XI
L'idée du mythe n'a pas été embrassée d'une manière assez étendue.
L'idée du mythe, à sa première apparition parmi les théologiens , ne fut pas seulement saisie avec trop peu de netteté ; on ne l'appliqua pas non plus avec assez d'extension à l'histoire biblique.
Eichhorn ne reconnaissait un mythe véritable que sur le seuil même de l'histoire primitive de l'Ancien Testament; tout le reste, il croyait devoir l'expliquer historiquement, de la manière naturelle. Ensuite, tout en admettant des portions mythiques dans l'Ancien Testament, on fut longtemps sans songer à rien de semblable dans le Nouveau Testament. Enfin, quand le mythe eut permission d'y entrer, on le tint longtemps encore sur le seuil , c'est-à-dire à l'histoire de l'enfance de Jésus , et tout pas ultérieur lui fut contesté. Ammon (1), l'anonyme E. F., dnns le Magasin de Henke , Usteri et d'autres, voulurent établir une distinction importante, quant à la valeur historique, entre les narrations de la vie publique de Jésus et celles de son enfance. Cette dernière histoire, disent-ils, ne peut pas avoir été écrite pendant l'enfance même de Jésus , car alors il n'avait pas encore assez excité l'attention j elle ne peut pas non plus avoir été écrite dans les trois dernières années de sa vie, car elle a en vue, non Jésus luttant et souffrant , mais Jésus
(1) Progr. quo inquiritur in narra- Lehen Jesu , §32 (2t* Anfl.) TJiolnck,
tionum de vitae Jesu Christi primordiis S. 208 ff. Kern, les principaux faits dp
fontes, etc., iu Pott et IVuperti, Sjlloge l'iiistoire évangélique, 1"^ article, Tii-
comm, thenl,, n, 5. De même Hasp , bingfrzitsrh.JiirT/ifn/,,ifi36,2,^,'d9,
[j|orifié. Ainsi la composition doit en être placée après la résurrection. Mais, à cette époque, il ne restait plus de renseignements certains sur l'enfance de Jésus, car les apôtres n'en avaient pas été les témoins. Joseph ne vivait sans doute plus ; quant à Marie , qui survivait, bien des circonstances avaient pris , dans sa mémoire , une couleur plus brillante; elles furent encore amplifiées par ceux qui l'entendirent raconter ses souvenirs, et amplifiées conformément aux idées qu'ils avaient du Messie. Le reste se forma sans renseignements historiques, d'après les opinions du temps, d'après des prophéties de l'Ancien Testament, par exemple l'histoire de la Vierge devenant enceinte. Mais, disent ces auteurs, il ne faut pas en inférer que le récit des évangélistes en mérite moins de foi pour l'époque subséquente. Leur but et leur tAche ont été de nous donner une sûre histoire des trois dernières années de la vie de Jésus ; et là ils sont dignes de toute confiance , car ils ont été témoins d'une partie des faits, et l'autre partie, ils l'ont recueillie de la bouche de personnes croyables, La ligne de séparation entre la certitude de l'histoire de la vie publique de Jésus et le caractère fabuleux de l'histoire de son enfance, devint encore plus tranchée quand plusieurs théologiens en vinrent à rejeter, comme apocryphes et ajoutés postérieurement, les deux premiers chapitres de Matthieu et de Luc qui renferment l'histoire de l'enfance (1).
Mais, bientôt après, la tin de l'histoire de Jésus (son ascension au ciel) fut, comme le début, conçue d'une façon mythique par quelques théologiens (2); de sort(ï que cette histoire fut entamée par les doutes de la critique à ses deux extrémités, tandis que le corps même , c'est-à-dire l'intervalle écoulé dii baptême à la résurrection, était toujours
(1) Comparez Kuinœl, Prolegom, in Dissertation : Ascensus J.-C. in caliim, Matthœttm , § 3 ; i« Luram , § 6. Instoria bihltca ; dans ses Opusc. nov,
(2) Par exemple, Ammon, dans la
plnct; ;i l'abri de ses {lUeintcs. Ainsi, comme s'exprime l'auteur d'un examen de la vie de Jésus composée par Greiling (1), on entrait dans l'histoire évangélique par la porte triomphale des mythes, on sortait par une porte semblable; mais, pour tout l'espace intermédiaire, il fallait se contenter du sentier tortueux et pénible de l'explication naturelle.
