‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 27 sur 110 · IX · texte numérisé non relu

IX

L'explication mythique appliquée au Nouveau Testament.

Ainsi on a\ait porté l'explication mythique noii seulement dans l'Ancien Testament, mais aussi dans le Nouveau,

(1) Des différentes (■(lusidérations avec de Jésus peut travailler, dans Beitholdt'i lesquelleset pour lesquelles |pl)iot<raplie krit. Journal, 5 Bd., S. 235 ff.

")t^ INTRODICTIOX. § IS.

non sans s'ôtre vu, en différentes circonstances, amené à justifier cette extension. Déjà Gabier avait reproché au Commentaire de Paulus de trop peu accorder au point de vue mythique , lequel doit être admis pour certains récits du jNouveau Testament. Plusieurs de ces récits, en effet, ne contiennent pas seulement des jugements erronés, comme des témoins oculaires sont dans le cas d'en porter, mais ils contiennent aussi , non rarement , des faits faux et des événements impossibles, qui n'ont jamais pu être narrés de la sorte par des témoins oculaires j et comme la tradition seule est capable de former ces fictions, il faut les concevoir d'une manière mythique (1).

La principale difliculté à lever, quand de l'Ancien Testament on transporte le point de vue mythique dans le JNouveau , est celle-ci : on ne cherche ordinairement les mythes que dans les âges primitifs et fabuleux du genre humain , époque où l'on ne consignait par écrit aucun événement. Or, du temps de Jésus, les siècles mythiques étaient depuis longtemps passés, et depuis longtemps aussi la nation juive avait pris l'habitude d'écrire. Cependant déjà Schelling (Mémoire cité) avait accordé, au moins dans une note, que l'on pouvait, dans un sens plus large, appeler encore mythique une histoire qui, bien qu'appartenant à une époque où depuis longtemps on avait la coutume de tout écrire, s'était propagée dans la bouche du peuple. En conséquence, d'après Bauer (2), il ne faut pas chercher dans le rSouveau Testament une série de mythes, une histoire mythique d'un bout à l'autre j mais il s'y peut rencontrer des mythes isolés, soit qu'ils aient été transportés de l'Ancien Testament dans le Nouveau , soit qu'ils soient nés dans celui-ci primitivement. Ainsi Bauer trouve, particulièrement dans l'histoire

(1) Examen du Commentaire de Pau- (2) Hebrœische Mythologie, 1 Tbl.,

ius.dans ?,. //,^o/./o«j«a/, 7, A, 395ff., Eiiil.,^5.

INTIIODIICTION. § IK. 53

de la jeunesse de Jésus, bien des choses qui oui besoin d'être considérées du point de vue mythique. De même qu'il se forme bientôt sur un homme célèbre des anecdotes multipliées que la voix publique, parmi un peuple ami du merveilleux, transforme en merveilles de tout genre j ainsi la jeunesse de Jésus, qui s'était passée dans l'obscurité, devint l'objet des récits les plus miraculeux lorsqu'il eut acquis un grand nom , glorifié encore davantage par sa mort. Dans cette histoire de sa jeunesse, des êtres célestes apparaissent sous forme humaine, prédisent l'avenir, etc. Là, dit Bauer, nous avons bien le droit d'admettre un mythe; et ce mythe s'est sans doute produit, parce qu'on s'est expliqué les grandes influences de Jésus par des causes placées au-dessus du domaine des sens, et qu'on a incorporé cette explication dans l'histoire.

Gabier (l) fit observer que l'idée d'antiquité est une idée relative. Sans doute, à l'égard de la religion mosaïque, !a religion chrétienne est moderne; mais, en elle-même, elle est assez vieille pour qu'on puisse ranger l'histoire primitive de son fondateur dans les temps anciens. Il y avait dès lors, en effet, des documents écrits sur d'autres objets; mais ici cela ne prouve rien, s'il est possible de montrer que pendant longtemps on n'a rien possédé d'écrit sur Jésus , et particulièrement sur les commencements de sa vie; tout s'est borné à des relations orales qui ont pu facilement se teindre de couleurs merveilleuses, s'imprégner d'idées juives contemporaines, et devenir ainsi des mythes historiques. Sur beaucoup d'autres points on n'avait, selon Gabier, aucune tradition; là le champ fut ouvert aux conjectures; on argumenta d'autant plus que l'on avait moins d'histoire; et ces conjectures et raisonnements historiques, dans le goût judéo-chrétien, peuvent être appelés les mythes philoso-

