‹ Vie de Jésus: ou examen critique de son histoire (volume 3)Chapitre 9 sur 35 · L'HISTOIRE ÉVANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE ÉVANGÉLIQUE

44*Tfiatiort nécessaire de différents modes d'expliquer les histoires * sacrées.

Partout où une religion , s' appuyant sur des documents écrits , agrandit son domaine dans le temps et dans l'espace, et accompagne ses adhérents à travers un développement et une civilisation de plus en plus variée et élevée , il se manifeste plus tôt ou plus tard un désaccord entre ces vieux documents et la nouvelle culture de ceux qu'on y renvoie comme à des livres sacrés. Tantôt ce désaccord ne touche qu'à des choses peu essentielles, à des choses de forme, par exemple quand l'expression et l'exposition dans ces livres ne sont pas trouvées conformes au sujet ; tantôt il porte sur des points capitaux, les idées et les opinions fondamentales de ces livres ne suffisant plus aux progrès de la culture intellectuelle. Aussi long temps que ce désaccord n'est pas assez considérable ou n'a pas pénétré assez avant dans la conscience publique pour amener une rupture complète avec ces documents, en tant que sacrés, on voit s'établir et se conserver, parmi ceux qui sentent plus ou moins clairement la dissidence , un travail de conciliation qui procède par l'explication des Écritures saintes.

Une partie capitale de tout document religieux est une histoire sacrée , c'est-à-dire une série d'événements où la divinité intervient dans l'humanité sans intermédiaire, et où les idées se montrent dans une incorporation immédiate. Mais comme la civilisation est surtout une médiation , le*

peuples, a mesure qu'ils se développent, acquièrent un sentiment de plus en plus distinct des médiations dont l'idée divine a besoin pour se réaliser. C'est sur la partie d'apparence historique que se manifeste le désaccord entre la nouvelle culture et les anciens documents religieux, et l'intervention immédiate de la divinité dans l'humanité perd sa vraisemblance. A cela peut se joindre une sorte de répulsion, attendu que la partie humaine de ces documents, appartenant à une humanité des premiers âges, est dans une enfance relative , et , en quelques circonstances , porte l'empreinte de la rudesse. Les choses divines ( soit à cause de l'intervention immédiate, soit à cause de la rudesse) lie peuvent avoir été ainsi opérées, ou les choses ainsi opérées ne peuvent être divines : ainsi s'exprimera le désaccord; et, si l'interprétation cherche à en triompher, elle voudra , ou représenter les choses divines comme ne s'étant pas ainsi passées 9 et alors elle contestera aux anciens documents leur valeur historique; ou démontrer que ce qui s'est passé n'est pas divin dans le sens qu'on y attache , et alors l'explication enlèvera à ces livres leur signification intrinsèque et leur valeur absolue. Dans les deux cas, l'interprétation peut se mettre à l'œuvre avec ou sans préjugés : avec préjugés, quand elle s'aveugle malgré la conscience qu'elle a.du désaccord survenu entre la nouvelle culture et l'ancienne Ecriture, et quand elle s'imagine ne faire que découvrir le sens originel des saints livres; sans préjugés, quand elle reconnaît clairement et avoue sans détour qu'elle considère les récits de ces anciens écrivains autrement qu'ils ne les ont considérés euxmêmes. Adopter ce dernier point de vue, ce n'est cependant, en aucune façon, rompre avec les vieilles écritures religieuses ; mais ici encore, en conservant ce qui est essentiel, on peut sans crainte faire le sacrifice de ce qui ne l'est pas.

INTRODUCTION. §11. l3

Différentes explications des légendes divines chez les Grecs.

