XL
Sur l'existence extérieure de Jésus jusqu'au moment où commence
sa vie publique.
Dans quelles conditions extérieures Jésus a-t-il vécu depuis le temps de la scène dont il vient d'être question , jusqu'au moment où son rôle public commença 9 Là-dessus il se trouve à peine un indice dans nos évangiles canoniques.
Voyons d'abord quelle était sa résidence. Une seule chose,
(1) Plusieurs exemples eu sont indiqués par Tholuck, S. 221 f. H27 f.
(2) Vita, 2 : Étant encore enfant, vers Tâge de quatorze ans, j'étais loué de tous à cause de mon amour pour l'étude ; les grands-prêtres et les premiers de la Tille venaient incessamment pour pren-
dre auprès de moi des connaissances plus exactes de la loi, fin £'apa ttouç c&y ircpi T£o , o , apfffxoc<T&xaTov troc êtht ro yùoypafA//.aTov Vïtfc iravrwv rrrvivov/xw, euvcovtwv àcl t«v dep^tepecav xa\ twv twç -nroicwç irpcoruv VTtip rov irap* ffxov icip$ t«*v vofupwv dcxptfft' rrcpoy Tt yy«fyou.
3a4 PREMIÈRE SECTION.
ii ce sujet , est dite expressément , c'est qu'il résida à Nazaret au commencement comme à la fin de cette période obscure. D'après Luc, 2 , 5i , Jésus, âgé de douze ans, y revint avec ses parents , et , d'après Matthieu , 3 , 1 3 , Marc , 1 , 9, Jésus, âgé de trente ans (comparez Luc, 3 , 23 ) , en partit pour aller se faire baptiser par Jean. Nos évangélistes semblent donc supposer que Jésus , dans l'intervalle, s'est tenu en Galilée , et, plus précisément, à Nazaret. Il est bien entendu que cela n'exclut pas des voyages , par exemple, lors des fêtes de Jérusalem.
L'occupation de Jésus , dans les années de son enfance et de sa jeunesse . paraît , d'après une indication de nos évangiles , avoir été déterminée par le métier de son père, qu'ils désignent comme tsktcov (Matthieu, i3, 55). Ce mot grec, employé pour exprimer l'état de Joseph, est ordinairement pris dans la signification de Jaber lignarius , charpentier (1 ) ; quelques uns seulement , par des motifs mystiques, y ont trouvé un serrurier, faber ferrarius , un ouvrier en or, aurarius , et même un maçon, cementarius (2). Les ouvrages en bois , qu'on rapporte qu'il exéfcutait, sont dç différentes grandeurs suivant les différents auteurs : d'après Justin et X Évangile de Thomas (3) , c'étaient des charrues et des jougs, aporpa jcal Çuyà, par conséquent, des ouvrages en charronnerie ; d'après Y Évangile arabe de F enfance, c'étaient des portes , des vaisseaux pour la laiterie , des cri T bles,et des coffres (4), par conséquent des ouvrages, soit de , menuisier , soit de layetier. Au contraire , le Protévangile de Jacques le suppose travaillant dans les bâtiments, outo- Sojxaïç, et en fait, par conséquent, un charpentier (5). Or,
(1) De là vient le titre d'an apocryphe exécuter ces ouvrages à Jésus, sans doute
arabe ( d'après la traduction latine dans sous la direction de Joseph. Dans VÉ-
Thilo, 1, p. 3) : Historia Josephi f fabri vangile de Thomas, c'est Joseph qui les
lignarii. exécute.
(a) Voyez Thilo Cod. Apocr. N. T. (4) Cap. 38^seq., p. lia seq. dans
p. 168 seq. not. Thilo.
(3) ^Justin. Dial. c. Tryph. 88; il fait (5) C. }jt x3.
