e » Bsendchen, i\ trr Brief.) arbitraire dans l'introduction des causes (i) Allgcm. BibUoth , Bd., 1 S. 64.

intermédiaires inventées par ces auteurs ;

INTRODUCTION. § Vf. 33

mais que l'essor en est renforcé par l'idée que tout a été plus grand et meilleur dans les temps antiques , et que l'écrivain est ainsi entraîné à employer des expressions plus relevées et un langage qui ennoblit les choses; que cela est surtout difficile à éviter quand l'historien, venu tardivement, recueille la tradition antique pour la consigner dans son livre , et quand les actions et les destinées aventureuses des ancêtres transmises dans un langage inspiré du père au fils , du fils au petit-fils , et ornées par l'imagination des poëtes , y sont reproduites avec un style teint de toutes ces couleurs brillantes (1). Au reste, même avec cette opinion sur une partie des livres de l'Ancien Testament , Eichhorn ne croyait pas encore perdre le terrain historique 9 et , déduction faite des additions plus ou moins considérables dues à la tradition , il avait la confiance de pouvoir y découvrir le cours naturel de l'histoire.

Mais Eichhorn , ce maître dans l'explication naturelle de l'Ancien Testament, s'est, dans un des récits au moins , élevé au-dessus de ce mode d'interpréter ; je veux parler du récit de la création et de la chute. Bien que , dans son Histoire primitive , livre qui a exercé tant d'influence (?) , il eût dit tout d'abord que le récit de la création n'était que poésie ; néanmoins il avait encore soutenu que dans le récit de la chute de l'homme nous avotp, non pas de la mythologie , non pas de l'allégorie , mais une vraie histoire , et que , déduction faite de tout le surnaturel , ce qui restait en fait , c'était que la constitution du corps humain avait été , dès l'origine , vidée par l'usage d'un fruit vénéneux (3). 11 trouva possible en soi,(ce qu'il confirma par de nombreux

(i) AUgem, Biblioth., Bd. l, S. a 94. biblische undmorgenlœndische Mtteratur.

Comparez l'ouvrage intitulé : Einîeitung Pins tard , à partir de 1790, il à été pn-

in dos k.T.> 3 ter Bd., S. a3 f£, der blié avec des remarques , par Gabier. 1/ierten Ausgabe. (3) Eichhorn' s Urgetchichte , héraut'

(a) Ce travail a d'abord para dans la gegeben won Gabier, 3 Th., S. 98 ff. quatrième partie du : Repertorium fur

exemples lires de l'histoire profane) qu Wrécit mythologique fût placé en tête de récits parement historiques ; mais, déterminé par une idée ptffeée dans l'ordre surnaturel , il anéantit , quant à la Bible, cette possibilité, disant qu'il serait indigne de la divinité d'avoir laissé insérer un fragment mythologique dans un livre qui porte des traces si incontestables d'une origine divine. Plus tard cependant (î), Eichhorn déclara lui-même que maintenant il pensait autrement, en plusieurs points , sur les chapitres 11 et III de la Genèse, et qu'au lieu d'y voir la relation historique d'un empoisonnement , il y voyait le symbole mythique d'une pensée philosophique , à savoir, que le désir d'un meilleur état que celui dans lequel on se trouve , est la source de tout mal dans le monde. Ainsi , dans ce point du moins , Eichhorn aima mieux abandonner l'histoire pour garder l'idée , que de conserver avec ténacité l'histoire par le sacrifice de toute pensée supérieure. Pour le reste , il s'accordâjtoujours avec Paulus et d'autres , ptftir regarder le merveilleux de l'Histoire sainte comme un vêtement qu'il fallait seulement retirer pour voir apparaître la pure forme historique.

. . S VIL Interprétation morale de Kant.

Ces explications naturelles , dont la fin du xviu c siècle produisit tme riche moisson, furent entrecoupées par une apparition remarquable : ce fut la résurrection soudaine de l'ancienne explication allégorique des Pères de l'Église dans l'interprétation morale k laquelle Kant soumit l'Écriture. Lui, en sa qualité de philosophe, ne tenait pas , comme les théologiens rationalistes , à une histoire ; mais , comme les anciens , il tenait à une idée cachée dans l'enveloppe histo-

(1) Allgem. Biblioth., i Bd., S. 989, und Ewleitung % dos A. T., 3 Th., S. 8*.

