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L'explication mythique appliquée au Nouveau Testament. -
Ainsi on avait porté l'explication mythique non seulement dans l'Ancien Testament , mais aussi dans le Nouveau, et , en différences circonstances , on avait eu l'occasion de justifier cette extension. Déjà Gabier avait reproché au Commentaire de Paulus de trop peu accorder au point de vue mythique, lequel doit être admis pour certains récits du Nouveau Testament. Plusieurs de ces récits , en effet , ne contiennent pas seulement des jugements erronés , comme des témoins oculaires sont dans le cas d'en porter, mais ils contiennent aussi,. non rarement , des faits faux et des événements impossibles , qui n'ont jamais pu être narrés de la sorte par des témoins oculaires ; et comme la tradition seule est capable de former ces fictions , il faut les concevoir d'une manière mythique (si).
La principale difficulté à lever, quand de l'Ancien Tes-
( i) Des différentes considérations avec (a) Examen du Commentaire dé Pau-
lesqu elles et pour lesquelles le biographe lus, dans JY, theol. Journal, 7, 4, 395
de Jésus peut travailler, dans Beiiholdt's ((,, 1801. krit. Journal t 5 Bd., S. a55 ff.
tament on transporte le point de vue mythique dans le Nouveau , est celle-ci : on ne cherche ordinairement les mythes que dans les âges primitifs et fabuleux du genre humain , époque où Ton ne consignait par écrit aucun événement. Or, du temps de Jésus, les siècles mythiques étaient depuis long-temps passés , et depuis long-temps aussi la nation juive avait pris l'habitude d'écrire. Cependant déjà Schelling (Mémoire cité) avait accordé, au moins dans une note, que l'on pouvait, dans un sens plus large, appeler encore mythique une histoire qui , bien qu'appartenant à une époque où depuis long-temps on avait la coutume de tout écrire, s'était propagée dans la bouche du peuple. En conséquence, d'après Bauer (1) , il ne faut pas chercher dans le Nouveau Testament une série de mythes , une histoire mythique d'un bout à l'autre ; mais il s'y peut rencontrer des mythes isolés, soit qu'ils aient été transportés de l'Ancien Testament dans le Nouveau , soit qu'ils soient nés dans celui-ci primitivement. Ainsi Bauer trouve, particulièrement dans l'histoire de la jeunesse de Jésus, bien des choses qui ont besoin d'être considérées du point de vue mythique. De même qu'il se forme bientôt sur un homme célèbre des anecdotes multipliées que la voix publique , parmi un peuple ami du merveilleux , transforme en merveilles de tout genre, ainsi la jeunesse de Jésus , qui s'était passée dans l'obscurité , devint l'objet des récits les plus miraculeux lorsqu'il eut acquis un grand nom , glorifié encore davantage par sa mort. Dans cette histoire de sa jeunesse, des êtres célestes apparaissent sous forme humaine, prédisent l'avenir, etc. Là, dit Bauer, nous avons bien le droit d'admettre un mythe , et ce mythe s'est sans doute produit , parce qu'on s'est expliqué les grandes influences de Jésus par des causes placées au-dessus du domaine des -
(1} Hebrœische Mythologie» 1 Th., Einl.. § 5.
sens , et qu'on a incorporé cette explication dans l'histoire. Gabier ( i ) fit observer que l'idée d'antiquité est une idée relative. Sans doute , à l'égard de la religion mosaïque , la religion chrétienne est moderne ; mais, en elle-même, elle est assez vieille pour qu'on puisse ranger l'histoire primitive de son fondateur dans les temps anciens. Il y avait dès lors , en effet , des documents écrits sur d'autres objets ; mais ici cela ne prouve rien , s'il est possible de montrer que pendant long-temps l'on n'a rien possédé d'écrit sur Jésus, et particulièrement sur les commencements de sa vie ; tout s'est borné à des relations orales qui ont pu facilement se teindre de couleurs merveilleuses , s'imprégner d'idées juives contemporaines , et devenir ainsi des mythes historiques. Sur beaucoup d'autres points on n'avait, selon Gabier , aucune tradition ; là le champ fut ouvert aux conjectures ; l'on argumenta d'autant plus que l'on avait moins d'histoire; et ces conjectures et raisonnements historiques, dans le goût judéo-chrétien , peuvent être appelés les mythes philosophiques de l'histoire primitive du christianisme. Puisque de cette façon , dit Gabier en terminant, l'idée du mythe trouve son application dans plusieurs récits du Nouveau Testament, pourquoi ne pas oser nommer la chose par son vrai nom ? pourquoi éviter , daqs les discussions scientifiques bien entendu , une expression qui ne peut scandaliser que les gens à préjugés ou mal informés?