Jésus, d'après une expression de Marc, paraît avoir pris part à cette occupation de son père ; car, lorsque les Nazaréens demandentquel estce Jésus, Marc ne met pas, dans leur bouche, la question suivante, comme Matthieu dans le passage parallèle : N'est-ce pas le fils du charpentier? oi^ ouroç sgtw & to5 tcktovoç utoç ; mais il y met celle-ci : N'est-ce pas le charpentier? où^outoç sgtiv 6 textcov (6, 3). À la vérité, Celse soutenant par raillerie que* le docteur des chrétiens avait été charpentier de son métier, racnov rjv tyiv tb^vyiv, Origène répondit que sans doute Celse avait oublié que, dans aucun des évangiles reçus par les églises, Jésus lui-même ri est appelé charpentier, ou ou&apLoiï tôv év toiç èxxXiqaïaiç <pgpo^ f/ivcov 6Ùayye>.t(ov tsxtcov aÙTOç 6 Iyigo'jç i^oLyéyfCCKTOLi (0* -ke passage de Marc, cité plus haut, a, en effet, pour variante, le fils du charpentier, otoS rextovoç uioç ; et c'est ainsi qu'Origène a dû lire, si toutefois ce passage ne lui a pas complètement échappé. Cette leçon est préférée par quelques critiques modernes (2) ; mais déjà Bèze a dit avec raison à ce sujet : Fortasse mutavit aliquis , existimans hanc artem Christi majestati pariim convenue; tandis que personne n'a pu avoir d'intérêt à faire le changement contraire (3). Et en effet, des Pères de l'Eglise et des apocryphes ont supposé, d'après cette indication, que Jésus avait suivi le métier de son père. Justin met une importance particulière à ce * que Jésus ait fabriqué des charrues , des jougs ou des plateaux de balance comme symboles de la vie active et de la justice (4). D'après l'Évangile carabe de V enfance, Jésus va, avec Joseph, dans les lieux où ce dernier avait de l'ou-
(1) C Cet.uun, 6, 36. il fit, en ouvrages de menuiserie, des
(a) FritZhbhe in Marc., p. aoo. charmes et des balances, montrant ainsi
(3) Voyez Wetstein et Paulus sur ce des symboles de la justice et de la vie acpassage ; Winer. Real wœrterbuch , i, tive, t«vtcc yâtp toc Tcxrovtxàc rpya etp- S. 665, Anm.; Neander, L. J. Ch., yaÇiTo Iv àvGpcoirotç wv , apoToaxaî S. 4*> f. Anm. Çvyk» &3e tovtwv xaà rà rTîç Jcxaioo-vvrjç
(4) L. c, : Étant parmi les hommes , 7up.£oXa £t£oç?xwv, xcà htpyrifitQV.
3rô - PREMlift* section.
vrage, et il laide, c'est-à-dire cftte, lorsque Joseph fait quelque chose dé trop long ou de trop court , Jésus , par uti attouchement on en étendant seulement la main , doftfie & l'objet sa juste longueur , coopération indirecte qtii était itile au père nourricier de Jésus ; car, suivant la reùiarquë riaïve de l'apocryphe ,- il n'était pas fort habile ouvrier, née admodùm pèritus erat artis fabrilis (1) , comme si; pôtfr lui aussi, ce métier eût été trop vulgaire.