On ne peut pas dire que la religion hellénique ait reposé sur des documents écrits. Elle avait cependant quelque chose de semblable, par exemple dans Homère et Hésiode; et, comme ces poëmes, la légende traditionnelle a dû éprouver les différentes explications dont il s'agit, à mesure que la culture du peuple grec s'est développée. De bonne heure, la sévère philosophie grecque , et , par elle , quelques poètes , sentirent en eux-mêmes que la divinité n'avait pas pu se manifester sous une forme humaine aussi tangible, ni avec autant de grossièreté qu'on le voyait dans les luttes sauvages de la Théogonie d'Hésiode et dans les interventions faciles des dieux homériques. De là vint la querelle de Platon , et, avant lui, de Pindare avec Homère (i); de là vint qu'Anaxagore, à qui on a voulu attribuer l'invention de l'explication allégorique, rapportait les poètes homériques à la vertu et à la justice (2); que les stoïciens interprétaient la Théogonie d'Hésiode comme le jeu des éléments naturels, dont l'unité suprême constituait pour eux l'essence divine (3). Ainsi ces penseurs admettaient, à la vérité, dans les légendes, une signification intrinsèque et absolue, chacun d'après sa manière de voir, les uns une signification physique, les autres une signification morale; mais ils en rejetaient la forme, eh tant que fait et histoire. D'un autre côté, tandis que toute la portion divine des légeudes disparaissait devant de telles explications, d'autres, plus dominés par les idées populaires et portés par le développement de leur esprit vers le raisonnement sophistique , comprenaient également que toutes ces

(1) Plato, De republ , a, p. 377» F. schaftlicken Mythologie, S. 86 ff. 99 f.

Steph. Pindare, Nem , 7,31. Comparez* (2) Diog. Laert., 1. 2, c. 3, n. 7.

sur ce sujet et sur ce qni suit, Baur, (3) Cic, De nat. Deor., 1 , 10 , i:>.

Syiçb. und Myth , I, S. 343* ff., et O. Comparer; Clément, Nom., vr, i,etstiir. Mfiller, Prolegomena zu eincr wissen-

\li INTRODUCTION. § III.

histoires des dieux, que ces actes qu'on leur attribuait, n'a- . vàient rien de divin. À la vérité, ils conservèrent à ces récits le -caractère d'unehistoire véritable; mais, des dieux qui en étaient les objets , ils firent , avec Evhémère ( i), des hommes , des héros et des sages des premiers âges, d'anciens rois et tyrans, qui , par des actions de force et de puissance , s'étaient attiré des honneurs divins (2). On alla même , avec Po~ lybe (3) et d'autres, jusqu'à considérer toute la doctrine des dieux comme une fable inventée par les fondateurs des états pour contenir le peuple.

Interprétation allégorique chez les Hébreux. — Philon.

La stabilité du peuple hébreu, son attachement tenace au point de vue surnaturel, durent, il est vrai, borner, chez lui , le développement de semblables manifestations ; mais , d'un autre côté, cgs manifestations , du moment qu'elles apparurent , furent une singularité d'autant plus frappante , que l'autorité des livres sacrés était plus impérieuse , et qu'il fallait procéder à leur interprétation avec plus d'art et de précaution. De là naquirent dans la Palestine même, après Fexil de Babylone, et surtout après le temps des Macchabées , plusieurs artifices dans l'explication du Vieux Testament , par lesquels il devint possible d'adoucir des passages qui choquaient , de combler des lacunes et d'introduire de nouvelles idées. 11 se trouve des exemples de ce genre d'interprétation dans les écrits des rabbins, et

(i) Diodor., Sic, Bibl.Jragm., |. vi; £ic., De nat. Deor., i, 4 a «

(a) Ces gens positifs , dit O. Millier, Proleg, zu einer wisscnschajttichen Mythologia, retiraient, des mythes, le merveilleux, Y impossible , le fantastique : le reste, quelque intimement que le tout fût réuni, était pris par eux comme résnltat historique; et à ces prétendus événe-

ments ils supposaient , pour les enchaîner, les motifs qui convenaient à leur propre époque. » C'est là justement l*i* mage d'une interprétation de l'histoire biblique dont il sera ' question $ vi.

Voyez , sur une secte chos les Indiens qui pensait comme Evhémère , Baor , Symb. undMyth., i,S. 3*a.

(3) Reliq. kist., vi, 56.

