XXVIII
L'hisloire de la conception de Jésus considérée comme mythe.
Si l'on veut échapper a l'origine surnaturelle de Jésus pour ne pas exciter aujourd'hui la moquerie , dit Gabier dans son Examen du Commentaire de Paulus , et si , d'un autre côté, les explications naturelles conduisent à des assertions non seulement étranges , mais encore révoltantes , il vaut mieux recourir à un mythe par lequel on évite toutes les difficultés de ces explications. Plusieurs grands hommes avaient, dans l'ancien monde mythologique, une naissance extraordinaire et étaient fils des dieux. Jésus lui-même parle de son origine céleste , disait Dieu son père , et d'ailleurs s'appelait fils de Dieu en qualité de Messie. Par Matthieu , l, 22 et suiv., on voit en outre que le passage d'Isaïe, 7, 1 4 9 était rapporté $ Jésus dans la première église chrétienne. Jésus , disait-on , doit , conformément à ce passage , naître, comme Messie, d'une vierge par une opération divine ; ce qui devait être, concluait-on, est aussi arrivé véritablement, et de cette façon se développa un mythe philosophique (dogmatique) sur la naissance de Jésus. L'explication mythique laisse l'histoire réelle de Jésus dans sa vérité; Jésus est né d'un mariage régulier entre Joseph et Marie , ce qui sauve , ainsi qu'on le remarque avec raison , aussi bien la dignité de Jésus que le respect dû à sa mère ( 1 ).
On a donc , pour expliquer la formation d'un tel mythe,
(1) Gabier, Neuest. theoL journal, j», 4, S. 408 f. L'explication mythique de ce récit est adoptée ausû par Br..., dans Schmidt's BibL, 1, 1, S. toi ff.; E. F., dans ffcnke's Nagazin, 5. i, i5i ff.; Horst, dans Benke's Muséum, i , 4* S.
685 ff.; Eichborn, Einleit. in dos N. T., i,S. /|^8 f.; Bauer, Hebr. Mjrthol.,\ t 192, e ff.; Wegscheider, InstU., § ia3; De Wette, BibL Dogmat., § aSt ; Kai-
ser, Bibl Théologie, 1, S. ajt f.; le Mémoire Sur les différentes considéra»
lions, etc., dans Bertholdt's krU. Journ. 9 5 Bd., S. 23;; Hase, L. J., § 53; Fritzsclie, Comm. in Natth,, p. 56. Ce dernier dit arec justesse dans le titre du premier chapitre, p. 6 : Non minus ille ( Jésus), nt feront doctorum judaicorum de Mcssia sententiae , patrem habet api* ritajn divinum , matrem virgincm.
308 *REAIIEUE SECTION.
songé au penchant qui portait le monde ancien a représenter de grands hommes, bienfaiteurs de l'espèce humaine, comme fils des dieux. Les exemples ont été accumulés par les théologiens ; on a rappelé , dans la mythologie et l'histoire gréco-romaines, le souvenir d'Hercule , de Castor et Pollux , "de Romulus , d'Alexandre, et surtout de Pythagore (1) et de Platon (2). Saint Jérôme s'est exprimé sur ce dernier d'une façon tout- k-fait applicable à Jésus : Sapientiœ principem non aliter arbitrantui\ niside partu virginis edilum (3). On pourrait donc conclure de ces exemples , que le récit de la conception surnaturelle de Jésus est né, sans aucune réalité historique, d'une semblable tendance; mais les orthodoxes et les rationalistes s'accordent, quoique par des motifs fort différents , pour contester cette analogie. S'il s'en faut peu qu'Origène , à cause de la similitude des deux récits , ne regarde comme des merveilles véritables les légendes païennes sur les fils des dieux , Paulus , k son point de vue , est assez conséquent pour expliquer les deux récits comme des histoires naturelles , et renfermant un fond véritable. On ne voit point en cette occasion jusqu'à quel point il étend ce système à la mythologie proprement dite ; quant au récit concernant Platon , on ne peut pas soutenir, dit-il, que ce récit, en ce qu'il a de fondamental , ne se soit formé que dans des temps postérieurs ; mais Périctione a pu facilement croire être enceinte d'un de ses dieux ; son fils étant devenu plus tard un Platon , cette circonstance la confirma dans sa croyance , sans en avoir été la cause. C'est d'une autre façon qu'Olshausen essaye d'ôter à l'analogie des naissances divines de la mythologie ce qu'elle a d'inquiétant pour l'opinion des surnaturalistes ; suivant lui , ces récits , quoique non historiques , témoignent cependant du pressentiment , du désir général d'un pareil fait , et en
(1) IambUch., VU* Pythagorœ, cap. (2) Diog. Laert., 3, 1 ,2.
a, éd. Kiessliog. • (3) ^^. Jovin., 1, a$.
garantissent là réalité au moins dans une manifestation historique (1). En effet, un pressentiment géùéral , une conception générale doivent avoir pour fondement une vérité ; seulement la vérité ne consistera pas en un fait particulier qui corresponde exactement à la conception générale , mais elle consistera dans une idée métaphysique qui se réalise en une série de faits particuliers, lesquels souvent n'ont aucune ressemblance avec cette conception générale. De même que la conception très répandue d'un âge d'or ne prouvepas que l'âge d'or ait jamais existé , de même la conceptioh de naissances divines ne prouve pas que jamais un individu soit venu à l'existence de cette manière ; elle a sa vérité dans toute autre chose (2).