Gabier (2), avec qui s'accorde récemment Rosenkranz (3), étendit un peu davantage le point de vue mythique. En effet, il distingua les miracles opérés par Jésus de ceux qui se passèrent en lui, disant que, si les premiers devaient être expliqués naturellement, les derniers devaient Têtre mythiquement. Mais , bientôt après , Gabier s'exprim.e comme s'il entendait, avec les théologiens nommés plus haut, n'admettre les mythes que dans les miracles de l'enfance de Jésus; c'est restreindre sa proposition : tous les miracles de l'enfance, dans nos évangiles, sont bien des miracles produits en Jésus, et non opérés par lui; mais il y en a beaucoup de semblables dans le cours du reste de sa vie. C'est aussi en suivant à peu près la division, faite par Gabier, de miracles par Jésus et de miracles en Jésus, que Bauer, dan.s sa Mythologie hébraïque, paraît s'être décidé sur ce qu'il a cru pouvoir considérer mythiquement ; car il n'a traité de cette façon que la conception surnaturel'" de Jésus avec les circonstances extraordinaires de sa naissance, la scène du baptême, la transfiguration, l'ange à Gelhsemane , et les anges sur le tombeau. Ce sont, i! est vrai, des histoires mer\ eilleu.ses prises dans toutes les parties de la vie de Jésus; mais ce sont seulement des miracles (et encore n'y sont-ils pas tous) qui se sont passés dans Jésus; ceux qui ont été opérés par lui ont été exclus.
(1 Dans Eertlioldl's Kiii. Joitnial , Et!. 7, S. ."JO."). 5Bd.,S. 248. (.")) Encyclopœiiie '1er iheol. Tf'issen-
(2] Oablpr's Ne'testes thenl. Journal, schaflen, .'S. K)!.
Lno apjDlication aussi incomplète do l'idée du mylhe à l'histoire de la vie de Jésus est entachée d'insurfisancc et d'inconséquence , défiiuts que s'est eflorcé de rendre palpables l'auteur, déjà plusieurs lois cité, de la Dissertation sur les différentes considérations avec lesquelles et pour lesquelles le biographe de Jésus peut travailler (1). Considérer le récit évangélique en partie comme une pure histoire, en partie comme un mythe, c'est confondre les deux points de vue, et cette confusion est le fait de ces théologiens qui,, ne voulant ni sacrifier l'histoire ni s'en tenir à de clairs résultats , ont espéré réunir les deux partis dans ce moyen terme; vains efforts que le supranaturaliste sévère taxera d'hérésie, et dont se rira le rationaliste. Ces médiateurs, observe l'auteur, en prétendant faire comprendre une chose pourvu qu'elle soit possible , s'attirent tous les reproches qu'on adresse avec raison à l'explication naturelle; et, en accordant encore une place au mylhe, ils prêtent complètement le Uanc à l'accusation d'inconséquence, la pire des accusations contre un savant. Au surplus, le procédé de ces éclectiques est tout ce qu'il y a de plus arbitraire : c'est, la plupart du temps, d'après leurs propres impressions qu'ils décident ce qui doit appartenir à l'histoire, et ce qui doit appartenir au mythe; de pareilles distinctions sont également étrangères aux auteurs évangéliques, à la logique, et à la critique historique qui en dépend. Aj)p!iquer l'idée du mylhe à l'ensemble de l'histoire de la vie de Jésus, y reconnaître, dispersés partout, des récits ou au moins des ornements mythiques , telle est la doctrine de cet écrivain , qui range dans la catégorie des mythes non seulement les relations des miracles de l'enfance de Jésus, mais encore é-elles de sa vie publique , non seulement les miracles opérés en lui , mais encore les miracles opérés par lui.
L'application la plus étendue de l'idée du mythe philo-
(1) Dans Berllioldt's Krit. Journal, 5 B,, S. 2/i;5.
68 IMRODlCTiO.N. ^ \1.
sojjlii({ue, mieux dénommé mythe dogmatique, dans l'Ancien et le Nouveau Testament , a été faite , dès 1799 , à la vie de Jésus, dans l'écrit anonyme sur la révélation et la mythologie. Toute la vie du Christ, y est-il dit, tout ce qu'en général il devait et voulait faire, était tracé longtemps d'avance dans lidée et l'intuition des Juifs. Jésus, comme individu, ne fut pas tel qu'il aurait dû être, ne vécut pas réellement comme il aurait dû vivre, d'après l'attente de ce peuple; et là même oîi toutes les annales qui racontent ses actes sont d'accord, il est certain qu'il n'y a pas de fait réel. Par différentes additions populaires il se forma sur la vie de Jésus une voi\ du peuple , et c'est d'après elle que les évangiles onl été composés (1). A la vérité, un critique objecte là-contre que l'auteur semble admettre moins d'histoire qu'il n'y en a réellement au fond des récits , et qu'il aurait mieux fait de se laisser guider par une critique prudente des détails que par un scepticisme général (2).
Au fond , nous rencontrons ici le même excès dans l'application de Tidée de mUhe que plus haut dans la conception même de cette idée. Là c'était un excès de renoncer, dans les mythes du Nouveau Testament , à tout fondement historique; ici on va trop loin quand, entre l'histoire de l'enfance de Jésus et celle de sa vie publique, on nie toute distinction relativement à la possibilité de s'y figurer des mytiies. Si l'on considère la possibilité extrinsèque, il faut convenir qu'une telle distinction est, à la rigueur, interdite à ceux qui reculent la formation des évangiles aussi près que possible de la mort de Jésus , et en mettent les rédacteurs en contact, autant que faire se peut, avec les personnages principaux de cette histoire. On n'a qu'à voir comment Tholuck s'embrouille, expliquant, au sujet des témoins essentiels de l'enfance de Jésus, que Joseph était, d'après
(1) s. 103 f. (2) Dans Gabler's n. theol. Journal,
H.l. 0, ',«« Stiirk, S, 350.