(1) Est-il permis d'adincttrc îles Nouveau Tcslatncnt? (A/)i Journal fur jnytbes daus la Bible et uicuie dans le auseii^scne tlieol. /Jlerafiir, 2, 1, 1x9 f f )

phiques de l'histoire primitive du christianisme. Puisque de cette façon, dit Gabier en terminant , l'idée du mythe trouve son application dans plusieurs récits du Nouveau Testament, pourquoi ne pas oser nommer la chose par son vrai nom? pourquoi éviter, dans les discussions scientifiques bien entendu, une expression qui ne peut scandaliser que les gens à préjugés ou ma! informés?

Sur le terrain de TAncien Testament, Eichhorn avait été par la force des choses , ramené de sa première explication naturelle de la chute d'Adam à l'explication mythique; sur le terrain du Nouveau Testament, il en fut de même de l'histoire de la tentation de Jésus pour Usteri. Cet écrivain, à l'exemple de Schleiermacher, l'avait conçue, dans un premier travail (1), comme une parabole racontée par Jésus et m;il comprise par ses disciples. Mais il vil bientôt les difficultés de la conc voir ainsi; et comme il repoussait encore davantage l'explication surnaturelle et l'explication naturelle de ce récit dans leurs diverses nuances, il ne lui restait plus qu'à en venir au point de vue mythique ; ce qu'il fit en effet avec beaucoup de force dans un écrit postérieur (2). Quand une fois, remarque-t-il dans ce dernier travail, une émotion, et une émotion religieuse, s'est élevée parmi les esprits et chez un peuple qui n'est pas dénué de facultés poétiques, alors il ne faut que peu de temps pour que non seulement des faits cachés et secrets, mais aussi des faits patents et connus, se revêtent de l'apparence du merveilleux. Il n'est, suivant lui, aucun moyen de concevoir que les premiers chrétiens, recrutés parmi les Juifs, animés par l'esprit, c'est-:» -dire par l'inspiralion religieuse, et familiers avec l'Ancien Testament, n'aient pas été en état d'imaginer des scènes svmboliques, comme l'histoire de la tentation et

(1) Sur Jcari-Baptisle. le baptême cîe (2) Essai sur l'ex])licatiun du récit de

Jésus et sa teut.-ition, dans UUmanns ii. la tentation, /èiW., 1832, h. Heft. Umbreit's theol Studien u. Kiitikeri, 2, S, S. àô6 ff.

IMItODUCTION. :^ IX. 55

d'autres mythes du Nouveau Testament. Seulement il ne faut pas croire que l'un d'eux se soit mis à sa table, ait composé lui-même ces récils, comme autant de fictions poétiques, et les ait couchés par écrit; non, ces récits, comme toutes les légendes , se sont formés peu à peu d'une manière dont on ne peut plus retrouver la trace, ont pris de plus en plus de la consistance, et ont fini par être consignés dans nos évangiles écrits.

Pour l'Ancien Testament, nous l'avons vu, la conception mythique ne pouvait être maintenue que par ceux qui niaient, en même temps, que les documents historiques qu'il renferme eussent été rédigés par des témoins oculaires et des contemporains. Il en fut de même pour le Nouveau Testament. Eichhorn admettait que, dans les trois premiers évangiles, on ne peut suivre qu'une trace bien mince de l'évangile primitif, accrédité par les apôtres, trace qui même, dans l'évangile de Matthieu, est enveloppée d'une masse d'additions étrangères à ces disciples immédiats de Jésus; et ce ne fut qu'ainsi qu'il parvint à écarter de la vie de Jésus, comme légendes non historiques, plusieurs faits qui le choquaient, tels que, outre l'évangile de l'enfance, les détails de Ihistoire de la tentation, beaucoup de miracles opérés par Jésus, la résurrection des saints à sa mort, la garde à son tombeau, etc. (1). Depuis, l'opinion s'est établie (2) que les trois premiers évangiles proviennent d'une tradition orale ; et c'est aussi, surtout depuis ce temps, qu'on y a trouvé, soit des ornements mythiques, soit des mythes entiers (3). D'un autre côté, la plupart regardent aujourd'hui l'évangile de Jean comme authentique , et, en conséquence, comme présentant une certitude complètement

{i) Einhitung in. das N. T. 1, S. /i22, (3) Voyez l'Appendice de l'écrit de

ff., Ubi ff. Scbiiltz sur la couimiiuiun , et les écrits

(2) Surtout par Giescler, Ueber die de Siclfert et de Scliueckeuburger sur

Entstehung iind dit; /'liihsten Schicksale l'origine du premier évangile caiioui-

der schrijUichen Evangelien. que.