On ferait une objection plus essentielle contre l'analogie dont il s'agit ici , en disant que les opinions du paganisme ne prouvent rien pour les Juifs, peuple fermé dans son propre cercle, et qu'en particulier l'idée de fils de dieux, laquelle appartient au polythéisme, n'a pas eu d'influence sur l'idée strictement monothéistique qu'ils se faisaient du Messie. En général, il ne faut pas trop se hâter d'argumenter de l'expression \fils de Dieu, laquelle se trouve aussi chez eux ; là où dans l'Ancien Testament elle est appliquée à des magistrats (Psalm.82, 6) ou à des rois théocratiques (2, Samuel, 7, i4; Psalm. 2, 7), elle indique seulement ce rapport th&)cratique , et non un rapport physique ou métaphysique ; encore moins faut-il attacher de l'importance au langage flatteur d'un Romain qui, dans Josèphe, appelle fils de dieux, de jeunes princes juifs, remarquables par leur beauté (3). Mais , comme il a été remarqué plus haut (4)# les Juifs croyaient que l'esprit coopérait k la naissance des
(1) Panlas, Exeg. Bandbuch, 1, a, S. (3) Antiq., l5, J, 6.
6g. Olshausen, BibU Comm., 1, S. 49* (4) S *7*
(a) Hase, L. J.,§ 35, tombe d'accord de ce point.
ato
horames pieux ; de plus, que les hommes forts que Dieu avait le plus spécialement choisis , étaient engendrés , avec ' l'aide divine , de parents qui , d'après le cours naturel des choses , n'auraient pu avoir d'enfants ; et, comme pour ces derniers l'opération divine avait la plus grande part à leur naissance , il n'y avait plus qu'un pas à faire pour admettre que la divinité agirait seule pour la naissance du Messie, le plus grand de tous les instruments de Dieu ; ce n'est qu'un degré de plus dans le merveilleux. Le rédacteur de l'évangile de Luc doit l'avoir senti, car il fait taire les doutes de Jfi arie avec la sentence par laquelle Jéhovah , dans l'Ancien Testament * fait taire ceux de Sara (1). Cette gradation devait s'établir nécessairement, et la cause en était, en partie, dans le titre de /ils de Dieu , ùtoç 0eou , devenu 1'attnbut du Jtfçseie (2). 11 est dans la nature de ces expressions primitivement métaphoriques d'être entendues, avec le temps, de plus en plus au propre et dans un sens strict; et parmi les Juifs postérieurs en particulier , la tendance universelle était de donner une signification matérielle à ce qui d'abord en avait ea une spirituelle et figurée. Cette inclination à prendre, dans un sens de plus en plus littéral, le titre de fi/s de Dieu donné au Messie , était fortifiée par un passage du Psaume , 3, 7 * où les mots mon fils sont suivis des mots : Je t'ai engendré aujourd'hui; expressions qui presque inévitablement devaient faire songer k un rapport de filiation physique ; elle était encore fortifiée par la prophétie d'isaïe sur la vierge enfantant , prophétie qu'on avait rapportée au Mesgïe comme tant d'autres dont le sens immédiat s'était obscurci. De la sorte , les idées de fils de Dieu et de fils de la ,yierge se combinèrent tellement que l'on fit intervenir 1W
(1)1» Mos., 18, i4* i<w : M>) à$v- vite de Marie : Sicut ipsa (Maria) miraf «T*ff« «etpà t» 6cû> pofxa; biliter ex sterili nascetur, ita incompara- ,
Luc, 1, 37 : On owx à$v*<XTnau «apct Biliter virgo generabit altusimi filium. T« 6e$ ir£v p3p«. (a) Comparez Eichbor», Einl. in das
Comparez aussi V Évangile de la Wati- «if. T.,\.c>
pération divine en place de l'opération humaine et paternelle. A la vérité, Wetstein assure que jamais Juif n'a rapporté au Messie le passage d'Isaïe(i), et Scbûettgen même n'a pu recueillir qu'avec une peine extrême, dans les rabbins , des indices de l'opinion qui regarde le Messie comme fils d'une vierge (2). Mais nos notions sur les idées messianiques de cette époque sont fort imparfaites ; et ces abjections n'empêchent pas de supposer qu'alors régnait une opinion dont les prémisses complètes se trouvent dans l'Ancien Testament, et dont le Nouveau présente une tracé à peine méconnaissable.
