‹ Vie de Jésus: ou examen critique de son histoire (volume 3)Chapitre 14 sur 35 · S XII · texte numérisé non relu

S XII

Polémique contre l'explication mythique de l'histoire évangélique.

En considérant l'histoire biblique du point de vue mythique tel qu'il a été exposé jusqu'ici, on s'était de nouveau approché de l'ancienne explication allégorique. L'explication naturelle des rationalistes, ainsi que l'explication méprisante des naturalistes ou déistes , appartient au système qui , sacrifiant le fond divin des récits sacrés , en conserve une forme historique . mais vrae ; au rebours , l'explication mythique, comme l'allégorique, préfère sacrifier la réalité historique du récit pour conserver une vérité absolue. D'après le point de doctrine qui sert de base à ces deux dernières explications , de même qu'à l'explication morale , l'historien présente, il est vrai , quelque chose d'historique en apparence; mais, qu'il le sache ou ne le sache pas (3), un esprit supérieur a préparé cette enveloppe historique à une vérité ou opinion placée au-dessus de l'histoire. Et voici la seule différence essentielle qui se trouve entre les explications spécifiées en dernier lieu : c'est que , d'après l'allégorique, cet esprit supérieur est immédiatement l'esprit divin,

(z) S. io3 f. liste ont une certaine conscience duseos

(a) Dans Gabler's, N. theoL Journal, plus profond de leurs paroles et de leurs Bd. 6, 4 te * Stùek . S. 35o. récits. Selon l'explication mythique , le

(3) D'après Philon, Moïse même a en . narrateur ne comprend pas a

te le sens caché et plus profond de ses pure , l'idée incorporée dans

écrits ; foyez Gfrcerer , I , S. 94. D'après mais il ne la comprend que sous la forme

Origène aussi , Comm. in Joann., t. 6, même de ce récit. Cela sera exposé plus

S a, t. 10, S 4, le prophète et l'érangé- en détail § 14.

au lieu que, d'après la mythique, c'est l'esprit d'un peuple on d'une communauté ( d'après l'explication morale , c'est généralement l'esprit de l'individu qui donne l'interprétation ). Ainsi la première veut que le récit provienne d'une inspiration surnaturelle , la seconde en attribue le développement k l'action naturelle de la tradition légendaire. A quoi il faut ajouter que l'explication allégorique et l'explication morale peuvent, avec l'arbitraire le plus illimité, supposer comme fond du récit historique , toute pensée qu'elles jugent digne de Dieu ou morale ; tandis que l'explication mythique , tenant compte de ce que comportent l'esprit et la conception d'un peuple et d'une époque, est ainsi circonscrite dans la recherche des idées qui sont cachées sous les récits.

Au reste , les deux partis , orthodoxes et rationalistes , s'élevèrent contre cette nouvelle manière de considérer l'histoire sainte. Dès l'abprd , et lorsque l'explication mythique était encore renfermée dans les bornes de l'histoire primitive de l'Ancien Testament, Hess, du côté des orthodoxes, en avait fait l'objet de ses attaques (1). Toute l'argumentation de son Mémoire , passablement long , repose , quelque incroyable que cela puisse paraître, sur les trois raisonnements suivants, qui rendent superflue toute observation, si ce n'est que Hess n'a pas été , il s'en faut beaucoup , le dernier orthodoxe qui ait cru pouvoir combattre l'explication mythique par de telles armes. Voici ces arguments : 1 ° Les mythes ne se prennent pas au sens propre ; or, les historiens bibliques ont voulu être entendus au sens propre , donc ils ne racontent pas de mythes ; 2° la mythologie est quelque chose de païen ; or, la Bible est un livre chrétien , donc elle ne contient pas de mythologie ; 3° (ce dernier argument est plus

compliqué et dit aussi davantage, comme on le verra plus

(1) Détermination de ce qui , dans la sa Bibliothek der heiligen Geschichte , a Bible, e»t mythe et histoire réelle, dam Bd., S, i55 ff.

64 irmoDucTioN. § xn.