INTRODUCTION. § III. \ l5

même dans le Nouveau Testament ( 1 ) ; nflfc cette méthode, surtout relativement au contenu historique de l'Ancien Testament, ne fut appliquée pour la première fois d'une manière conséquente que dans le lieu où la civilisation juive, par son contact avec la civilisation grecque, s'était dépassée elle-même de la manière la plus caractérisée, je veux parler d'Alexandrie. Après plusieurs précurseurs, ce fut particulièrement Philon qui développa la doctrine, que les Écritures sacrées renfermaient un sens vulgaire et un sens plus profond ; de ces deux sens , il ne voulait en aucune façon que le premier fut sacrifié, mais la plupart du temps il les laissait subsister l'un à côté de l'autre. En plusieurs cas cependant , il mettait complètement de côté le sens littéral et la conception historique , et il prétendait ne conserver du récit que la représentation symbolique d'idées; c'était particulièrement lorsqu'il se trouvait, dans l'Écriture sainte, des traits qui semblaient être indignes de Dieu , ou conduire au matérialisme et à l'anthropomorphisme (a). A côté de ce mode d'explication , qui, pour conserver la pureté du sens absolu , sacrifiait mainte fois la forme de la réalité bistorique, on ne vit pas se produire l'interprétation opposée, celle qui , comme dans Evhémère , conserve l'histoire, mais la rabaisse à une histoire humaine et vulgaire. 11 faut attribuer cette circonstance au point de vue surnaturel , auquel les Juifs se sont toujours tenus fermement attachés. Ce sont les chrétiens qui , pour 1 a première fois , ont fai t passer les livres de l'Ancien Testament sous l'explication d'Evhémère (3).

(i) Voyez Dœpke, Die Hermeneutik der neutestamenlliehen Schri/hteller , S.

ia5 {{.

(a) Voyez Gfrœrer , Philo und die aUxandriniscke Theosophie, 1 Th., S.

84 ff • * 95 ft. Philon, sur le récit mosaïque de la création de la femme avec la côte de l'homme, par exemple, dit ^positivement : « Cela est une allégorie , to

pvjrov tvet tovtow p.v0û>£/$ fort. » Leg.

*Ueg», i,ed„Mang., i, 70. Dans Gfrœrer, au même endroit, p. 98.

(3) Une semblable interprétation allégorique est signalée chez d'autres peuples, chez les Persans, chez les Turcs, par Dœpke, p. ia6 et soi?. Comparez aussi Kant, De la religion dans les limites de la simple raison , 3* article, n. vi.

l6 • INTRODUCTION. § IV. ,

§ iv.

Explication allégorique parmi les Chrétiens. — Origène.

Les chrétiens des premiers temps , avant l'établissement de leur propre canon , se servaient principalement de l'Aucien Testament comme d'une écriture sacrée. En conséquence* ils ressentaient vivement le besoin d'interpréter allégoriquement ce livre, attendu qu'ils s'étaient élevés au-dessus du niveau de l'Ancien Testament d'une manière plus marquée que les Juifs les plus cultivés. Il n'est donc pas étonnant qu'on ait adopté , dans la primitive Eglise, ce mode d'interprétation déjà usité parmi les Juifs. Mais ce fut encore à Alexandrie qu'il prit , entre les chrétiens , son principal développement, et là il parait surtout attaché au nom d'Origène. Origène, conformément à la triple division qu'il admettait dans h nature humaine, attribuait à l'Ecriture un triple sens : le premier littéral et répondant au corps , le second moral et répondant à l'âme , le troisième mystique et répondant à l'esprit (1). Néanmoins, il laisse généralement ces trois espèces de sens subsister l'un à côté de l'autre , quoique avec une valeur différente ; mais, dans des cas particuliers, il prétend que l'explication littérale ne donne point de sens ou n'en donne qu'un absurde, afin que le lecteur soit davantage excité à découvrir le sens mystique. On peut sans doute entendre une simple infériorité du sens littéral à côté du sens caché et plus profond , quand Origène répète à diverses reprises que les récits bibliques nous transmettent , non pas de vieilles fables, mais des avis pour vivre avec droiture (2) , quand il soutient que , dans plusieurs histoires, le sens ( purement? ) littéral conduirait à la ruine de la religion chrétienne (3) .