56 IMRODtCTION. § X.

historique; celui-là seul qui, avec Bretschneider (1), doute qu'il soit de cet apôtre, peut, dans cet évangile aussi, faire une large place à rélément mythique.

L'idée du mythe dans son appiicalioii à l'Histoire sainte n'a pas été saisie avec netteté par les théologiens.

L'idée du mythe ainsi conquise pour l'explication de l'histoire hihlique ne fut pendant assez longtemps encore ni saisie avec netteté, ni embrassée dans une étendue suffisante.

Elle ne l'ut pas saisie avec netteté. En effet, avec la distinction en historique et en philosophique , l'idée du mythe s'était laissé imposer un caractère qui pouvait facilement le rabaisser à l'explication naturelle , à peine abandonnée. Dans le mythe historique , le critique avait aussi pour problème de tirer, hors des embellissements non historiques et merveilleux, un fait naturel, un noyau de réalité historique. Sans doute c'était admettre une différence essentielle, que de déduire ces embellissements, non , comme dans l'explication naturelle, du jugement des acteurs et des narrateurs, mais de la tradition; cependant le procédé n'était que peu modifié. Si le rationalisme, sans changer essentiellement sa méthode, pou\ait signaler des mythes historiques dans la Bible , de son côté le supranaturaliste trouvait l'adoption de m\ thés historiques, par lesquels, du moins, la réalité historique des saints récits n'était pas complètement effacée, moins choquante que la supposition de nnthes philosophiques, oîi toute trace historique semble disparaître. Il ne faut donc pas s'étonner que les interprètes, dans les cas où ils adoptèrent le point de vue mythique , n'aient parlé presque uniquement que de mythes historiques; que Bauer,

{l> In dtii Prohalihen,

parmi uu iiumhie assez considérable de mythes qu'il cite dans le Nouveau Testament, n'en ait noté qu'un seul philosophique, et qu'il se soit formé un mélange d'explications mythiques et naturelles, mélange encore plus contradictoire que la pure explication naturelle, aux difficultés de laquelle on voulait échapper. Ainsi Bauer (1) croyait pouvoir donner de la promesse de Jéhovah à Abraham une explication historico-mythique , en admettant , comme fait et base du récit, qu'Abraham , en contemplant le ciel parsemé d'étoiles, avait senti se ranimer son espoir d'une nombreuse descendance. Un autre pensait adopter le point de vue mythique, lorsque, dépouillant, il est vrai, de tout merveilleux l'annonciation de la naissance de Jean-Baptiste, il conservait cependant, comme fondement historique du récit, le mutisme de Zacharie (2). De même Krug (Mémoire cité), qui vient d'assurer qu'il veut expliquer, non pas la matière de l'histoire (c'est l'explication naturelle), mais la formation du récit (c'est l'explication mythique), suppose, comme fondement de la narration concernant les Mages, un voyage fortuit de marchands orientaux. Mais ce qu'il y a de plus criant en fait de contradiction , c'est ce qu'on lit dans une Mythologie du Nouveau Testament comme celle de Bauer : l'idée du mythe est si peu comprise que, par exemple, il admet réellement, chez les parents de Jean-Baptiste, un mariage demeuré longtemps stérile • qu'il explique l'apparition de l'ange à la naissance de Jésus par un météore enllammé; qu'il suppose, à son baptême, un éclair et un coup de tonnerre en même temps que le vol fortuit d'une colombe au-dessus de sa tête ; qu'il donne un orage comme fondement de la transfiguration , el que des anges sur le tombeau de Jésus ressuscité il fait des linceuls blancs.