Sur le terrain de l'Ancien Testament , Eichhorn avait été ramené par la force des choses , de sa première explication naturelle de la chute d'Adam à l'explication mythique; sur le terrain du Nouveau Testament, il en fat de même de l'histoire de la tentation de Jésus pour Usteri. Cet écrivain, à l'exemple de Schleiermacher , l'avait conçue, dans un
(1) Est-il permis d'admettre des my- veau Testament? [Im Journal fur auserthés dans la Bible et même dans le Non- lesene theol, Literatur, z, t . 49 ff.)
ÔO INTRODUCTION § IX.
premier travail (1), comme une parabole racontée par Jésus et mal comprise par ses disciples. Mais il vit bientôt les difficultés de la concevoir ainsi ; et, comme il repoussait encore davantage l'explication surnaturelle et l'explication naturelle de ce récit dans leurs diverses nuances , il ne lui restait plus qu'à en venir au point de vue mythique ; ce qu'il fit en effet avec beaucoup de force dans un écrit postérieur (2). Quand une fois , remarque-t-il dans ce dernier travail , une émotion , et une émotion religieuse , s'e&t élevée parmi lés esprits et chez un peuple qui n'est pas dénué de facultés poétiques , alors il ne faut que peu de terpps pour que non seulement des faits cachés et secrets , mais aussi des faits patents et connus , se revêtent de l'apparence du merveilleux. Comment les premiers chrétiens , recrutés parmi les Juifs (ce qu'il ne faut jamais perdre de vue), animés par l'Esprit , c'est-à-dire par 1 inspiration religieuse, et familiers avec l'Ancien Testament , n'auraient-ils pas été en état d'imaginer des scènes symboliques, comme l'histoire de la tentation et d'autres mythes du Nouveau Testament? Seulement il ne faut pas croire que l'un d'eux se soit assis . à sa table , ait composé lui-même ces récits , comme autant de fictions poétiques , et les ait couchés par écrit; non, ces récits , comme toutes les légendes , se sont formés peu à peu d'une manière dont on ne peut plus retrouver la trace , ont pris de plus en plus de la consistance , et ont fini par être consignés dans nos évangiles écrits.
Pour l'Ancien Testament, nous l'avons vu, la conception mythique ne pouvait être maintenue que par ceux qui niaient, en même temps, que les documents historiques qu'il renferme eussent été rédigés par des témoins oculaires
(1) Sur Jean -Baptiste, le baptême de (a) Essai sur l'explication do récit de
Jésus et sa tentation, dans Ullmann'su. la tentation. Ibid, i83a, 4 Heft. Umbreii's theol, Studien u. Kritiken, a, 3,
S. 456 rr.
INTRODUCTION. § X. 5l
et des contemporains. U en fut de même pour le Nouveau Testament. Eichhorn admettait que, dans les trois premiers évangiles , on ne peut suivre qu'une trace bien mince de 1 évangile primitif, accrédité par les apôtres, trace qui même, dans l'évangile de Matthieu, est enveloppée d'une masse d'additions étrangères à ces disciples immédiats de Jésus ; et ce ne fut qu'ainsi qu'il parvint à écarter de la vie de Jésus , comme légendes non historiques , plusieurs faits qui le choquaient , tels que , outre l'évangile de l'enfance , les détails de l'histoire de la tentation , beaucoup de miracles opérés, par Jésus , la résurrection des saints à sa mort, la garde à son tombeau, etc. (1). Depuis, l'opinion s'est établie (2) que les trois premiers évangiles proviennent d'une tradition orale ; et c'est aussi , surtout depuis ce temps , qu'on y a trouvé , soit des ornements mythiques, soit des mythes entiers (3). D'un autre côté , la plupart regardent aujourd'hui l'évangile de Jean comme authenti que , et , en conséquence , comme présentant une certitude complètement historique; celui-là seul qui, avec Bretschneider (4), doute qu'il soit de cet apôtre, peut, dans cet évangile aussi , faire une large place à l'élément mythique.