(1) Homil. 5, in Levit., § 5. nia, nisi alio sensu accipiamus quam lit-

(a) Homil. a, in Exod. ; Nolite pu- terae textus ostendit, obstaculum magis

tare, ut sœpe jam diximus, veternm vo- et subversionem Christian» religioui ,

bis fabulas recita ri, sed doceri vos per qnam hortatioriem aedificationemque

hœc, ut agnoscatis ordinem vit». prastabunt.

(3) Homil. 5, in Le vit., 1 : Haec oui-

et quand il applique au rapport entre l'explication littérale et l'explication allégorique de 1 Écriture, la sentence : que la lettre tue, mais que l'esprit vivifie (»). Mais il abandonne absolument le sens littéral , quand il dit que tout passage dé l'Écriture a un sens spirituel , mais que tout passage n'en a pas un corporel (q) ; qu'il y a souvent une vérité spirituelle sous un mensonge corporel (3) ; que l'Écriture a incorporé à l'histoire bien des choses qui ne sont jamais arrivées, et qu'il faut être borné pour ne pas remarquer de soi-même que l'Écriture raconte des événements qui n'ont pu se passer réellement de la façon qu'ils sont racontés (i). Au nombre des récits qui ne doivent s'entendre que d'une manière allégorique, Origène, outre ceux qui paraissaient donner à Dieu un caractère trop humain (ô) , comptait particulièrement ceux où des personnages , mis d'ailleurs dans des rapports prochains avec Dieu , sont dits avoir commis des actes répréhensibles (6).

Mais si Origène trouva , dans son instruction chrétienne , des occasions de s'écarter de l'Ancien Testament, de telle sorte que, pour ne pas renoncer à son respect pour ce livre , il fut obligé de pallier à l'aide d'une explication allégorique la contradiction qu'il sentait naître dans son esprit ; son instruction philosophique ne lui permit pas davantage d'ac-

(i) Contra Cet, vi, 70.

(a) De principp., L. it. § ao : nôt<yot fxiv ( ypaqpv} ) t)(ti xb irvtup.aT(xov , ov ndiuixSt to owfx.aTtxov.

(3) Comm. in Joann., t. X, § 4 : 2«- Ço/mvou iroMaxtçTov àMtavç icvtVftaTixov Iv tu ropartxiu, »ç Sv efirot xtq ,

(4) De principp., iv, 1 5 : Svvvcpyjvtv r) ypaup-h Tvj taropifx x)> pu ycvopcvov » tv) fxiv fj.v) ô\>vaTov ytftoQcu, itr) S\ ^uvaxov jxtv ytveaQau, ou fx-Jjy yfyevvipevov. De principp., iv, 16: Kaï xi 8t~ nhtto Uy*cv ; twv /*v) wotvv à/xÇîl/wv pvpta Zvà rotavra ô*uvap«'ya)V ffvvayàyccv, ytypap-

pcva f«v wç ycyovorot , où 7171 vvtyttva o*i xotràe xy)v )«Çtv.

(5) De principp., iv, 16.

(6) Hoinil. 6, m Cènes., 3 : Qoae nobis sedificatio erit legentibns, Abraham, tantum patriarcham , non suinta roentitrnn esse Abimelech rtgi, sed et ptidicitiam conjogis prodidiste? Quid nos sedificat tanti patriarchae nxor, si putatur contaminationibns exposita pcr conniventiam maritalem? Haec [c'est-à-dire qu'elle a été exposée de la sorte à C impureté) Jndaei patent , et si qui cum eis littcrœ amici, non spiritus.

l8 INTRODUCTION. $ IV.