(1) Cescliichle der hcluœischcn \a- iiitrcs de Mattliicu et de Luc, dans tion. Th.. 1, S. 1-23. Ilenhe's Magazi/i, o'"' pdcs l«fs StUck,

(2) E, F., Sur ic3 dcu* piemiets dm- S, 163.

58 INTRUDUCTION. ^ X.

Kaiser, lui qui se plaint que tant d'explications naturelles soient si peu naturelles, Jissure cependant que ce serait ne voir qu'un coté des choses que de vouloir interpréter tout le merveilleux du Nouveau Testament d'une seule et unique manière; et, à l'aide de cette rcmarqui , il laisse subsister l'explication naturelle à côté de l'explication mythique. Pour peu que l'on reconnaisse, dit-il , que le vieil auteur a voulu racoîiter un miracle, l'explication naturelle devient souvent alors admissible : elle est tantôt physique , comme dans le lépreux, dont Jésus |)réNit sans doute le prochain rétablissement; tantôt psychologique, la renommée de Jésus et la conhance en lui ayant eu, chez plusieurs malades, la plus grande part à la guérison; tantôî aussi il faut faire entrer le hasard en ligne de compte, dans le cas où, par exemple , des individus étant revenus spontanément d'un état de mort apj)arente en présence de Jésus, il aura été regardé comme l'auteur du phénomène. Mais , dans d'autres miracles, il faut, d'après Kaiser, employer l'explication mythique; seulement, ici aussi, il accorde au mythe historique beaucoup plus de place qu'au mythe philosophique. La plupart des miracles de l'Ancien et du PSouveau Testament sont, suivant lui, des événements réels, parés d'embellissements mythiques : par exemple, le récit de la pièce d'or dans la gueule du poisson , celui du changement de l'eau en vin , miracle dont il suppose l'histoire fondée primitivement sur une plaisanterie amicale de Jésus. Selon lui encore, il y a peu de fictions conçues purement d'après les idées juives, et dans cette catégorie il range la naissance miraculeuse de Jésus, le massacre des Innocents, et quelques autres (1).

Gabier fit particulièrement remarquer la méprise où l'on tombait en traitant comme historique plus d'un mythe philosophique, et en admettant ainsi des choses qui ne sont

(1) Kaiser's hibhsche Théologie, 1 Tbl., S. 19i ff., 1813.

JMRODLCTION. ^ X. 59

jamais arrivées (1). A la vérité, il ne veut admettre uniquement, clans le INouvenu Testament, ni des mythes philosophiques , ni des mjthes historiques; mais, prenant un terme moyen, il se décide tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, suivant la nature du récit. Il faut, dit-il, se garder autant de l'arbitraire qui ne veut voir que de simples pensées philosophiques là où j ercent des faits réels, que de la disposition opposée où l'on prétend expliquer naturellement et historiquement ce qui n'est qu'enveloppe mythique. Ainsi, quand il est très facile de déduire un mythe d'un raisonnement ; quand, en même temps, toute tentative d'y découvrir le fait pur et d'expliquer par là naturellement la narration merveilleuse , ou bien est un tour de force , ou bien tombe même dans le ridicule, c'est, dit Gabier, une marque sûre qu'il faut chercher ici an mythe philosophique et non un mythe historique. L'interprétation philosophico-mylhique , dit-il en (erminant, est, au surplus, en maintes circonstances, beaucoup moins choquante que l'interprétation historicomythique (2).

Malgré cette tendance de Gabier à introduire le mythe philosophique dans i'histoire biblique, ce n'est pas sans surprise qu'on le voit ne pas paraître savoir lui-même, dans l'application , ni ce qu'est un mjthe historique, ni ce qu'est un mythe philosophique. En effet, il dit, en parlant des interprètes mythologiques du Nouveau Testament, que, parmi eux , les uns ne trouvent dans l'histoire de Jésus que des mythes historiques , comme le docteur Paulus ; les autres, que des mythes philosophiques , comme l'anonyme E. F., dans le Magasin de Henke. Or, il est clair qu'il confond les explications naturelles avec les explications historicomythiques; car on ne trouve que les explications naturelles dans le Commentaire de Paulus. Il ne confond pas moins

(1) Gabler's Journal J'iir aitseriescnc ('2) Gabler's Aeuesles theol. Journal,

iheol. Lkeratur, 2, 1, S. i6. 7 Bd., S. 83 , y^\. 397 und i09.

