‹ Vie de Jésus: ou examen critique de son histoire (volume 3)Chapitre 13 sur 35 · S XL · texte numérisé non relu

S XL

L'idée de mythe n'a pas été embrassée d'une manière assez étendue.

L'idée du mythe , à la première apparition parmi les théologiens , ne fut pas seulement saisie avec trop peu de netteté ; on ne l'appliqua pas, non plus, avec assez d'extension à l'histoire biblique.

Êichhorn ne reconnaissait un mythe véritable que sur le seuil même de l'histoire primitive de l'Ancien Testament; tout le reste , il croyait devoir l'expliquer historiquement , de la manière naturelle. Ensuite , tout en admettant des portions mythiques dans l'Ancien Testament, on fut longtemps sans songer à rien de semblable dans le Nouveau Testament. Enfin, quand le mythe eut permission d'y entrer, on le tint long-temps encore sur le seuil , c'est-à-dire à l'histoire de l'enfance de Jésus , et tout pas ultérieur lui fut

(i) George, Mythns trad Sage; Ver- nisses zum christlichen Glauben. S. ir such einer wiuciischaftlichcn Entwick- ff. 108 ff. lung diescr Begriffc und ihres Verlialt-

contesté. Ammon (1), l'anonyme E. F. dans le Magasin de Henke, et même encore Usteri, voulurent établir une distinction importante ., quant à la valeur historique , entre les narrations de la vie publique de Jésus et celle de son enfance. Cette dernière histoire, disent-ils , ne peut pas avoir été écrite pendant l'enfance même de Jésus , car alors il n'avait pas encore assez excité l'attention ; elle ne peut pas non plus avoir été écrite dans les trois dernières années de sa vie , car elle a en vue, non Jésus luttant et souffrant , mais Jésus glorifié. Ainsi la composition en doit être placée après la résurrection. Mais , à cette époque , il ne restait plus de renseignements certains sur l'enfance de Jésus, car les apôtres n'en avaient pas été les témoins. Josepb ne vivait sans doute plus ; quant à Marie , qui survivait , bien des circonstances avaient pris, dans sa mémoire, une couleur plus brillante; elles furent encore amplifiées par ceux qui l'entendirent raconter ses souvenirs , et amplifiées conformément aux idées qu'ils avaient du Messie. Le reste se forma sans renseignements historiques, d'après des opinions du temps, d'après des prophéties de l'Ancien Testament, par exemple l'histoire de la Vierge devenant enceinte. Mais, disent ces auteurs, il ne faut pas en inférer que le récit des Évangélistes en mérite moins de foi pour l'époque qu'ils embrassent. Leur but et leur tâche ont été de nous donner une sûre histoire des trois dernières années de la vie de Jésus ; et là ils sont dignes, de toute confiance, car ils ont été témoins d'une partie des faits , et l'autre partie , ils l'ont recueillie de la bouche de personnes croyables. La ligne de séparation entre la certitude de l'histoire de la vie publique de Jésus et le caractère fabuleux de l'histoire de son enfance , devint encore plus tranchée quand plusieurs théologiens en vinrent à rejeter ,

(1) Prog. quo inqniritar in narratio- comm. theol. , n. 5. De même Hase, Lenum de rite Jesu-Christi prinordiù Ion- 6*/» Jttu , § 5a (»*• Aufl.). tes, etc., in Pott et Ruperti, Sylloçe

comme apocryphes et ajoutés postérieurement, les deux premiers chapitres de Matthieu et de Luc qui renferment l'histoire de l'enfance (1).

Mais , bientôt après, la fin de l'histoire de Jésus (son ascension au ciel) fut, comme le début, conçue d'une façon mythique par quelques théologiens (2) ; de sorte que cette histoire fut entamée par les doutes de la critique à ses deux extrémités , tandis que le corps même , c'est-à-dire l'intervalle écoulé du baptême à la résurrection, était toujours placé à l'abri de ses atteintes. Ainsi , comme s'exprime l'auteur d'un examen de la Vie de Jésus , composée par Greiling (3) , on entrait dans l'histoire évangélique par la porte triomphale des mythes , on sortait par une porte semblable ; mais , pour * tout l'espace intermédiaire, il fallait se contenter du sentier tortueux et pénible de l'explication naturelle.