ceptçr plusieurs passages du Nouveau Testament, et pour ce livre encore il fut amené à user du même procédé. Le Nouveau Testament, se dit-il à lui-même, est l'œuvre du même esprit qui a dicté l'Ancien, et cet esprit n'aura pas agi dans la production de l'un autrement que dans la production de l'autre, c'est-à-dire qu'il aura incorporé à des choses littéralement arrivées des choses qui ne sont pas arrivées, et cela pour nous rappeler au sens spirituel ( i ). Origène va même jusqu'à mettre en un parallèle non douteux les relations évangéliques avec des récits, en partie fabuleux , tires de l'histoire et de la mythologie profane ; ce parallèle se lie dans le passage remarquable Contra Celsutn , i , 4 2 ,| où l'auteur s'exprime ainsi : « Dans presque toute l'histoire , » quelque véritable qu'elle puisse être, il est difficile , et » quelquefois même impossible d'en démontrer la réalité. » Supposons en effet que quelqu'un s'avisât de nier qu'il » y ait eu une guerre de Troie, et cela à cause des impossi- » bilitésqui sont incorporées dans cette histoire, telle quç la » naissance d'Achille d'une déesse de la mer, etc. ; comment » pourrions-nous en prouver la réalité , accablés , comme » nous le -serions , par les évidentes inventions qui , d'une » façon inconnue, se sont mêlées à la notion généralement » admise d'un conflit entre les Grecs et les Troyens? Voici » ce qui seulement est praticable : l'homme'qui veut étudier » l'histoire avec jugement et en écarter les illusions, consi- » dérera quelle partie de cette histoire il doit croire sans plus » ample informé, quelle partie au contraire il doit ne con- » cevoir que d'une manière symbolique (riva Si Tpyxoko- » yvfcei), en tenant compte du dessein des narrateurs, et enfin » de quelle partie il a à se défier complètement comme du.

(l) Deprincipp., iv, 16 :Ow povov £i xotî in\ t»v àwooToluv, ov$l tovtuy

iripl t5» irpo t9Îç irapovvtaq t«wt« rfc «atVTr) outparov tyjv toroptav twv irpo-

irvcupa ^xovofMQO-cv, àiX\* f 3.xt to otvro' ovfacr^tvvy xarot to awjMtTcxov fyovTwy,

Tvy^avov xaà àirb rov fvoç 6iov, to p») ycycvvyuvoiv. Comparez Homil. 6. in

•ptov xxi «tre twv cvxyyeXt'eav ictnovti%t Esctiam , n. 4*

INTRODUCTION, § IV. ig

» prodfit de la fragilité «tf de l'erreur humaine* Xai voulu, » dît en terminant Origène ^ rappeler ces remarques préln » minaices au sqjet de toute l'histoire de Jésus donnée dana les » évangiles , non pour exciter les gens clairvoyants à une » croyance aveugle et non autorisée , mais pour montrer » que cette hiftoîre veut être étudiée avec jugement et » approfondie avec soin , et qu'il faut , pour ainsi dire, s'en- » foncer dans le sens des écrivains , afin de découvrir dans 1 » quel but ils ont écrit chaque chose. »

On voit qu'ici Origène , dépassant le point de vue allégorique où il se tient d'ordinaire , est presque arrivé au point de vue mythique des modernes (i). Mais, déjà pour l'Ancien Testament, il s'abstint de donner une plus grande extension à ce mode de conception, en partie parce qu'il était lui-même engagé, par ses préjugés, dans la croyance au surnaturel , en partie parce qu'il craignait de scandaliser l'Église orthodoxe ; ces deux motifs durait agir avec bien plus de force à l'égard du Nouveau Testament ; aussi ne peut-on citer que bien peu d'exemples quand on recherche de quels récits du Nouveau Testament Origène a nié la réalité historique , pour s'attacher à la vérité digne de Dieu. Il dit bien, dans le cours du passage cité plus haut, qu'entre autres choses il ne faut pas Attendre à la lettre l'enlèvement du Seigneur par Satan , qui lui montra du haut d'une montagne tous les royaumes de la terre , attendu que cela est impossible pour un œil corporel. Ce n'est pas là , à proprement parler, une explication allégorique , mais c'est seulement une autre version du sens littéral, lequel , au lieu d'exprimer un fait extérieur , exprimerait le fait intérieur d'une vision» Ailleurs aussi , là même où se trouve une tentation séduisante de sacrifier le sens littéral au sens spirituel , par exemple

(j) C'est ce que Mo&heiui a aussi re- d'Otxgèn* cttntiv Cel^e , p. ç4- Rcmarmarqué dans .sa Traduction du livre que.

dans la malédiction du figuier ( 1 ) , Origène ne s'explique pas franchement. C'est dans le récit de l'expulsion des marchands hors dn temple qu'il est encore le plus précis , et il représente la condaite de Jésus prise à la lettre comme arrogante et séditieuse (2). 11 remarque expressément aussi que l'Écriture contient toujours beaucoup plus de choses historiquement vraies , que de choses qu'on doive entendre dans un sens purement spirituel (3).