bas) s'il ne se trouvait du merveilleux que dans les plus anciens livres bibliques, qui ont moins de garantie historique , et s'il ne s'en trouvait pas dans les livres plus récents , on pourrait considérer le merveilleux comme un caractère du récit mythique ; mais le merveilleux se rencontre dans les livres plus récents , qui sont incontestablement historiques , non moins que dans les livres plus anciens ; en conséquence , on ne peut le regarder comme un critérium du mythique. L'explication naturelle la plus vide , pourvu qu'elle conserve un peu d'histoire , même quand elle y anéantissait toute signification supérieure , était , pour ces orthodoxes , préférable k l'explication mythique. Certes , ce qu'il y a de pis en explication naturelle, c'est de considérer, avec Eichhorn, l'arbre de science comme un végétal vénéneux ; car, de la sorte , le récit de la chute du premier homme est ravalé au dernier degré et dépouillé de toute valeur absolue ; et , quand , plus tard , Eichhorn , revenant sur son opinion , en donna une explication mythique , il sut y trouver une pensée intérieure qui avait au moins un certain mérite (1). Néanmoins Hess se déclara bien plus satisfait de la première interprétation, et il en prit la défense contre l'interprétation mythique qu' Eichhorn avait proposée postérieurement (q). Tant il est vrai qu'un tel surnaturalisme , semblable aux enfants , préfère une enveloppe peinte des couleurs de l'histoire , quelque vide qu'elle soit de toute signification divine, au fond le plus riche, dépouillé de ce vêtement bigarré.

S'il était désagréable aux orthodoxes de se sentir troublés dans leur foi historique par l'invasion de l'explication mythique, les rationalistes n'étaient pas moins décontenancés en voyant qu'elle rompait le tissu serré de leur travail restaurateur , et que tous les artifices de l'explication

(1) Voyex plus haut , S 6. (i) Bikl. d. k. G., a. $ i5i f .

'naturelle devenaient subitement une peine perdue. Ce n'est qu'à regret que le docteur Paulus laisse arriver jusqu'à lui le pressentiment que peut -être on s'écriera en lisant son Commentaire : À quoi bon tous ces efforts pour expliquer historiquement de pareilles légendes ? et n'est-il pa§ étonnant que Ton veuille traiter des mythes comme de l'histoire, et se rendre intelligibles , d'après les lois de la causalité, des fictions merveilleuses ( 1 ) ? A côté de son explication naturelle si tourmentée , l'explication mythique paraît à ce théologien une pure paresse d'esprit qui veut se débarrasser de l'histoire évangélique par la voie la plus courte , qui , à l'aide du mot obscur mythe, écarte tout le merveilleux et tout ce qui est difficile à comprendre, et qui, pour s'exempter du soin de séparer le merveilleux du naturel, le fait du jugement, repousse tout le récit dans les vieilles légendes sacrées comme dans une chambre obscure (2).

Krug ayant recommandé d'expliquer les récits des miracles par la manière dont ces récits avaient pu se former, c'est-à-dire mythiquement, Greiling s'exprime là-dessus avec un ton encore plus désapprobateur ; mais presque tous les coups qu'il croyait porter à son adversaire, atteignaient bien plutôt sa propre explication naturelle. De toutes les tentatives pour expliquer des passages obscurs du Nouveau Testament, il n'y en a guère, dit-il, qui soit plus nuisible à l'explication vraiment historique, à la découverte des faits réels et à leur juste intelligence ( c'est-à-dire qui porte plus atteinte aux prétentions des interprètes naturels), que la tentative d'éclairer le récit historique à l'aide d'une imagination poétique. ( Entendons-nous : l'homme à imagination, c'est l'interprète naturel qui introduit des circonstances accessoires dont il n'y a aucune trace dans le texte ; l'interprète mythique ne crée point de fictions ; son

(1) Exegetisckc* ffantlîmch, x, a, S. (a) Ibid. y S. 4,

rôle se borne à découvrir et à reconnaître les fictions. ) Expliquer les miracles par la manière dont les récits s'en forment, poursuit Greiling, c'est avoir recours aux inventions inutiles, arbitraires de l'imagination. ( Ajoutons un esprit étroit de recherches, et nous aurons une peinture exacte de l'explication naturelle. ) Beaucoup de faits que l'on peut encore conserver comme réels , ajoute Greiling , ou sont rejetés par ce jeu dans le pays des fables , ou sont remplacés par des inventions, ouvrage de l'interprète. (Remarquons qu'il n'y a guère que l'explication historico-mythique qui se permette de ces inventions ; et cela , parce qu elle n'est pas purement mythique, parce qu'elle est identique avec Fexplication naturelle. ) Une explication des miracles, pense Greiling , ne doit pas changer le fait, et en substituer un autre par un tour d'escamotage. (C'est une faute dont l'explication naturelle seule est coupable.) Cène serait pas, dit-il, expliquer l'objet qui choque l'intelligence, mais ce serait nier le fait supposé, et par conséquent le problème n'aurait pas été résolu. ( On se trompe quand on soutient qu'un fait est proposé à l'explication ; ce qui est proposé immédiatement , c'est uniquement un récit duquel il faut d'abord .savoir s'il est fondé, oui ou non , sur un fait. ) Greiling veut donc qu'on explique les miracles opérés par Jésus, naturellement ou mieux psychologiquement, et alors, dit-il, on aura peu d'occasions de changer les faits racontés, de les rogner, de Jes remplacer par des fictions , jusqu'à ce qu'ils deviennent eux-mêmes une fiction. (Ce qui a été dit jusqu'à présent montre combien peu toutes ces prérogatives appartiennent à l'explication naturelle.)