L'idée du mythe dans son application à l'Histoire sainte n'a pas été
saisie avec netteté par les théologiens.
L'idée du mythe ainsi conquise pour l'explication de l'histoire biblique ne fut pendant assez long-temps encore ni saisie avec netteté ni embrassée dans une étendue suffisante.
Elle ne fut pas saisie avec netteté. En effet , avec la dis-
(1) EinleUungindas N* T. I, S. 4^2 (3) Voyez l'Appendice de l'écrit de
ff, 453 ff. Schultz sur la communion , et les écrits
(a) Surtont par Gieseler, Uebtr die de SiefTert et de Schoeckenbnrger sur
EmUUkung und die fruhtten Schfcksale l'origine du premier évangile canonique.
der sckrifHichên Mvmngelien. (4) In den ProbabiUen.
tinction en historique et en philosophique , l'idée du mythe s'était laissé imposer un caractère qui pouvait facilement la rabaisser h l'explication naturelle , à peine abandonnée. Dans le mythe historique , le critique avait aussi pour problème de tirer , hors des embellissements non historiques et merveilleux , un fait naturel, un noyau de réalité historique. Sans doute c'était admettre une différence essentielle, que de déduire ces embellissements, non, comme dans l'explication naturelle, du jugement des acteurs et des narrateurs, mais de la tradition ; cependant le procédé n'était que peu modifié. Si le rationaliste, sans changer essentiellement sa méthode, pouvait signaler des mythes historiques dans la Bible, de son côté le surnaturaliste trouvait l'adoption de mythes historiques par lesquels , du moins , la réalité historique des saints récits n'était pas complètement effacée, moins choquante que la supposition de mythes philosophiques, où toute trace historique semble disparaître. 11 ne faut donc pas s'étonner queles interprètes, dans les cas où ils adoptèrent le point de vue mythique , n'aient parlé presque uniquement que de mythes historiques; que Bauer, parmi un nombre assez considérable de mythes qu'il cite dans le Nouveau Testament, n'en ait noté qu'un seul philosophique, et qu'il se soit formé un mélange d'explications mythiques et naturelles, mélange encore plus contradictoire que la pure explication naturelle , aux difficultés de laquelle on voulait échapper. Ainsi Bauer (1) croyait pouvoir donner, de la promesse de Jehovah à Abraham , une explication hi$torico~-my thique , en admettant , comme fait et base du récit , qu'Abraham , en contemplant le ciel parsemé d'étoiles , avait senti se ranimer son espoir 4'uue nombreuse descendance. Un autre pensait adopter le point de vue mythique, lorsque, dépouillant, il est vrai, de tout merveilleux
(t) Gesehichtc dei hckrœischen Nation, Th. i. S. ia3.
l'annonciàtion de la naissance de Jean-Baptiste , il conservait cependant , comme fondement historique du récit , le mutisme de Zacharie (i ). De même Kxug (Mémoire cité), qui vient d'assurer qu'il veut expliquer, non pas la matière de l'histoire (c'est l'explication naturelle), mais la formation du récit (c'est l'explication mythique), suppose , comme fondement de la narration concernant les Mages, un voyage fortuit de marchands orientaux. Mais ce qu'il y a de plus criant en fait de contradiction , c'est ce qu'on lit dans une Mythologie du Nouveau Testament, comme celle de Bauer : Tidée du mythe est si peu comprise que , par exemple , il admet réellement , chez les parents de Jean-Baptiste , un mariage demeuré long-temps stérile; qu'il explique l'appa* rition de l'ange à la naissance de Jésus par un météore en-* flammé; qu'il suppose, à son baptême, un éclair et un coup de tonnerre en même temps que le vol fortuit d'une colombe au-dessus de sa tête ; qu'il donne un orage comme fondement de la transfiguration , et que , des anges sur le tombeau de Jésus ressuscité , il fait des linceuls blancs. Kaiser , lui qui se plaint que tant d'explications naturelles soient si peu naturelles , assure cependant que ce serait ne voir qu'un coté des choses que de vouloir interpréter tout le merveilleux du Nouveau Testament d'une seule et unique manière ; et , à l'aide de cette remarque , il laisse subsister l'explication naturelle à côté de l'explication mythique. Pour peu que l'on reconnaisse , dit-il, que le vieil auteur a vonlu laconter un miracle , l'explication naturelle devient souvent alors admissible : elle est tantôt physique, comme dans le lépreux dont Jésus prévit sans aucun doute le prochain rétablissement ; tantôt psychologique , la renommée de Jésus et la confiance en lui ayant eu , chez plusieurs malades , la plus grande pan à la guérison ; tantôt aussi il
(i) E. F. Sur les deux premiers cha- Henke's Magazin , 5««-«» Bdwt i<«>$ ùck. pitres de Matthieu et de Luc , dejw S. 1 65.