Gabier étendit un peu davantage le point de vue mythique. En effet , il distingua les miracles opérés par Jésus de ceux qui se passèrent en lui , disant que , si les premiers devaient être expliqués naturellement , les derniers devaient l'être mythiquement. Mais bientôt après Gabier s'exprime comme s'il entendait, avec les théologiens nommés plus haut 9 n'admettre les mythes que dans les miracles de l'enfance de Jésus ; c'est restreindre sa proposition. Tous les miracles de l'enfance , dans nos évangiles , sont bien des miracles produits en Jésus 9 et non opérés par lui ; mais il y en a beaucoup de semblables dans le cours du reste de sa vie. C'est aussi en suivant à peu près la division faite par Gabier de miracles par Jésus et de miracles en Jésus , que Bauer, dans sa Mythologie hébraïque , paraît s'être décidé sur ce qu'il a cru pouvoir considérer mythiquement; car

(1) Comparez Kuinœl, Prolegom. in historia bibUca; dans ses Opusc. nov. Matthawm, § 3; *'» Lucam, $6. (3) Dans Bertboldt's, Krit, Journal,

(a) Par exemple: Ammon, dans la 5 Bd., S. a4$* Dissertation : Ascensus J.»C. in ecelum,

INTRODUCTION. § XI. 5g

il n'a traité de cette façon que la conception surnaturelle de Jésus avec les circonstances extraordinaires de sa naissance , la scène du baptême , la transfiguration , Fange à Gethsemane, et les anges sur le tombeau. Ce sont, il est vrai , des histoires merveilleuses prises dans toutes les parties de la vie de Jésus; mais ce sont seulement les miracles (et encore n'y sont-ils pas tous ) qui se sont passés dans Jésus ; ceux qui ont été opérés par lui ont été exclus.

Une application aussi incomplète de l'idée du mythe à l'histoire de la vie de Jésus , est entachée d'insuffisance et d'inconséquence , défauts que s'est efforcé de rendre palpables l'auteur, déjà plusieurs fois cité, de la Dissertation sur les différentes considérations avec lesquelles et pour lesquelles le biographe de Jésus pçut travailler (i). Considérer le récit évangélique en partie comme une pure histoire, en partie comme un mythe, c'est confondre les deux points de vue , et cette confusion est le fait de ces théologiens qui , ne voulant ni sacrifier l'histoire ni s'en tenir à de clairs résultats, ont espéré réunir les deux partis dans ce moyen terme ; vains efforts que le surnaturaliste sévère taxera d'hérésie', et dont se rira le rationaliste. Ces médiateurs , observe l'auteur, en prétendant faire comprendre une chose pourvu qu'elle soit possible , s'attirent tous les reproches qu'on adresse avec raison à l'explication naturelle ; et en accordant encore une place au mythe , ils prêtent complètement le flanc à l'accusation d'inconséquence , la pire des accusations contre un savant. Au surplus , le procédé de ces éclectiques est tout ce qu'il y a de plus arbitraire ; c'est, la plupart du temps , d'après leurs propres impressions qu'ils décident ce qui doit appartenir à l'histoire ,»ét ce qui doit appartenir au mythe ; de pareilles distinctions sont également étrangères aux auteurs évangéliques , à la logique et à la critique

(i) Dus Bcrtkoldt's , Krit, Journal, 5B,,S. »43 f.