Heydenreich a commencé à écrire un ouvrage particulier sur l'inadmissibilité delà conception mythique dans la partie historique du Nouveau Testament. D'une part, il parcourt les témoignages extrinsèques sur l'origine des évangis, et comme ces témoignages prouvent qu'Us proviennes

d'apôtres et de disciples d'apôtres, il j âge que ce résultat est incompatible avec l'admission d'éléments mythiques; d'autre part , il examine la nature du contenu des évangiles, et il les trouve, dans la forme de leur rédaction, simples et naturels, et cependant détaillés et exacts, comme on peut l'attendre de témoins oculaires ou de gens placés près des témoins oculaires. Quant au fond, les récits mêmes qui ont ion caractère merveilleux sont tellement dignes delà divinité, qu'il faut avoir une véritable horreur des miracles pour douter de leur réalité historique. Quoiqu'il soit vrai que d'ordinaire Dieu n'agit que médiatement sur l'univers , cependant , dit Heydenreich, cela n'exclut pas la possibilité d'une intervention immédiate et exceptionnelle , du moment qu'il la trouve nécessaire pour atteindre un but particulier ; et, examinant l'un après l'autre les attributs divins, Heydenreich montre qu'ils ne sont pas; en contradiction avec une telle intervention ; puis il fait voir que, pour chaque miracle en particulier, la main de Dieu s'est manifestée parfaitement à propos.

Mais ces objections et d'autres semblables contre l'explication mythique des récits évangéliques , déposées dans une foule d'écrits, et nommément dans les commentaires récents sur les évangiles , trouveront d'elles-mêmes , par la suite , leur place et leur réfutation.

La possibilité de l'existence de mythes dans le Nouveau Testament est montrée par des raisons extrinsèques.

L'assertion , qu'il se trouve des mythes dans les livres bibliques , va directement contre le sentiment intime du chrétien croyant. Lui , si son regard est circonscrit par la communauté chrétienne où il vit , ne sait qu'une chose , c'est

que ce qui lui est raconté par les Iiyres sacrés de cette com-

munauté s'est littéralement passé ainsi; aucun doute ne s'élève en lui, aucune réflexion ne le trouble. Si son horizon est assez étendu pour qu'il aperçoive sa religion à côté des autres , et qu'il la compare avec elles , voici la forme que prend son jugement : ce que les Païens racontent de leurs, dieux, les Musulmans de leur prophète , est faux ; au contraire , ce que les livres bibliques racontent des actions de Dieu, du Christ et des autres hommes divins, est vrai. Cette opinion générale est devenue , dans la théologie , la proposition : que le christianisme se distingue des religions païennes, en ce qu'il n'est pas , comme elles , une religion mythologique , mais qu'il est une religion historique.

Cependant cette proposition .ainsi présentée, sans distinction ni développement , n'est que le produit de la limitation de l'individu dans la croyance où il a été élevé , de son incapacité d'avoir autre chose sur elle qu'une affirmation, sur les autres qu'une négation; préjugé sans aucune valeur scientifique, et qui se dissipe de lui-même à la moindre extension du point de vue historique. En effet , plaçons-nous dans une autre communauté religieuse : le fidèle Musulman ne croit trouver la vérité que dans son Coran, et il ne voit que des fables dans la plus grande partie de la Bible ; le juif actuel ne reconnaît un caractère réel et divin qu'à l'histoire de l'Ancien Testament; il ne le reconnaît pas dans celle du Nouveau Testament. Il en a été de même des

croyants des anciennes religions païennes avant la période du syncrétisme. Maintenant qui a raison? Tous ensemble? c'est impossible , puisque leurs assertions^s'excluent. Mais lequel en particulier? Chacun réclame pour soi la vérité; les prétentions sont égales. Qui donc décidera? L'origine de chaque religion? mais chacune s'attribue une origine divine. Non seulement la religion chrétienne veut procéder du fils de Dieu, et la religion juive de Dieu par Moïse, mais encore la mahométane se dit fondée par un prophète inspiré de

Dieu immédiatement ; et de même les Grecs attribuaient a des dieux l'institution de leurs cultes.