60 IMKODUCTION. ^ X.

les mythes historiques avec les philosophiques; car, on le voit par les échantillons que j'ai donnés plus haut du Mémoire de l'anonyme E. F., cet auteur est tellement renfermé dans le point de vue historico-mythique, que l'on pourrait même considérer ses explications comme des explications naturelles.

Relativement à l'histoire mosaïque, les raisonnements frappants de De A\ ette sont également dirigés contre l'arbitraire de l'explication historico-mjlhique et de l'explication naturelle; relativement au Nouveau Testament, l'anonyme, dans le Journal critique de Berthold (Ij, fut celui qui se déclara le plus décidément contre toute tentative de chercher encore un fondement historique aux mythes des évangiles. Le terme moyen proposé par Gabier, entre l'admission exclusive de mythes historiques ou de mythes philosophiques, ne lui paraît pas non plus acceptable; car il se pourrait qu'au fond de la plupart des relations du ÏNouveau Testament , il y eût quelque fait réel , sans qu'on fût aujourd'hui en état de séparer ce fait réel du mélange mythique, et de faire la part de l'un et l'autre élément. Usteri tint le même langage : il n'est plus possible de distinguer quelle part de réalité historique et quelle part de symbole poétique les mythes évangéliques contiennent; la critique n'a [las d'instrument assez tranchant pour isoler ces deux élémeîits l'un de l'autre; tout au plus peut-on arrivera une sorte de probabilité, et dire : Ici il y a , au fond, plus de réalité historique; là prédominent la poésie et le symbole.

Deux directions opposées partagent ici les interprètes; les uns savent trouver, avec trop de facilité , le fond historique renfermé dans les récits mythiques de l'Écriture; les autres, désespérant d'avance de réussir dans cette opération,

(1) Sur les diffcreulcs consitlératioDs graiilie de Jcsus peut travailler, dans avec lesqnelks ci pour lesquelles le bio- Bcrtholdt's Km. Jcunial, 5, S. 235 ff.

qui en effet est fort difficile , traitent tous les mythes que Ton rencontre dans l'histoire évangélique comme autant de mythes philosophiques , en ce sens du moins qu'ils renoncent à toute tentative d'en extraire le résidu historique. C'est cette dernière direction exclusive que l'on a cru trouver dans ma critique de la vie de Jésus ; en conséquence , plusieurs de ceux qui ont jugé cet ouvrage ont eu, à maintes reprises , l'occasion d'appeler l'attention sur les diverses proportions , entre l'historique et l'idéal , que le mythe présente dans son domaine spécial : la religion païenne et l'histoire primitive; il est bien entendu que dans le domaine de l'histoire primitive du christianisme , supposé que l'idée du mythe y soit admise, la proportion de l'historique sera beaucoup plus forte. Ullmann non seulement distingue un m-^the philosophique et un rnythe historique, mais encore il sépare du mythe historique , dans lequel la libre fiction prédomine toujours, V histoire mythique , où l'élément historique , quoique fondu dans l'élément idéal , a la prépondérance. Quatrièmement enfin , il admet une histoire avec des éléments légendaires ; c'est là, à proprement parler, le terrain historique sur lequel on n'entend plus que quelques échos lointains de la fiction mythique. IMais , dit Ullmann , l'expression de mythe , imaginée originairement pour un tout autre système religieux , cause inévitablement de la répulsion et de la confusion quand on l'applique au système religieux chrétien j en conséquence, il ajoute (et en ceci Bretschneider, entre autres , lui donne son assentiment) , qu'il serait plus convenable de ne parler, dans l'histoire primitive du christianisme^ que de légendes évangéliques et d'éléments légendaires (\).

(1) Ulmann , Examen de mon livre wiirdigkcit, S. bk iU\ Bretschneider,

iur /a l'ier/e/wu^, dans Theol.Studien 11. Explicatinn sur la Cùitce^tion mythique

Kritiken, 1836, 3, S. 783 iï. Comparez. tlu Christ historique, Allg. KZfg., juillet

le jugement de Miillcr sur le même on- IB.'i?, S, 860 f. vrage, iA:</., S, 839 ff.; Tholijck,Gla.ib-

62 iNTRODUCTION. ^ X.