Indépendamment de ces descriptions apocryphes , beaucoup déraisons portent à croire que telle fat en effet l'occupation de la jeunesse de Jésus. Cela concorde aussi avec là coutume juive, qui voulait qu'un homme destiné à une carrière scientifique ou , en général , à une occupation intellectuelle, apprît, en même temps, un métier. C'est ainsi que saint Paul , l'élève des rabbins , était simultanément un^abricantde tentes , <txt)vo7toioç tyjv t^vtqv (à. Àp. , t8 9 3). Au point où nous ont conduit nos recherches, nous n'avons aucune connaissance historique des espérances et des projets extraordinaires que les parents de Jésus auraient pu avoir au sujet de leur fils. Rien donc n'est plus naturel que d'admettre que Jésus fut employé, de bonne heure, au métier de son père. En outre , les chrétiens avaient plutôt intérêt k repousser qu'à inventer cette opinion sur la première occupation de leur Messie , car elle leur attira plus d'une fois les railleries de leurs adversaires. C'est ainsi que Celsë, coirime nous l'avons vu plus haut , né put s'abstenir de faire une observation à ce sujet. Aussi , Origène prétend-il que nulle part le Nouveau Testament n'a qualifié Jésus de charpentier , tsktcov , et l'on sait quelle fut la question moqueuse de Libanius au sujet du fils du charpentier, question k laquelle l'événement seul paraît avoir donné une réponse si accablante (2). A la vérité, une objection est possible, c'est que, pour admettre que Jésus fit œuvres de charpente) Cap. 38. (a) Theodorct. H. E. 3, a3.
tier^ TEXTOVotà ?pya, on semble n'avoir qu'une simple concldsion du métier du père au métier du fils , lequel avait fort bien pu appreiidre un autre 0tat ; peut-être même, tout ce qui a été dit sur le métier de Jésus et de Joseph provient-il de cette signification symbolique que Justin a attachée à l'ouvrage de leurs mains. Cependant , la qualification de charpentier donnée à Joseph dans nos évangiles est sèche et brève; nulle part elle n'est employée, dans le Nouveau Testament, d'une façon allégorique -, elle n'y est, non plus* l'objet d'aucun détail plus précis. L'on ne peut donc pas contester que Joseph n'ait été charpentier ; quanta Jésus $ on restera indécis sur la question de savoir s'il a partagé l'état de son père. .
Dans quel état de fortune Jésus et ses parents se sont-ils trouvés ? Beaucoup de dissertations ont été consacrées à cet objet. Des théologiens orthodoxes ont soutenu que Jésus avait vécu dans une pauvreté profonde , et il* l'ont soutenu par des motifs dogmatiques et esthétiques. D'une part, on voulait avoir, même en ce point, le status exinanitionis 9 et d'autre part où voulait rendre tout-à-fait frappant le contraste entre la forme de Dieu, |iop<p7j €teou, et là forme d' esclave, pp<pio Soiftou. L'opposition qu'exprime saint Paul (Phil. 2,6 seq.) , et le terme dont il se sert en disant que le Christ fut mendiant, èTrràyzuGs, (2, Cor. 8, 9), caractérisent seulement la vie obscure et pénible à laquelle il se soumit après sa préexistence céleste , au lieu de prendre le rôle de roi attribué au Messie par l'imagination des Juifs ; c'est un point qu'on peut encore regarder comme accordé (1). Jésus a dit de lui-même (Matth. ,8,20), qu'il n'avait pas où re* poser sa tête, %tô ttïv xsçaWjv kXivyj , et ce langage ne sigriifie peut-être que le sacrifice volontaire qu'il fit de la jouissance traiiquillè de son bien, pour se livrer à sa vie errante de Messie. Il ne reste donc plus qu'un renseignement (Luc, 2, 24) 9
(1) Voyez Hase , Lebén Jçsu, § 70; Winer, bibl, Realw. r, S. 665.
c'est que Marie offrit des colombes pour sa purification ; or, ce sacrifice est, d'après 3, Mos. 12 , 8, le sacrifice des pauvres , et cela prouve du moins que l'auteur de ce chapitre ne s'est pas représenté les parents de Jésus dans une brillante position (1). Mais qui nous garantit que cet auteur n'a pas été , lui aussi , déterminé par des motifs non historiques à les supposer dans la pauvreté? D'un autre coté , la proposition inverse, à savoir que Jésus ait été dans l'aisance, ne repose pas davantage sur des indices qui se puissent soutenir; du moins nous n'invoquerons pas l'habit non cousu (2) dont parle Jean, 1 9 , a3 , avant d'avoir examiné de plus près ce qu'il en est de cet habit.