« Mais , répond-on , cette origine divine ne repose nulle part sur des documents aussi authentiques que dans les religions juive et chrétienne. Tandis que les cycles mythiques, chez les Grecs et les Latins, sont formés par le recueil de légendes sans garantie , l'histoire biblique a été rédigée par des témoins oculaires, ou du moins par des gens qui, d'une part, ontété, en raison de leurs rapports avec des témoins oculaires , en état de raconter la vérité , et , d'autre part , ont une probité si manifeste , qu'il ne peut rester aucun doute sur leur intention de la dire. » Cet argument serait en effet décisif, s'il était prouvé que l'histoire biblique a été écrite par des témoins oculaires, ou du moins par des hommes voisins des événements. Car, bien qu'il puisse s'introduire, par le fait de témoins oculaires mêmes, des erreurs et, par conséquent , de faux rapports , néanmoins la possibilité d'erreurs non préméditées (la tromperie préméditée se fait , du reste, reconnaître facilement) est circonscrite dans de bien plus étroites limites que lorsque le narrateur, séparé des événements par un plus long intervalle, en est réduit à tenir ses renseignements de la bouche des autres.

Mais prétendre que les écrivains bibliques ontété témoins oculaires ou voisins des événements par eux racontés , ce n'est encore qu'un préjugé causé tout d'abord par les titres que les livres bibliques portent dans notre canon. En tête des livres qui rapportent la sortie des Israélites hors de l'Egypte et leur marche dans le désert, est placé le nom de Moïse : ce personnage a été leur chef dans cette entreprise; donc, s'il n'a pas voulu mentir sciemment, il a dû donner une vraie histoire de ces événements ; et , si ses rapports avec la divinité ont été tels qu'ils sont décrits dans ces livres , il a été , par cela même , en état de reproduire , avec toute créance, l'histoire antérieure. De même, parmi

les documents sur la vie et le sort de Jésus, deux sont revêtus des noms de Matthieu et de Jean; or, ces deux hommes ayant été , presque depuis le commencement jusqu'à la fin, témoins des actes publics de leur maître , ont pu en rédiger des relations les plus dignes de foi; de plus ils ont, d'une part, vécu dans l'intimité avec Jésus et avec sa mère; d'une autre part , ils ont eu un secours surnaturel que , d'après le dire de l'un d'eux, Jésus a promis à ses disciples; en conséquence ils ont pu avoir des renseignements sur les aventures de sa jeunesse, dont l'autre rapporte quelques unes.

Mais il est facile de concevoir, et il est depuis long-temps prouvé , qu'il faut peu se fier aux titres qui décorent d'anciens livres, et nommément des livres religieux. Dans les prétendus livres de Moïse , il est question de sa mort et de sa sépulture : qui croit aujourd'hui que Moïse en ait parlé prophétiquement d'avance? Parmi les psaumes, le nom de David est donné à plusieurs qui supposent le malheur de l'Exil , et on met dans la bouche de Daniel , Juif de l'Exil de Babylone, des prédictions qui n'ont pas pu être écrites avant Antiochus Epiphane. C'est un résultat inattaquable de la critique, que les titres des livres bibliques ne supposent en eux-mêmes rien sur l'origine de ces livres , si ce n'est tantôt le dessein de l'auteur, tantôt aussi l'opinion de l'antiquité juive ou chrétienne. De ces deux points , le premier ne peut rien prouver ; pour le second, tout repose sur les articles suivants : i ° quelle est l'antiquité de cette opinion, et quels garants a-t-elle; 2° jusqu'à quel point la nature des livres en question s'accorde-t-elle avec cette opinion. Le premier article comprend ce qu'on appelle les raisons extrinsèques ; le second, les raisons intrinsèques, en faveur de l'authenticité des livres bibliques. Quant aux évangiles, dont ici il s'agit seulement, tout l'ouvrage que je soumets au lecteur n'a pas d'autre but que d'examiner, à l'aide de raisons

INTRODUCTION. § XIIT. ^1

intrinsèques, la croyance que mérite chacun de leurs récits en particulier, et par conséquent la vraisemblance ou Finvraisemblance de leur rédaction par des témoins oculaires ou du moins par des gens bien informés. Les témoignages extrinsèques, au contraire, peuvent être examinés dans cette Introduction, mais seulement autant que cela est nécessaire pour que Ton juge si ces témoignages peuvent, en soi, donner un résultat précis, lequel se trpuverait peut-être en contradiction avec les résultats fournis par les raisons intrinsèques, ou si ces témoignages, insuffisants par euxmêmes , ne laissent pas aux raisons intrinsèques la décision entière du problème.

À la fin du second siècle après J.-C, nos quatre évangiles, comme nous le voyons par les écrits de trois docteurs de l'Église, Irénée, Clément d'Alexandrie et Tertullien, étaient reconnus comme provenant d'apôtres et de disciples d' apôtres parmi les orthodoxes; et, en qualité de documents authentiques sur Jésus, ils avaient été séparés d'une foule d'autres productions semblables. Le premier, dans l'ordre de notre canon, était supposé rédigé par Matthieu, qui, dans tous les catalogues, est compté au nombre des douze apôtres : le second, par Jean , le disciple chéri du maître ; le troisième, par Marc, l'interprète de Pierre; le quatrième, par Luc, le compagnon de Paul (i). Mais nous avons aussi dès témoignages d'écrivains plus anciens , soit dans leurs proprés écrits, soit dans des citatio ns faites par d'autres.