historique qui en dépend* Appliquer l'idée du mythe à l'ensemble de l'histoire de la vie de Jésus, y reconnaître, dispersés partout , des récits ou au moins des ornements mythiques, telle est la doctrine de cet écrivain, qui range dans la catégorie des mythes non seulement les relations des miracles de l'enfance de Jésus , mais encore celles de sa vie publique ; non seulement les miracles opérés en lui , mais encore les miracles opérés par lui. En effet , du moment que l'idée du mythe est introduite dans l'histoire évangélique, aucune ligne de démarcation ne peut plus être tracée; et depuis le début jusqu'à la fin, le mythe pénètre de force jusqu'au cœur de cette histoire. Eu effet, si, dès l'abord, on pose le baptême de Jésus par Jean comme la limitç du mythe , dit cet écrivain . non seulement cette scène est racontée d'une manière mythique, mais encore elle est suivie de l'histoire de la tentation , expliquée mythiquement aussi par plusieurs. Une fois entré par cette porte , je ne sais pas si l'idée du mythe ne réclamera pas encore , dans son domaine , d'autres récits qui appartiennent au temps de la vie publique de Jésus, comme la marche sur la mer, la pièœ d'or dans la gueule du poisson , etc. De même , si , à la fin de l'histoire de Jésus, on consent à abandonner à l'explication mythique son ascension au ciel avec les anges, il nïenjest pas moins vrai que l'apparition des anges au tombeau de Jésus ressuscité présente quelque chose d'analogue ; que , plus loin encore , l'ange à Gethsemane a quelque ap parence d'un récit légendaire ; qu'enfin même l'histoire de la transfiguration, qui est placée au début de l'annonce de la passion, s'accommode aussi peu que l'ascension au ciel d'une explication historique ; de sorte que , bravant ces barrières arbitraires , le mythe fait sur tous les points invasion dans l'histoire de la vie de Jésus.

Quand De Wette attribue un caractère légendaire et même mythique en partie aux trois premiers évangiles , et

INTRODUCTION. § XI. 6l

qu il explique par là leurs discordances dans les récits et même dans l'exposition des discours et des doctrines de Jésus ( i) ; quand il considère comme un mythe le miracle lors du baptême de Jésus (a) ; quand il accorde que plusieurs miracles attribués à Jésus peuvent être le produit de la tradition , ou du moins avoir été grossis par elle (3); et enfin quand il laisse même subsister le doute si Jésus est ressuscité et a reparu en corps ou seulement en esprit (4); alors il paraît être à peu près sur le même terrain que l'écrivain cité en dernier lieu ; et l'on comprend difficilement comment il en vient à accuser cet auteur d'avoir poussé trop loin l'application de l'idée du mythe (5). Cela provient sans doute de ce que De Wette croit pouvoir employer l'évangile de Jean comme la règle de la critique pour l'histoire et la doctrine de Jésus (6); à quoi il faut ajouter une certaine hésitation entre l'explication mythique et l'explication naturelle, dans tout le clftpitre de sa Dogmatique biblique * consacré à l'histoire de Jésus (7).

L'application la plus étendue de l'idée du mythe philosophique , mieux dénommé mythe dogmatique , dans l'Ancien et le Nouveau Testament , a été faite , dès 1 799 , à la vie de Jésus, dans l'écrit anonyme Sur la révélation et la mythologie. Toute la vie du Christ, y est-il dit, tout ce qu'en général il devait et voulait faire , était tracé longtemps d'avance dans l'idée et l'intuition des Juifs. Jésus , comme individu, ne fut pas tel qu'il aurait dû être, ne vécut pas réellement comme il aurait dû vivre , d'après l'attente de ce peuple; et là même où toutes les annales qui racontent ses actes sont d'accord , il est certain qu'il n'y a pas de fait réel. Par différentes additions populaires il

(1) MibUscke Dogmaùk , § 396 (a»« (5) § aa6. An m., a.

Anfl,). (6)§aaô.

(a) Ibid. % § ao8. (7) Comparez surtout les $S aaa et

(3) Ibid., % aaa. aa4.

(4) /«*, S aa4.

6a INTRODUCTION. § XII.

se forma sar la vie de Jésus une voix do peuple , et c'est d'après elle que les évangiles ont été composés (i). À la vérité, an critique objecte là contre que l'auteur semble admettre moins d'histoire qu'il n'y en a réellement au fond des récits , et qu'il aurait mieux fait de se laisser guider par une critique prudente des détails que par un scepticisme général (a).

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