faut faire entrer le hasard en ligne de compte , dans le cas où, par exemple , des individus étant revenus spontanément d'un état de mort apparente en présence de Jésus , il aura été regardé comme Fauteur du phénomène. Mais , dans d'autres miracles , il faut, d'après Kaiser, employer l'explication mythique ; seulement , ici aussi, il accorde au mythe historique beaucoup plus de place qu'au mythe philosophique. La plupart des miracles de l'Ancien et du Nouveau Testament sont , suivant lui , des événements réels , parés d'embellissements mythiques, par exemple, le récit delà pièce d'or dans la gueule du poisson , du changement de l'eau en vin , miracle dont il suppose l'histoire fondée primitivement sur une plaisanterie bienveillante de Jésus. Selon lui encore , il y a peu de fictions conçues purement d'après les idées jnives , et dans cette catégorie il range la naissance miraculeuse de Jésus , le massacre des Innocents et quelques autres ( i ).
Gabier fit particulièrement remarquer la méprise où l'on tombait en traitant comme historique plus d'un mythe philosophique, et en admettant ainsi des choses qui ne sont jamais arrivées (a). À la vérité , il ne veut admettre unique* ment, dans le Nouveau Testament , ni des mythes philosophiques, ni des mythes historiques; mais, prenant un terme moyen , il se décide tantôt d'un côté , tantôt de l'autre, suivant la nature du récit. Il faut , dit-il , se garder autant de l'arbitraire qui ne veut voir que de simples pensées philosophiques là où percent des faits réels, que delà disposition opposée où l'on prétend expliquer naturellement et histori-. quement ce qui n'est qu'enveloppe mythique. Ainsi , quand il est très facile de déduire un mythe d'un raisonnement ; quand , en même temps, toute tentative d'y découvrir le fait pur et d expliquer par là naturellement la narration merveil-
(i) Kaifter's biblische Théologie, l (a) Gabiers, Journal fur auterletene
Tb , S. 194, (U t i8l3. ihêol. ÎÀteratur, a, 1, S. 46.
leuse, ou bien est un tour de force, ou bien tombe même dansle ridicule , c'est , dit Gabier , une marque sûre qu'il fautchercher ici un mytbe philosophique et non un mythe historique. L'interprétation phÛosophico - mythique , dit- il en terminant, est, au surplus, en maintes circonstances, beaucoup moins choquante que l'interprétation du point de vue historico-mythique ( 1 ).
Malgré cette tendance de Gabier k introduire le mythe philosophique dans l'histoire biblique , ce n'est pas sans surprise qu'on le voit ne pas paraître savoir lui-même , dans l'application , ni ce qu'est un mythe historique , ni ce qu'est un mythe philosophique, En effet , il dit ( Mémoire cité) en parlant des interprètes mythologiques du Nouveau Testament , que, parmi eux , les uns ne trouvent dans l'histoire de Jésus que des mythes historiques, comme le docteur Paulus; les autres, que des mythes philosophiques , comme l'anonyme E. F., dans le Magasin de Henke. Or, il est clair qu'il confond les explications! naturelles avec les explications historico-mythiques, car on ne trouve que les explications naturelles dans le Commentaire de Paulus, qui même n'a pas conçu que la tradition avait été l'agent intermédiaire des récits. 11 ne confond pas moins les mythes historiques avec les philosophiques ; car, on le voit par les échantillons que j'ai donnés plus haut du Mémoire de l'anonyme E. F. , cet auteur est tellement renfermé dans le point de vue historico-mythique, que Ton pourrait même considérer ses explications comme des explications naturelles.