On rapporte ordinairement au premier évangile le témoignage dePapias, évèque d'Hiérapolis. Papias, qui avait été auditeur de Jean , âxoixrT^ç, et que l'on suppose avoir été martyrisé sous Marc-Aurèk 161-180 (2), rapporte que l'apôtre Matthieu avait écrit les mémorables, tol l6yt.cn 9 les paroles du Seigneur , t« xupicotà (3). Pressant la si-

(1) Voyez les passages dans De Wct- (a) Voyez Gieseler,K. G., i, S. u5f

te, EinUkungin d. JV. T., § 76. (3) Easeb., H. E., 3, 3g.

gnification du mot tâyix, Schleiermacher a voulu tout récemment entendre par là une collection seulement des discours de Jésus (1). Mais là où Papias parle de Marc, il emploie, comme phrases équivalentes, les mots : faire un traité des mémorables du Seigneur ', <juvTa£tv tcov xupiaxôv ^oyiwv TTOietcSect, et les mots : écrire les dits ou les gestes du Christ, toc u7to to'j XptdToO Yi Xe^6évTa vi 7rpa^6évTa ypaçetv. On voit donc que le mot Xoyta désigne un écrit comprenant la vie et les actes de Jésus (2), et que les Pères de l'Eglise ont eu raison d'entendre le témoignage de Papias d'un évangile complet (3). Il est vrai qu'ils le rapportaient d'une manière précise à notre premier évangile. Or, le fait est qu'il ne se trouve aucune spécification de cet évangile dans les paroles du Père apostolique; loin de là, le livre apostolique dont il parle ne peut pas être immédiatement identique avec cet évangile, puisque, au dire de Papias, Matthieu avait écrit en, langue hébraïque, éêpa$i 5ta>,é5tT(o; et c'est une pure supposition des Pères de l'Eglise quand ils admettent que notte Matthieu grec est une traduction de cet original hébraïque (4). Des sentences de Jésus et des récits sur son compte, qui correspondent plus ou moins exactement à des sections dans notre Matthieu, se trouvent cités, en grand nombre, dans les œuvres , non toujours authentiques à la vérité , des autres Pères apostoliques (5) , mais cités de telle façon, que, de ces citations, les unes peuvent avoir été puisées à la tradition orale, et que, pour les autres, les auteurs qui invoquent des documents écrits, justement ne désignent pas ces documents comme apostoliques (6). Les citations de Justin, martyr, mort en 166, concordent aussi assez sou-

(1) Sur le témoignage de Papias re- (3) Voyez dans De Wette, Einleitung

latif à nos deux premiers évangiles , in d. N. T., § 97 . dans Ullmann's Studien, i83», 4, S. (4) Hieron. De n>ir. Muse,, 3.

499 f. (5) Gieseler, K. G. , S. 1 13 ff.

(*) Comme Lùcke l'a prouvé, Stu- (6) De Wette, EinU in die Bibel., J.

dien, i833, a, S. 499 f. ". AT. T., 1 Th. {EinU in d. A. T.)»S l8 «

Vent avec des passages de notre Matthieu ; maïs il y a , en même temps * des éléments qui ne se trouvent aucunement dans nos évangiles, et il désigne les écrits où il puise, seulement sous le titre de Mémoires des apôtres, à7w>[/.v7)[/.ove'ijiiaTa t&v à7ro<JToXwv, ou évangiles, fiiayy&ia, sans en nommer particulièrement les auteurs ( 1 ).

L'adversaire du christianisme, Celse (après 1 5o), dit aussi que les disciples de Jésus ont écrit son histoire (2), et il fait allusion à nos évangiles actuels quand il parle de leur désaccord sur le nomhre des anges à la résurrection de Jésus (3); mais il n'indique pas les auteurs d'une manière plus précise, autant du moins que nous pouvons le voir dans Origène.