Passage aux temps modernes. — Déistes et naturalistes ûYs xvH' er xvfii e siècle?. — L'auteur du fragment de Wolfenbûltel.

Ainsi s'était développé l'un des mode* d'explication auxquels les livres des Hébreux et des chrétiens , comme tout document religieux , durent être soumis dans leur partie historique; mode d'explication qui y reconnaît, il est vrai, l'empreinte de la divinité, mais qui nie qu'elle se soit manifestée, en réalité et en fait, d'une manière aussi immédiate. De la même façon se forma l'autre mode principal d'explication où l'on est disposé à admettre que les livres religieux contiennent de l'histoire, mais où, refusant à cette histoire un caractère divin, on n'y veut voif^ue des événements humains ; et il se produisit d'abord chez les adversaires du christianisme, Celse, Porphyre, Julien. Ces écrivains, tout en rejetant comme de pures fables bon nombre de récits de l'Histoire Sainte, laissaient subsister comme historiquement vraies plusieurs particularités qui sont racontées de Moïse, de Jésus et d'autres; mais ils attribuaient leurs actions à des motifs ordinaires , et leurs opérations miraculeuses soit à de grossières tromperies , soit h, une sorcellerie sacrilège.

(i") Comm, in Matth., t. XVI, 26 et irXctovx Ion toi xocrà tvjv tcrropcotv omyj-

suiv. ôtuofxcvot réïv irpoorvcpavG/vTwv yvfxvoïv

(2) Comm, inJoann.y t. X, 17. icvevuiaTixSv.

(5) De principp,, iv, 19 : no),).w yotp

Au reste, c'est ici le lied de faire remarquer une différence entre l'intervention de ce mode d'explication dans le judaïsme et le paganisme d'une part, et son intervention dans le christianisme d'autre part. Chez les Hébreux et les Grecs , dont la religion et la littérature sacrée s'étaient développées à fur et mesure du développement de la nation, le désaccord, qui est la source de ces modes d'explication , ne se manifesta que lorsque la culture intellectuelle du peuple commença à dépasser la religion de ses pères , et par conséquent lorsque celle-ci marcha vers sa décadence. Au contraire, le christianisme entra dans un monde dont la civilisation était toute faite, civilisation qui, en dehors de la Palestine, était la gréco-juive et la grecque ; et dès l'abord il fallut qu'un désaccord se manifestât , non plus, comme auparavant , entre une nouvelle culture et une ancienne religion , mais au contraire entre la nouvelle religion et l'ancienne culture. Ainsi , tandis que, dans le paganisme et le judaïsme , l'apparition de l'explication allégorique annonçait que ces religions étaient déjà sur leur déclin, l'allégorie d'un Origène, comme la contradiction d'un Celse, relativement au christianisme , indiquait bien plutôt que le monde d'alors n'avait pas encore conformé convenablement sa vie à la nouvelle religion. Mais lorsque , l'empire romain ayant été christianisé , et les grandes hérésies ayant été vaincues , le principe chrétien acquit une domination de plus en plus exclusive; lorsque les écoles «de la sagesse païenne se fermèrent, et que des peuplades incultes de la Germanie se soumirent a l'instruction de l'Église ; alors le monde, durant les longs siècles du moyen âge , vécut satisfait du christianisme tant pour la forme que pour le fond ; et toute trace disparut de ces conceptions interprétatives qui supposent une rupture entre la civilisation du peuple et du monde , et la religion. La réforme porta le premier coup à la prospérité de la croyance de l'Église ; elle fut le premier signe d'existence d'une culture qui , comme

M lPlTRODlGTlOiN, £ V.

cela s'était va jadis da 6 h paganisme et U judaïsme , avait désormais pris, au sein même du christianisme, assez de force et de consistance pour réagir contre le sol qui l'avait portée, c'est-à-dire contre la religion reçue» Cette réaction, tournée d'abord seulement contre l'Église dominante , forma le drame noble mais rapidement terminé de la informe ; plus tard elle se dirigea vers les documents bibliques» et, se manifestant au début par les arides tentatives révolutionnaires du déisme, elle est arrivée jusqu'aux temps les plus modernes par des transformations variées.