Au contraire, George, dans ces derniers temps, a essayé non seulement de séparer avec plus de rigueur le mythe et la légende , mais encore de montrer que le mythe appartient aux évangiles, plutôt (jue la légende. En général, on peut dire qu'il nomme mythe ce que jusqu'à présent on avait appelé mythe philosophique, et légende ce qui jusqu'à présent avait reçu le nom dç mythe historique. Il a traité ces deux idées comme les deux antipodes; toutefois il les a saisies avec une précision par laquelle l'idée du mythe a incontestablement gagné en clarté. Suisant lui, un mythe est l'invention d'un fait à l'aide d'une idée ; une légende , au contraire , est l'intuition d'une idée dans un fait et à l'aide d'un fait. Une nation , une communauté religieuse se trouve dans une certaine situation, dans un certain cercle d'institutions dont l'esprit vit en elle; la nation, la communauté religieuse éprouve le besoin de compléter, en se représentant son origine, le sentiment intime qu'elle a de son état actuel ; mais cette origine est cachée dans les ténèbres du passé, ou bien elle n'est plus assez apparente pour répondre à la plénitude des sentiments et des idées qui débordent maintenant : alors, à la lumière de ces sentiments et de ces idées , se projette , sur la paroi obscure du passé, une image colorée des antiques origines, et cette image n'est pourtant que le reÛet agrandi des induences contemporaines. Si telle est la naissance du mythe, la légende, au contraire, a pour point de départ les faits; seulement ces faits sont, peutêtre, ou incomplets, ou raccourcis, ou même agrandis dans leurs proportions, afin de glorifier les héros. Mais les points de vue d'où il faut embrasser ces faits, les idées qui y étaient renfermées originairement, ont disparu dans la tradition. A la place surgissent de nouvelles idées , produit des temps que la légende a traversés ; c'est ainsi que la période postmosa'ique du peuple juif, qui avait pour idée fondamentale de s'élever ^uccessivemenl au pur monothéisme et à la théo-

cralie, lut représentée dans la légende iioslérieure sous un jour tout opposé, et comme une décadence de la constitution religieuse donnée par JMoise. 11 arrivera immanquablement qu'une conception aussi peu historique défigurera çà et là les faits historiques transmis par la tradition, comblera des lacunes, ajoutera des particularités caractéristiques, et alors le mythe reparaît dans la légende. De même aussi , le m\the, qui, en se propageant par la tradition, tantôt devient indécis et incomplet, tantôt exagère certaines particularités, par exemple les nombres, le mythe, disons-nous, tombe, de son côté, sous l'influence de la légende. Ainsi ces deux formations, essentiellement différentes dans leur origine, se croisent et se mêlent, l^a première communauté chrétienne forma mythiquement l'histoire de la vie de son fondateur ; mais elle en avait l'impression vivante, l'idée originelle, et par conséquent elle a représenté , quoique sous une forme non historique, la véritable signification de 1 idée du Christ. C'est le contraire pour les faits réels : non seulement la légende les défigure ou les grossit , mais encore elle les met dans un faux jour, par conséquent elle les remplit d'une fausse idée, de sorte que par elle nous perdrions la vraie signification de la vie de Jésus, Ainsi, d'après George, la croyance chrétienne est bien plus en sûreté , en reconnaissant dans les évangiles des éléments mythiques, qu'en y reconnaissant des éléments légendaires (1).

Pour nous, que la signification dogmatique n'occupe point encore ici, nous restons, pour le moment, dans cette Introduction ., préparés simplement à rencontrer, dans l'histoire évangélique, aussi bien de^ mythes que des légendes; et, quand nous entreprendrons d'extraire des récits reconnus mythiques le résidu historique qui pourra s'y trouver, nous

(1) George, M\tluts itnd Sage ; Fer- nixsr.t ztim cliri.itlicheii Gtaii/'f/i . S, ii such einer wissensclia/tUcIten Entwick- ff. ,108 ff. Innf; dieser Be.griffe und ihres VerhivU-

64 INTRODUCTION, jj XI.

prendrons garde à deux écueils , c'est-à-dire que nous ne voudrons, ni nous mettre sur le même terrain que les auteurs d'explications naturelles , par une division grossière et mécanique, ni, en méconnaissant la vérité historique là oii elle se montre, faire disparaître l'histoire par un excès de critique.

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