Nous avons du mêmcPapias, qui donnela notice sur Matthieu, un témoignage sur Marc, témoignage qui même provient de la bouche du vieillard, 7rpe<7&jTepoç (Jean). Il y est dit que Marc, qui, suivant Papias, avait été interprète de Pierre, ép(jLvjvguT73ç, avait, d'après les enseignements de ce dernier, et de souvenir, consigné par écrit les discours et les actions de Jésus (4). Les écrivains ecclésiastiques supposent également que cette indication se rapporte à- notre second évangile ; mais le passage de Papias n'en dit «rien, et même il ne convient nullement à cet évangile. En effet, notre second évangile ne peut avoir été puisé dans le souvenir des enseignements de Pierre, c'est-à-dire provenir d'une sojircc particulière et primitive ; car on prouve qu'il a été composé à l'aide du premier et du troisième, quand ce ne serait que de mémoire (5). Ce que Papias dit plus loin, que Marc n'a pas écrit avec ordre, où TaÇet/ne convient pas davan-

(1) De Wette, 1. c, § 19, und Einl. Marci evangeliom totum e Mattbœi et

in d. iV. T. t § 66 f. Lucae commentariis decerptam esse de-

(a) Dans Orig., C, Cek,, a, 16. moostratur, dans ses Opusc, acad,, éd.

(3) Ibid. t 5, 56, Gabier, vol. a, n, aa. Comparez Sau-

(4) Euseb., H. E. y 3, 3g. nier. Ueberdie QuelUn des Evangeliums

(5) Cela à été porté jusqu'à l'évi- des Markus, i8a5. dence par Griesbacb : Commentatio qua

tage a l'évangile en question. Il ne peut pas indiquer par là une falsification dans F arrangement chronologique, car il attribue à Marc le plus sévère attachement à la vérité ; sentiment qui a dû le détourner de toute tentative de forger une chronologie, outre la certitude qu'il avait d'être sans aucun moyen pour y réussir. Papias n'a donc pu vouloir lui attribuer qu'une négligence complète de tout enchaînement chronologique , et cette négligence n'existe nullement dans le second évangile (i). Dans de telles circonstances, que peuvent signifier les échos* que notre second évangile semble trouver , de la même façon que le premier , chez les plus anciens écrivains ecclésiastiques?

Luc, compagnon de Paul, a-t-îl écrit un évangile? Sur ce point il manque un témoignage de l'antiquité et du poids de celui de Papias pour Matthieu et Marc. Marcion (vers le milieu du n° siècle) faisait provenir son évangile, que les docteurs de l'Église représentent comme un Luc mutilé , non pas de Luc lui-même , mais immédiatement du Christ, et, pour la fin, de Paul (2). De sorte que l'évangile de Marcion prouve seulement que notre troisième évangile existait et avait faveur dès avant le milieu du second siècle , mais non qu'il fat attribué d'une manière précise audit compagnon des apôtres. Mais il y a encore , en faveur de cet évangile, un témoignage d'une espèce particulière que l'on petit tirer, sinon directement de Luc, au moins d'un compagnon de Paul du même temps ; il est dans les Actes des Apôtres; en eÔet, le préambule du troisième évangile et celui des Actes des Apôtres (en quoi il ne faut rien voir qui contredise la différence d'origine de ces deux livres pour le reste) proviennent du même écrivain ou du même compilateur. Or, le rédacteur des Actes des Apôtres, dans

(1) Comparez Scbleiermacher , Mé- (a) Voyez dans De Wette, 1. c., §

moire citè,àxûa Uiknann' s S tucben, i83a, 70,110t. b, 4» S. 736 ff. •

quelques chapitres de la seconde moitié (16, 10-17; ao, S-i5; 2, 1-17; 27, 1-28, 16) parle de lui et de l'apôtre Paul à la première personne du pluriel [nous avons cher* çhé, é£v]T7faaf/.ev, nous avons été appelés, 7cpo<nc6&7)Tai 4peç, etc.) ; par conséquent il se donne comme son compagnon. À là vérité , la teneur de plusieurs autres narrations de ce livre sur l'apôtre, tantôt incertaine, tantôt merveilleuse, tantôt même en contradiction avec des lettres authentiques de Paul , est v d'une conciliation difficile , et Ton ne comprend pas pourquoi l'auteur n'invoque une pareille relation avec un des plus illustres apôtres, ni dans le préambule des Actes ni dans celui de l'évangile; de sorte qu'on en est venu à conjecturer que peut-être ces passages , où le narrateur parle de lui-même comme acteur dans les événements , appartiennent à des mémoires d'un autre écrivain qu'il n'aurait fait qu'intercaler dans son livre (1). Quoi qu'il en soit de cette conjecture , il se pourrait que le compagnon de Paul eût composé ces deux écrits dans un temps et dans des circonstances où nulle influence apostolique ne le protégeait plus contre les influences de la tradition; et quant à rejeter des récits traditionnels uniquement parce qu'il ne les aurait pas entendu raconter a Paul , il est impossible qu'il s'y soit jamais décidé, pour peu que ces récits lui aient paru édifiants et croyables ; or certes il n'était pas dans une disposition d'esprit à s'effrayer d'histoires de miracles. Mais, dit-on, les Actes des Apôtres s'interrompent à l'emprisonnement de deux ans que Paul subit à Rome ; ainsi ce second travail du disciple des apôtres (les Actes) doit avoir été composé pendant ce temps, 63-65 après J.-C., avant la décision du procès de Paul , et par conséquent son premier travail (l'évangile) ne peut pas avoir été écrit plus tard (2). Mais cette interruption des Actes des Apôtres peut

(1) De Wette, L c, § u\. (a) De Wette, $ 1 1&

76 INMODUCTION. § XIII.

avoir eu bien d'autres motifs (i), et , par elle-même , elle A suffit en aucune façon pour décider de la valeur historique du troisième évangile.