Les déistes et naturalistes anglais du xvu* et du xviu* siècle, qui renouvelèrent , dans le sein de l'Eglise, la polémique des anciens adversaires païens du christianisme, s'attachèrent indistinctement à combattre l'authenticité et la créance de la Bible, et à rabaisser au niveau vulgaire les faits qui y sont racontés. Tandis que Toland (1), Boling~ Jhroke (2) et d'autres déclaraient la Bible un recueil de livrés apocryphes et remplis de fables, d'autres s'efforçaient de dépouiller les personnages et les récits bibliques de tout reflet d'une lumière supérieure et divine. Ainsi , d'après Morgan (3), la loi. de Moïse est un misérable système de superstition, d'aveuglement et de servilité; les prêtres juifs sont des imposteurs , les prophètes s<hH les auteurs de te désolation, et des guerres intestines des deux royaumes de Judas et d'Israël, Il est impossible , suivant Chubb (4)* que la religion juive soit une religion révélée de Dieu ; le caractère moral de la divinité y est défiguré par les usages arbitraires dont la prescription lui est attribuée, par sa partialité déclarée pour la nation juive , et surtout par Tordre sangui-

(1) Daussùn Jmyntor de Tannée 1698. (5) Dans son écrit : The moral.philo-

Voyez dans Leland , Esquissé des écrits sopher, 1757. Voye* Leland, î î"li., S.

tles déistes, tradait en allemand par 347 (t.

Schmidt, 1 Th., S. 83 ff. (4) Posthamons Works, 2 vol, 1748,

(a) Dans Leland, a Th., 1 Àbth,, S. dans Leland, 1, S. 4ii ff. 198 ff.

INTRODtmeN. $V. !l3

naire d'exterminer les peuplades cananéennes. Le Nouveau Testament ne fut pas, non pins, à l'abri des escarmouches de ces déktes; on jeta sur les apôtres le soupçon de l'égoîsmc et de l'avidité (i) ; on n'épargna pas même le caractère de Jésus (2) , et on nia nommément sa résurrection (3). Les miracles qui , dans la vie de Jésus, constituent la partie la plus immédiate de l'influence divine sur les choses humaines , furent l'objet particulier des attaques de Thomas Woolston (4). Cet écrivain est remarquable aussi par la 'position particulière qu'il se donne entre l'ancienne explication allégorique de l'Écriture et la moderne des naturalistes. Tout son raisonnement, en effet, se meut dans l'alternative suivante : si l'on veut conserver les récits des miracles comme une histoire véritable, ils perdent tout caractère divin , et descendent au rang de tours absurdes , de farces misérables ou de tromperies vulgaires ; si donc l'on veut ne pas effacer l'empreinte divine dansces récits, il faut, sacrifiant leur caractèrehistorique,neles considérer que comme la représentation , sous forme d'événement* réels , de certaines vérités spirituelles ; et, aussitôt à l'appui de cette manière de voir, Woolston invoque l'autorité des plus grands allégoristes parmi les pères de l'Église, Origène , Augustin et d'autres; avec flette différence cependant , qu'il leur suppose l'intention d'expulser la signification littérale par la signification allégorique, tandis qu'ils sont enclins a laisser subsister les deux significations Tune à côté de l'autre, à part quelques exemples contraires que l'on trouve dans Origène. On peut douter d'après le langage de Woolston pour laquelle des deux alternatives posées par lui il est lui-même décidé. En songeant qu'il s'était occupé de l'explication allégorique de l'Écri-