IMKUDUCnu.N. ^ XI. 09
toute vraisemblance, mort depuis longtemps au moment où Luc résidait avec Paul à Jérusalem et à Césarée et écrivait son évangile, et ajoutant que, si l'on en admettait autant pour Marie, il ne resterait plus que des témoins de seconde main (1). Eh bien, le même auteur a essayé, en un autre endroit, de rendre vraisemblable que Marie était encore en vie à cette époque et avait pu parler non seulement à Matthieu, mais à Luc (2); dans cette supposition, les deux évangélistes avaient , pour l'histoire de l'enfance aussi, la source la plus immédiate, et l'on n'est plus autorisé à faire, quant à la crédibilité , une différence entre les parties antérieures et les parties subséquentes de l'histoire de Jésus. Au contraire, quand on se place dans l'hvpolhèse que les évangiles ont été rédigés tardivement, ù une époque où il n'était plus possible d'interroger des témoins de son enfance, il n'v a pas à méconnaître ia distinction par rapport à la possibilité extrinsèque de mythes. En admettant, comme l'enseignent les Actes des Apôtres, 1, 22, que, dans le début, la communauté chrétienne n'attachait aucune importance aux événements avant le baptême, et que par conséquent on se mit peu en quête des sources, tant qu'elles durèrent, relatives à cet intervalle, nous comprenons qu'il y eut danger, quand on voulut avoir des renseignements sur ce point aussi, de saisir des éléments mythiques; danger bien plus grand que pour la vie publique de Jésus, sur laquelle on eut plus de sources et plus longtemps et pour laquelle dès le commencement la recherche des renseignements fut plus active. Quant à la terminaison de la vie de Jésus, son ascension au ciel, Tholuck est obligé, en tout cas, de renoncer à une telle distinction, et il déclare avec raison que, si la garantie des témoins oculaires est trop faible pour soutenir la pierre angulaire , on ne voit pas comment elle serait en état de donner de la sûreté au reste de l'édifice.
(1) Tholuck , .S. 308. (2) Tholuck , S. 152.
70 IM|{ODL"(.ilO>. § XI.
Ainsi , VU les conditions extrinsèques, la possibilité du nivthc est plus grande pour l'histoire de l'enfance que pour la période suivante; mais celle-là même n'est, il s'en faut de beaucoup , sujette à aucune impossibilité ; et , jusqu'à ce que nous puissions traiter plus amplement de la possibilité du mythique dans les évangiles, il nous suffira de porter l'attention sur le caractère intrinsèque des récits touchant l'époque avant et après le bnptème. Ces récits, en grande partie , sont tellement semblables , qu'il n'est pas loisible de reconnaître la présence du mvthe pour un côté seulement , et qu'il faut l'admettre ou la nier pour les deux. Des deux parts, on a du merveilleux, des apparitions angéliques, des prédictions, et, dans le récit et l'exposition, le même esprit et le même ton. Le mythique ne se laisse donc pas exclure complètement de la vie ptiblique de Jésus, si on le reçoit dans l'histoire de sa jeunesse ; et , au corhmencement aussi bien qu'à la fin, il pénètre jusqu'au cœur de la narration évangélique. En eiïet , si toit d'abord on pose le baptême de Jésus par Jean comme le terme du mythique, non seulement ce baptême est mylhiquement raconté, mais encore il est suivi de l'histoire de la tentation conçue mNthiquement aussi par plusieurs. Une fois entrée par cette porte, je ne sais pas si l'idée du mythe ne réclamera pas aussi d'autres récits dans la \ie publique, par exemple la marche sur la mer, le statère dans la bouche du [joissou, etc. Semblablemont, si, à la fin de l'histoire de Jésus, on veut livrer en proie à l'explication mythique l'ascension au ciel avec les anges, il se trou\e quelque chose d'analogue dans l'apparition angélique près du tombeau de Jésus ressuscité^ plus haut encore, dans Tange de Gethsemane , quelque chose qui sent la légende ; et même l'apparition angélique au début de l'annonce de la passion s'accommode , aussi peu que l'ascension au ciel , d'une explication historique. De la sorte, en dépit de ces limites arbitraires, le mythe se
IMUODUCTION. § Xll. 71
montre sur tous les points de l'iiistoire de la \ie de Jésus. Mais cela ne veut pas dire que partout la couche en sera également épaisse. Loin de là, il est d'avance vraisemblable que dans cette partie de sa vie que Jésus passa sous la lumière de la publicité, on trouvera plus de fonds historique que dans la portion qui s'écoula au milieu de l'obscurité de la vie privée.