On' pourrait attendre sur Jean un témoignage semblable à celui de Papias sur Matthieu, de Polycarpe, qui, mort en 167, a encore, dit-on, vu et entendu cet apôtre (5). Sans doute il ne faut rien conclure, contre notre quatrième évangile, du silence qui est gardé sur ce livre dans la lettre que nous avons encore de Polycarpe , pas plus qu'on ne peut conclure, en safaveur, des allusions plus ou moins claires que plusieurs Pères font aux Lettres de Jean (3). Mais ce qui doit étonner, c'est qu'Irénée, ami et disciple de Polycarpe, qui eut dès lors à soutenir contre des adversaires . que l'évangile avait été rédigé par Jean , n'invoque, ni à l'occasion de cette polémique, ni nulle part dans son volumineux ouvrage, l'autorité imposante de l'homme apostolique (4). Sans savoir si le quatrième évangile portait dès le commencement le nom de l'apôtre Jean, nous le rencontrons d'abord chez les Valentiniens et les Montanistes, vers le milieu du 11 e siècle ; et dès lors il est repoussé par les hérétiques appelés Aloges , qui rejetaient l'évangile de Jean et l'attribuaient à Cérinthe , soit parce que les Montanistes y avaient puisé l'idée de leur paraclet, soit aussi parce qu'il ne paraissait pas concorder avec les trois autres évangiles (5). La première citation d'un passage de cet évangile, sous le nom de Jean, se trouve dans Théophile, d'Anûoche, vers l'an 1 72 (6),

Ainsi les plus anciens témoignages nous disent, tantôt qu'un apôtre ou un homme apostolique a écrit un évangile, mais non si c'est celui qui plus tard a eu cours dans l' église

(1) Bans De Wette, 1. c. ■ (a) Euseb. , H. E., 5. ao, 24.

(3) Dans De Wette, § 109.

(4) De Wette, 1, c.

(5) De Wette, 1. c.;et Gieseler, K.

(6) Ad Autol.) 2.

sous son nom ; tantôt qu'il existait de semblables écrits, mais non que ces écrits étaient . attribués avec précision a , un certain apôtre ou compagnon d'un apôtre. Et cependant , avec toute leur indécision , ces témoignages ne vont pas plus loin que le commencement du second tiers dir 11 e siècle, tandis que leô citations précises ne commencent que vers la moitié de ce 11 e siècle. D'après tous les calculs de probabilité, les apôtres avaient cessé de vivre dans le courant du i er siècle, même Jean, qu'on prétend être mort vers l'an 100 après J.-C.(i), mais sur l'âge et la fin duquel on a de bonne heure raconté des fables (2). Quelle latitude pour leur attribuer des écrits dont ils n'étaient pas les auteurs ! Les apôtres, dispersés, meurent l'un après l'autre dans la seconde moitié du f siècle ; la prédication évangélique se propage peu à peu dans l'Empire Romain, et la doctrine s'en fixe de plus en plus d'après un type déterminé. De là tant de sentences conformes k des passages de nos évangiles actuels, sentences que nous trouvons citées par les plus anciens auteurs ecclésiastiques sans indication de source , et qui ont été indubitablement puisées à la tradition orale. Mais bientôt cette tradition fut consignée dans différents écrits , de l'un desquels peut-être un apôtre a donné les traits principaux ; écrits qui au commencement n'avaient point encore de forme fixe, et qui pour cela eurent à subir beaucoup de remaniements, comme le prouvent l'exemple de l'évangile des Hébreux et les citations de Justin. Ces écrits furent d'abord dénommés , ce semble , non d'après des auteurs déterminés, mais peut-être seulement, comme l'évangile des Hébreux, d'après le cercle de lecteurs parmi lesquels chacun de ces livres fut premièrement en usage. Du reste , il fut naturel de supposer que les documents sur Jésus provenaient de ses diseiples ; aussi Justin et

(1) Dans Gieseler, S. 1 10. (a) Le même, 1. c; et De Wette, 1. c. y

Celse attribuent-ils les écrits évangéliques aux apôtres. Ce .' ne fut que plus tard que le désir d'être plus précis engagea à désigner comme auteur de ces écrits , tel ou tel apôtre ou disciple d'apôtre ; des circonstances locales, la prédication d'un apôtre dans une contrée particulière, le respect déat sa mémoire y jouissait, des traditions qui attribuaient à tel ou tel la rédaction d'un écrit semblable, ont pu encore venir en aide à de pareilles désignations. Ainsi l'évangile des Hébreux, au moins, ne fut nommé qu'à une époque postérieure evangeliwn juxta dupdecim apostolos et secundum Matthœum (1).