Relativement a l'histoire mosaïque , les raisonnements frappants de De Wette sont également dirigés contre l'arbitraire de l'explication historico-mythique et de l'explica-
(ï) Gabier'» Neuestes 'tkeol. Journal, 7 Bd., S. 85; vgt. 397 und4og.
lion naturelle ; relativement au Nouveau Testament , l'anonyme, dans le Journal critique de Berthold (1), fut celui qui se déclara le plus décidément coptre toute tentative de chercher encore un fondement historique aux mythes des Évangiles. Le terme moyen proposé par Gabier, entre l'admission exclusive de mythes historiques ou de mythes phi- Josojxhiques, ne lui paraît pas^ non plus ,. acceptable ; car il te pouvait qu'au fond de la plupart des relations du Nouveau Testament , il y eût quelque fait réel , sans qu'on fut aujourd'hui en état de séparer ce fait réel du mélange mythique , et de faire la part de l'un et l'autre élément. Usteri tint le même langage : il n'est plus possible de distinguer quelle part de réalité historique et quelle part de symbole poétique les mythes évangéliques contiennent. La critique u'a pas d'instrument assez tranchant pour isoler ces deux éléments l'un de l'autre ; tout au plus peut-on arriver à une sorte de probabilité, et dire : ici il y a , au fond, plus de réalité historique ;, là prédominent la poésie et le symbole.
Deux directions opposées partagent ici les interprètes ; les uu&savçBt trouver, avec trop de facilité, le fond historique renfermé dans les récits mythiques de l' Écriture ; les autres , désespérant d'avance de réussir dans cette opération , qui en effet est fort difficile , traitent tous les mythes que Ton rencontre dans l'histoire évangélique comme autant de mythes, philosophiques , en ce sens du moins qu'ils renoncent à toute tentative d'en extraire le résidu historique. C'est
(i) Sur les différentes considérations graphe de Jésus peut travailler, dans avec lesquelles et pour, lesquelles le bio- Bertboldt'ft Krit* Journal, 5, S. »35 If.
INTRODUCTION. § X. 55 bût.
cette dernière direction exclusive que Ton a cru trouver dans ma critique de la vie de Jésus ; en conséquence , plusieurs de ceux qui ont jugé cet ouvrage ont eh , à plusieurs reprises, l'occasion d'appeler l'attention sur les diverses proportions , entre l'historique et l'idéal , que le mythe présente dans son domaine spécial , la religion païenne et l'histoire, primitive ; il est bien entendu que dans le domaine de l'histoire primitive du christianisme , supposé que l'idée du mythe y soit admise , la proportion dé l'historique sera beaucoup plus forte. Ullmann non seulement distingue un mythe philosophique et un mythe historique, mais encore il sépare , du mythe historique , dans lequel la libre fiction prédomine toujours , r histoire mythique , où l'élément historique, quoique fondu dans l'élément idéal, a la prépondérance. Quatrièmement enfin , il admet une histoire avec des éléments légendaires; c'est là , à proprement parler, le terrain historique sur lequel on n'entend plus que quelques échos lointains de la fiction mythique. Mais , dit Ullmann , l'expression de mythe , imaginée originairement pour un tout autre système religieux , cause inévitablement de la répulsion et de la confusion quand on l'applique au système religieux chrétien ; en conséquence, il ajoute (et en ceci Bretschneider, entre autres, lui donne son assentiment ) , qu'il serait plus convenable de ne parler, dans l'histoire primitive du christianisme , que de légendes évangéliques et d'éléments légendaires ( i ).
