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Interprétation morale de Kant.
Ces explications naturelles, dont la fin du xviip siècle produisit une riche moisson, furent entrecoupées par une apparition remarquable : ce fut la résurrection soudaine de l'ancienne explication allégorique des Pères de l'Eglise dans
[1) Eichhor.-i's Lrgrrschkhte , lieraiis- iind Einleiliing in das A. T-, 3 TL , grp:ehr;i ,,-.« Gai/-r, 3 TU.. S 98 ff. S. 8:2.
(2) -illgc-n. BibUoili., 1 Bd., S. 989,
INTRODUCTlOiN. § VII. 39
l'interprétation morale à laquelle Kant soumit l'Écriture. Lui, en sa qualité de philosophe, ne tenait pas, comme les tliéolosiiens rationalistes, à une histoire; mais comme les anciens, il tenait à une idée cachée dans l'enveloppe historique. Pour lui, cependant, cette idée n'était pas, comme pour les Pères de l'Église, une idée absolue, aussi bien théorique que pratique; il n'en saisissait que le côté pratique; il n'y voyait qu'une détermination morale, et y reconnaissait ainsi un caractère fini et contingent. En même temps, il attribuait l'introduction de ces idées dans le texte biblique, non à l'esprit divin, mais au philosophe interprète de l'Écriture, et, dans une signification plus profonde, à la disposition morale existant chez les auteurs de ces livres. Voici sur quoi Kant s'appuie (1) : De toutes les religions anciennes et modernes, déposées en partie dans des livres sacrés, sont sortis les Uiêmes résultats, c'est-à-dire que des instructeurs du peuple, judicieux et animés de bonnes intentions, ne cessant de les expliquer, les ont amenées, quant à leur fond essentiel, en concordance avec les principes généraux de la croyance morale : c'est ainsi que les moralistes, parmi les Grecs el les Piomains, ont traité leur fabuleuse théologie, et ils ont su finalement expliquer le plus grossier polythéisme comme la représentation symbolique des qualités d'un seul être divin, et développer un sens myslique dans les actions souvent vicieuses de leurs divinités et dans les rè-^eries les plus extravagantes de leurs poètes, afin que la croyance populaire, qu'il n'était pas salutaire d'anéantir, se rapprochât d'une doctrine morale. Il remarque aussi que le ju Inïsme postérieur, et même le christianisme, sont consti'ués pnr de pareilles interprétations, qui sont quelquefois très forcées, mais qui, dans tous les cas, ont des fins incontestablement bonnes el nécessaires à tous les hommes.
(J) La religion fiaus les limiles de ]a La foi de l'Église a pour interprète susjniple rais'jn , troiL-ièmc partie , n. VI : prétue la pure foi religieuse,
Les mahométans ne sont pas moins habiles à établir un sens mystique sous les descriptions voluptueuses de leur paradis; et les Indiens en font autant avec leurs Védas, au moins pour la partie la plus éclairée du peuple. De la même façon, les documents de la religion chrétienne, l'Ancien et le Nouveau Testament, doivent, d'après Kant, recevoir, par une interprétation générale, un sens qui concorde avec les lois universellesetpratiques d'une pure religion rationnelle j et une telle interprétation , quand môme elle devrait faire au texte une violence apparente ou réelle, mérite d'être préférée à une interprétation textuelle, qui, ainsi que cela est pour plusieurs [histoires bibliques, ou ne contient absolument rien d'utile à la morale, ou même est en opposition avec les mobiles moraux. Ainsi les expressions furieuses de plusieurs psaumes contre les ennemis soîit détournées sur les appétits et les passions que toujours nous devons nous efforcer de tenir sous nos pieds; et les merveilles qui sont racontées, dans le Nouveau Testament, de l'origine céleste de Jésus, de son rapport avec Dieu, etc., sont des représentations symboliques de l'idéal d'une humanité à qui Dieu est concilié (1). Une pareille interprétation est possible, sans môme que l'on pèche toujours contre le sens littéral des documents de la croyance populaire; et cette possibilité, d'après la remarque profonde de Kant, tient à ce que, longtcmpsavantrexistencede ces documents, le germe delà religion morale reposait caché dans la raison humaine. Les premières et grossières manifestations de cette disposition ne parurent, il est vrai, que dans les usages du culte , qui fut l'occasion des prétendues révélations , mais ces fictions mêmes reçurent l'empreinte non préméditée de quelques traits du caractère spirituel de leur origine. Kant croit encore pouvoir laver cette interprétation du reproche de falsification, en observant qu'elle ne prétend pas que le sens
fl) Oeusicine article , prcmicte scrliou , « et d.
qu'elle attribue aux livres saints ait été absolument dans l'intention de leurs auteurs; que c'est une question qu'elle n'examine pas, et qu'elle ne réclame que la faculté de donner aussi à ces livres une signification qu'il lui convient de donner.
Ainsi Kant essayait de faire produire aux écritures bibliques, jusque dans leur partie historique, des pensées morales, et même il était disposé à reconnaître que ces pensées constituaient la destination essentielle de riiistoire delà Bible; mais il n'en est pas moins vrai que, d'une part, il ne les puisait qu'en lui-même et dans h culture intellectuelle de son temps, et qu'ainsi rarement il pouvait admettre qu'elles eussent existé en réalité au fond de l'intention des rédacteurs de ces écritures; d'autre part, il oubliait, parla même raison, de montrer quel rapport de telles pensées ont avec dételles représentations symboliques, et comment les premières se sont imprimées dans les secondes.