riqae. Pour lai , cependant , cette idée n'était pas , comme pour les Pères de l'Église, une idée absolue, aussi bien théorique qqe pratique ; il n'en saisissait que le côté pratique ; il n'y voyait qu'une détermination morale , et y reconnaissait ainsi un caractère fini et contingent. En même temps , il attribuait l'introduction de ces idées dans le texte biblique , non à l'esprit divin , mais au philosophe interprète de l'Écriture, et, dans une signification plus profonde , à la disposition morale existant chez les auteurs de ces livres. Yoici sur quoi Kant s'appuie ( 1 ) : de toutes les religions anciennes et inodernes , déposées en partie dans des livres sacrés , sont sortis les mêmes résultats , c'est-àdire que des instructeurs. du peuple, judicieux et animés de bonnes intentions 9 ne cessant de les expliquer, les ont amenées , quant a leur fond essentiel , en concordance avec les principes généraux de la croyance morale : c'est ainsi que les moralistes , parmi les Grecs et les Romains , ont traité leur fabuleuse théologie , et ils ont su finalement expliquer le plus grossier polythéisme comme la représentation symbolique des qualités d'un seul être divin , et développer un sens mystique dans les actions souvent vicieuses de leurs divinités et dans les rêveries les plus extravagantes de leurs poètes , afin que la croyance populaire , qu'il n'était pas salutaire d'anéantir, se rapprochât d'une doctrine morale. Il remarque aussi que le judaïsme postérieur, et même le christianisme, sont constituésparde pareilles interprétations, qui sont quelquefois très forcées , mais qui , dans tous les cas , ont des fins incontestablement bonnes et salutaires à tous les hommes. Les mahométans ne sont pas moins habiles à établir un sens mystique sous les descriptions voluptueuses de leur paradis; et les Indiens en font autant avec leurs Védas , au moins pour la partie la plus éclairée du

(i) La religion dans les limites de la La foi de l'Église a pour interprète susimple raison , troisième partie , n. VI : prémê la pure foi religieuse.

peuple. De la même façon, les documents de la religion chrétienne, l'Ancien et le Nouveau Testament, doivent, d'après Kant, recevoir, par une interprétation générale, v un sens qui concorde avec les lois universelles et pratiques d'une pure religion rationnelle; et une telle interprétation , quand même elle devrait faire au texte une violence apparente ou réelle , mérite d'être préférée à une interprétation textuelle qui , ainsi que cela est pour plusieurs histoires bibliques , ou ne contient absolument rien d'utile à la morale, ou même est en opposition avec les mobiles moraux. Ainsi les expressions furieuses de plusieurs psaumes contre les ennemis, sont détournées sur les appétits et les passions que toujours nous devons nous efforcer de tenir sous nos pieds ; et les merveilles qui sont racontées, dans le Nouveau Testament , de l'origine céleste de Jésus , de son rapport avec Dieu , etc. , sont des représentations symboliques de l'idéal d'une humanité à qui Dieu est concilié (i). Une pareille interprétation est possible , sans même que Ton pèche toujours contre le.sens littéral des documents de la croyance populaire ; et cette possibilité, d'après la remarque profonde de Kant , tient à ce que, long-temps avant l'existence de ces documents , le germe de la religion morale reposait caché dans la raison humaine. Les premières et grossières manifestations de cette disposition ne parurent , il est vrai , que dans les usages du culte , qui fut l'occasion des prétendues révélations; mais ces fictions mêmes reçurent l'empreinte non préméditée de quelques traits du caractère spirituel de leur origine. Kant croit encore pouvoir laver cette interprétation du reproche de falsification , en observant qu'elle ne prétend pas que le sens qu'elle attribue aux livres saints ait été absolument dans l'intention de leurs auteurs ; que c'est une question qu'elle n'examine pas ,

(i) Deuxième article , première section , a et b %

et qu'elle ne réclame que la faculté de donner aussi à ces livres une signification qu'il lui convient de donner.

Ainsi Kant essayait de faire produire aux écritures bibliques, jusque dans leur partie historique, des pensées morales, et même il était disposé à reconnaître que ces pensées constituaient la destination essentielle de l'histoire de la Bible; mais il n'en est pas moins vrai que , d'une part , il ne les puisait qu'en lui-même et dans la culture intellectuelle de son temps, et qu'ainsi rarement il pouvait admettre qu'elles avaient existé en réalité au fond de l'intention des rédacteurs de ces écritures ; d'autre part , il oubliait , par la même raison, de montrer quel rapport de telles pensées ont avec de telles représentations symboliques , et comment les premières se sont imprimées dans les secondes.

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