\Au contraire, George , dans ces derniers temps, a essayé
(1) Ullmann, Examen de mon livre Kritiken, i836>3, S. 783 ff. Compares surîa vie de Jésus dans tbcol. Studienu. le jugement de Miïllersnr le même on-
non seulement de séparer avec plus de rigueur le mythe et la légende , mais eûcore de montrer que le mythe appartient aux Evangiles, plutôt que la légende. En général, on peut dire qu'il nomme mythe ce que jusqu'à présent on avait appelé mythe philosophique; et légende, ce qui jusqu'à présent avait reçu le nom de mythe historique. Il a traité ces deux idées comme les deux antipodes ; toutefois il les a saisies avec une précision par laquelle l'idée du mythe a inconstestahlement gagné eu clarté. Suivant lui , un mythe est l'invention d'un fait à l'aide d'une idée ; une légende , au contraire, est l'intuition d'une idée , dans un fait et à l'aide d'un fait. Une nation, une cqmmunauté religieuse se trouve dans une certaine situation , dans un certain cercle d'institutions dont l'esprit vit en elle ; la nation , la communauté religieuse éprouve le besoin de compléter j en se représentant son origine , le sentiment intime qu'elle a de son état actuel : mais cette origine est cachée dans les ténèbres du passé, ou bien elle n'est plus assez apparente pour répondre à la plénitude des sentiments et des idées qui débordent maintenant ; alors, à la lumière de ces sentiments et de ces idées, se projette, sur la paroi obscure du passé, une image colorée des antiques origines , et cette image n'est pourtant que le reflet agrandi des influences contemporaines. Si telle est la naissance du mythe , la légende , au contraire a pour point de départ les faits ; seulement ces faits sont peut-être , ou incomplets, ou raccourcis, ou'méme agrandis dans leurs pro-
Trage, ibid. S. 83g ff; Tholuck, Glaub- du Christ historique, allg. KZg. juillet wùrdigkeit, S. 54 ff.; Brctscbneider, 1837, S. 86o f. Explication sur la conception mythique
introduction. § x. 55 ter.
portions , afin de glorifier les héros. Mais les points de vue d'où a faut embrasser ces faits, les idées qui y étaient renfermées originairement , ont disparu dans la tradition. A la place , surgissent de nouvelles idées, produit des temps que la légende a traversés; c'est ainsi que la période post-mosaïque du peuple juif, qui avait pour idée fondamentale de s'élever successivement au pur monothéisme et a la théocratie , fut représentée dans la légende postérieure sous un jour tout opposé, et comme une décadence de la constitution religieuse donnée par Moïse. Il arrivera immanquablement qu'une conception aussi peu historique défigurera çà et là les faits historiques transmis par la tradition , comblera des lacunes, ajoutera des particularités caractéristiques, et alors le mythe reparaît dans la légende. De même aussi , le mythe qui, en se propageant parla tradition , tantôt devient indécis et incomplet, tantôt exagère certaines particularités, par exemple les nombres , le mythe , disons-nous , tombe , de son côté , sous l'influence de la légende. Ainsi ces deux formations , essentiellement différentes dans leur origine , se croisent et se mêlent. La première communauté chrétienne forma my thiquement l'histoire de la vie de son fondateur , mais elle %u avait l'impression vivante , l'idée originelle , et par conséquent elle a représenté , quoique sous une forme non historique, la véritable signification de l'idée du Christ. C'est le contraire pour les faits réels; non seulement la légende les défigure ou les grossît , mais encore elle les met dans un faux jour , par conséquent elle les remplit d'une fausse idée , de sorte que' par elle nous perdrions la vraie signification de la vie de Jésus. Ainsi, d'après George, la
56 ter. introduction. § xi.
croyance chrétienne est bien plus en sûreté , en reconnaissant, dans les évangiles, des éléments mythiques, qu'en y reconnaissant des éléments légendaires ( 1 ) .
Pour nous, que la signification dogmatique n'occupe point encore ici, nous restons, pour le moment, dans cette Introduction , préparés simplement à rencontrer , dans l'histoire évangélique, aussi bien des mythes que des légendes ; et, quand nous entreprendrons d'extraire, des récits reconnus mythiques, le résidu historique qui pourra s'y trouver, nous prendrons garde à deux écueils , c'est-à-dire que nous ne voudrons , ni nous mettre sur le même terrain que les auteurs d'explications naturelles, par une division grossière et mécanique , ni , en méconnaissant la vérité historique là où elle se montre , faire disparaître l'histoire par un excès de critique.