Indépendamment de la réalité ou de la fausseté de l'analogie entre les naissances divines de la mythologie païenne et celle de Jésus , les deux partis , orthodoxe et rationaliste, s'accordent pour objecter que, dans l'interprétation mythique de la conception de Jésus, on reste sans expliquer comment il a pu devenir ce qu'il devait devenir et ce qu'il devint en effet. Si Olshausen veut dire par là que le rédempteur n'a pas été engendré par un homme pécheur (3), je me suis assez expliqué sur ce point et je n'y reviendrai pas. Paulus tourne l'objection autrement : Si la vie de Jésus n'avait pas commencé avec une apparence de miracle , on ne concevrait pas ce qu'il fut à douze ans et plus tard (4). En se servant des mots, apparence de miracle, Paulùs, bien entendu, ne veut pas dire que Jésus ait eu réellement une origine divine, mais il veut dire que la croyance à une telle origine a été conçue par la mère et imprimée dans l'esprit de son fils. Nous voyons, continue Paulus, une direction religieuse dans Jésus dès l'âge de douze ans; etàtrente,il est tout près de se croire le Messie. Comment , puisqu'il n'était in-
(1) ZV. T., 1, S. 209. gions gL dêr Aposlel, a, a, S. 555 ff.
(2) Morose 2, p. 4*1 «* seq. Des rab- (3) S. 49 *• bina pin» moderne» ont généralement (4) S. 71 f. 169. cette opinion. Voyez Matthœi, Reli*
spire ni par la cupidité ni par l'ambition , comment expliquer ces particularités, si sa mère, excitée, dès avant sa naissance , par des aventures extraordinaires , mais naturelles, ne lui avait pas dit qu'il était destiné à être le Messie? Ici , l'argument de l'âge de douze ans n'a pas de valeur , car on suppose, ce qu'il faudrait d'abord prouver, la vérité historique du récit de l'enfance de Jésus ; quant au second terme, c'est-à-dire l'âge de trente ans, l'intervalle est assez long pour que Jésus , à l'aide d'une disposition intérieure et de circonstances occasionnelles , ait pu , sans au* cun de ces événements antérieurs k sa naissance , acquérir la conviction de sa mission messianique. Paulus s'exprime ici comme si la cupidité et l'ambition seules ou des jeux extraordinaires du hasard pouvaient déterminer de grandes résolutions. A vrai dire , il faut attribuer au hasard tous les miracles quand on méconnaît l'esprit, qui est seul le vrai faiseur de miracles.
Olshausen et Paulus invoquent en outre la brièveté de l'intervalle qui s'écoula entre les événements de la naissance de Jésus et la rédaction de nos évangiles, et ils prétendent que ce laps de temps n'est pas suffisant pour la formation des récits légendaires ; mais , après ce que j'ai dit dans l'Introduction et k l'occasion de l'histoire de Jean-Baptiste , je n'ai plus besoin de revenir sur des arguments de ce genre.
Une objection est particulière k Olshausen, et la gloire ne doit pas lui en être enlevée. Il prétend que l'explication mythique du récit évangélique est particulièrement dangereuse, parce qu'elle est de nature k faire naître , bien que d'une manière obscure , des images profanes et sacrilèges sur l'origine de Jésus , assurant qu'elle ne peut que favoriser une opinion qui anéantit l'idée d'un rédempteur, k savoir que Jésus est venu k la lumière du jour déshonnêtement , Marie n'étant pas mariée lorsqu'elle le portait dans son sein (1).
(i) Bibl* Camm.f i, S. 48 f.
Olshausen, dans la première édition de son livre, ajoutait qu'il avouait volontiers que les auteurs de ces explications ne savent pas ce qu'ils font ; il est juste de lui rendre la même ' justice, car il ne paraît pas savoir ce que c'est qu'une explication mythique. Autrement, comment aurait- il dit que ce mode d'interprétation n y est propre qu'à favoriser cette opinion blasphématoire sur l'origine de Jésus, et que, par conséquent , tous ceux qui entendent my thiquement le récit évangélique sont disposés à commettre l'absurdité déjà reprochée par Origène aux calomniateurs juifs? Cette absurdité consiste à conserver, dans un récit que, du reste, on reconnaît comme non historique, un trait particulier, par exemple que Marie n'était pas mariée ; or , ce trait, n'ayant été inventé que pour appuyer l'engendrement de Jésus sans la coopération d'aucun homme , n'a pas d'autre valeur que cet engendrement même. Aucun de ceux qui admettent ici un mythe dans toute l'étendue du terme , n'a jamais été ni aussi aveugle ni aussi inconséquent; au contraire, tous ont supposé un légitime mariage entre Joseph et Marie , et si Olshausen attribue à l'explication mythique une absurdité , c'est pour en avoir meilleur marché ; car û avoue que pour le point en litige , elle est très séduisante.