(i) Chubb, Pasthumotts Works, i, (3) Hic résurrection of J*tus considi-

p. 10a ; dans Lelaod, i. S 481. red ..., by a moral philosopher, i;44 t

(3) Chtbb, Posth. Works, 3, p. 369; Lelajid, 1. $. 3V>.

dans Leland, J, S. 4*5* (4) Six Discourses ou 7ke miracles nj

ture ( i) , avant de se déclarer l'adversaire du christianisme ordinaire , on serait porté à croire que sa propre opinion était pour ce mode d'explication. Mais il s'étend avec tant de complaisance sur l'absurdité du sens littéral des récits de miracles, un ton si frivole est jeté sur le tout, que sans doute le déiste n'a voulu , par ses explications allégoriques , qu'assurer ses derrières pour attaquer le sens littéral avec d'autant plus d'assurance.

Ces objections des déistes contre la Bible et la divinité de son histoire furent propagées sur le sol de l'Allemagne/ principalement par l'anonyme dont les fragments furent trouvés dans la bibliothèque de Wolfenbùttel , fragments que Lessing commença à publier à partir de l'année 177^. Outre nombre d'observations dirigées contre toute religion révélée en général (2), ils concernaient en partie l'Ancien Testament (3) , en partie le Nouveau (4). Quant à l'Ancien Testament , l'auteur trouvait les hommes à qui ce livre attribue des communications immédiates avec Dieu, si méchants , que de telles communications , la réalité en étant admise ., dégraderaient la divinité; il trouvait les résultats de ces communications , les doctrines et les lois prétendues divines, si grossières et si pernicieuses, qu'il était impossible de les attribuer à Dieu ; il trouvait enfin les miracles conco-' mitants si absurdes et si incroyables , que tout cet ensemble donnait la conviction que la communication avec Dieu avait été un mensonge, et les miracles des tromperies pour procu-

our Saviour. fis ont é é publiés séparément de 1727 à 1729 avec deux écrits apologétiques des années 17*9 et 1730»

(1) Schrœckb, Kirchengesch. seit der Reform., 6 Th., S. 191.

(a) Dans Lessing s Beitrœgen zur Ge~ schichte und Literatur, Le Fragment dans le troisième Estai, p. 195 et suir.; et . dans le quatrième Essai , le premier Fragment, p. a65; et le deuxième Fragment, p. a88*

(3) Jjes troisième et quatrième Fragments dans le quatrième Essai de Lessing i et les autres œorres non encore imprimée» de Fauteur des Fragments de fPolfcnbàttel , publiées par Schmidt en

(4) Le cinquième Fragment sur l'histoire de la résurrection dans le quatrième Essai de Lessing , et le fragment snr le but de Jéaufr et de ses disciples , public séparément par Leasing en 1778.

rer l'établissement de lois avantageuses aux dominateurs et aux prêtres. L'auteur a beaucoup à reprocher aux patriarches et à leurs prétendues communications avec la divinité , par exemple à Tordre que reçut Abraham de sacrifier son fils Mais c'est surtout Moïse qu'il s'efforce, dans un long chapitre, décharger de toute la honte d'un imposteur. 11 l'accuse de n'avoir pas craint l'emploi des moyens les plus infâmes pour se faire le maître despotique d'un peuple libre. Dans cette vue, Moïse supposa des apparitions de la divinité, et il prescrivit, comme injonctions divines, des actes qui, tels que l'enlèvement des vases d'Egypte et l'extermination des Cananéens , auraient été stigmatisés comme fraude , brigandage et cruauté sanguinaire , mais qui , à l'aide des trois mots : Dieu Va dit , ont été subitement transformés en actions dignes de la divinité. L'auteur des Fragments ne peut pus davantage trouver une histoire divine dans celle du Nouveau Testament. Pour lui , le plan de Jésus est un plan politique; son entrevue avec Jean-Baptiste , une affaire concertée, afin que l'un recommandât l'autre au peuple; la mort de Jésus, un anéantissement de ses projets qu'il n'avait nullement prévu, un coup que ses disciples ne surent réparer que par l'imposture de sa résurrection et un subtil changement de son système de doctrine.

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