Mais, dit-on, en accordant même que nous n'ayons, dans aucun de nos évangiles, la relation d'un témoin ocu~* laire , il paraît incroyable qu'à une époque où tant de témoins oculaires vivaient, il se soit formé , dans la Palestine même , des légendes non historiques sur Jésus et des recueils de ces légendes. Qu'au temps des apôtres , disons-le d'abord , des recueils de récits sur la vie de Jésus aient déjà été dans une circulation générale, et qu'un de nos évangiles en particulier ait été connu d'un apôtre et reconnu par lui, c'est ce qui ne pourra jamais être prouvé. Quant à la naissance d'anecdotes isolées , il ne faut que développer davantage les idées qu'on se fait de la Palestine et des témoins oculaires, pour comprendre que ces idées n'empêchent nullement d'admettre que des légendes aient été créées de si bonne heure. Accordons que ces légendes se sont toutes formées en Palestine ; qui nous dit donc qu'elles ont dû justement se former dans les lieux où Jésus avait résidé le plus long-temps , et où les vrais événements de sa vie étaient connus? Quant aux témoins oculaires , si par là on entend les apôtres, il faudrait leur attribuer une véritable ubiquité, pour qu'ils eussent pu déraciner les légendes non historiques

(1) De Wette, l c*

sur Jésus partout où elles germaient et prenaient croissance. Si Ton entend, au contraire, dans un sens plus large, des témoins oculaires qui, sans avoir constamment accompagné Jésus , ne l'aient vu qu'une fois ou deux , ils ont du être fort disposés à remplir , par des imaginations mythiques , les lacunes de ce qu'ils savaient sur le cours de sa vie. On objecte encore que la formation d'une pareille masse de mythes est incompréhensible dans un âge déjà historique tel que l'époque des premiers empereurs romains. Mais l'idée d'un âge historique est une idée très étendue , et il ne faut pas non plus qu'elle nous fasse illusion. Pour tous les lieux situés sous un même méridien, le soleil, dans la même saison , n'est pas visible au même moment ; ceux qui habitent sur le sommet des montagnes ou sur des plaines élevées l'aperçoivent plus tôt que ceux qui résident dans des gorges et dans des vallées profondes ; de même le temps historique ne se lève pas pour toutes les nations à la même époque. Le peuple , en Galilée et en Judée , n'a pas dû , par cela seul qufe la Grèce, avec sa culture développée, et Rome, capitale dq monde , avaient atteint dès lors un certain, degré , avoir atteint de son côté le même degré. Mais, dit-on, le peuple juif avait depuis long-temps l'habitude d'écrire ; sans doute , et même la période brillante de sa littérature était déjà passée ; ce n'était plus une nation croissante, et par conséquent productive , c'était une nation sur son déclin. Mais , durant même tout le cours de son existence politique, le peuple hébreu n'a jamais eu, à vrai dire, un sentiment net de l'histoire ; ses livres historiques les plus récents , par exemple ceux des Macchabées, et même les ouvrages de Josèphe , ne sont pas exempts de récits merveilleux et extravagants. Dans le fait , il n'y a pas de sentiment nettement historique tant que l'on ne comprend pas l'indissolubilité dej la chaîne des causes finies et l'impossibilité des miracleuT Cette compréhension, qui manque à tant d'hommes, xntaaf

de notre temps , existait encore moins à l'époque dont il s'agit dans la Palestine, et, en général, dans l'empire romain parmi la grande masse. Si une conscience, dans laquelle la porte n'est pas fermée au merveilleux, est entraînée complètement par le torrent de l'exaltation religieuse , elle pourra trouver tout croyable ; et si cette exaltation s'empare d'une grande foule, une nouvelle faculté productrice s'éveillera , même chez le peuple le plus épuisé. Une telle exaltation n'avait pas besoin, pour naître, de miracles comme ceux qui sont racontés dans les évangiles ; et , pour en concevoirla production, il suffit de savoir quel était, à cette époque, l'appauvrissement religieux, appauvrissement si grand , qu'il inspirait aux esprits qui sentaient le besoin de la religion , du goût pour les formes de culte les plus extravagantes , et de se rappeler quelle énergique satisfaction religieuse s'offrait dans la croyance à la résurrection du Messie mort, et dans le fond même de la doctrine de Jésus.

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